2.1. Articles sur le sujet Politique

« Le désespoir n’est pas une option. »

Entretien paru dans le Figaro du 27 juillet 2016. Propos recueillis par Alexandre Devecchio.

Deux islamistes ont pris mardi matin en otage un curé, deux sœurs et deux fidèles à Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen. Le prêtre a été assassiné. Après Nice, que vous inspire ce nouvel acte de terreur ?

Il y a quelque chose de pire que l’horreur, c’est la répétition de l’horreur. Il est clair maintenant que nous sommes engagés dans un cycle probablement long, dans une épreuve qui sera rendue pesante précisément par le caractère imprévisible et donc omniprésent de la menace. Désormais une foule qui regarde un feu d’artifice est une cible – mais tout autant cinq paroissiens qui vont à la messe un mardi matin. L’une des premières personnes avec qui j’ai parlé de cet attentat m’a dit : « On était heureux, avant… » Elle exprimait ainsi ce que nous avons le sentiment de vivre, la fin d’une période d’insouciance. Cela ne signifie pas qu’il faille se résigner, au contraire : nous qui n’avons pas vécu de guerre, nous avions peut-être un peu perdu conscience de la valeur infinie de la paix. Aujourd’hui, un prêtre est égorgé dans une église, à la fin de sa messe ; comment ne pas penser aux chrétiens d’orient qui vivent ce chemin de croix depuis si longtemps ? Puisque notre tour vient de partager l’épreuve que vivent si près de nous tant de peuples confrontés à la violence, de façon bien plus intense, il faut trouver dans cette tragédie l’occasion de nous réveiller d’une forme de passivité, de complicité même peut-être, dans laquelle notre pays a pu s’enliser.

Le fait d’attaquer une église est-il un symbole ? Quel est son sens ?

Bien sûr, c’est un symbole évident… Comme l’écrivait Julien Freund, « c’est l’ennemi qui nous désigne », et en l’occurrence l’Etat islamique semble identifier ses cibles avec beaucoup de méthode. Il y a quelques jours, il frappait la foule un 14 juillet ; aujourd’hui, c’est une église, le jour même du lancement des Journées Mondiales de la Jeunesse… C’est la France qui est visée dans ce qui fait son identité – dans son histoire républicaine et dans son héritage spirituel. La France est marquée par cette dualité féconde, qui a été bien souvent conflictuelle dans le passé, mais qui fait son identité singulière : c’est bien sûr le 14 juillet 1790 et la fête de la Fédération, mais c’est aussi la tradition chrétienne qui a façonné notre pays. De la plus grande à la plus petite commune, chaque ville de France a sa Mairie et son église paroissiale… En quelques jours, Daech s’est attaqué à ces deux dimensions essentielles de notre vie collective. Paradoxalement, l’ennemi qui nous désigne doit contribuer aussi à nous réunir. Alors que la France semblait enfermée dans ses divisions, au moment où une forme appauvrie de la laïcité prétendait effacer cette dimension singulière de notre identité collective, Daech nous rappelle qui nous sommes en nous montrant ce qu’ils veulent atteindre en nous. Le Père Hamel avait consacré sa vie à la foi chrétienne, et c’est à cause de ce don qu’il est mort pour son pays. Ceux qui l’ont tué le savent bien, ces deux dimensions sont liées.

Peut-on parler d’un choc des civilisations ?

Il est impossible de reconnaître ces criminels comme les défenseurs d’une « civilisation » ! Toute civilisation commence par l’effort du langage, du dialogue, qui vient rompre le cycle destructeur de la violence pour ouvrir des voies pacifiques de résolution des conflits. Le premier effet de la civilisation, c’est la civilité, qui est une condition de la cité : la politique suppose en effet la politesse, elle implique que les hommes soient polis, au sens littéral du terme, par une culture qui discipline en eux la brutalité de l’instinct primaire. Nous n’avons pas sous les yeux deux civilisations opposées, mais une civilisation confrontée à une forme moderne de barbarie, qui ne s’arrêtera que quand elle aura tout détruit : dans la manière même par laquelle ils assassinent, les djihadistes nous ramènent à la sauvagerie la plus inhumaine ; et en faisant des selfies au milieu de leur massacre, ils parviennent à faire de la modernité technique l’occasion d’être plus régressifs encore dans l’horreur.

Dans votre livre les Déshérités, vous écriviez redouter un choc des incultures…

Nous y sommes sans doute… A l’heure où je vous réponds, nous n’avons pas encore de certitudes sur l’identité des auteurs de l’attentat commis à Saint-Etienne-du-Rouvray ; mais il semble que ces personnes aient grandi en France. Comme tant d’autres désormais avant eux : Cherif et Saïd Kouachi, Amedy Coulibaly, Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche… Autant de jeunes, car ils sont tous jeunes malheureusement, qui ont passé des milliers d’heures sur les bancs de notre école. Alors bien sûr, l’école ne peut pas tout, et le contexte national et international pèse beaucoup pour expliquer ces basculements délirants ; mais malgré tout, le terrain n’aurait pas été aussi friable si nous avions su transmettre à tous nos élèves les éléments fondamentaux d’une culture commune, d’une histoire partagée, d’une capacité de dialogue et de discernement, d’une distance rationnelle, d’un projet professionnel… Il faut que l’échec éducatif soit immense pour que notre école, qui mobilise depuis longtemps le premier budget de la nation, conduise pourtant tant de jeunes à un tel degré de désintégration.

Faut-ils se résigner au terrorisme comme le suggère le gouvernement ?

Comment pourrait-on s’y résigner ? Ce serait reconnaître définitivement la fin de l’Etat, la dissolution de la société politique, le retour à la loi du talion… Encore une fois, nous avons parfois été inconséquents, irréfléchis, et parfois complices à travers nos politiques ; mais aujourd’hui nous n’avons même pas le droit de renoncer : ce serait se résigner à la barbarie. Le désespoir n’est pas une option. Bien sûr, la répétition des attentats viendra nous éprouver encore, et il faudra du temps avant de sortir de ce cauchemar ; mais c’est justement le bon moment pour l’espérance. Ce n’est pas quand tout va bien qu’on a besoin d’espérance, c’est dans l’épreuve et devant le danger. Comme l’écrivait Bernanos dans d’autres années noires : « La plus haute forme d’espérance, c’est le désespoir surmonté. »

Alors, que faire à court et à long terme ? 

A court terme, il est évident qu’il faut ajuster en profondeur notre action en matière de justice et de sécurité, pour prévenir autant que possible de nouveaux attentats. De ce point de vue, il serait scandaleux que le gouvernement tente, sous couvert d’union nationale, d’étouffer la démocratie : elle suppose la libre interrogation, et le débat qu’elle fait vivre est plus utile que jamais pour éviter l’explosion de la société. Toutes les questions doivent être posées. Est-il normal qu’un jeune français parti faire le djihad en Syrie, intercepté par la Turquie, arrêté par la Suisse, soit relâché dans la nature par la France ? Nous payons les résultats de la politique pénale désastreuse de Christiane Taubira, dont les discours emphatiques et les petits tweets poétiques ne nous sont d’aucun secours aujourd’hui… Quand la faillite d’un système est si évidente, quand le renouvellement est si nécessaire, l’union nationale ne saurait servir de prétexte pour éviter à ceux qui nous gouvernent d’assumer leur responsabilité. Mais au-delà de ces débats importants sur la justice et la sécurité, derrière les impératifs du court terme, il n’y a en fait qu’une seule véritable urgence, c’est la refondation éducative, qui est aujourd’hui la condition de la survie même de notre pays.

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Figaro

Lire l’article complet sur le site du Figaro.

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Déchéance de nationalité : « la liquéfaction de la politique »


Entretien publié sur FigaroVox, en amont de la prochaine Rencontre du Figaro, qui sera consacrée à cette question : « Faut-il désespérer de la politique ? » Il reste des places disponibles, au tarif web de 10 euros, à réserver sur cette page.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio.

François Hollande a renoncé à la déchéance de nationalité mercredi. Au-delà de l’échec personnel du président de la République, cela traduit-il une crise profonde de la politique ?

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir au péché originel de cette réforme. La vraie faute politique de François Hollande a été d’organiser un Congrès quarante-huit heures après les attentats, alors que les opérations policières étaient encore en cours… C’est cette accélération du temps politique, dictée par l’obsession de la communication et par des considérations purement tactiques, qui conduit à lancer des annonces irréfléchies et mal préparées. Et le résultat, nous le payons collectivement… Si le Congrès avait été organisé un mois après les attentats, jamais cette débâcle n’aurait eu lieu. La volonté de récupération politique d’un événement tragique aboutit à la liquéfaction de la politique elle-même.

Quelles sont les conséquences de cette « liquéfaction » pour la France ?

Charlotte Chaffanjon et Bastien Bonnefous, dans leur livre Le Pari, rapportent que quelques semaines avant les attentats du 13 novembre, François Hollande expliquait que la déchéance de nationalité était une « ligne rouge infranchissable » pour sa majorité et pour lui. Quelques semaines plus tard, il propose pourtant de la faire entrer dans la constitution, et son premier ministre négocie même avec la majorité la possibilité de créer des apatrides… Un tel degré de cynisme ne peut que produire un sentiment profondément anxiogène pour les Français. Cela donne l’impression que le pouvoir est prêt à tout, qu’il n’a plus aucune ligne directrice, aucun cap défini, aucun principe qui ne soit pas négociable. Quelle que soit la position qu’on peut avoir sur la loi El Khomri, elle est aussi un symptôme de cette instabilité profonde. Il n’y a plus rien de solide dans le paysage politique. Personne ne sait maintenant ce que ce gouvernement est capable de proposer…

La droite n’a-t-elle pas aussi une part de responsabilité dans cette situation ?

La droite, et notamment la droite sénatoriale – je pense en particulier à Bruno Retailleau et Gérard Larcher, a été irréprochable sur ce sujet. Elle a évité cette catastrophe démocratique et juridique absolue à laquelle aboutissait la transaction indécente consentie par Manuel Valls à ses troupes, qui ouvrait la voie la création d’apatrides, en présentant cela comme un progrès ! Du point de vue de notre droit, cela aurait constitué une entorse majeure pour une efficacité nulle. Dans cette instabilité profonde, l’opposition a joué son rôle de stabilisation, et le Sénat a contribué à redonner un peu de consistance au débat politique.

Le clivage droite/gauche semble néanmoins de plus en plus flou…

C’est le cas. Pour comprendre cette explosion du clivage droite/ gauche, il faut se replacer dans le temps long. C’est le fait de la fragilisation idéologique liée à la fin de la guerre froide. Depuis la chute du mur de Berlin, les partis politiques ont du mal à élaborer une vision du monde qui soit claire et déterminée. Les grandes formations politiques sont devenues des partis gestionnaires d’où le débat d’idée est absent. De ce point de vue, le Parti Socialiste est en train de payer son inertie pendant ses dix ans d’opposition durant lesquels, dirigé par un certain François Hollande, il n’a jamais fait l’effort de reconstruire un projet et une vision politique nouvelle.

Quels peuvent être les clivages du XXIe siècle ?

Devant le défi que constitue la menace terroriste, il faut réinventer les moyens politiques d’élaborer une réponse collective. L’unité nationale est nécessaire, mais elle suppose un authentique débat politique : ce serait une erreur d’aspirer sur ce sujet à l’uniformité politique, car nous avons plus que jamais besoin d’un vrai dialogue, qui permette de confronter les points de vue sur la nouveauté de ces enjeux si complexes. Le gouvernement devrait assumer ce travail politique, et non tenter d’obtenir par la pression un alignement général. François Hollande a tenté de susciter une unanimité de façade : il n’a fait que créer de nouvelles fractures. Paradoxalement, la recherche effrénée d’un consensus de pure communication n’aura finalement conduit qu’à des divisions stériles.

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« Cette classe politique a donné une caricature d’elle-même. »


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Entretien paru dans le Figaro du 12 décembre 2015. Propos recueillis par Vincent Tremolet de Villers.

Quels enseignements tirer de la campagne de l’entre-deux tours ?

Paradoxalement, toute l’explication du vote du 1er tour de ces élections régionales se trouve dans la semaine qui a suivi. Cette campagne d’entre-deux tours aura permis de mettre en évidence tout ce qui, dans la vie politique de notre pays, pousse les électeurs vers le Front national : les manœuvres d’appareil qui priment sur les projets de fond, les invectives qui remplacent le débat, la faiblesse des analyses et des propositions, et, par-dessus tout cela, l’ombre portée des stratégies individuelles qui déterminent le « positionnement » tactique des responsables politiques, tous obsédés par l’élection présidentielle… A travers ces vieux réflexes, en donnant une caricature d’elle-même, c’est toute la classe politique qui, pour reprendre l’expression consacrée, « fait le jeu du Front National » !

Les grands principes (République) et les hautes périodes de notre histoire (Résistance) ont été invoqués. Etait-ce légitime ?

Evoquer les grands principes, c’est bien ; se les appliquer, c’est mieux. Quand on invoque la Résistance pour ce second tour, on assimile des millions d’électeurs français à une force d’occupation : ce n’est assurément pas très républicain… C’est aussi parfaitement dérisoire, inopérant, sans doute contre-productif. Et il me semble enfin que c’est une instrumentalisation assez triste du sacrifice de ceux qui se sont engagés dans les rangs de la Résistance : ils ont donné leur vie pour que nous puissions voter ; si nous transformons le débat démocratique en conflit haineux, nous aurons trahi leur mémoire et rendu leur mort inutile… Les politiques qui, au lieu d’arguments et de propositions, choisissent ce genre de postures, portent une lourde responsabilité dans les crispations qui divisent la société.

Avant dimanche la France était un pays en guerre contre l’Etat Islamique et frappée par une terrible crise économique. Depuis c’est une foire d’empoigne politicienne…

Quelle tristesse en effet de voir que, là encore, ceux qui ne cessent de parler du « rassemblement » si nécessaire creusent en même temps les pires divisions… Quand Claude Bartolone, candidat en Île de France, décrit sa concurrente comme celle qui défend « la race blanche », il transforme le scrutin démocratique en conflit ethnique, et installe les divisions, la défiance, le communautarisme, qui nourrissent le terrorisme. Comment ose-t-il ensuite parler de République ? L’unité nationale, qu’il devrait incarner comme président de l’Assemblée, est sacrifiée à des tactiques de marketing électoral… En agissant ainsi, c’est la France qu’il fragilise, c’est la société qu’il défait. Heureusement, bien des Français sont plus raisonnables, plus responsables, plus réfléchis que certains de ceux qui prétendent les représenter.

Selon vous les médias et les réseaux sociaux jouent-ils un rôle dans cette dégradation ?

Un élément frappant qui ressort de ces élections régionales, c’est qu’on aura bien peu parlé… des régions ! Une fois de plus, dans ce scrutin intermédiaire, l’essentiel est oublié derrière le superficiel. Sans vouloir chercher les coupables de cette situation, reconnaissons que la responsabilité est partagée : les médias jouent un très grand rôle, me semble-t-il, dans l’impuissance où nous sommes à refonder un débat démocratique digne de ce nom. En concentrant toute l’attention sur les petites phrases plutôt que sur les projets de fond, en cristallisant les conflits de personnes plutôt que les divergences de vision, une information sans cesse accélérée contribue à priver la politique de toute consistance. Parmi les responsables politiques, certains choisissent de jouer ce jeu de rôles réducteur ; mais beaucoup d’autres, il faut le dire, vivent douloureusement le fait de voir leurs propositions les plus abouties totalement ignorées, et l’univers médiatique ne retenir finalement que des polémiques artificielles. Il ne suffit pas, cependant, de déplorer cet état de fait ; après tout, les médias produisent l’information, mais ils obéissent aussi pour une part aux attentes de l’opinion. Il faut donc aussi nous interroger sur notre responsabilité personnelle… Les électeurs sont-ils encore des lecteurs ? Prenons-nous assez de temps pour nous informer en profondeur ?

Devant ce constat négatif, peut-on envisager des pistes pour améliorer le débat public ?

Nous n’avons pas le choix : la démocratie ne repose pas sur des institutions seulement, ni même sur le fait de voter. Après tout, il y a des élections aussi en Corée du Nord… La démocratie suppose un authentique débat public, et elle consiste tout entière dans les conditions de ce dialogue libre et pluraliste. Quand ce dialogue perd toute substance, s’use, se crispe et se tend au point de devenir impossible, c’est la nature même de notre République qui est en question. Notre démocratie est concrètement bien plus directement menacée, d’ailleurs, par l’épuisement des citoyens que par la violence des terroristes. Dans un pays marqué par une crise multiforme – crise économique, financière, écologique, éducative…, les Français ont besoin d’une véritable alternative. Incapable de se renouveler, la classe politique traditionnelle est incapable de l’incarner ; cette alternative, le changement qu’on leur a tellement promis, beaucoup d’électeurs pensent donc le trouver en votant Front National. C’est d’ailleurs une chance que ce parti joue le jeu des institutions : il canalise encore à l’intérieur du processus électoral l’aspiration à un changement radical… Si nos dirigeants actuels ont encore assez de lucidité pour dépasser leurs stratégies personnelles, il faut qu’ils prennent conscience du besoin absolu de renouvellement, sur tous les plans, qui est la condition urgente pour refonder notre vie publique, et ranimer la démocratie.

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Claude Bartolone, le racisme autorisé

7430865Tribune parue sur le site FigaroVox le 10 décembre 2015.

Monsieur Bartolone,

Quand je pense qu’il faut encore vous appeler « Monsieur le Président de l’Assemblée nationale »… Vous vous êtes lancé dans cette campagne régionale en conservant l’une des plus hautes fonctions de l’Etat, ce qui a choqué jusque dans votre camp. Ce cumul aurait dû exiger de vous, à tout le moins, un peu de hauteur ; mais il faut croire que vous n’en étiez pas capable.

Monsieur Bartolone, la France va mal, elle est traversée par des fractures de plus en plus profondes, divisée par une défiance inouïe. Vous le savez, vous le dites. Et c’est donc consciemment que vous avez choisi de creuser ces fractures, d’alimenter cette défiance. En disant de Valérie Pécresse qu’elle défend « Versailles, Neuilly et la race blanche », vous avez choisi de remplacer un débat politique par un conflit de communautés.

A vrai dire, j’ai hésité à vous écrire ; après tout, ce conflit que vous décrivez, à grand renfort de caricatures périmées, paraît totalement dérisoire. Monsieur Bartolone, entre nous : quand vous mettez en scène l’effroyable danger que « les serre-têtes » représenteraient contre « les bras tatoués », j’espère que secrètement vous avez un peu pitié de vous-même. Ne voyez-vous pas des problèmes plus sérieux ? Des ennemis plus crédibles pour la République ? Venez à Versailles, Monsieur Bartolone ; venez rencontrer 14000 lycéens, 10000 étudiants, l’une des villes les plus jeunes et créatives d’Île de France. Celle qui incarne la French Touch dans le monde de la musique, celle où se forme une nouvelle génération d’architectes, de chercheurs, de parfumeurs, de paysagistes, d’entrepreneurs… Quel cliché délirant a pu vous faire opposer notre ville à « l’Île de France qui fait des start-ups et du hip-hop » ?

Pauvre Monsieur Bartolone… Etes-vous à ce point incapable de proposer une vision positive, un vrai projet politique ? Ces caricatures sont tellement vides qu’elle ne peuvent même pas nous blesser. Votre envie électorale est trop pressante, et vous n’arrivez pas à vous retenir. Je me contenterais de vous plaindre, si vous n’étiez pas le quatrième personnage de l’Etat : car dans votre naufrage, c’est la France que vous abîmez. Et c’est cela qu’il fallait que je vous dise.

Monsieur Bartolone, soyons sérieux : votre tactique de fin de campagne n’est pas seulement ridicule. Elle est coupable. Elle est dangereuse. Elle est irresponsable. Il aura fallu, c’est un comble, que ce soit le candidat du Front National qui vous ramène à la raison, en rappelant cette évidence : « Personne n’a parlé de race blanche dans cette campagne. » Vous êtes le seul à le faire. Incapable d’assumer le jeu politique, vous jouez le conflit ethnique. Les noirs et les arabes avec moi, si vous voulez battre les blancs ! C’est cela que vous appelez « la République » ? C’est cela « le rassemblement » ?

Y a-t-il un seul petit, minuscule, infime indice qui vous permette d’affirmer que Valérie Pécresse propose une politique raciale ? Non, bien sûr que non. En l’accusant ainsi, c’est vous qui, par opportunisme, encouragez le racisme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : il faudrait proposer un vrai projet politique, qui puisse réunir les Français – quelle que soit leur couleur de peau. Mais en désignant tranquillement « la race blanche », vous installez les divisions que vous ferez mine ensuite de déplorer, et vous préparez la violence dont d’autres que vous devront pleurer.

Votre sortie n’a rien d’un accident. Elle signe, noir sur blanc, le seul vrai nom de votre camp : vous n’avez pas de vision, pas de projet, parce que votre moteur, c’est la haine. La haine de celui qu’on peut rejeter en toute bonne conscience, de cette France que vous insultez, et qu’une tribune sur le site de l’Obs appelait cette semaine à violer… La haine de ces familles que vous méprisez, des catholiques qui osent encore exister, de tous ceux qui, parce qu’ils aiment encore leur pays, méritent bien d’être écartés. Votre Île-de-France est « humaine et fraternelle », sauf pour les Versaillais, qui ne méritent pas votre humanité. Votre Île-de-France est « ensemble, ensemble, ensemble »… mais ensemble contre « la race blanche » ?

Monsieur Bartolone, votre concurrente a un projet politique pour sa collectivité, un vrai projet, explicite et approfondi ; vous pouvez le critiquer, c’est là la démocratie. Mais en fuyant ce débat, en préférant l’attaquer comme si elle était la candidate d’une communauté, vous trahissez la démocratie. Peut-être ces subterfuges de court terme, ces médiocres calculs électoraux, vous obtiendront cette présidence, ce nouveau poste et ces prébendes. Mais ce ne sera pas votre victoire ; ce sera notre défaite, notre défaite à tous. En jouant la carte du vote ethnique, vous défaites la République. Monsieur Bartolone, vous l’avez montré cette semaine, en sortant à découvert, dans la lumière crue de cette rase, très rase campagne : depuis des décennies, avec tous ceux qui ont choisi les mêmes méthodes, c’est vous, Monsieur Bartolone, à coup de communautarisme, de mensonge, d’insultes, de sectarisme, c’est vous qui défaites la France.

Monsieur Bartolone, ce n’était pas un dérapage, il ne faut pas vous excuser. Vous êtes déjà inexcusable. S’il vous restait un peu de dignité, il n’y aurait qu’une seule chose à faire, et c’est pour cela que je vous écris. Vous démissionnerez de l’Assemblée Nationale, avez-vous dit, si vous gagnez cette élection ; c’est bien la moindre des choses. Mais s’il reste un peu de bon sens dans l’esprit des électeurs, si devant votre indécence un sursaut civique s’imposait, si demain, ce que j’espère, vous perdez cette élection, alors il faudra aussi démissionner. Car en conservant un mandat confié par le peuple comme une protection contre l’avis du peuple, vous signeriez votre indignité. Quand on a divisé les Français, quand on les a dressés les uns contre les autres, comment peut-on prétendre encore les servir et les représenter ? Comment peut-on être légitime pour présider leur Assemblée ? Vous serez désavoué, Monsieur Bartolone, et avec vous, cette politique de l’insulte, du communautarisme et du racisme autorisé ; vous serez désavoué, je l’espère de toutes mes forces. Et alors, il faudra partir.

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L’accès des jeunes au monde du travail : une génération sacrifiée ?

 

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Voici le texte d’un long entretien publié par le journal L’Opinion, dans son édition du mercredi 26 août, à l’occasion d‘une intervention à l’Université d’été du Medef sur le thème de la jeunesse.

Propos recueillis par Claire Bauchart.

– En France, trois ans après la sortie du système scolaire, un jeune sur cinq est toujours chercheur d’emploi, selon un avis du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) de Mars 2015. Si la crise a sa part de responsabilité, comment en sommes-nous arrivés à un système donnant si peu de place aux jeunes ?

Le modèle français a pour but premier la protection, et il sécurise au maximum ceux qui sont déjà dans l’emploi. Mais du coup, en période de crise, il rend beaucoup plus difficile l’accès au monde du travail pour ceux qui n’y sont pas encore entrés, et notamment les jeunes.

Je suis président de la Mission locale Intercommunale de Versailles, qui accompagne des centaines de jeunes dans leur recherche d’emploi : je vois combien les DRH ou les dirigeants ont tendance à augmenter dans leurs annonces l’expérience qu’ils demandent aux candidats. C’est un filtre utile pour éviter d’être noyé sous les sollicitations ; mais cela constitue de fait un obstacle désespérant pour l’accès au premier emploi. Comment obtenir les années d’expérience que l’on vous refuse d’acquérir ?

– Diriez vous alors que les jeunes sont aujourd’hui une génération sacrifiée ?

Il y a de vraies injustices, c’est vrai, notamment du fait de l’échec de notre système scolaire, qui est devenu le plus inégalitaire de tous les pays de l’OCDE. Mais la France est un pays riche d’opportunités ; à nous de relever les défis dont nous héritons. Devant les drames récents de l’immigration, les situations de pauvreté ou de conflit que subissent tant de jeunes dans le monde, il serait scandaleux de nous poser en victimes.

– Au cours des dix dernières années, le nombre d’entreprises créées par des jeunes de moins de 30 ans a pratiquement triplé, s’établissant à 125 000 pour la seule année 2014, d’après l’Agence Pour la Création d’Entreprises (APCE). Dans le même temps, les incubateurs prolifèrent au sein des grandes écoles. Ces vocations soudaines sont-elles nées d’une envie ou constituent-elles une alternative à un monde du travail peu accueillant ?

L’entrepreneuriat séduit en effet pour plusieurs raisons. Parmi elles, bien des jeunes partagent l’expérience de cette rigidité dans l’accès au monde du travail. S’ajoute à cela l’envie, qui constitue un marqueur de la génération Y, de sortir des cadres, de ne pas se contenter d’un travail salarié souvent perçu comme un obstacle à la créativité.

– Dans ce cadre, cette génération d’entrepreneurs évolue-t-elle dans un contexte favorable à la création ? En d’autres termes, si Mark Zuckerberg avait été français, son entreprise aurait-elle eu autant de succès ?

Si Zuckerberg avait été français, Facebook aurait pris son essor, sans aucun doute… mais aux Etats-Unis ! La France a un vrai problème avec la réussite, et celle de l’entreprise privée en particulier.

Nous avons pourtant effectué un travail important au sein des collectivités locales afin de développer les incubateurs et les pépinières. Une vraie souplesse a été apportée avec la réforme de l’auto-entreprise. Le problème se situe aujourd’hui au moment de l’étape suivante, celle du développement : en clair, quand vous avez besoin de vous financer, et surtout quand vous souhaitez recruter et créer de l’emploi, la complexité du système est telle que tout semble fait pour vous en dissuader. C’est terrible à dire, mais aujourd’hui, le principal ennemi du dynamisme économique français, c’est l’Etat.

La prise de risque n’est absolument pas accompagnée. Ne nous étonnons pas que les jeunes qui ont un projet fort le portent si souvent à l’étranger…

– Dans un monde économique en crise par ailleurs bouleversé par la mutation numérique, les jeunes, qu’ils soient diplômés ou pas, issus de classes sociales modestes ou aisées, estiment-ils avoir des rôles-modèles auxquels se référer ?

Arrive aujourd’hui sur le marché du travail une génération, dont je fais partie, qui a grandi dans l’omniprésence de la crise. Depuis que nous avons une attention au monde, on nous parle de crise partout : crise économique,  crise de la dette, crise de l’emploi, crise écologique, crise politique, crise de l’éducation… Ce diagnostic permanent peut fragiliser la légitimité des responsables auxquels nous devons la situation dont nous héritons.

D’autre part, cette génération vient après la chute du mur de Berlin, et la fin des grandes idéologies. Les partis de gouvernement sont devenus gestionnaires : difficile d’y trouver des visions fortes et singulières. Nous sommes un peu orphelins sur le plan politique : l’idéalisme auquel aspire souvent la jeunesse peine aujourd’hui à s’incarner.

Et pourtant, contrairement à ce que l’on ne entend parfois, je crois que de nombreux jeunes cherchent à être accompagnés par des aînés. Je le constate par exemple au sein de la Mission locale : le système de parrainage qui relie des cadres seniors et des jeunes est extrêmement bénéfique, et les jeunes le plébiscitent.

Nous avons donc beaucoup à gagner dans la reconstruction d’un vrai dialogue entre les générations, y compris pour le dynamisme économique de nos entreprises et de notre pays.

– Une étude d’Ernst & Young publiée en 2014 pointe une « révolution des métiers » : 90% des dirigeants prédisent des transformations majeures concernant les métiers de leurs équipes. Comment adapter notre système éducatif aux défis du monde moderne ?

 Nous devons refaire de l’école le lieu de transmission des connaissances fondamentales. Apprendre le code informatique en CE1 me paraît dérisoire quand, selon la Ministre, plus de 23% des jeunes de troisième ont de grandes difficultés en mathématiques, et près de 20% en français.

Je crois que l’école se trompe lorsqu’elle court derrière les dernières nouveautés. Mieux vaut transmettre à un enfant les éléments d’une culture fondamentale (maîtrise de la langue, du raisonnement scientifique, de l’histoire, de la géographie…) : c’est cela qui le rendra capable de s’adapter, d’imaginer, de chercher. Les créateurs de Google n’avaient pas fait de code informatique à l’école…

Crise omniprésente, difficultés à accéder à l’emploi, nouveaux usages numériques… Ces nombreux bouleversements engendrent-ils une redéfinition de l’ambition professionnelle au sein des jeunes générations ?

Pour la première fois, les jeunes sont majoritaires à estimer, dans toutes les enquêtes d’opinion, qu’ils vivront moins bien que leurs parents. Cela modifie en profondeur la manière dont ils appréhendent le monde du travail. La génération qui nous a précédés est entrée sur le marché de l’emploi accompagnée d’une promesse de prospérité, de croissance, de progrès économique… Cette perspective a forcément changé : marqué par un climat de crise, l’état d’esprit des jeunes n’est pas tant de s’engager dans la vie avec enthousiasme et un esprit conquérant que de tenter de se protéger au maximum d’un monde du travail perçu comme un espace de difficultés, et d’inquiétante incertitude. Par ricochet, les sondages[1] montrent à quel point la famille est une valeur importante, une véritable valeur refuge, pour les jeunes : beaucoup cherchent ce lien avec leurs aînés qui les aidera à s’engager dans un monde complexe.

Un dernier aspect à relever : puisque beaucoup sont persuadés de devoir se résoudre à une sobriété plus grande d’un point de vue matériel, ils cherchent des métiers qui puissent avoir du sens pour eux. C’est une belle exigence pour le monde du travail, qui devra répondre à cette aspiration profonde, que la prospérité économique avait peut-être contribué à éloigner.

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[1] D’après l’Atlas des jeunes en France (éd .Autrement), 85% des jeunes de 18 à 29 ans estiment la famille « très importante. »

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