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mar 08

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Le nouvel ultralibéralisme

Le journal Valeurs Actuelles publie, dans son édition de cette semaine, une tribune dans laquelle je développe un sujet qui paraîtra peut-être un peu abstrait, mais qui me semble essentiel. Toutes les orientations politiques décisives pour notre avenir sont liés à un choix collectif majeur, devant lequel nous restons aujourd’hui incertains,  souvent lâches et paresseux jusqu’à la contradiction : voulons-nous vraiment abandonner de façon cohérente la perspective ultralibérale dans les décisions qui engagent notre société ? Je n’ai développé que quelques exemples rapides pour illustrer l’enjeu de cette question, mais vous prolongerez facilement cette réflexion jusqu’à ses innombrables conséquences concrètes.

Vous pourrez retrouver le texte de cette tribune sur le site de l’hebdomadaire. J’en reproduis ici un très court extrait :

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L’ultralibéralisme n’est pas mort. Souvenez-vous : à l’heure du triomphe de l’économie financiarisée, il prétendait que rien ne devait faire obstacle au marché. L’État ne devait pas fixer des normes, la morale n’avait rien à voir avec l’équilibre de la société, la protection de la nature était une lubie de marginaux passéistes. (…)

La crise a été la douloureuse occasion d’une prise de conscience salutaire : nous avons reconnu que l’homme et la société ont besoin de limites. (…) Et pourtant, la tentation ultralibérale est aujourd’hui évidente dans les options des candidats de gauche sur chacune des questions de société : fin de vie, bioéthique… Les chercheurs veulent se servir de l’embryon comme d’un matériau ? Les couples homosexuels demandent à se marier ? Quels que soient les sujets abordés, la réponse est identique : tout désir est légitime ; toute limite est rétrograde.

La dérégulation est en marche. Elle se fonde sur le même cliché, celui d’un sens inéluctable de l’histoire, dans lequel la morale commune fait figure de fossile encombrant. (…)

Le nouvel ultralibéralisme affiche sans complexe, parmi tous les dogmes de l’ancien, son mépris profond de la nature. Loin de vouloir écouter notre propre nature, avec ses contingences et sa fécondité propres, avec les obstacles qu’elle impose au projet de notre toute-puissance, il est déterminé à balayer toute prudence. La politique doit nous aider à écraser la nature qui nous résiste, et la science est sommée de coopérer pour satisfaire toutes les demandes qu’elle frustre encore. (…) On finit par lui demander de forcer la nature pour donner la vie – et la mort.

Ce projet a la même cause que l’ultralibéralisme de marché : une volonté prométhéenne de faire des choix individuels la mesure de tout. Il a aussi les mêmes conséquences (…)  : enfermé dans le royaume de ses désirs, l’individu de la société ultralibérale est le plus isolé. Le nombre de personnes vivant seules a augmenté de plus de 50 % en vingt ans ; il est permis de ne pas y voir un succès.

Il est temps de reformuler ensemble les choix de société qui nous attendent, en nous rappelant ce que nous dit notre expérience la plus récente : ce n’est pas dans la revendication d’une liberté absolue que nous construirons une société pour tous. Le politique qui sait fixer des règles, appeler au respect de notre nature, est le seul qui puisse promettre un développement durable, une égalité réelle et une liberté responsable.

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Lien Permanent pour cet article : http://www.fxbellamy.fr/blog/2012/03/08/le-nouvel-ultraliberalisme/

7 Commentaires

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  1. meyniel

    Je ne suis ni normalienne, ni philosophe, ni économiste, mais votre article dans « Valeurs Actuelles » m’ a sidérée.
    Que les socialistes prévoient une politique familiale et éthique à 100 lieues de mes valeurs fait que je peux comprendre le fond de votre point de vue. Mais faire le rapprochement entre ces sujets de société
    et l’ultralibéralisme, cela il fallait oser. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois absolument pas le rapport .
    L’esprit le plus brillant ne saurait maîtriser tous les sujets et à mon sens votre
    article illustre bien une dérive contemporaine : n’importe qui parle de n’importe quoi.
    Cordialement, A. Meyniel

  2. Fxb

    Merci pour votre commentaire. Il me semble qu’il illustre bien, si vous me permettez de reprendre votre expression, une autre dérive contemporaine : critiquer un auteur plus que son propos – à partir de quelques a priori sans doute un peu superficiels. Rassurez-vous, je ne suis pas économiste, je ne prétends pas être philosophe – j’y parviendrai peut-être avec le temps ! Et ce n’est pas sur un titre universitaire que je me fonde pour exprimer une idée, mais sur des arguments rationnels et quelques exemples. Je ne cherche pas à être « brillant », mais à être vrai. Le rapprochement que je propose est certes audacieux (s’il s’agissait d’une banalité il aurait été assez inutile de la publier, en même temps) ; mais s’il vous semble infondé, voire « sidérant », il faudrait expliquer comment vous le réfutez. La capacité de partager quelques raisons permet à « n’importe qui » de fonder un avis, de risquer une hypothèse – ou de la critiquer. C’est la belle aventure du dialogue ! De mon côté je me suis plié loyalement à cette exigence – à vous maintenant ! Je serais heureux de comprendre par où je me suis trompé.

    1. meyniel

      Je veux bien admettre que la formulation de mon mel était inutilement agressive.
      Mais il n’y avait aucune ironie de ma part au vu des diplomes prestigieux que vous possédez, d’imaginer que vous ne pouvez qu’être brillant.
      Je ne vise pas l’auteur des propos puisque je ne le connais pas, mais il m’a paru incongru d’utiliser un léxique économique pour parler les problèmes éthiques que vous abordez.
      Il me semble que votre propos aurait été plus fondé si vous étiez resté dans votre domaine de prédilection.
      N’y-a-il pas une confusion entre l’ultralibéralisme (terme d’ailleurs ignoré des pères du libéralisme économique) et une attitude libertaire . De plus est-on ultralibéral lorque l’on propose des mesures pour lesquelles l’intervention de l’état est indispensable.
      AM

  3. V.Simpson

    Merci pour cet article intéressant qui attire l’attention sur le rapprochement qu’on peut opérer entre l’ultra-libéralisme économique (de « Droite ») et l’ultra-libéralisme sociétal (de « Gauche »); c’ est une idée à la fois pertinente et efficace pour comprendre le fonctionnement de la société contemporaine. La lecture des ouvrages de Jean-Claude Michéa, qui a beaucoup travaillé sur ce thème, est fort instructive et permet de saisir la logique de cette apparente contradiction. La démonstration, qui s’appuie sur des analyses historiques, philosophiques et sociologiques, est évidemment impossible à reproduire ici. Voici néanmoins un court extrait de son livre « L’Empire du moindre mal » (2007), qui donnera une petite idée de son propos:
    « La logique libérale définit un tableau à double entrée. Dans ce tableau, la droite « moderne » (…) représente le mode d’entrée privilégié par le Marché et son expansion perpétuelle. La gauche « moderne » (…) représente le mode d’entrée privilégié par le Droit et sa culture transgressive. (…) A supposer que l’on possède un intérêt particulier à maintenir la fiction d’un anti-libéralisme de gauche, on se retrouve donc inévitablement conduit à soutenir l’idée que la société moderne est le lieu d’une dialectique étrange et paradoxale. On doit nécessairement admettre, en effet, que plus le marché devient autonome et déploie ses conséquences inhumaines , plus le Droit abstrait et la culture qui l’accompagne autorisent, à l’opposé, une émancipation sans précédent du genre humain ».

    VS

  4. Gilbert GUISLAIN

    Réponse à Mme Meyniel

  5. Gilbert GUISLAIN

    Réponse a Mme Meyniel :
    Il n’y a pas de » domaine de prédilection » et FX Bellamy est tout a fait fondé a aborder ce sujet dans sa critique de l’ultra libéralisme et avance les bons arguments . Je récuse les analyses de peudo experts cloitres dans leur discipline, et je défends la culture générale interdisciplinaire que j’enseigne , meme si la politiue éducative mene depuis plus de vingt ans l’a affaiblie . La droite, qui avait une sensibilité sociale et nationale – cf exemples du gaullisme, des troisièmes voies planistes des années 30 dans un égal refus du libéralisme comme du marxisme ), s’est convertie depuis les années 80 à ce même ultra libéralisme- dont les méfaits économiques et sociaux ne sont que trop clairs -. avec la » morale » en plus.. pour la bonne conscience et l’hypocrisie ,alors qu’elle a bradé culture et valeurs ..

    . Valeurs actuelles tente une improbable synthèse entre libéralisme et valeurs nationales, qui sont contradictoires par définition . Je ne lis plus cet hebdo depuis 1975 environ: a ce moment là, ses positions pouvaient tout fait se comprendre , dans ll contexte de l’anti- communisme . Mais le mur est tombé en 89 , et le débat est desormais entre la droite libérale et tous les autres . Mettons nos pendules a l’heure .
    Dernier point: Il vaut mieux considérer les arguments que les titres des auteurs , ce que FX Bellamy explique justement. il faut rappeler que le peuple vaut autant que l’oligarchie . , C’est la faiblesse de la France, c’est ce explique ses défaites que de classer chacun selon ses titres, selon ce qu’il est et non selon ce qu’il fait, comme il est d’ usage au contraire dans d’autres pays . D’ou la profonde déception de nos concitoyens devant un légitime discours sur le travail et le mérite, mais qui n’a pu s’incarner .

    Gilbert Guislain Ancien élève ENS et IEP Professeur de culture générale à Versailles
    Ecrivain, co auteur cf site : http://www.gilbert-guislain.fr

  6. Vianney

    Bonjour François Xavier,
    Pour mémoire, nous nous étions rencontrés aux Bernardins…

    Ton article est extrêmement important à mes yeux. Tu renvoies justement dos à dos deux « pôles » de la vie politique française, qui œuvrent actuellement au même avenir : la dislocation de la société, voire la « dissociété » pour souligner la dimension volontariste de cette dislocation (je vole ce terme à Jacques Généreux). Tu soulignes également à très juste titre l’écart grandissant entre les « progrès » invoqués et les reculs constatés : on n’a jamais eu autant de droits, il n’y a jamais eu autant de solitude. Enfin, l’usage du terme « ultralibéralisme », volontairement polémique, a pour mérite de montrer la (terrible) cohérence d’un système qui réduit tout à sa valeur marchande.

    Ma première remarque porte sur le fondement que tu opposes à cet ultralibéralisme : la nature. Là encore, tu soulignes à raison un paradoxe étrange qui veut qu’elle soit l’alpha et l’oméga des discours environnementalistes alors qu’elle ne justifie rien dès lors que les choix individuels sont en jeu. Mais tu regrettes également la « dérégulation ». Tu supposerais alors que la « régulation » antérieure ait été fondée sur un « droit naturel ». L’argument de la nature ne tient pas de lui-même. A la limite, déréguler, ce serait permettre à la nature de reprendre ses droits sur le droit !

    Je partage ainsi tes conclusions mais estime que tu aurais pu les fonder différemment. C’est ce qui m’amène à une seconde remarque : qui est aujourd’hui à même de s’opposer à cette tendance de fond qui, sous prétexte de défendre la liberté, condamne les plus fragiles ? Pour ton blog, tu as changé le titre de ton article : c’est bien à la gauche actuelle que tu t’en prenais initialement. Je serais à la fois plus radical et plus modéré.

    Plus radical dans la mesure où je me demande quelle droite s’opposerait résolument et sincèrement à cette conception de l’individu. Sans doute pas celle qui a installé, avec succès puisque jusque dans les rangs de la gauche « social-démocrate », une conception consumériste des rapports entre les individus d’une part, entre les individus et la société d’autre part. Sans doute pas celle non plus qui oppose les uns aux autres, faisant de la société non pas le fruit d’une aspiration à vivre ensemble, mais l’instrument nécessaire pour protéger le pré carré d’individus isolés.

    Je serais plus modéré dans la mesure où l’unanimisme de façade à gauche est largement fissuré. Tu entendras de nombreuses voix socialistes faire écho à « l’ultralibéralisme » que tu dénonces. Ces voix rappellent à leurs représentants que le socialisme aujourd’hui devrait être le terreau le plus propice à la vie : s’il défend le maintien d’un haut niveau de protection sociale, s’il se bat pour permettre au plus grand nombre d’accéder à des conditions de vie et notamment à des logements décents, s’il se bat pour diminuer le temps de travail, ce doit être – ce ne peut être que pour mieux défendre l’égalité de tous devant la vie, et ses accidents. En somme, ils démontrent qu’à l’inverse d’une droite alternant entre marchandisation et bellicisation (pardon… !) des rapports humains, la gauche a dans ses gènes, les outils conceptuels pour penser la société comme prolongement « naturel » de l’aspiration de chacun à se soucier de l’autre. Elle a à sa disposition les armes pour lutter contre la forme la plus insidieuse du libéralisme: celle qui pervertit les rapports humains.

    Ainsi, le fondement que j’aurais utilisé est celui de la nature, mais plus précisément de la nature humaine, et de sa spécificité : sa capacité à être pour l’autre. Sur cette anthropologie de la relation, on fonde facilement l’exigence de prêter attention à celui qui ne peut plus ou pas encore s’exprimer, à celui qui ne correspond pas à nos standards étroits de communication. On fonde finalement facilement l’aspiration à « faire société », la relation à l’autre – au « prochain » – n’étant que le modèle de la relation à tous les autres – aux « suivants ». Non pas individualisme, mais, à la suite de Mounier, « personnalisme » , qui inspire les poissons roses…

    Encore une fois bravo et merci pour ton excellent article, de surcroît incroyablement bien écrit !

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