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La mort des autres

Première participation à la newsletter hebdomadaire Time To Philo, qui chaque semaine revient sur l’actualité à la lumière d’un éclairage philosophique, ce texte est paru jeudi 7 décembre. 

 

C’est toujours en vain que nous raisonnons pour nous rassurer sur la mort. Epicure s’y essayait déjà, au IVème siècle avant Jésus-Christ, en expliquant à son disciple Ménécée combien avoir peur de la mort serait irrationnel : pourquoi faudrait-il redouter, lui écrivait-il, ce que nous ne vivrons jamais ? En effet, tant que nous sommes en vie, la mort n’arrive pas. Et quand elle viendra, c’est que nous ne serons plus là pour la voir… Par conséquent, nous pouvons affirmer tranquillement que « la mort n’est rien pour nous », et cesser de nous inquiéter.

Et pourtant, il y a bien des rencontres avec la mort dans nos vies : c’est l’expérience de la mort des autres. « Chaque fois unique, la fin du monde » : sous ce titre, Jacques Derrida publiait en 2003 l’un de ses derniers ouvrages, un recueil des textes qu’il avait écrits sur la mort de ses amis ou de personnalités importantes qui l’avaient marqué. Lorsqu’une personne familière disparaît, nous savons déjà tout ce que son départ emporte avec elle, ce monde intérieur fait de talents, de projets, de souvenirs, d’épreuves traversées et de joies partagées, que rien ne pourra remplacer. Et alors, écrit Derrida, il faut commencer à survivre.

Oui, en disant adieu à d’autres, nous vivons déjà, à chaque fois, une expérience du grand départ. « Ma vie est déjà pleine de morts », écrit Bernanos dans la préface des Grands cimetières sous la lune. Il en va de même de notre vie collective : une société aussi vit ces grands arrachements, quand ceux qui nous avaient réunis disparaissent. Notre vie sociale, elle aussi, est « pleine de morts ». Et nous restons là, un peu interdits, parlant beaucoup sans trop savoir que dire, car comment pourrait-on décrire le monde familier qui se trouve maintenant empêché de réapparaître ?

Là encore, la raison n’y peut rien. Bossuet, dans son Sermon sur la mort, se moque de nos stupéfactions d’aujourd’hui : « On n’entend dans les funérailles que des paroles d’étonnement de ce que ce mortel est mort. » C’est vrai : Jean d’Ormesson était un immortel, et sa vivacité perpétuelle ne cessait de le confirmer ; Johnny Hallyday chantait depuis longtemps qu’il pouvait « retenir la nuit ». Comment se peut-il qu’ils soient partis ? Cette nouvelle, même rendue plausible par l’âge ou la maladie, est pourtant toujours brutale : c’est qu’elle nous remet sans détours devant l’évidence de notre condition, que nous voudrions oublier. Comme le disait avec malice l’écrivain G.B. Shaw : « Molière est mort, Shakespeare est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien. » Si même ces forces de vie que nous avons admirées, qui semblaient ne jamais devoir quitter la scène, ont dû pourtant s’y résoudre, alors il ne fait aucun doute que nous devrons les suivre un jour.

Apprivoiser cette certitude, ce n’est pas renoncer à vivre, au contraire : c’est retrouver le sens de la valeur infinie de chaque vie ; retrouver notre attention aux vivants qui nous entourent, connus ou anonymes, et à ce monde intérieur qui fait l’homme « à chaque fois unique. » C’est parce que nos vies sont fragiles et que le temps nous est compté, que chaque instant présent est d’une importance essentielle. C’est en le redécouvrant que nous serons fidèles à tous ceux qui nous ont quittés.

 

Créé par Gaspard Koenig, Time To Philo réunit quatre intervenants, dont je fais désormais partie, pour contribuer aux publications quotidiennes de Time To Sign Off. Pour vous abonner à Time To Philo, inscrivez vous en un clic ici.

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  1. […] creusé cette idée, et dans le même temps, une amie m’a partagé un billet de François Xavier Bellamy : un philosophe normalien qui écrit beaucoup de choses très intéressantes mais pas toujours […]

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