Avr 27

Tout est à reconstruire. Tout commence.

Texte paru dans le Figaro du  27 avril 2017.

 

Cette élection présidentielle laissera à des millions de Français le sentiment amer d’un rendez-vous manqué ; et cet échec est lourd de conséquences. Alors que notre pays, pourtant riche d’un potentiel exceptionnel, traverse une crise qui touche aujourd’hui toutes les dimensions de notre vie collective, il était plus nécessaire que jamais d’aboutir à un choix clair, assumé, et rendu légitime par un vrai débat de fond. C’est ce cap cohérent qui a tant manqué à la France depuis cinq ans. Pouvions-nous nous offrir le luxe d’un nouveau choix grevé d’ambiguïtés ? C’est pourtant ce qui vient d’arriver. Emmanuel Macron va emporter cette élection présidentielle en ayant essayé jusqu’à un mois avant le vote de ne pas présenter de projet, remplaçant l’exigence démocratique de clarté et de transparence par une stratégie marketing qui disait tout et son contraire à toutes les clientèles possibles : la France est coupable de crimes contre l’humanité, mais en même temps ils ont eu des aspects positifs ; M. Saou est un islamiste radical, mais en même temps c’est quelqu’un de très bien ; il faut promouvoir la culture française, mais en même temps elle n’existe pas ; il faut plus de protection sociale, mais en même temps moins de charges… A quelques jours du premier tour, dans une triste comédie, les partisans de M. Macron scandaient ce « en même temps », devenu symbole des séductions contradictoires par lesquelles ils avaient été attirés, et que notre pays va maintenant payer au prix fort par la colère et la frustration qu’elles ne manqueront pas de susciter à l’inévitable épreuve du réel.

A rebours de ces calculs, la droite avait vécu une expérience forte de clarification politique, à travers une primaire dont le débat avait suscité une très large participation. Elle était prête à contribuer à cette élection présidentielle en proposant un projet approfondi, explicite, courageux, et légitimé par des millions de Français. On connaît la suite : il est apparu que François Fillon n’avait pas été fidèle à l’idée qui l’avait fait sortir vainqueur de cette primaire, et il s’en est suivi un emballement médiatique qui a dépassé de très loin le devoir d’information. Dans cette affaire, la première victime n’a pas été la droite, mais la France : il aurait fallu parler d’emploi, d’éducation, de famille, de culture, d’innovation, de fiscalité, de sécurité, de défense… et nous avons finalement débattu pendant deux mois de costumes et d’assistants parlementaires. Aujourd’hui, une campagne défectueuse accouche d’un choix par défaut. Un de plus. Un de trop.

Maintenant, la responsabilité qui pèse sur la droite est immense : délivrée des affaires qui pesaient sur son candidat, elle doit porter avec force son projet pour les élections législatives, dont l’enjeu sera décisif. Il faut rassembler une majorité de Français autour de ce projet, face à M. Macron, afin d’éviter que se réalisent les dérives graves sur lesquelles nous n’avons cessé, à raison, de lancer l’alerte tout au long de ces derniers mois. Ne pas reprendre le flambeau, ce serait de toute évidence laisser M. Macron installer le scénario dont il rêve, celui d’un duo pour dix ans avec Marine Le Pen dans le rôle de seule opposante. C’est tout le sens du rouleau compresseur moralisant par lequel ses soutiens exigent que tout responsable public fasse séance tenante allégeance à leur candidat, au motif qu’en dépendrait un second tour qu’ils ont pourtant déjà célébré comme un succès gagné d’avance… Cette stratégie d’intimidation est un scénario bien rôdé ; mais elle constitue un grand risque pour l’avenir de notre débat politique, alors que la peur qu’on nous mime ne se fonde sur aucun élément raisonnable.

Car cette élection nous livre un dernier enseignement. Mme Le Pen ne gagnera pas ce second tour : jamais, même à l’issue d’un premier tour aux régionales qui lui était bien plus favorable, elle n’a suscité autour d’elle une majorité ; et ce ne sont pas les contradictions tout aussi inquiétantes de ses lieutenants, qui lançaient lundi matin un appel pathétique aux soutiens de Nuit Debout, qui pourront la réunir. Le Front National apparaît donc pour ce qu’il est : une formidable machine à empêcher le renouveau, et à maintenir en fonction les tenants de la déconstruction. Mme Le Pen avait fait élire François Hollande en 2012, et elle s’apprête à rééditer l’exploit : il aura fallu tout son poids pour réussir aujourd’hui cette incroyable prouesse, que le premier président à avoir été assez impopulaire pour ne même pas oser se représenter soit pourtant remplacé par celui qu’il voit comme son « fils », son double et son héritier.

La situation est donc claire : au terme d’une campagne qui n’aurait hélas pas pu lui être plus propice, il est désormais certain que le Front National ne sera jamais qu’une impasse pour les électeurs qui se tournent vers lui. Il les condamne ainsi au désespoir politique. Si nous ne voulons pas que demain toutes les colères de la France ne finissent par déborder avec violence la voie de nos institutions, il nous faut reconstruire une proposition qui puisse parler à tous ceux que les transformations du monde laissent aujourd’hui au bord du chemin. Ce n’est pas l’injonction morale qui nous sortira de ce piège, c’est le travail politique, quand il fera l’humble effort de se remettre au service de tous, et notamment des plus fragiles parmi nous. Nous devons porter le projet d’une société qui saura d’autant mieux aborder les opportunités nouvelles qu’elle aura su reconstruire les permanences qui la fondent – la famille, l’école, une culture ancrée dans la fécondité d’un héritage, un modèle politique solide qui garantit nos libertés – toutes ces stabilités que la société liquide du progressisme naïf continuera de fragiliser, au détriment des plus vulnérables. M. Macron est le candidat de ce qui marche sans savoir où, nous devons défendre ce qui demeure et qui nous relie – parce que cela seul peut donner à la France une raison de s’engager dans l’avenir avec confiance et liberté. Si nous n’y parvenons pas, notre débat politique sera durablement paralysé, incapable d’offrir un vrai choix démocratique, et la défiance qu’il suscite ne cessera de s’aggraver. Le travail qui nous attend est immense. Tout est à reconstruire. Tout commence.

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Avr 20

Grand débat dans Le Point

 

A quelques jours du premier tour, long débat avec Jean-Louis Bourlanges, l’un des grands soutiens d’Emmanuel Macron, dans les colonnes du Point. Texte complet à retrouver sur six pages dans l’édition du magazine datée du 20 avril 2017.

« En fait, nous avons vécu trop longtemps avec l’idée que le « plébiscite de tous les jours », qui définit la nation selon Renan, allait de soi. Mais pour que ce choix commun soit possible, il faut une construction préalable, que nous avons oubliée. Cette condition du commun, la plus décisive et la plus oubliée, c’est la culture. Le démocratie suppose une langue commune, qui donne aux mots un sens partagé ; et cela n’est plus acquis en France, du fait de l’effondrement de notre système scolaire en particulier. Cet effondrement, cet oubli, ils sont nés de l’idée d’un citoyen abstrait, désincarné, immédiatement rationnel. Mais pour faire naître le citoyen, pour accomplir l’humain dans son lien à l’universel, il faut la médiation d’une culture particulière. La culture singulière qui a fait la France, nous l’avons niée, comme si le particulier était synonyme d’exclusion. Mais aucune ouverture à l’universel ne se réalise immédiatement, sans la médiation du particulier. Un symptôme tragique de cet état d’esprit aura été le grand rendez-vous manqué de 2005, ce débat impossible sur les racines chrétiennes de l’Europe. Nous paierons longtemps notre incapacité à nommer notre héritage ; car l’Europe n’est plus rien quand on la décrit comme un universel abstrait. Même notre laïcité s’explique par notre histoire chrétienne ! Et comment faire vivre la France s’il n’y a pas de culture française ? La grande question est là : saurons-nous nous réconcilier avec cet héritage, ou allons-nous sacrifier à notre universalisme désincarné toute notre histoire, et du même coup tout ce qui rend possible notre avenir commun ? »

« Vous dites que le programme de François Fillon est trop « dur » ; mais le seul projet généreux aujourd’hui, c’est celui qui prend au sérieux le problème énorme de la dette. 2200 milliards de dettes : voilà le poids avec lequel notre génération entre dans la vie active. La dette est parfois un investissement nécessaire pour l’avenir ; mais quand la totalité de l’impôt sur le revenu est englouti par les intérêts de la dette, quand on emprunte pour pouvoir rembourser des emprunts déjà contractés, c’est une trahison de l’avenir. J’ai du mal à comprendre qu’on trouve violent le seul projet qui assume une vraie responsabilité envers la jeunesse ! La politique s’est dissoute dans cette inconséquence répétée des majorités de gauche et de droite qui, pendant des années, ont fait peser la facture de leurs succès électoraux sur le dos des générations qui viennent. Et l’incohérence du « en même temps » qui parsème les promesses de M. Macron – il faut réformer mais « en même temps » ne pas le faire trop franchement – est un nouvel habillage du même cynisme : une fois de plus, la jeune génération paiera demain au prix fort les illusions avec lesquelles on nous attire aujourd’hui. »

« Je ne crois pas que, pour relever les défis politiques nouveaux qui nous attendent, il faille abdiquer les formes politiques dont nous avons hérité. Le danger serait de se laisser imposer l’idée d’un sens de l’Histoire, qui irait d’une politique encore « néolithique », comme vous la qualifiez, à une gestion enfin rationnelle et technique des enjeux internationaux. Le grand malentendu vient de ce que la construction européenne a fini par se confondre avec cette utopie que Carl Schmitt appelait « la dépolitisation du monde ». Bien sûr nous avons à relever des défis nouveaux, face à la mondialisation, au terrorisme international, à l’urgence écologique. Mais la question des formes politiques qui permettront de résoudre ces défis n’est pas une question technique, et aucun équilibre durable ne sera trouvé dans le remplacement du citoyen par l’expert. L’exercice politique demeure la forme indépassable de la liberté, et le plus sage moyen de chercher ensemble le juste et le vrai. Pour que l’idée européenne ne soit plus synonyme de dépossession démocratique, pour que le dialogue public reprenne sa vitalité, il nous faut d’abord retrouver le sens des conditions essentielles à cet exercice politique – et la première de ces conditions est la reconnaissance d’une culture partagée. »

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Avr 04

La France qu’on oublie

Texte paru dans le Figaro daté du 4 avril 2017.

 

Le 26 février, François Bayrou déclarait au cours d’une émission : « Il y a une culture française, et j’en suis le défenseur. » Le 2 avril, devant les caméras, volte-face : « La culture française n’existe pas. » Il aura suffi d’un mois, et d’un ralliement, pour ce nouveau reniement : avec de tels « défenseurs », la France a de quoi s’inquiéter…

Sur le fond, un tel déni de réalité laisse incrédule. Comment M. Bayrou, agrégé de lettres, peut-il choisir d’ignorer à ce point ce qui fait la France ? Un tel propos peut bien se donner une façade savante, il est pourtant démenti par les faits, et par tous ceux qui hors de France ne peuvent même pas comprendre un tel débat. Car le monde entier sait qu’il y a une culture française ; il n’y a que nous pour le nier ! Notre pays est toujours la première destination touristique au monde, et ce n’est pas grâce à Orly et au RER B. Si 83 millions de visiteurs étrangers sont venus l’an passé en France, en dépit de nos infrastructures vieillissantes, de l’insécurité et de la menace terroriste, c’est parce que la France est pour eux d’abord un patrimoine, une architecture, des œuvres d’art, un art de vivre – bref, une culture, qui vaut qu’on traverse la planète pour venir s’émerveiller. Il n’y a que M. Macron pour dire sans plaisanter : « L’art français, je ne l’ai jamais vu. » Ingratitude des héritiers qui refusent leur propre héritage…

Ce cas d’aveuglement volontaire ne doit pas prêter à sourire : il est le symptôme d’un déni très profond, dont les conséquences sont graves, qui se font sentir depuis plusieurs décennies déjà. Rien de nouveau en effet dans cette dépression française ; et M. Macron ne fait que rajeunir la voix qui porte le même discours démoralisant, un discours tellement vieux au fond qu’il ne voit plus d’avenir pour la France que dans son euthanasie. N’être plus qu’un hub où l’on entre et sort de façon indifférente, jusqu’à ce multiculturalisme dont le discours de Marseille a constitué une sorte d’éloge halluciné, en ne définissant plus les Français que comme une juxtaposition de communautés définies par leurs origines extérieures… C’est au nom de ce projet que M. Macron devait dire et répéter qu’il n’y a pas de culture française. Non pas parce que c’est vrai, mais parce qu’il le faut, au nom de l’accueil de l’autre, de la diversité sans différences, de la mondialisation heureuse – bref, au nom du progrès. Rien de nouveau finalement cet espoir apolitique d’une disparition des nations : En Marche est l’aboutissement de la fascination postmoderne pour l’universelle mobilité d’un monde sans frontières, et c’est tout logiquement que M. Macron nous demande nos voix pour diriger un pays dont il dit qu’il n’existe pas.

Mais ce déni de soi, pavé de bonnes intentions, est fondé sur un contresens tragique. Pour s’ouvrir vers l’extérieur encore faut-il avoir une intériorité ; pour accueillir encore faut-il demeurer, et pour partager avec l’autre avoir quelque chose à offrir. On ne peut que mettre en danger l’unité d’une société quand on en retire ce qui peut fonder le commun. Or la culture est le seul bien qui puisse être infiniment partagé sans que personne n’en soit lésé : et c’est cet héritage commun qu’une parole politique irresponsable condamne depuis trop longtemps. Le déni dont M. Macron se fait aujourd’hui l’avocat est déjà responsable de la crise éducative profonde que nous traversons : des millions de jeunes grandissent dans notre pays, auxquels nous n’avons pas transmis la maîtrise d’une langue, d’une histoire, d’une pensée – d’une culture par laquelle leur vie pouvait s’enraciner, devenir féconde et s’élargir aux dimensions de la cité. Comment s’intégrer à un pays dont on dit qu’il n’a pas de culture et pas d’identité ? Comment se reconnaître dans une histoire dont on affirme qu’elle n’a rien produit, sinon des crimes contre l’humanité ?

La culture ne peut pas diviser, au contraire : ce n’est qu’en elle que nous pourrons puiser des raisons d’aimer la France, sans  chauvinisme sectaire, mais pour partager largement son aventure singulière. Pourquoi sinon être français, et pourquoi le devenir, si la France n’existe pas ? Car la France est une culture. L’un des plus grands écrivains à l’avoir épousée, Milan Kundera, l’expliquait ainsi : « L’ambiance spirituelle de toute ma jeunesse tchèque fut marquée par une francophilie passionnée. » Et si cette passion résiste encore, dans le monde entier, même aux erreurs et aux fautes de notre pays dans l’histoire, c’est parce que « l’amour de la France ne résidait jamais dans une admiration des hommes d’Etat français, jamais dans une identification à la politique française ; il résidait exclusivement dans la passion pour la culture de la France : pour sa pensée, sa littérature et son art. » Kundera avertissait déjà : une mondialisation qui nie les cultures ne pourra qu’aboutir à l’effacement de la France, « et l’indifférence à la France deviendra francophobie. » Il est malheureux que des responsables politiques français n’entendent pas aujourd’hui cet avertissement. Pour l’avenir de notre pays, et du monde auquel notre héritage peut encore apporter des sources singulières de vie et d’inventivité, la culture française n’a pas droit au suicide. Voilà éclairé, par la tentation du déni, l’enjeu de cette élection. Toute culture est fragile, nous le savons, et celle que nous avons reçue l’est plus que jamais aujourd’hui – comme l’écrivait Kundera : « Une raison de plus d’aimer la France ; sans euphorie ; d’un amour angoissé, têtu, nostalgique. »

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Fév 16

Emmanuel Macron, ou la passion de la postvérité

Tribune parue dans Le Figaro du 17 février 2017.

Nos démocraties occidentales traversent une crise profonde, qui est d’abord une crise de confiance dans ce qui constitue leur outil essentiel, le langage. Le relativisme omniprésent nous ayant conduit à l’ère de la « post-vérité », la parole publique ne semble plus renvoyer à rien, et dénuée de toute consistance elle perd sa signification. Dans la campagne que nous vivons pour l’élection présidentielle – campagne qui témoigne de la difficulté que nous avons à parler ensemble du fond des problèmes que notre société rencontre, Emmanuel Macron semble assumer et incarner cette inconsistance du langage.

Il y a quelques jours en Algérie, Emmanuel Macron déclarait que la colonisation avait été un « crime contre l’humanité. » Soit un plan concerté pour exterminer par tous les moyens les populations vivant sur les territoires colonisés… Tout cela n’a aucun sens. Que l’histoire de la colonisation ait été marquée par des crimes, nul ne peut en douter. Mais qu’il faille mettre le projet colonisateur sur le même plan que la Shoah, qu’on puisse assimiler Jules Ferry à Hitler ou Lyautey à Eichmann, voilà qui constitue une double et inacceptable insulte. Insulte à tous ceux qui – Juifs d’Europe, Arméniens d’Anatolie, chrétiens en URSS, Tutsis au Rwanda… – sont morts broyés par la haine, par une folie destructrice qui ne poursuivait aucun autre but que leur seule extermination : comment mépriser ce que leur souffrance eut d’unique, unique au point que pour la décrire le droit international a formé cette expression de crime contre l’humanité, qu’on ne devrait employer qu’avec soin quand il nous faut dire le passé ?

Comment mépriser en même temps, dans la facilité confortable du regard rétrospectif, les générations de Français qui, dans la confusion des intérêts nationaux et des illusions historiques, ont pour beaucoup cru aux bienfaits de la colonisation ? Bien sûr, nous savons aujourd’hui toutes les erreurs commises, toutes les blessures causées, et la violence coupable à laquelle une telle entreprise ne pouvait manquer de conduire. Mais nous pouvons reconnaître les égarements de ceux qui nous ont précédé sans pour autant les insulter. La colonisation n’était pas un projet de destruction, elle portait dans son principe la volonté de cultiver qui lui a donné son nom – en fait, le grand paradoxe, c’est qu’elle constitue plutôt l’une de ces tragédies auxquelles a conduit cette foi aveugle dans le progrès dont le même Emmanuel Macron se revendique aujourd’hui… Pour cette raison d’ailleurs, c’est la gauche progressiste qui avait largement épousé l’idéologie coloniale. Nous pouvons aujourd’hui dire les conséquences tragiques de cette erreur historique, sans insulter ceux qui y crurent. Ceux qui ont laissé leurs noms sur nos monuments aux morts n’ont pas donné leur vie dans un crime contre l’humanité, et il est révoltant de voir aujourd’hui un candidat qui prétend présider notre République venir cracher sur leurs tombes par opportunisme électoral.

Car c’est bien là le fond du problème. Lorsque la parole ne renvoie plus au réel, lorsqu’on dit tout et son contraire, quand la vérité ne compte plus, c’est que seule importe l’efficacité – en termes de calcul politique, de voix rapportées, de cibles touchées. La démocratie se dissout dans le marketing, et ainsi on détruit un peuple aussi sûrement que par la censure. C’est là la faute grave dont Emmanuel Macron est en train de se rendre coupable. Car qui ne voit la ficelle grossière dans cette surenchère mémorielle délirante ? La cible, en l’occurrence, ce sont des millions de binationaux, héritiers de cette histoire douloureuse. Mais si la cible est touchée, la victime sera la France.

Connaissant, pour y avoir enseigné, certains quartiers qui s’embrasent aujourd’hui, comme tous ceux qui ont vécu ou travaillé en banlieue, je mesure l’ampleur de la tragédie que la parole d’Emmanuel Macron contribue à entretenir. Des générations de jeunes Français, nés en France et qui vont y construire leur vie, sont entretenus par nos dirigeants dans la haine de leur propre pays… Qui ne voit combien sont graves ces mots absurdes, irresponsables ? « Crime contre l’humanité » : l’erreur historique est aussi une faute morale, car ces mots deviennent le ferment de la violence, de la vengeance et de la division.

Ce petit calcul politique est d’autant plus médiocre et dangereux que, hélas, il dure depuis trop longtemps déjà… Comme beaucoup de Français et de jeunes en particulier, j’avais regardé avec intérêt le renouvellement qu’Emmanuel Macron semblait apporter à notre classe politique. Quelle désillusion aujourd’hui ! Cette stratégie électorale recycle la schizophrénie des élites qui depuis quarante ans tentent de sauver leur lien avec les jeunes issus de l’immigration, à coup d’histoire biaisée et de tribunes dans Libé, en leur expliquant qu’ils sont les victimes de leur propre pays – leur interdisant ainsi de s’y reconnaître et de s’y intégrer… Ce petit calcul irresponsable est précisément ce qui nous bouche le chemin d’un avenir commun, et ce qui provoque aujourd’hui la poussée de violence qui traverse nos banlieues, dans la coupable complaisance de dirigeants installés dans l’échec du mensonge victimaire. Quand il affirme qu’il n’y a pas de culture française, quand il insulte à l’étranger le pays qu’il prétend diriger, Emmanuel Macron montre qu’il n’est que la nouvelle voix de la vieille haine de soi qui a conduit la France au bord d’une division irréversible. Mais nous refuserons de le suivre en marche forcée vers le vide. Le mensonge est trop vieux.

Le véritable renouveau consiste à reconquérir les mots, et à leur redonner leur sens. Si Emmanuel Macron a travaillé avec Paul Ricœur pour son dernier grand ouvrage, La mémoire, l’histoire, l’oubli, il devrait se souvenir de l’avertissement qu’il y lançait : « l’histoire manipulée » est toujours dangereuse pour l’avenir, car « la projection du futur est solidaire du regard sur les temps passés. » Il n’y a pas de vrai progrès sans passion de la vérité ; on ne peut se dire philosophe et choisir d’incarner la dangereuse vacuité du langage pour les calculs sophistiques de l’ère de la postvérité.

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Jan 25

Un nouveau défi pour servir

Une fois n’est pas coutume, quelques mots pour vous parler d’un discernement personnel, et d’un nouveau défi qui m’attend… 

Depuis plusieurs années déjà, je me suis engagé pour essayer de servir, par l’action et par la réflexion, autant que j’en étais capable. Aujourd’hui, cet engagement prend un nouveau tournant…

Élu depuis 2008 dans l’équipe municipale de François de Mazières, j’ai découvert à ses côtés ce que pouvait être la politique quand elle s’ancre dans le réel pour tenter avec simplicité de porter une vision d’avenir, de construire des projets efficaces, d’accompagner les talents et les énergies, et d’apporter des solutions aux difficultés concrètes que traversent tout près de nous tant de personnes dans l’épreuve. Oui, la politique est tout cela, et dans cette équipe soudée par une véritable amitié, j’ai eu la chance de découvrir combien elle peut être belle, quand elle nous donne l’occasion de servir ensemble, loin des dérives qui abîment l’idée même du bien commun.

François de Mazières a fait le choix de quitter en juin prochain son mandat parlementaire pour poursuivre sa mission comme Maire ; et il m’a proposé d’être candidat pour tenter de convaincre à mon tour, et pour prendre le relais à l’Assemblée nationale. Cette marque de confiance me touche bien sûr profondément, comme les encouragements que je reçois de toute l’équipe à laquelle j’appartiens, et dont j’ai tellement appris au cours de ces huit années. Vous aussi, qui me suivez ici et qui depuis longtemps déjà me faites la joie de me lire ou d’échanger, vous êtes nombreux à me témoigner en bien des occasions votre soutien et votre confiance. Tout cela me marque vraiment ; et tout cela m’oblige aussi.

En espérant être à la hauteur de cette confiance, j’ai donc décidé de proposer ma candidature pour devenir député.

J’espère pouvoir, dans ma ville, mais aussi sur ce territoire des Yvelines où j’ai eu la chance d’enseigner, contribuer au renouvellement profond dont notre pays a tant besoin, et qui devra s’ouvrir cette année. Car la France a en 2017 un rendez-vous sans doute unique…

Nous savons combien les défis que rencontre notre société sont immenses ; comme un jeune Français parmi d’autres, j’ai déjà tenté de prendre ma part pour les éclairer, les comprendre, et pour nous préparer ensemble à les relever. Je crois que le plus urgent pour cela est de reconstruire les conditions d’une réflexion partagée, ouverte, honnête et lucide. Pour y contribuer, j’ai écrit, j’ai traversé la France pour parler à tous ceux qui voulaient essayer de mieux comprendre ces défis. Vous savez ce qui me tient à cœur, et par-dessus tout la situation l’éducation, qui appelle une mobilisation totale et d’où dépend, vraiment, l’avenir de notre pays. Derrière l’école, il y a l’intégration, donc la condition de notre unité ; il y a l’emploi, l’économie, la condition de notre retour à un contexte favorable aux entreprises, aux créateurs, et à un modèle social équilibré ; il y a surtout des vies  en devenir, la vie de ces jeunes qui ont le droit de s’accomplir dans leur existence personnelle et dans leur place de citoyens. La crise de notre école, la fragilisation des familles, les échecs de notre société, font des victimes, et créent tant de souffrance. J’ai voulu écrire et parler pour tous les déshérités ; c’est pour eux maintenant que je voudrais m’engager.

Au moment de commencer cette nouvelle aventure, passionnante mais impressionnante, je voudrais vous dire simplement combien je compte sur vous. Me voilà poussé sur le seuil de ce qui sera peut-être une nouvelle étape dans ma vie et dans mon travail ; c’est par votre confiance que j’y suis engagé. Devant les encouragements que tant d’entre vous m’ont témoigné, devant la confiance de mon Maire et celle qui vient de notre équipe, il n’est pas possible de se dérober. J’accepte le défi avec joie ; mais je compte vraiment sur vous, sur vos idées, sur votre aide, sur votre énergie, pour pouvoir être à la hauteur de la mission qui s’annonce. Rendez-vous dans quelques semaines pour le début d’un nouveau combat, pour tenter de convaincre et de rassembler largement afin de toujours mieux servir !

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Jan 01

« Pour la nouvelle année. »

Pour la nouvelle année. — (…) Aujourd’hui est permis à tout le monde d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je souhaite de moi-même, et quelle est la pensée que j’ai prise à cœur la première cette année – la pensée qui devra être maintenant pour moi la raison, la garantie et la douceur de vivre ! Je veux apprendre toujours davantage à trouver la beauté en ce qu’il y a de nécessaire dans les choses : c’est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses.

Aimer ce qui est : que cela soit maintenant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre ce qui est laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. (…) En somme, pour voir grand : je veux, quelle que soit la circonstance, être capable de dire oui !

Friedrich Nietzsche, janvier 1882 – Le Gai Savoir

Avec ces quelques lignes, je vous souhaite à tous une très belle et heureuse année !

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Nov 14

Réponse à Jean-Michel Aphatie

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Cher Monsieur Aphatie,

Quand on a une idée à défendre, la réponse à une objection consiste à expliquer son propos – pas à insulter celui qui la propose.

Vous avez récemment affirmé sur un plateau de télévision que votre première promesse, si vous vous présentiez à la présidence de la République, serait de « raser Versailles, pour qu’on n’y vienne plus en pèlerinage cultiver la grandeur de la France. » Il est vrai qu’une proposition aussi consensuelle aurait dû susciter l’unanimité générale, n’est-ce pas. Mais voilà, quelques voix ont osé indiquer que votre premier acte politique ne les enthousiasmait pas…  J’en faisais partie ; me voici donc pris à partie dans une longue diatribe où vous fustigez un « professeur de philosophie autoproclamé » qui a osé vous contredire.

Cher Monsieur Aphatie, j’aurais préféré que vous me répondiez sur le fond. Car sur le fond, c’est vous qui faites semblant de ne pas avoir compris… Pour ma part, rassurez-vous, je n’ai pas cru un seul instant que vous comptiez raser Versailles, parce que je vous crois assez intelligent pour savoir que cela échappe encore à votre pouvoir. Si Versailles, que vous appelez « une belle bâtisse au sud ouest de Paris » (sic) a survécu à trois siècles d’histoire tourmentée, elle peut survivre encore à quelques décennies d’inculture impuissante… Versailles vous survivra donc, cher Monsieur Aphatie, je n’ai que peu d’inquiétude sur ce point.

Non, ce qui m’a fait réagir, c’est ce que votre propos exprimait : ce que vous avez voulu dire, c’est que l’histoire de la France, son patrimoine, et l’admiration qu’ils suscitent, sont un problème qu’il faut régler. C’est votre droit de le penser – et d’ailleurs je vous remercie de l’avoir dit aussi clairement. Mais alors, pourquoi vous enfuir ? Pourquoi vous retrancher derrière l’excuse un peu puérile d’un quelconque « second degré » ? Si c’est bien ce que vous pensez, assumez-le ! Et si ce n’est pas le sens de votre propos, rectifiez-le, car nous sommes des milliers à vous avoir compris ainsi…

En vérité, Monsieur Aphatie, soyons sérieux : c’est bien ce que vous vouliez dire. Cette idée, nous la connaissons bien. D’ailleurs, elle n’est même pas de vous. Ce que vous avez exprimé, dans cette ironie sans humour, c’est toute la haine de l’héritage qui a marqué notre pays pendant les dernières décennies. Le petit monde des décideurs avait décidé qu’aimer son pays était un idéal périmé ; que la modernité exigeait de défaire nos attachements particuliers ; que l’identité était synonyme d’exclusion, et que la transmission d’une culture était de l’aliénation. Il pensait en un mot – et de cette obsession commune vous vous êtes fait ici le parfait porte-parole – que l’avenir supposait la déconstruction du passé.

Mais voilà, cher Monsieur Aphatie, votre première priorité politique, nous l’avons déjà testée ; et ça n’a pas marché du tout. Mais alors pas du tout. Cette passion de la déconstruction a eu tous les pouvoirs pendant quarante ans, à l’école, dans les journaux, à la télévision… Elle n’a laissé qu’un immense vide. Et ce vide se remplit maintenant du bruit des kalachnikovs. Quand on choisit de détester la grandeur de la France, quand on ne donne rien à aimer, rien qui puisse fonder sur l’histoire le ferment de notre unité, il ne faut pas trop s’étonner qu’on laisse la place à la violence. Monsieur Aphatie, quelle ironie de vous voir me traiter de « taliban »… Votre idée de raser les plus beaux monuments historiques pour qu’on n’y vienne plus en pèlerinage s’émerveiller de quoi que ce soit, ça ne vous rappelle rien ? Un petit effort, allez… (Attention, second degré ! Mais je sais que vous comprendrez : comme vous l’écrivez, « seuls les sots n’ont pas le sens de l’humour » !) Pour ce qui me concerne, mon métier, c’est de partager la culture, toute la culture, sans rien détruire, sans rien raser – mais pour construire, au contraire : être professeur, ce n’est pas un titre autoproclamé, c’est juste la joie de transmettre, et de voir comme est fécond dans l’esprit et le cœur des plus jeunes un héritage pourtant millénaire !

En écrivant cela, finalement, je vous comprends bien ; je comprends même votre rage. Car, ne dites pas le contraire, il y avait un peu de rage dans votre vandalisme verbal. « Je raserais Versailles… » Détruire enfin cet héritage que tout l’effort d’une génération n’a pas réussi à faire oublier. Vous aurez tout reçu, et rien transmis ; et pourtant, malgré tant d’obstination dans cette déconstruction méthodique, les générations qui viennent s’obstinent encore à aimer la grandeur de la France ! Raser Versailles, pour que personne ne puisse encore, avez-vous dit, « espérer changer le monde ». Et pourtant ils y croient encore !

Eh oui, Monsieur Aphatie, oui, nous y croyons encore ; et oui, nous allons changer le monde, ce monde cabossé et usé que vous laisserez derrière vous. Versailles est, parmi d’autres lieux, le signe que le rêve des hommes peut parfois transformer l’histoire. C’est par là que notre folie résiste encore à votre cynisme. Au moment où vous écriviez cette triste diatribe, hier, des milliers de Français, de toutes convictions politiques, de toutes origines, de toutes confessions – des milliers de Français remettaient à leurs fenêtres ce drapeau bleu blanc rouge, pour dire qu’ils ne lâcheraient pas devant la terreur djihadiste. Ils croient encore à la France, voyez-vous ; et parce qu’ils aiment son histoire, parce qu’ils l’aiment dans ses grandeurs autant que dans ses faiblesses, ils savent tout ce qu’elle a d’avenir. Quand on a frappé leur pays, ils ont retrouvé la France, celle qu’on avait pourtant tenté avec tant de persévérance de leur faire mépriser, détester, dépasser. Ils ont retrouvé toute la France, le bleu et le rouge de la capitale, et le blanc du château des rois. Cette histoire est grande, c’est un fait, assez grande pour nous rassembler encore. Allez, Monsieur Aphatie, un petit effort : je suis sûr qu’au fond de vous, vous l’aimez vous aussi… Si vous faisiez l’effort de dépasser cette folie suicidaire qui nous a fait croire qu’il fallait raser son passé et se détester soi-même ? Versailles vous survivra, la France nous survivra j’espère : une chose est sûre, ce n’est qu’en elle que nous pourrons survivre ensemble.

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Sep 25

« En temps de crise, la philosophie est plus nécessaire que jamais. »

logo_philiaEntretien paru dans Le Figaro à l’occasion du début de la quatrième saison des Soirées de la Philo, au Théâtre Saint-Georges. Propos recueillis par Alexandre Devecchio.

Pour la quatrième saison des Soirées de la Philo, vous vous installez au Théâtre Saint-Georges. Vous attendiez-vous à un tel succès ?

Les Soirées de la Philo poursuivent en effet leur développement. Après une saison au Théâtre de l’Œuvre, une salle qui a marqué l’histoire de la scène en France, nous nous installons dans ce nouveau lieu, un théâtre magnifique où tout semble servir la rencontre et la réflexion. Chaque année, le développement des Soirées devient un défi de plus grande ampleur à relever : en tentant de partager avec beaucoup de simplicité l’expérience de la philosophie, je ne m’attendais pas du tout à ce qu’elle me conduise un jour sur la scène de ces théâtres, où tant de grands artistes et d’auteurs ont laissé leur trace.

Que retenez-vous des saisons précédentes ? Pouvez-vous nous retracer l’histoire des Soirées de la Philo ?

Les Soirées de la Philo sont nées d’une demande souvent entendue : beaucoup me disent avoir envie de retrouver la philosophie, après une année de terminale qui paraît parfois bien lointaine ; envie, en tous les cas, de retrouver le temps de s’interroger, de réfléchir, de découvrir aussi les auteurs qui, anciens ou modernes, nous aident à penser les questions de notre vie. Les Soirées de la Philo ont été créées pour offrir cette occasion ; chaque soirée est consacrée à une question : où est la vérité ? Sommes-nous libres de nos choix ? L’histoire a-t-elle un sens ?… Au rythme de deux dates par mois, nous abordons chaque année tous les grands pans de la culture philosophique. Il y avait quelques étudiants au début, et maintenant plusieurs centaines de personnes suivent ces soirées, en direct ou en rediffusion sur le web.

Comment expliquez-vous l’appétence actuelle des Français pour la philosophie, mais aussi pour les idées en général ?

C’est vrai qu’il se passe un phénomène vraiment étonnant autour de la philosophie. Il me semble que cette appétence est liée à un besoin intemporel, celui de comprendre, de réfléchir, de retrouver le sens de ce que nous voyons et de ce que nous faisons chaque jour. La vie quotidienne nous plonge dans la succession des préoccupations concrètes, des urgences à régler, des soucis que chacun d’entre nous porte ; et dans le rythme de l’action, la pensée peine à se faire une place. Nous éprouvons tous le besoin de nous arrêter pour réfléchir. Sans cette respiration nécessaire, l’action se referme sur-elle-même ; nous agissons sans savoir pourquoi, et nous courons le risque de l’absurde. Ce besoin de retrouver la signification des choses est sans doute plus grand encore dans une époque marquée par l’accélération permanente, par les progrès du virtuel – par tout ce qui nous rend absents au réel le plus proche de nous, et comme étrangers à nous-mêmes.

Cet engouement fait-il écho au malaise français ?

Nous vivons dans un univers où l’actualité consiste en une succession d’images, de plus en plus rapides. Cet univers d’information en continu est par principe résistance à la profondeur. La vie politique française semble réduite à un jeu d’apparences, superficiel et inconsistant : sur tous les débats du moment, chaque position est interprétée comme un effet d’image plutôt que comme un effort de pensée. Il n’est pas étonnant que surgisse alors ce besoin d’approfondissement. Après tout, la philosophie est née, au IVème siècle grec, dans le contexte de la crise démocratique très profonde que traversait Athènes… Si elle est, dès Platon, représentée par une chouette, c’est parce que, comme la chouette, elle s’envole toujours dans le clair-obscur. Quand la politique semble être devenue un théâtre d’ombres, le rôle de la philosophie est de nous aider à quitter la superficialité de nos propres illusions, à retrouver l’exigence d’un usage plus consistant du langage, pour sortir de la confusion et reconquérir une pensée plus libre.

Vous êtes philosophe, mais aussi maire adjoint (sans étiquette) dans votre ville : les meilleurs théoriciens peuvent-ils faire de bons politiques ?

Le meilleur résultat que puisse donner la philosophie, c’est une grande humilité devant les questions qu’elle nous permet de rencontrer. Etre philosophe ne devrait d’ailleurs pas être un titre : c’est simplement l’expérience que nous vivons quand nous reconnaissons ensemble que le réel est plus complexe que nos représentations, et que par conséquent il nous appelle à réfléchir, à nous étonner – à nous émerveiller aussi des mystères qu’il nous présente. Bien des penseurs dans l’histoire ont causé d’immenses drames en politique pour avoir cru que leurs théories suffisaient ; cette suffisance, qui a causé les grandes tragédies du XXème siècle, elle menace encore bien souvent de nous aveugler, à chaque fois que nous préférons l’idéologie satisfaite à l’exigence intellectuelle. Aujourd’hui encore, comme le regrettait Nietzsche, « le désert croît », par les sectarismes et l’individualisme qui nous isolent. De ce point de vue, la philosophie peut sans doute nous aider, en nous permettant de nous joindre à ce dialogue ininterrompu des hommes qui dans l’histoire tentent d’approcher la vérité, à redonner toute sa valeur au débat et à l’action politique.

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Sep 22

L’école, priorité absolue

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Texte publié dans Le Figaro du 21 septembre 2016, en partenariat avec RTL.

En 1997, interrogé à la veille des élections sur ses trois priorités pour la Grande-Bretagne, Tony Blair répondait : « L’éducation, l’éducation et l’éducation. » En 2017, tous les candidats à l’élection présidentielle devraient reprendre à leur compte, pour la France, ces trois priorités. Non que les autres problèmes qui touchent notre pays soient insignifiants, bien sûr ; ils sont d’une importance cruciale. Mais leur résolution passe à chaque fois, si l’on veut agir en profondeur, par le chemin de l’école. Vous voulez reconstruire une économie forte et innovante ? Commençons par refaire l’école. Lutter contre la désaffection de la politique et restaurer un débat d’idées digne de ce nom ? Commençons par refaire l’école. Sauver l’unité de la société française en empêchant une génération de sombrer dans les délires de l’islamisme ? Commençons par refaire l’école.

La crise que traverse notre pays, sous toutes ses formes, est profondément liée à sa faillite éducative. S’il faut refaire l’école, c’est parce qu’elle est le premier lieu de notre défaite collective. Ne gardons qu’une seule statistique, l’une des plus récentes : l’enquête CEDRE, publiée par le Ministère de l’Education Nationale en juillet dernier, se concentrait cette année sur la maîtrise de la lecture. Cette enquête statistique officielle fait apparaître que, parmi tous les collégiens en fin de 3ème, seul un quart peut être considéré comme « bon lecteur ». De l’autre côté du spectre, 15 % des élèves « s’avèrent n’avoir pratiquement aucune maîtrise ou une maîtrise réduite des compétences langagières » ; cette situation, qui selon le ministère lui-même les rend « incapables de poursuivre leurs études », concerne donc chaque année près de 125 000 jeunes… Entre les deux, des centaines de milliers d’autres naviguent dans le flou, ayant passé des milliers d’heures sur les bancs de nos classes sans avoir pu même devenir « bons lecteurs. » Cette pauvreté langagière, culturelle, intellectuelle est une bombe à retardement pour notre pays.

Devant ce défi majeur, la politique de la gauche aura consisté à aggraver avec méthode et persévérance tous les facteurs d’échec possibles. La maîtrise de la langue française est très fragile ? Surchargeons les élèves d’une première langue étrangère au CP, et rajoutons encore le code informatique en CE1. Les élèves en difficulté sont de plus en plus nombreux ? Supprimons les heures d’accompagnement éducatif. Les inégalités ne cessent de croître, condamnant à un échec toujours plus massif les établissements dans les quartiers défavorisés ? Retirons-leur les options qui leur permettaient de surnager. On ne dénoncera jamais assez les mensonges tragiques qui auront marqué toutes les réformes de ce quinquennat, les millions d’heures d’enseignements fondamentaux sacrifiés à l’invasion du « périscolaire » dans l’école, à la déconstruction des disciplines par les EPI, ou à un « accompagnement personnalisé » effectué… en classe entière.

Bien sûr, le résultat ne se verra pas tout de suite, la ministre ayant consacré beaucoup d’efforts à faire disparaître les symptômes du mal qu’elle entretenait avec tant de soin. En interdisant le redoublement, sans lui substituer aucune stratégie de remédiation, elle a facilité l’accès à un bac déjà dévalué, et renforcé la contrainte imposée à l’Université, sommée d’accueillir, sans en avoir les moyens, un nombre toujours plus important d’élèves toujours plus fragiles. Mais qu’importe, elle les gardera jusqu’au master, puisque Najat Vallaud-Belkacem vient d’annoncer que même cette ultime sélection serait interdite… Comme l’Etat faussaire faisait tourner la planche à billets quand il ne savait plus créer de la richesse, il sait encore multiplier des diplômes à défaut de transmettre des savoirs.

En attendant que la gauche de gouvernement, dont on avait tant espéré, fasse son examen de conscience, il faut donc préparer l’alternance. L’école est peut-être un investissement de long terme, mais ce long terme est aujourd’hui, sans doute, la plus immédiate urgence. Et paradoxalement, pour que l’école puisse jouer son rôle dans la préparation de la société de demain, il faut maintenant que la société cesse de la charger de tous ses problèmes du moment, et la laisse se concentrer sur sa seule et unique mission : la transmission du savoir. Les enseignants peuvent lutter contre la radicalisation, contre le chômage, contre le sexisme, contre les incivilités et même contre le réchauffement climatique si l’on veut, à condition seulement qu’on les laisse enfin faire leur métier : enseigner. Car c’est de la culture que nous avons à partager, dans sa gratuité première, que viendra toute la créativité, toute la liberté, toute l’humanité même du monde de demain. C’est parce que nous l’avons oublié que nous avons cessé de transmettre, et que notre école est devenue ce vide saturé de fictions pédagogiques et de complexités artificielles.

L’enjeu est maintenant simple : il faut tout remettre à plat pour permettre à nouveau que soit transmis à chaque enfant le meilleur de la culture dont il est, d’où qu’il vienne, un légitime héritier. Et pour y parvenir, il faut repartir du terrain, de ce que nous savons faire – et non pas, comme depuis trente ans, des couloirs du ministère ; refaire confiance aux enseignants, aux cadres qui, envers et contre tout, font vivre nos établissements ; aller voir partout dans le monde les méthodes qui fonctionnent, et abandonner celles qui échouent ; s’inspirer des réussites concrètes obtenues dans nos banlieues et accompagner réellement la créativité pédagogique…

Un immense travail attend la droite, si elle veut se montrer à la hauteur du défi. Elle est très largement comptable de la déroute actuelle de notre école ; mais si elle savait la retrouver avec assez d’humilité, et une claire conscience de l’enjeu, elle aurait devant elle une occasion historique de contribuer à sa reconstruction. Peut-être la dernière occasion… Car le savoir ne se conserve pas tout seul : quand une culture n’est plus transmise, tôt ou tard, elle disparaît. Si nous voulons que vive encore la France, l’école est notre seule urgence.

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Sep 06

Les Soirées de la Philo, Saison 4

Les Soirées de la Philo reprennent pour une nouvelle année ! Dans cette période parfois sombre, au milieu des inquiétudes et des difficultés que nous traversons, ces Soirées voudraient offrir une respiration pour continuer de s’interroger, de s’émerveiller, d’apprendre, et ainsi servir humblement la clarté des esprits et des coeurs.

Pour pouvoir vous accueillir, nous nous installons à la rentrée sur la magnifique scène du Théâtre Saint Georges… Voici la bande annonce de cette 4ème Saison. Pour découvrir en ligne le programme des Soirées, notre nouveau Théâtre, le calendrier, et pour vous inscrire : www.philia-asso.fr.

Rendez-vous le 26 septembre !

 

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