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Changer le monde

Pourquoi ouvrir un blog ? Je dois avouer que j’ai longtemps été très réticent sur le principe même de ces nouveaux lieux d’expression que le développement du web a permis. Kant affirmait que la démocratie tenait dans la possibilité ouverte à chacun de faire un usage public de sa raison ; en ce sens, Internet, et la chute répétée des dictatures du monde arabe l’a vérifié, est un puissant allié de la liberté de pensée. Et dans le même temps, pour être honnêtes, nous devons reconnaître que son effet a été largement ambivalent : en nous permettant de publier notre opinion à tout instant et à tout propos, l’ère numérique nous a encouragés dans la voie d’une superficialité réductrice. Il ne suffit pas d’avoir un propos public pour qu’il témoigne vraiment d’une raison en acte, pour qu’il soit approfondi, honnête et responsable.

Urgence

Pourquoi alors ouvrir un blog ? En vérité, c’est un sentiment d’urgence qui m’a poussé à franchir le pas. La période que nous traversons est faite d’incertitudes profondes ; il n’y a sans doute rien là de très extraordinaire. Notre pauvre humanité, tâtonnant à travers les siècles, a connu des périodes de crises bien plus graves que celle que nous vivons, et des moments autrement plus dramatiques et douloureux. Encore aujourd’hui, dans de nombreux pays du monde, des hommes subissent des situations infiniment tragiques, au regard desquelles nos inquiétudes européennes sur les marchés et la croissance passent pour des problèmes de luxe.

Et cependant, nous le sentons tous, la société que nous connaissons aujourd’hui se trouve placée à un point de basculement ; privée de ses fondements, menacée par les poids qui pèsent sur son avenir et comme incapable de trouver l’énergie pour les vaincre, elle semble suspendue à ses propres incertitudes. Je l’ai constaté avec les élèves qui m’ont été confiés autant qu’avec les jeunes pour qui je travaille quotidiennement : notre génération ne sait pas de quoi son avenir sera fait ; elle l’aborde avec la crainte d’un épargnant menacé, plutôt qu’avec l’envie des créateurs et des conquérants. Nous allons devoir porter le poids d’une dette accumulée depuis des décennies, et personne ne mesure l’ampleur des efforts qu’il nous faudra consentir pour cela. Nul ne sait comment nous construirons les nouveaux modèles de solidarité qui sont rendus nécessaires par le défi du vieillissement. Nous serons confrontés de plein fouet aux difficultés d’intégration sociale et professionnelle de beaucoup d’entre nous, causées par la faillite d’une école qui a cessé de transmettre à chacun les moyens de comprendre le monde et de lui apporter sa contribution.

La crise intérieure

Ces quelques exemples très concrets, qui hantent les pages de nos journaux, sont en fait, me semble-t-il, le symptôme d’une seule et même crise : celle de notre capacité même à vivre en société. Cette capacité n’a plus rien d’une évidence, minée de l’intérieur par l’individualisme qui constitue la référence de notre monde globalisé. Le libéralisme économique, autant que le libéralisme éthique, ont imposé comme référence ultime l’individu consommateur, figure anthropologique inédite qui ne pouvait que menacer, à brève échéance, le fondement même de notre société. Le dérèglement de la finance, le consumérisme destructeur de l’homme et de son environnement, les déséquilibres économiques monstrueux qui se développent sous nos yeux, sont la conséquence directe de cet individualisme devenu règle de vie.

Ce problème est un problème éthique, intérieur ; mais il est aussi politique. Qu’est-ce que la crise de la dette, sinon le résultat de la contagion de cet individualisme qui, transformant le service politique en choix de carrières, a conduit des dirigeants depuis trente ans à risquer l’avenir collectif pour leur intérêt immédiat ? Le drame politique contemporain se joue dans l’écart scandaleux entre les mesures que nous savons tous être nécessaires pour le pays, et celles qui sont effectivement prises. Et cet écart, c’est celui d’un manque de courage collectif des responsables, qui ne s’explique que par les stratégies individuelles qui, de façon d’ailleurs assumée, ont fini par devenir la seule stimulation d’un engagement politique.

Maintenant que nous voyons devant nous les conséquences bien concrètes de cette faillite morale collective, quelle perspective reste-t-il à la génération qui vient ? Changer le monde. On moque facilement l’idéalisme des jeunes, trop prompts à rêver d’absolu et à imaginer qu’une amélioration soit possible dans l’histoire. Changer le monde : voilà bien un projet qui fait sourire. Et pourtant, aujourd’hui, nous n’avons plus le choix. Notre monde, comme il va, court dangereusement sur une pente dont nul ne peut dire honnêtement qu’il sait où elle s’arrêtera. Après tout, comme le disait Valéry, nous savons que les civilisations sont mortelles ; et cela n’est pas une vue de l’esprit, c’est une expérience historique.

Conversion collective

Il n’y a rien d’abstrait dans ce constat, ni d’ailleurs, je le crois, d’exagéré. Rien de fataliste non plus. De fait, pour construire cette culture de la liberté, de l’intelligence et de la prospérité partagée dans lequel nous vivons toujours, nos aînés, il y a encore peu de temps, ont eu des obstacles bien plus désespérants à surmonter. Ce sera notre acte de reconnaissance envers eux que de ne pas céder maintenant au défaitisme.

Il est urgent de changer le monde. Cela n’a rien non plus d’abstrait ; le plus simple, le plus nécessaire et le plus difficile à la fois consiste à se changer soi-même. Ma plus grande tristesse est de voir tant de jeunes concevoir encore leur avenir d’un point de vue strictement individuel ; nous ne sauverons notre société que si nous savons lutter chacun contre cette tentation. La seule voie, et la seule joie d’ailleurs, se trouvent assurément dans la faculté de sortir de soi-même pour ouvrir un vrai échange avec l’autre et se mettre à son service. Si cette évidence paraît aujourd’hui dérisoire, c’est parce que nous avons une vraie conversion collective à vivre.

Il est urgent de changer notre regard sur le monde si nous ne voulons pas le voir disparaître ; et cela commence par la pensée, et par la pensée partagée. Dans ce grand défi, chacun doit prendre sa part, et je voudrais humblement trouver la mienne. Là où le monde médiatique, la politique, la culture même, trop souvent divisent et provoquent, menaçant encore en cela les fondements même de ce qui fait une société, je serais comblé si ce blog pouvait être, modestement et parmi bien d’autres propositions, un lieu de liberté pour penser ensemble le jour qui vient.

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Lien Permanent pour cet article : http://www.fxbellamy.fr/blog/pourquoi-un-blog/

3 comments

  1. Chrisrine de PasC

    Votre article au soir de la manifestation est très bien, je l’ai reçu par mail et je souhaite le transmettre, mais je ne vois nulle part votre nom… ce qui me gène!

  2. Talarmin

    Merci pour ces pages remplies d’espérance et d’un solide bon-sens. La génération dont je fais partie des actuels 20-25 ans est défaitiste alors qu’elle ne s’est jamais trouvée confrontée à de réels problèmes. Nous avons beaucoup à apprendre en termes de courage et de solidarité de certains pays du Sud qui souffrent bien davantage… mais je crois que c’est encore possible, et j’en suis d’autant plus convaincue quand je lis tes articles. Nous pouvons changer le monde, pourquoi attendre?
    Bravo et bonne continuation!

    Margot

  3. DEVILLARD

    Merci pour votre article, dans lequel je me retrouve totalement et dont j’apprécie le ton déterminé mais non haineux. Bravo. Je voudrai le faire suivre, mais pour cela j’aimerais qu’il soit « signé » : pouvez-vous m’indiquer votre nom ?
    Merci. « On ne lâche rien ! »

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