« La réforme du collège, une incohérence complète »

Entretien paru dans le journal de l’APEL (numéro 508 – septembre / octobre). Propos recueillis par Sylvie Bocquet et Brigitte Canuel.IMG_6343

Qui sont les Déshérités, titre de votre livre ?

Pierre Bourdieu s’attaquait à la transmission des savoirs, coupable de produire des «héritiers » ; cinquante ans après, j’ai voulu parler des « déshérités » que nous avons suscités en cessant de transmettre. Notre système éducatif est devenu, selon l’enquête PISA, le plus inégalitaire de l’OCDE. D’après le Ministère, 20 % des élèves en fin de 3ème ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture. Ces jeunes sont aussi intelligents, doués et généreux que les autres générations ; mais sans maîtriser leur propre langue, comment peuvent-ils accomplir leurs talents ? Nous avons accusé la culture générale de favoriser les « héritiers », mais en la condamnant nous avons creusé cette inégalité qui prive les élèves les plus modestes d’un héritage culturel indispensable.

Dans un monde horizontal et immédiat, que veut dire transmettre ?

Le premier acte décisif est de se réconcilier avec le principe même de l’enseignement. Aujourd’hui, nous ne voyons dans la transmission que la coercition qu’elle constituerait pour l’enfant. Si les élèves s’ennuient en classe, pensons-nous, il faut leur proposer des activités par lesquelles ils produiront par eux-mêmes leurs propres savoirs. Je crois qu’il s’agit là d’une aberration : l’école consiste à rencontrer une culture qui nous précède, et qu’on ne réinvente pas seul ! La question décisive est donc : voulons-nous encore la transmettre ?

Qu’est-il fondamental de transmettre ?

La culture, c’est la langue, la connaissance du temps et de l’espace où l’on vit, du monde matériel et vivant qui nous est donné… C’est en rencontrant cela que notre capacité de réflexion s’accomplit. C’est là ce qu’on pourrait appeler la nécessité de la médiation, que nous semblons avoir oubliée. On voudrait écarter la transmission pour permettre à l’élève d’être l’auteur de son savoir, de penser et d’agir par lui-même. Or un enfant en est capable, bien sûr, mais seulement s’il a reçu d’abord cette culture fondamentale sans laquelle personne ne commence à penser. Quand tant d’élèves sont privés de leur propre langue, peinent à utiliser une syntaxe structurée et un vocabulaire un peu étendu, comment attendre d’eux qu’ils développent une pensée singulière qui puisse les exprimer pleinement ?

Mais les savoirs sont-ils immuables dans une société qui bouge ? Pourquoi ne pas enseigner, par exemple plus tôt le droit et l’économie ?

Pourquoi pas, en effet ; mais encore une fois, commençons par refonder la maîtrise des fondamentaux ! En zone urbaine sensible, un tiers des élèves lisent le français en déchiffrant… Même aux étudiants qui sortent des grandes écoles, les entreprises font passer des tests d’orthographe ! Il faut ouvrir les yeux sur la réalité… Je suis issu d’une famille de juristes, et convaincu qu’un vrai enseignement du droit dans le secondaire serait utile ; mais aujourd’hui, l’urgence absolue, c’est la maîtrise des savoirs fondamentaux. Rien ne sera possible si nous ne reconstruisons pas d’abord les bases.

C’est ce qui vous fait prendre position contre la réforme actuelle du collège ?

En effet. Je ne comprends pas l’incohérence complète entre le diagnostic de départ et la réponse qui lui est apportée. La Ministre constate la faible maîtrise des savoirs fondamentaux, et créé des activités interdisciplinaires qui remplacent des heures de cours, comme si les savoirs étaient déjà acquis ! Le soutien apporté à cette réforme ignore l’avis très critique de la grande majorité des enseignants. Au lieu de les écouter, eux qui chaque jour font face sur le terrain aux difficultés de leurs élèves, on les accuse d’être simplement incapables d’évoluer. Mais c’est plutôt les partisans de ces illusions complètement datées qui semblent refuser de repartir des réalités !

Vous parlez d’un climat de pauvreté intellectuelle et spirituelle…

Comment s’étonner de ce climat ? Il resurgit nécessairement là où l’on déconstruit la transmission de la culture… Ce qui me frappe par exemple, c’est la grande pauvreté du vocabulaire de nombreux élèves. Or quand vous ne pouvez pas mettre des mots sur ce que vous vivez, les sentiments qui vous habitent ou les injustices que vous éprouvez, le seul moyen qui vous reste pour vous exprimer, c’est la violence. Je pense par exemple au sexisme, à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui marque bien des établissements. Notre école peut combattre cela, en transmettant de nouveau la culture : apprendre de la poésie par cœur – on le fait de moins en moins – c’est voir son cœur augmenté par les mots que l’on reçoit, qui nous aident à apprivoiser nos émotions, et ainsi à rencontrer l’autre… Il n’y a pas de richesse de cœur ou de profondeur intellectuelle qui ne soit accomplie sans la richesse et la profondeur des mots. A l’inverse, dans la pauvreté de la culture, dans l’abandon de la transmission, renaîtra toujours la brutalité.

Que signifie donner un sens à sa vie ?

Il ne faut pas « donner un sens à sa vie », me semble-t-il ; cela voudrait dire qu’elle en manque ! Ce qui compte, c’est de découvrir le sens de notre vie, ce qui est très différent. Nous avons seulement besoin d’ouvrir à nouveau les yeux sur notre propre existence ; c’est peut-être simplement cela qu’on appelle la philosophie… Avec nos élèves, nous cherchons à vivre l’expérience de l’étonnement – qui pour les grecs désignait en même temps l’émerveillement – devant tout ce qui pourrait nous paraître banal : que veut dire avoir des amis ? Pourquoi faut-il travailler ? Que signifie être vivant ? Avoir un corps ? Être soi-même ? Tout cela a un sens, qu’il nous faut sans cesse redécouvrir… S’il y avait d’ailleurs un changement à apporter à la philosophie dans notre système scolaire, ce serait de la proposer aussi dans les sections professionnelles, qui en sont aujourd’hui privées. Chaque jeune mérite de recevoir la richesse de la culture. Il faut rappeler cette mission fondamentale de l’école, et la richesse que constitue pour leurs élèves le savoir des enseignants. Transmettre ces connaissances à tous les jeunes, c’est leur offrir le chemin vers leur propre liberté, vers leur réflexion personnelle..

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3 réponses
  1. madelpuech Guy
    madelpuech Guy dit :

    Excellent. Tout à fait d’acord, je suis un vieux proviseur agrégé de philosophie qui a aussi à sa debuts enseigné en CE puis en Centre d’apprentissage.Quel bonheur alors (1960-65) de voir ces jeunes se passionner pour Le Cid ou le Rouge et le Noir. Et plus tard en classe de philo ou de mathélem pour tous les grands auteurs. On oublie que l’essentiel est actuellement la connaissnce du Français et d’un minimum de savoirs de base. Bourdieu n’avait pas tort dans ce qu’il dénonçait mais on a basculé trop de l’autre côté. De l’idéologie partout et plus de ce bon sens qui est dans l’équilibre et l’analyse réelle des situations. Heureusement que les bons enseignants se moquent des circulaires et directives, et cherchent avant tout à améliorer leurs élèves. Cela personne ne s’en aperçoit (sauf les parents et les élèves) car les inspections sont si rares et si conventionnelles. On a fait du Montessori partout alors que ce type de pédagogie est bon pour un type d’élève particulier. Mais cela va bien dans notre monde individualiste où l’individu se croit seul et maître de tout oubliant qu’irreponsable il a besoin de la collectivité au moindre et inévitable faux pas. Comme si le monde commençait avec lui !

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  2. Jean
    Jean dit :

    Moi, je suis d’accord avec ce mot, « déconstruire ». En effet, il me semble qu’il y a réellement un travail, méthodique, de la part du ministère de l’Éducation nationale, pour « détruire » la transmission de la culture.

    Je partage votre point de vue, Monsieur Bellamy, sur l’ensemble des points que vous abordez là, et dans votre premier essai bien sûr. (Votre second, je ne l’ai pas lu, pas encore.) Toutefois, j’ai une question qui, tout au moins, me paraît importante, suffisamment importante pour que je vous la soumette. Monsieur Bellamy, l’école, je trouve, depuis bien des années, doit faire face à des choses telles que la télévision. Pensez-vous qu’elle a les moyens d’y faire face ? (Cette question est, selon moi, d’autant plus urgente, que j’ai connu un grand nombre d’élèves (en lycée professionnel, surtout) qui n’avaient, en revanche, aucun livre chez eux, pas même un dictionnaire.) Et, si l’école les a, quels sont-ils ?

    Je vous remercie, par avance, pour votre réponse.

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  3. Polka
    Polka dit :

    Clair et passionnant, comme toujours. Merci, M. Bellamy, pour cette voix de bon sens au milieu la symphonie « pédagogiste » !

    Toutefois, si je puis me permettre, je pense que vous devriez éviter ce mot à la mode : « déconstruire », d’abord … parce qu’il est à la mode, et surtout parce qu’il me paraît un euphémisme fallacieux, inventé précisément par ceux qui s’attaquent à la culture et au mot juste.
    On ne « déconstruit » pas : on « détruit », tout simplement … et tout brutalement !

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