sept 22

Retour au réel

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Texte publié dans Le Figaro du lundi 22 septembre 2014.

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Figaro

Nicolas Sarkozy revient. Pour le téléspectateur ordinaire des chaînes d’information continue, l’événement pourrait ajouter au désespoir ambiant, au spectacle de l’absurde : sitôt la nouvelle annoncée, la valse des petites phrases se multipliait, artifices dérisoires d’un petit monde centré sur lui-même. Les vrais enjeux sont si loin de cela…

La véritable urgence, en fait, c’est le retour du réel dans la vie politique de notre pays. La crise que nous traversons vient du mensonge qui a pénétré tous les interstices de notre vie publique : elle vient de l’écart évident entre ce que nous savons être vrai et ce qu’il est convenu de dire, entre les mesures que nous savons être nécessaires et celles qui sont finalement prises. Ce climat de mensonge permanent a subverti l’exercice du débat, empêché les décisions les plus urgentes, et vidé de son sens jusqu’à la parole d’Etat. La politique a abandonné le sens du réel au profit des positionnements tactiques et des stratégies personnelles. Dans la banalité du mensonge, comment s’étonner qu’un fraudeur ait été ministre du budget, ou qu’un faussaire soit aujourd’hui à la tête du parti majoritaire ? Ils ne sont que les symptômes d’un problème qui les dépasse. Après sa chute, Jérôme Cahuzac posait cette éloquente question à son camp : « Qu’est ce qui est le plus grave, mentir quelques minutes devant cinq cent députés, ou mentir pendant des années sur la situation réelle de la France ? »

Dans ce climat de mensonge, en effet, le plus exposé à la vindicte publique est encore celui qui ose désigner le réel et nommer les vrais problèmes. Le pauvre Emmanuel Macron ne connaissait sans doute pas la règle du jeu : dans l’univers ouaté des opinions admises, parler de l’illettrisme est inconvenant. Et si, chez les plus jeunes, le niveau scolaire ne cesse de baisser, il suffira de condamner les notes pour que la question soit réglée : quand le réel vous gêne, faites-le disparaître.

Quelques décennies de ce réflexe collectif ont abouti à la crise que nous traversons. Et pour en sortir, rien ne sera plus nécessaire que de nous réconcilier avec le réel. D’apprendre, de réapprendre à parler ensemble, avec de vrais mots, pour répondre à de vraies questions. Si nous en sommes capables, nous avons toutes les raisons d’espérer ; car aucun des problèmes que nous rencontrons n’est insurmontable. Étrange situation que celle d’un pays en paix, encore prospère, doté d’institutions solides, riche d’une histoire exceptionnelle et d’une multitude de talents, et qui semble pourtant plongé dans une dépression collective… Ce qui constitue nos difficultés, ce n’est pas l’absence de solutions ; c’est seulement que nous n’arrivons pas à les nommer clairement. Ce qui désespère les Français, ce n’est pas l’effort qui leur est demandé, mais l’écart toujours plus absurde entre ce qu’ils vivent au quotidien et ce qu’en dit le monde politique. Voilà ce mensonge entretenu, cette fuite du réel qui, en retour, laisse tant de place aux outrances et aux excès.

Il faudrait nommer l’injustice tragique de notre système scolaire, devenu le plus inégalitaire d’Europe ; le mensonge, c’est de prétendre libérer nos élèves en organisant des ateliers pour déconstruire les stéréotypes, quand nous ne sommes même pas capables d’apprendre à chacun d’entre eux à lire, à écrire et à compter… Le vrai changement serait de redonner à l’enseignement son rôle essentiel, celui de transmettre la culture, et de choisir sans idéologie les meilleures méthodes pour y parvenir.

Il faudrait nommer l’épreuve que vivent ceux qui contribuent, au prix d’un effort toujours plus pesant, à maintenir en état une économie déséquilibrée et paralysée par l’inflation normative et le poids de la fiscalité. Le mensonge est de s’écrier : « J’aime les entreprises ! », lorsqu’on a, en deux ans, augmenté de plus de 30 milliards d’euros les prélèvements qui pèsent sur elles. Le vrai changement serait d’assurer avant tout stabilité, sécurité et simplicité à ceux qui s’engagent pour faire vivre l’emploi dans notre pays.

Il faudrait nommer l’angoisse que traversent tous ceux que laisse sur le bord de la route une société qui, avec la complicité de l’Etat, perd ses repères les uns après les autres : les familles fragilisées par l’individualisme consumériste, les enfants privés de leur filiation par des fictions devenues lois, tous les déshérités de la mondialisation et de la marchandisation du monde. Si nous voulons réellement construire une société plus juste, le vrai changement serait de commencer par prendre en compte avant tout le bien des sans-voix, des plus petits, des plus fragiles.

Sur tous les terrains, il faudrait ainsi retrouver une même exigence de lucidité et de vérité. Le retour de Nicolas Sarkozy suscitera un vrai espoir, s’il permet le retour du réel en politique. Voilà la seule urgence : rompre avec les mots vides et les phrases convenues, pour retrouver les conditions d’une parole qui ait du sens. La jeune génération en particulier, qui sait qu’elle assumera demain les conséquences de nos mensonges trop longtemps entretenus, veut s’engager pour sauver le réel ; elle attend ce renouveau, et elle est prête à y contribuer.

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août 27

Les Déshérités

Les DéshéritésA la veille de la publication des Déshérités, c’est une grande joie de pouvoir vous présenter ici cet ouvrage.

Au nom de quoi éduquer ? La responsabilité de l’adulte envers l’enfant a-t-elle une légitimité, un sens, une valeur ? Peut-elle avoir une fécondité ? La réponse à ces questions ne va plus de soi ; nous l’avons tellement perdue de vue que nous avons tout simplement cessé de transmettre. La crise de l’éducation, la faillite de l’enseignement, la fragilisation profonde de la famille, sont autant de symptômes d’un même vide : nous ne savons plus quoi transmettre, et pourquoi.

C’est pour tenter de comprendre les causes initiales de cette crise, et pour apporter une réponse aux défis qu’elle nous lance, que je me suis lancé depuis plusieurs années dans un travail de recherche, qui aboutit aujourd’hui à la parution de cet ouvrage. Il se présente comme une enquête, sur les traces d’un séisme dont les conséquences sont multiples – de la déconstruction du genre à l’utopie numérique… Cinquante ans après Les Héritiers de Bourdieu, je voudrais simplement tenter de montrer combien est nécessaire l’héritage culturel, intellectuel, spirituel que nous avons tant déserté, et combien la jeune génération, si souvent abandonnée à elle-même, a besoin d’adultes qui acceptent de lui offrir ce qu’ils ont eux-mêmes reçu de meilleur.

Parce que rien n’est plus urgent que de rompre avec l’ingratitude de notre temps, je voudrais que cet ouvrage soit un humble acte de reconnaissance envers tous ceux qui, parents, enseignants, éducateurs, assument la belle et difficile mission de faire grandir les enfants qui leur sont confiés. A la veille d’une rentrée scolaire particulière, alors que l’éducation se trouve une fois de plus abandonnée aux contingences d’une crise politicienne et à la désinvolture de nos gouvernants, alors que nos écoles sont sans cesse instrumentalisées au service de l’idéologie du moment, je serai vraiment heureux si ce modeste travail permet de remettre en lumière l’effort quotidien et silencieux de tous ceux qui préparent l’avenir en offrant à la génération qui vient l’héritage qui accomplit en chaque homme sa propre humanité.

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Les Déshérités, Editions Plon, 240 pages ; parution le 28 août 2014

Pour suivre toute l’actualité de l’ouvrage et prolonger votre lecture, rendez-vous sur le site dédié au livre : www.lesdesherites.fr.

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juil 14

La France : un aperçu depuis la mer

Photos FXB

Cette date du 14 juillet fait immanquablement penser au défilé parisien ; mais l’attachement à la France résonne aussi dans le monde entier, et sur toutes les mers du globe. J’ai eu le grand privilège de partager aujourd’hui ce moment particulier avec l’équipage du BPC Mistral, qui accueille depuis plusieurs mois les élèves officiers de l’Ecole Navale, embarqués pour leur dernière année de formation dans le cadre de la Mission Jeanne d’Arc. Sollicité pour assurer dans ce cadre quelques conférences de philosophie, je les ai rejoints le temps de la dernière étape de leur traversée.

Depuis la mer, à la fois loin de la France et plus proche d’elle que jamais, je n’ai qu’une intuition à faire partager.

Ce dernier billet vient conclure une année qui, comme les précédentes, et plus qu’elles sans doute, a été rythmée par les incertitudes et les désillusions. Mais je puis faire partager l’expérience vécue encore ces derniers jours ; si le moindre doute devait naître, il suffirait de quelques regards pour le lever : oui, notre pays a encore de l’avenir – encore de l’énergie en réserve, du courage, et de l’espérance.

Il suffirait de croiser le regard de ces élèves officiers, prêts maintenant pour leur premier embarquement. Malgré l’individualisme qui nous mine, il reste encore assez de générosité chez des jeunes français pour mettre leur existence au service d’un héritage à protéger, et d’une histoire à prolonger. Cette générosité, je l’ai retrouvée sur ce bateau, au milieu de l’océan, comme nous la rencontrons chaque jour chez tant de jeunes qui, par leurs études, leur orientation, leurs engagements associatifs, témoignent de cette même capacité à se rendre responsables du trésor commun qu’ils reçoivent. Comment ne pas être émerveillés de voir ces jeunes qui, dans le monde consumériste qui leur est promis, acceptent encore la possibilité de risquer leur vie pour un bien qui les dépasse ?

Malgré le pessimisme ambiant, que l’actualité quotidienne conspire à renforcer, il reste aussi assez de volonté chez leurs aînés pour parier sur l’avenir et s’investir pour le préparer. A bord du Mistral s’opère la magnifique expérience de la transmission, à laquelle chacun contribue – du commandant à l’ancien matelot. Dans les tempêtes que traverse aujourd’hui notre Défense nationale, il faut avoir le cœur solide pour vouloir encore préparer la relève… C’est ce que fait cet équipage, investi sans compter pour transmettre ses compétences aux générations qui, demain, assureront à la France sa sécurité et son indépendance. Au service de cette formation – au service du monde qui vient, une équipe d’officiers remarquables s’investit, avec une vraie passion. Que dit-elle, cette passion, sinon la certitude que notre pays a encore un avenir ?

Comme cet équipage, notre société tout entière est embarquée dans un destin commun, que le fatalisme ni la résignation n’aideront à préparer. Et comme sur ce bateau, si nous voulons que vive la France, il faut prendre notre part pour transmettre aux générations qui viennent, qui ont parfois si peu reçu, ce par quoi elles pourront sauver cet avenir commun. C’est dans cet acte silencieux de don et de reconnaissance que se joue aujourd’hui l’essentiel.

Sur cette question, j’aurai l’occasion de revenir  plus en profondeur à la rentrée prochaine… D’ici là, bon été à tous !

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juin 29

Les Soirées de la Philo, saison 1

Flyer PhiliaIl y a quelques mois, je vous annonçais sur ces pages le lancement des Soirées de la Philo. Cette proposition toute simple, lancée en novembre dernier, a fait son chemin, semaine après semaine… Sans aucune publicité, et sans médiatisation, les Soirées de la Philo ont attiré pour leur premier cycle plusieurs dizaines de participants réguliers ; au total, plus de trois cents personnes auront participé à l’expérience cette année. Une immense majorité nous ont dit leur désir de poursuivre l’année prochaine.

Ce résultat dépasse de très loin ce que nous aurions pu prévoir, ou espérer, lorsque nous avons imaginé ce projet. Toutes les rencontres qu’il a suscitées constituent un grand signe d’espérance : alors que « le désert croît », dans l’obsession individualiste et relativiste du profit individuel, il faut s’étonner et s’émerveiller d’être ainsi réunis par le besoin le plus essentiel qui soit : la recherche de la vérité.

Les Soirées de la Philo reprendront en 2014 / 2015 ; les informations seront disponibles fin août (pour être tenus au courant, abonnez-vous à la page Facebook de Philia). D’ici là, toutes les conférences de la première année sont en ligne sur le site www.philia-asso.fr.

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Et pour conclure, voici quelques réflexions sur la place de la philosophie dans le monde contemporain, dans un interview réalisé par le Figaro, à l’occasion du début du baccalauréat, le 15 juin dernier.

« En 2014, dans un monde où les valeurs d’efficacité, de productivité, de rapidité sont seules valorisées, est-ce encore utile d’enseigner la philosophie ?

Sans doute est-ce plus utile que jamais, précisément dans la mesure où la philosophie ne répond à aucune recherche d’efficacité : elle suspend la préoccupation exclusive de la rentabilité, de la performance, de l’hyperactivité qui obsède notre époque. Il est bon que nous préservions un espace de gratuité, où les jeunes puissent prendre le temps de se poser les questions essentielles de leur vie. La philosophie arrête l’action pour lui redonner un sens ; en ce sens, elle est indispensable précisément dans la mesure où elle ne sert à rien.

Certes, mais n’est-ce pas une matière superflue pour une jeunesse préoccupée par son avenir ?

Une société s’honore d’offrir aux jeunes générations un temps et un espace pour prendre du recul et se dégager de ces contraintes. L’expérience de la philosophie augmente notre liberté ; c’est là le plus grand service qu’elle puisse rendre.

Et cette expérience nous concerne tous : au fond, tout le monde est directement intéressé par la philosophie – c’est d’ailleurs une immense chance de pouvoir l’enseigner. Qui ne rencontre pas, à un moment de sa vie, ces questions décisives : qu’est-ce que le bonheur ? La vie a-t-elle un sens ? Existe-il une justice ? L’intérêt d’enseigner la philosophie, c’est d’éviter que ces questions ne meurent, noyées dans le flux ininterrompu des préoccupations du quotidien, et que nous ne finissions par vivre artificiellement, passivement, à la surface de nos propres vies.

N’avez-vous pas parfois le sentiment que malgré ce caractère essentiel, la philosophie est un archaïsme éducatif menacé de mort ?

Extérieurement, il ne semble pas que la philosophie soit menacée. Tout le monde aujourd’hui veut faire de la philosophie : elle correspond à un besoin profond, la soif de retrouver le sens de notre expérience personnelle et collective. La philosophie est sans doute davantage menacée « de l’intérieur », par l’incapacité grandissante que nous avons à prendre le temps de recevoir ce que les philosophes peuvent nous transmettre. Privés de cette capacité d’écoute, nous laissons sombrer la promesse de la philosophie dans le bavardage de l’opinion commune. Voilà le vrai danger : la déconstruction systématique de la transmission, qui constitue le dogme absolu de la postmodernité, nous a retiré l’humilité nécessaire à toute recherche authentique de la vérité.

Magazines, émissions… : aujourd’hui, comme vous le dites, la philosophie est partout. Mais ne craignez-vous pas que cette démocratisation ne se conjugue avec vulgarisation ?

Mais cela ne constitue pas un problème, au contraire ! La philosophie est par nature démocratique : les interrogations qu’elle porte appartiennent à tous les hommes. En ce sens, elle est un signe très fort de l’universalité de la condition humaine : elle a d’ailleurs constitué l’une des premières disciplines de l’histoire qui ait rassemblé des personnes de toutes conditions, faisant ainsi peu à peu progresser la conscience de la dignité de tout être humain. Pensez à l’école stoïcienne, dont les deux grandes figures, Epictète et Marc-Aurèle, sont un esclave affranchi et un empereur de Rome ! Il ne faut donc pas craindre que la philosophie ne s’abaisse : partout où elle est authentiquement vécue, c’est elle qui élève l’homme. C’est au contraire lorsque le dialogue rationnel devient impossible, comme nous l’observons aujourd’hui dans bien des débats d’actualité, qu’il faut se demander si nous sommes à la hauteur de notre propre humanité. »

Propos recueillis par Eugénie Bastié

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mai 16

Pour prolonger la réflexion

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Pour compléter l’entretien reproduit hier sur ce blog, et contribuer à ma façon à la désormais célèbre « journée de la jupe », je reproduis ici un texte publié en 2011 dans les colonnes du Monde. Je répondais alors à une tribune de Caroline de Haas, qui demandait que nous « devenions indifférents à la différence des sexes ».

Trois ans plus tard, ce commencement de débat est devenu un sujet national. Les mois passés lui auront finalement donné sa pleine actualité… Je reprends donc aujourd’hui ce texte, moins marqué par l’anecdote et la polémique, en espérant humblement qu’il pourra contribuer à éclairer, plus efficacement qu’une réaction de court terme, l’enjeu fondamental des questions qui se présentent à nous aujourd’hui.

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« Caroline de Haas nous offre, dans une tribune parue récemment dans le Monde, une longue et laborieuse argumentation destinée à écraser définitivement les derniers « sursauts réactionnaires » – entendez par là l’opinion des malheureux catholiques qui n’ont pas la chance de penser comme elle. Le sous-titre de cet écrit – « Existe-t-il des pseudo-essences féminine ou masculine ? » – annonce parfaitement l’ouverture intellectuelle de la discussion qu’il propose. Quand une question contient autant sa propre réponse, on croirait lire un petit catéchisme totalitaire. (…)

Cette tribune est réellement intéressante pour ce qu’elle révèle d’une confusion fondamentale qui pèse largement sur ces débats de genre. Caroline de Haas veut lutter pour l’égalité de l’homme et de la femme ; combat légitime s’il en est, nécessaire, urgent même, et auquel tout être humain qui n’est pas totalement aveugle ou barbare ne peut que s’associer. Considérer que l’un des deux sexes soit supérieur à l’autre (quel qu’il soit – et combien de fois je me suis senti, en tant qu’homme, ravalé au rang d’être inférieur, primaire, violent, obsédé et dominateur, par des féministes emportées par leur sainte colère !), c’est incontestablement à la fois une erreur objective et une faute morale grave.

Mais pourquoi faudrait-il, pour être sûr de l’établir définitivement, confondre cette égalité indéniable avec une identité plus que douteuse ? Pourquoi faudrait-il, pour assurer que la femme n’est pas inférieure à l’homme, s’évertuer à démontrer qu’elle n’est pas différente de lui ? Pourquoi fragiliser un combat aussi légitime, une démonstration aussi solide, en voulant le fonder sur un raisonnement aussi absurde ? Oui, l’homme n’est pas une femme, la femme n’est pas un homme. Alors que notre société prend conscience, enfin, de la nécessité de respecter vraiment la nature telle qu’elle est, de renoncer à la modeler selon les excès de son désir de toute-puissance, pourquoi ne pas respecter notre propre nature, telle qu’elle est, sans chercher à la nier ? On condamnerait à raison une entreprise qui, pour exploiter une nappe de pétrole, chercherait à cacher l’existence des différentes espèces qu’elle mettrait en danger ; de la même façon, poursuivre le projet politique de l’homoparentalité, par exemple, n’autorise personne à nier la réalité naturelle de la différence sexuelle. Oui, l’homme et la femme sont différents ; ne soyons pas indifférents à cette dualité essentielle de notre nature, sachons au contraire l’apprivoiser, l’aimer, comme nous apprenons à respecter et à admirer la nature telle qu’elle est.

Egalité ne veut pas dire nécessairement identité ; pour tomber dans cette confusion élémentaire, Caroline de Haas fragilise son beau combat, et tombe souvent à côté de la plaque. Elle veut prouver que nous avons les mêmes cerveaux, également réceptifs à la culture ambiante ; personne n’en doute… Mais nous ne sommes pas que des cerveaux ! L’être humain est un corps, doté de sa part d’animalité, d’instinct, de sensibilité ; et ce corps est sexué. Cette réalité physique ne dépend pas de notre culture. Partageant une égale rationalité, comment ne pourrions-nous pas reconnaître que l’homme et la femme sont génétiquement, organiquement, charnellement différents ? Et de même que la biodiversité est reconnue comme un patrimoine à protéger, pourquoi ne pas regarder cette différence comme un trésor à protéger et à découvrir ?

Reconnaître l’évidence biologique, et l’expérience psychologique, de la différence des sexes, n’empêche pas d’affirmer leur égalité, bien au contraire. Méfions-nous : le combat du gender pour affirmer une identité illusoire pourrait bien constituer, par une ruse de l’histoire, la victoire paradoxale de la phallocratie, et apporter une réussite encore jamais atteinte aux forces d’aliénation de la femme. Lorsque le féminisme en vient à nier l’existence de la femme, on est en droit de se demander qui y gagne dans son long et légitime combat. Lorsque Caroline de Haas exige que la femme soit considérée comme identique à l’homme, elle renonce à construire un modèle d’individualité propre, autonome, et se laisse finalement aliéner par le modèle masculin, succombant à l’ancestrale prédominance qu’elle dénonce. La liberté de la femme ne consiste pas à ne pas pouvoir être elle-même !

Le féminisme du gender partage le projet du machisme le plus inégalitaire : fermer toute possibilité de dialogue. Je n’ai rien à échanger avec celui qui m’est identique, comme avec mon inférieur. Dans l’un et l’autre cas, rien à apprendre, rien à recevoir – rien à donner non plus. Mais de l’être qui est mon égal sans être identique à moi-même, de celui-là seulement, je désire la relation, car elle est la promesse d’une découverte et d’un enrichissement mutuel. Femmes, vous nous fascinez pour ce que vous êtes ; notre différence est le difficile trésor qu’il nous appartient d’apprivoiser ensemble. Pour y parvenir, reconnaître et vivre notre égalité est une nécessité concrète ; mais proclamer notre identité serait notre commun échec. Femmes, ne vous laissez pas aliéner, ne devenez pas des hommes comme les autres ! »

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mai 15

Sur la « journée de la jupe »

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Entretien paru dans le Figaro de ce jour à propos du projet mené au sein de plusieurs établissements scolaires de l’Académie de Nantes, invitant des lycéens à porter une jupe.

« Que vous inspire l’initiative « Ce que soulève la jupe » ?

Comme enseignant, je suis écœuré de voir que l’on ne cesse de détourner l’enseignement de sa mission. L’école devrait aider les élèves à se construire : elle est aujourd’hui mise au service d’une entreprise de déconstruction systématique, par laquelle on nie leur identité et leur liberté. Car derrière l’aspect d’un canular, nous sommes devant une oppression politique très grave : s’ils veulent être acquittés de tout soupçon de sexisme, les jeunes hommes sont tenus de nier, par leur tenue vestimentaire, leur identité sexuelle. Sous couvert de bons sentiments, on engage donc les lycéens à contribuer à ce « trouble dans le genre » que voudraient semer partout les expérimentateurs irresponsables d’une postmodernité devenue folle. Pour nos gouvernants, l’école ne doit plus éduquer les élèves, mais les rééduquer – avec toute la part de violence que cela comporte. Cette initiative serait risible, si elle n’était pas un exemple visible parmi des dizaines d’autres actions ; il faut qu’elle puisse au moins réveiller la conscience des parents. Comme citoyens, nous devons refuser la prise en otage de l’école à des fins idéologiques, ce à quoi conduirait par exemple la généralisation des ABCD de l’égalité, prévue pour l’année prochaine.

Reconnaître laIMG_3455[1] différence des sexes empêche-t-il d’affirmer leur égalité ?

Bien sûr que non, au contraire ! Avec ce projet apparaît toute la contradiction d’un féminisme qui finit par nier l’existence même de la femme, son droit à être respectée même lorsqu’elle est différente des hommes par sa façon d’agir, de vivre, d’aimer, de travailler ou… de s’habiller ! Par exemple, nous savons qu’il est devenu difficile pour les femmes, dans bien des situations, de porter une jupe sans risquer d’être insultées ou agressées. Le vrai féminisme consisterait à se battre pour que les femmes puissent être acceptées et estimées telles qu’elles sont, telles qu’elles veulent être, avec leur singularité ! Aurons-nous fait une place plus juste aux femmes quand l’école, quand notre société auront cédé à cet uniforme d’un nouveau genre, en refusant toute différence par la confusion forcée des sexes ?

Comment lutter contre le sexisme et les discriminations ?

Il faudrait commencer par retrouver le sens des priorités… La priorité éducative absolue, dans notre pays, devrait être d’apprendre l’ABCD, tout simplement : près de 20 % des jeunes majeurs en France sont en situation d’illettrisme, 50 000 jeunes quittent chaque année notre système scolaire sans aucune qualification… Et pendant ce temps, nos académies s’intéressent aux clichés vestimentaires ! Cherchez l’erreur. L’école peut aider chacun à se construire dans le respect d’autrui et la connaissance de soi, mais elle le fera par le moyen qui lui est propre : la transmission du savoir. De la déconstruction de la culture, nous ne pouvons attendre que plus de violence et d’exclusion. Cette exclusion, les femmes sont les premières à la vivre aujourd’hui, elles qui paient l’essentiel du coût social de la fragilisation des familles. Mères isolées ou jeunes filles en grande précarité, elles sont massivement touchées par l’explosion de la pauvreté, plus exposées que les hommes aux conséquences de la crise. N’avons-nous rien de mieux à leur offrir que le bavardage facile et condescendant de ces projets de sensibilisation ? Où est le féminisme authentique dont notre société a tant besoin ? »

Propos recueillis par Stéphane Kovacs

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avr 23

Face au vide des « valeurs », la recherche de l’absolu

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La revue Esprit consacrait son édition de mars-avril 2014 à un numéro spécial sur le nihilisme. J’ai eu la joie de pouvoir y contribuer par quelques réflexions, que je reproduis ci-dessous. Le numéro complet (auquel ont participé notamment Jean-Louis Schlegel, Michaël Foessel, Olivier Mongin, Rémi Brague, Jean-Luc Nancy, Gaël Giraud…) mérite une lecture approfondie. Il est disponible sur le site de la revue.

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« La société contemporaine ne se reconnaît pas comme une société nihiliste. Nous ne cessons de rapporter nos comportements politiques, sociaux, et même économiques, à des postulats éthiques : comme individus, comme citoyens, comme consommateurs, nous voudrions agir en fonction de nos valeurs, au point que le vocabulaire des valeurs a littéralement envahi le débat public. Rien ne semble plus indiscutable que l’importance des valeurs ; certaines sont contingentes – les instituts de sondage distingueront les « valeurs de droite » des « valeurs de gauche »; de quelques autres, au contraire, on voudrait qu’elles soient unanimement partagées : ainsi des « valeurs de la République », par exemple. Le discours de la défense des valeurs, qu’il soit partisan ou universaliste, donne aux discussions politiques, médiatiques et intellectuelles, une tonalité dogmatique bien paradoxale pour notre société.

Paradoxale, parce que notre époque est en même temps celle du pouvoir absolu de l’ironie. La postmodernité se conçoit comme l’heure du crépuscule de toutes les idoles ; rien ne doit tenir en place de ce qui pourrait nous surplomber. Rien de certain, de sérieux ou de sacré ne saurait être épargné par la corrosion libératrice de l’universelle parodie. La responsabilité politique est dévaluée, la fonction enseignante déclassée, le modèle familial traditionnel dépassé ; tout ce qui pouvait faire fonction d’autorité se trouve progressivement disqualifié. La figure même de l’intellectuel a perdu sa légitimité ; la fonction critique est désormais assumée par l’univers du divertissement, le seul qui puisse encore produire des idoles. La dérision générale s’exerce en particulier sur la religion comme un signe de contradiction posé face à l’affirmation de nos libertés – et en particulier sur la religion catholique, considérée comme la plus dangereuse de toutes puisqu’elle a si longtemps marqué de son emprise une culture que nous voudrions voir enfin laïcisée. Tous les colosses de l’ancien temps sont donc peu à peu abattus ; de performances en pièces de théâtre, de plateaux de télévision en vidéos de grande diffusion, les acteurs médiatiques dissolvent tout ce qui semble encore tenir trop fermement. Rien ne doit rester intouchable, rien ne doit échapper aux coups de marteau que prodigue avec persévérance cette ironie qui ne rit pas.

Dans cette perspective, l’incantation des valeurs apparaît pour ce qu’elle est : un symptôme. Elle est simplement l’expression de notre peur du vide. La destruction jubilatoire des figures de l’autorité s’opère en effet au nom de notre liberté – une liberté qui ne se déploie plus dans un monde balisé, repéré, mais dans l’espace indéfini, sans bornes, où l’individu  contemporain, débarrassé des normes dont il héritait, évolue à présent. Cette expérience originaire, que nous avons recherchée avec tant d’ardeur, nous fascine et nous terrifie. L’ironie supprime toutes les limites qui s’imposaient à notre désir, mais par là elle nous rend incapables de rien désirer vraiment. C’est exactement cette situation que Hans Jonas décrit dans Le Principe responsabilité : « Nous frissonnons dans le dénuement d’un nihilisme dans lequel le plus grand des pouvoirs s’accouple avec le plus grand vide, la plus grande capacité avec le plus petit savoir du à quoi bon. »

Nous voilà libres, de cette liberté d’indifférence qui semble constituer, d’une certaine façon, le projet même de la modernité. Liberté d’indétermination, qui suppose d’affirmer l’indifférence du bien et du mal, et donc un relativisme impensable et impraticable, mais nécessaire à notre indépendance. Comme l’écrivait Descartes, dans une lettre célèbre au Père Mesland, « il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d’admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c’est un bien d’affirmer par là notre libre arbitre. » Au nom de la liberté de l’individu, ne plus laisser une norme objective s’imposer à l’action ou à la raison : voilà, si tôt et déjà parfaitement exprimé, le principe du relativisme contemporain – ce qui le fonde, et ce qui l’explique. Car ainsi compris, le relativisme que nous partageons n’est pas sceptique : il est nihiliste.

Il correspond en effet au culte du vouloir pour lui-même, du vouloir vide, indéterminé. Une volonté que rien ne précède, « volonté de puissance » ou, plus simplement encore, « volonté de volonté ». Pour la jeunesse européenne, ces expressions de Nietzsche et Heidegger trouvent leur effectuation concrète dans la « mondialisation de l’indifférence » dont le Pape François parlait à Lampedusa ; nos vies sont désormais inscrites dans l’universel marché où chacun peut faire ses choix, en fonction de ses ressources. Le culte individualiste de l’autodétermination a conduit à un mouvement d’ « économisation » du monde, structuré autour de la figure du consommateur : le marché est en effet le lieu du libre choix, qu’aucun jugement a priori ne précède et ne détermine. Tout y est commensurable, mesurable, relatif. Le marché n’admet pas de norme absolue – c’est d’ailleurs là le seul absolu qu’il défende : l’éviction de toute transcendance qui viendrait perturber l’espace du libre échange. Dans cette « économisation » du monde, tout devient affaire de transactions : les relations sociales, l’amour, les corps… Les récents débats de société révèlent bien ce mouvement progressif de dérégulation, la suppression des barrières héritées d’une culture de la transcendance au nom d’un espace accru de liberté, qui s’accompagne bientôt de sa traduction économique.

Dans cette perspective, la rhétorique des valeurs n’est qu’un masque, qui voudrait dissimuler à nos propres yeux l’horizontalité totale de cette axiologie dont la fragilité, dans le relativisme universel, nous angoisse. Comme toutes les autres, les « valeurs de l’humanisme », ou les « valeurs de la République », n’ont aucun fondement dans l’absolu. La valeur est toujours le résultat d’une évaluation ; à l’intérieur du marché, tout prend une valeur – mais une valeur relative, dépendant des besoins du moment, des habitudes du passé et des calculs sur l’avenir. La valeur s’estime et s’ajuste, elle croît et décroît. Que le contexte évolue : le bien qui avait une valeur considérable peut, en un seul instant, ne plus rien valoir du tout. Et puisque, à l’intérieur du marché, rien n’a de valeur absolue, on peut dire en fait que rien ne vaut rien.

La critique de ce nihilisme contemporain serait donc très maladroite si elle s’appuyait à son tour sur le lexique des valeurs. Qu’elle vienne de la philosophie, de la politique ou de la religion, la « défense des valeurs » signe d’une certaine façon la victoire ultime de ce relativisme contre lequel elle prétend s’armer. A titre personnel, je refuse l’idée de m’engager pour promouvoir « mes valeurs »: notre société ne sera sauvée du nihilisme inassumé qui la caractérise que par une parole qui assume le caractère non relatif des buts auxquels elle tend. Je voudrais parler et écrire pour servir en vérité le bien et la justice dans le monde contemporain ; ce ne sont pas « mes » valeurs, mais ce à quoi aspirent nos consciences, et qu’il nous appartient de rechercher ensemble. C’est cette recherche de l’absolu qui peut seule, aujourd’hui, redonner à nos vies le sens qui les sauvera du désespoir, et à nos sociétés la possibilité du dialogue, d’où vient toute authentique relation.

François-Xavier Bellamy »

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avr 18

Le reniement permanent

Aquilino Morelle

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Article publié le 18 avril 2014 par le Figaro.

Mediapart dévoilait hier une enquête approfondie sur Aquilino Morelle, proche conseiller de François Hollande. Le personnage tient depuis longtemps un rôle central – et l’on peut se demander d’ailleurs pourquoi il aura fallu tant d’années pour que la presse s’intéresse à son passé et à ses pratiques.

Il serait inutile de s’en prendre à la personne ; ce qui compte, c’est ce qu’elle représente. Le trafic d’influence auquel s’est livré M. Morelle jette une lumière nouvelle sur l’acharnement aberrant de la majorité pour libéraliser l’utilisation des embryons humains par les laboratoires. Mais sa portée est plus large encore.

Le plus significatif, et le plus grave, c’est en effet la contradiction absolue avec ce qu’écrivait au même moment la future plume de François Hollande. En 2010, Morelle publiait dans Libération une tribune qu’il faudrait reprendre mot pour mot aujourd’hui. Il y fustigeait « le rapport incestueux entre le pouvoir et l’argent », dont il accusait la droite, tombée selon lui dans « le déni – d’un tel cynisme qu’il tourne à la naïveté – de ce qu’est un conflit d’intérêt. » Avec le recul, ces propos prennent une singulière tournure…

Ils révèlent surtout l’incroyable hypocrisie de leur auteur. Celui qui reprochait à la mondialisation « l’explosion indécente des rémunérations » se faisait alors payer 12 500 euros hors taxe pour un déjeuner d’influence. Et s’offrait ensuite le luxe de dénoncer la « perversion » de ces dirigeants « qui accumulent en quelques années une fortune en monnayant leur carnet d’adresses. » On croit rêver. Que M. Morelle ait choisi de servir les intérêts privés de multinationales du médicament pour en tirer des bénéfices personnels, ce n’était peut-être ni très légal, ni très moral, mais cela ne regarde que les juges – et sa conscience. En revanche, qu’il ait, comme responsable politique, à quelque mois d’une campagne présidentielle, dénoncé publiquement ce qu’il pratiquait en privé, cela regarde le citoyen.

Car, pour reprendre encore ses mots, « cette affaire permet à tous de saisir le sens de ce qui s’est passé depuis l’élection présidentielle : un mensonge de campagne suivi d’une volte-face. » En l’occurrence, il s’agit d’une volte-face généralisée. François Hollande et ses proches sont arrivés à leurs fins par un discours diamétralement opposé à leurs actes, passés et futurs. Non que l’exercice du pouvoir les ait contraints de renier leurs convictions : le reniement dont il est question n’est même plus à cette échelle.

De là vient ce climat de mensonge permanent dans lequel est plongée notre vie publique depuis 2012. Mensonge partout, sur tout, toujours : « Je n’ai jamais eu de compte à l’étranger. » « La courbe du chômage s’est inversée. » « La reprise économique est là. » « Ceci n’est pas un plan de rigueur. » « J’ai découvert ces écoutes dans la presse. » « La théorie du genre est une rumeur… » On pourrait poursuivre encore longtemps la litanie de ces mensonges lucides, conscients, publics, répétés « les yeux dans les yeux. »

On pourrait leur pardonner de s’être trompés. Mais il ne s’agit pas de cela : ils nous ont trompés. D’où le sentiment de vertige qui saisit le téléspectateur un soir d’élections, l’impression absurde d’assister à un jeu de rôles inversé. Le Parti socialiste dénonçait hier les politiques de réforme : il organise maintenant des plans d’austérité. Ceux qui s’en prenaient au discours de Grenoble assument aujourd’hui les premiers arrêtés explicitement dirigés contre les Roms. François Fillon était attaqué quand il se rendait à la béatification de Jean-Paul II, mais Manuel Valls ira à sa canonisation. Supprimer les départements était une faute, c’est aujourd’hui un grand projet. Plus grave encore : la droite faisait l’objet d’un procès permanent de la part des grandes consciences démocratiques, au point que Nicolas Sarkozy était accusé de vouloir créer une « monarchie républicaine » ; mais dans la République irréprochable de François Hollande, le chef du parti majoritaire est nommé par l’Elysée, les procureurs sont révoqués pour non-conformité politique, la figure principale de l’opposition est sur écoutes depuis des mois, des centaines d’opposants pacifiques sont jetés en garde à vue sans motif, et une jeune immigrée doit dénoncer ses amis parce qu’ils ont manifesté contre un projet de loi… Où sont passées les indignations d’hier ?

La plus grande faute de ces gouvernants, c’est qu’ils auront fini de dévaluer la parole politique. L’acte le plus nécessaire à la vie démocratique, celui de faire confiance, est devenu impossible. Au fond, notre pays n’a que des atouts, et son potentiel extraordinaire, son intelligence, sa générosité, n’attendent que de pouvoir s’exprimer ; il serait capable de relever tous les défis, sans le cynisme qui l’érode de l’intérieur. Car avec la dette, la crise et le chômage – qui en sont les résultats visibles, nos dirigeants lègueront à leurs successeurs un danger plus inquiétant encore, le poison mortel d’une défiance qui, en rendant tout engagement suspect, pourrait finir par dissoudre la société. Aquilino Morelle a démissionné, mais l’urgence est maintenant de tirer concrètement la leçon essentielle de ce nouvel épisode : il n’est pas de confiance sans conscience. Aucune « pédagogie » n’y changera rien. Quelles que soient nos convictions, soyons certains que nous n’avons pas d’avenir commun si nous n’apprenons pas à nous réconcilier avec le réel, pour retrouver dans l’exigence de la vérité la source d’une parole qui ne déçoit pas.

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mar 21

Veille d’élection

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Dans les dernières semaines, je n’ai pas évoqué dans ces pages les élections municipales ; je sais que ceux qui me font la joie de me lire ne sont pas tous versaillais. Je ne reprendrai donc pas ici le détail de notre bilan et de nos projets, que vous pourrez retrouver si vous le souhaitez sur le site de notre équipe.

A la veille du premier tour, je voudrais néanmoins tirer quelques réflexions de cette campagne qui s’achève.

Les dernières semaines ont été marquées par un climat politique national révoltant, résultat d’une suite d’épisodes qui viennent mettre au jour, comme jamais auparavant, le mélange paradoxal d’idéologie et de cynisme dont nos dirigeants sont capables. Nous subissons un détournement sans précédent de l’appareil d’Etat, dont l’histoire d’Anna a été un révélateur parmi d’autres. La police, la justice, l’administration fiscale, et même l’école, sont utilisés par nos dirigeants à des fins politiques et idéologiques ; et l’impunité du mensonge finit de rendre impossible l’acte qui est pourtant le plus nécessaire à la vie sociale et à la délibération politique, celui de faire confiance.

Le contexte actuel n’a fait que renforcer en moi la joie d’avoir pu, pendant ces six dernières années, vivre la politique comme un authentique engagement, dans l’équipe municipale dont je fais partie. Tout au long de ce mandat, nous avons travaillé ensemble sans relâche pour servir notre ville, simplement et concrètement. Et en six ans, sans faire de bruit, sans multiplier les dépenses, que de chemin parcouru… Pour ce qui concerne seulement la jeunesse, dont je m’occupais, Versailles a vraiment vécu ce nouveau souffle que nous espérions. Il y avait 10 logements sociaux pour les étudiants en 2008, 290 ont été construits. Un site dédié a été lancé pour l’information des jeunes, qui a reçu plus de 420 000 visiteurs. Les étudiants sont désormais accueillis à chaque rentrée, le lien a été renoué avec les établissements d’enseignement supérieur, des passerelles ont été créées entre les formations, les délégués de classe sont associés à la concertation, les projets de solidarité portés par des jeunes sont soutenus par une bourse, la nouvelle scène versaillaise se produit tous les mois dans un cycle de concerts, une bibliothèque numérique inaugurée il y a deux ans reçoit ceux qui cherchent un lieu pour travailler ; depuis quatre ans, le Mois pour l’Emploi accompagne chaque année des milliers de jeunes jusqu’aux entreprises, et plusieurs centaines d’entre eux y ont trouvé un contrat…

Nous avons travaillé ainsi, en équipe, dans tous les domaines de l’action municipale. Bien sûr, rien n’est parfait, et beaucoup reste à faire ; mais de ce mandat, porté comme un engagement concret, les promesses ont été tenues. La confiance ne peut naître que de la politique vécue comme une action humble, directe, discrète mais aussi efficace que possible. Et cette expérience de la confiance partagée, nous l’avons vécue tant de fois à Versailles, avec les familles, les associations, les étudiants, les commerçants, les entrepreneurs

Dans cette période où nos gouvernants défigurent la politique, la seule résistance possible, c’est de vivre la politique telle qu’elle est, telle qu’elle devrait être : comme un souci concret et actif du bien commun.

C’est cette exigence qui avait poussé François de Mazières à se présenter en 2008, contre tous les calculs électoraux, pour porter un projet de fond qui lui semblait meilleur pour notre ville. En six ans, il m’aura aidé à comprendre combien la politique commence par l’action, la compétence, l’attention aux besoins de chacun, le souci de notre héritage commun qu’il faut protéger et valoriser pour pouvoir le transmettre. Cette préoccupation partagée en équipe a fondé une amitié profonde entre nous, cette amitié qu’Aristote considérait comme la vertu politique par excellence, et qui nous a soudés depuis six ans.

Aujourd’hui viennent les élections municipales. De nombreuses listes se sont lancées ; j’en suis sincèrement heureux. Alors que les candidats manquent dans beaucoup de communes de France, c’est une bonne nouvelle que les électeurs puissent faire un vrai choix, ce qui nécessite une pluralité de projets.

Il est simplement désolant que certains aient préféré, aux propositions et aux arguments, le dénigrement systématique et le mensonge caractérisé. Nous aurons eu à faire face à plusieurs semaines de calomnies répétées ; nous y avons répondu de façon claire et concrète, sans jamais attaquer quiconque en retour. Pour moi, au-delà de ce qu’elles auront produit , je garde au cœur une immense tristesse devant les méthodes que sont capables d’utiliser ceux-là mêmes qui pourtant prétendaient apporter un renouveau. Cela me renforce encore dans une certitude : aucune cause, aussi nécessaire soit-elle, ne peut justifier qu’on sacrifie pour la défendre l’exigence absolue de la vérité et du respect de l’autre.

Dimanche, je ne voterai pas pour garder mon mandat. Il pèse lourd, en joies quotidiennes mais aussi en effort et en peine. Pour tout avouer, le climat des dernières semaines et la perversité des rumeurs m’ont parfois découragé de repartir. Mais dimanche, je voterai pour François de Mazières, d’abord parce qu’il est le mieux à même de servir notre ville, et surtout parce que l’esprit de son engagement, dans sa simplicité et son efficacité discrète, est le seul qui puisse protéger la politique de sa propre dissolution.

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mar 05

L’oppression au pouvoir

Anna

Jamais je n’oublierai le visage d’Anna. Le visage de cette jeune étudiante en prépa littéraire qui poussa un jour la porte de mon bureau, un matin d’octobre dernier. Le visage angoissé de cette jeune fille paisible dont la vie, pleine de promesses d’avenir, avait soudain basculé dans un improbable cauchemar.

Il avait fallu, pour pousser cette porte, qu’elle fasse un acte de courage. Même se livrer lui faisait peur. Cette jeune fille d’origine russe avait fait, tout juste majeure, une demande de naturalisation, pour demander à être définitivement adoptée par cette France qu’elle aimait, où elle avait grandi, et dont ses parents étaient devenus citoyens. Comment aurait-elle pu imaginer ce qui allait lui arriver ?

La suite, le Figaro la raconte dans son édition d’aujourd’hui, dans un long article documenté de Stéphane Kovacs. Anna est reçue par deux policiers, qui, après avoir usé de toutes les tactiques d’intimidation possibles, concluent en lui proposant un sinistre marché : ils bloqueront sa demande de naturalisation, à moins… à moins qu’elle ne dénonce ses amis qui ont été à la Manif pour tous. Il faudra qu’elle livre les noms, les adresses, les renseignements sur les familles. Il faudra qu’elle aille à la prochaine soirée des veilleurs, qu’elle indique aux policiers en civil, sur place, qui sont ces gens, qu’elle désigne ceux qu’elle connaît, qu’elle les livre à la police.

Sinon, la voilà menacée d’expulsion. Anna qui, en guise de lettre de motivation, avait écrit une déclaration d’amour à la France, Anna dont la vie étudiante commençait tout juste, voit son avenir soudainement fermé, ses projets détruits, sa famille disloquée. A moins de dénoncer ses proches…

Quand Anna a poussé la porte de mon bureau, c’est l’angoisse de cette vie désormais menacée qui est entrée avec elle. Violence ultime : les policiers, qui la harcelaient de messages, lui avaient interdit de parler de leurs consignes à personne, pas même à ses parents – en lui laissant entendre qu’ils savaient tout, qu’ils pouvaient écouter son portable et la suivre partout. « Nous aimons les méthodes du KGB, vous savez », avaient-ils avancé. On imagine sans peine l’effet de ces menaces à peine voilées sur une jeune fille de dix-huit ans…

Mais Anna a eu le courage de parler. Et maintenant elle est là, dans mon bureau. Je l’écoute, sidéré, traversé à mon tour par le choc de cette violence inouïe. Après avoir entendu tous les détails glaçants de son histoire, je me souviens lui avoir d’abord, simplement, de tout mon cœur, demandé pardon pour mon pays. Je me souviens avoir eu honte, honte de la France, honte de ces pratiques que jamais, je n’aurais imaginé découvrir dans la société libre où nous nous vantons de vivre.

Et puis ensuite je lui ai promis de tout faire pour l’aider. Aujourd’hui, Anna est tirée d’affaire. Où serait-elle maintenant si elle n’avait pas eu le courage de se confier ?

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Cette histoire est d’une gravité exceptionnelle, pour trois raisons.

- Elle montre d’abord que le gouvernement actuel utilise les forces de police à la seule fin de repérer et de ficher des personnes, et des jeunes en particulier, uniquement pour leur participation à des manifestations pourtant légales et déclarées. La délinquance explose dans notre pays : chaque jour, des milliers de délits sont commis sans que les forces de l’ordre aient les moyens d’intervenir. Et pendant ce temps, le Ministère de l’Intérieur mobilise la police, non pas pour assurer la sécurité des Français, mais pour traquer des citoyens innocents qui ont eu pour seul tort de s’opposer à un projet de loi… Ce n’est pas aux fonctionnaires que j’en veux : les officiers et les agents que je connais à Versailles sont d’un professionnalisme et d’un dévouement exceptionnel. Les coupables, ce sont les dirigeants qui contraignent ces hommes à utiliser des méthodes d’antiterrorisme contre leurs opposants politiques.

- Ces méthodes sont une deuxième cause de scandale. On pourrait répondre en effet que les mouvements sociaux ont toujours fait l’objet d’un renseignement régulier, et qu’il n’y a rien là de contestable. Mais cela justifie-t-il le risque d’une vie détruite ? Cela autorise-t-il à placer une jeune fille de dix huit ans devant le dilemme atroce de sacrifier son avenir, ou de dénoncer ses amis à la police pour délit d’opinion ? Est-il normal de terroriser une étudiante, de l’isoler, sans avocat, sans procédure – de la couper même de ses parents, pour faire peser sur elle tout le poids d’une brutalité d’Etat arbitraire et inconséquente ? M. Valls est-il prêt, pour avoir les noms de quelques jeunes qui ont osé lui dire leur désaccord, à briser la vie d’Anna, et peut-être de bien d’autres jeunes innocents et vulnérables comme elle ?

- Il faudra de toutes façons que le Ministre de l’Intérieur s’explique à ce sujet. Il faut qu’il soit bien inquiet pour saisir l’IGPN en pleine nuit, à la veille de la publication de l’article… Mais il ne suffira pas d’ajouter une injustice à une injustice, en faisant retomber la faute sur un fonctionnaire de police pour se dédouaner d’un ordre qui ne pouvait être que politique. Car l’histoire d’Anna pose un problème fondamental pour notre démocratie : on sait que le gouvernement n’a cessé, tout au long des derniers mois, d’instruire contre ses contradicteurs un procès en illégitimité. Ce procès, totalement infondé, entraîne ces graves dérives, qui devraient être unanimement dénoncées. S’il suffit, dans la France de M. Hollande, de ne pas partager l’opinion de la majorité présidentielle pour être traité comme un criminel, alors il faut tout de suite que nos dirigeants cessent de donner des leçons de démocratie au monde entier.

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Aujourd’hui, au-delà de nos positions politiques, un seul sentiment devrait nous unir : l’effroi de voir notre pays s’abîmer dans des pratiques qui nous conduisent loin, très loin, de la société libre dans laquelle nous voulons vivre.

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Avant qu’Anna ne sorte de mon bureau, je lui ai promis de ne pas parler de son histoire, si elle ne souhaitait pas témoigner. J’ai tout fait pour l’aider, et heureusement nous avons pu la sortir du piège où on l’avait enfermée. Bien sûr, je la comprends d’avoir hésité à se livrer, de peur de se trouver replongée dans le cauchemar qu’elle avait traversé.

Mais je la remercie aujourd’hui, de tout cœur, d’avoir surmonté cette peur, et d’avoir osé parler. Je la remercie pour chacun d’entre nous, qui avions besoin d’être alertés sur ce que font nos dirigeants, aujourd’hui, tout près de nous, en notre nom… Je la remercie pour notre société, qui n’a pas le droit de se laisser voler l’héritage que nos parents ont acheté de leur sang : la protection du débat démocratique, le droit à une procédure équitable, et la liberté de conscience. Anna, puisque nous devons tant à ton courage, je te dis une nouvelle fois merci pour  mon pays, qui, j’en suis sûr, sera bientôt le tien.

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