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L’éternité reçue

Texte paru dans Le Figaro Histoire de février 2018.

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face », dit une célèbre maxime de La Rochefoucauld. C’est pourtant ce que choisit de faire le philosophe Martin Steffens en méditant sur L’Eternité reçue(Desclée de Brouwer, 2017). Après plusieurs ouvrages marquants, consacrés à esquisser ce qu’Aristote appelait une « sagesse pratique » pour le temps présent, il relie cette fois-ci notre vie à ce qui la clôt – ou à ce qui l’ouvre. Tâche nécessaire, car la mort constitue sans doute le plus grand impensé de la modernité, le refoulé qui la hante ; mais tâche difficile, car les plus fortes et irréfutables raisons n’ont jamais su nous guérir de la peur qu’elle nous inspire.

Alors Martin Steffens accepte patiemment de prendre avec lui cette angoisse. Et se donne une méthode étonnante… Il commence par afficher clairement son projet : montrer que la mort ne détruit pas la vie, qu’elle l’agrandit. Mais une fois cette destination fixée, il reste à faire le chemin ; et, mesurant ce qu’il faut de conversion pour arriver jusqu’à ce point, ce livre est un itinéraire assez sage pour ne pas aller directement au but. Il commence par prendre en charge notre révolte contre la mort, la crispation de la vie en nous qui crie qu’elle ne veut pas mourir – de la vie qui voit dans la mort son autre, son adversaire absolu.

Steffens progresse de façon claire et didactique ; son écriture retrouve et renouvelle le style propre aux grands pédagogues qui, dans la tradition française notamment, ont marqué l’histoire de la philosophie par leur capacité à rendre à toutes les intelligences la culture et la réflexion qui appartiennent à tous, et qu’une certaine condescendance universitaire a eu parfois le tort de confisquer dans des complexités superflues. Comme Bergson, comme Alain, Steffens enseigne dans le secondaire, et cela se manifeste dans sa manière d’écrire et de démontrer, à la fois accessible, exigeante et incarnée. C’est donc de façon concrète qu’il montre que la mort, en réalité, fait partie de chacune de nos vies : cette expérience, qu’il désigne sous le nom de « petites morts », constitue le pivot de sa démonstration. La maladie, la souffrance, mais aussi l’expérience du désir auquel quelque chose résiste, ou celle de la beauté, qui ne se révèle jamais que dans la distance – tout cela est autant de façons de « mourir parfois » : et de ces petites morts, on peut faire l’occasion de comprendre que le réel se découvre quand il n’est pas possédé, maîtrisé, consommé. On ne reçoit l’essentiel que quand on s’en déprend.

C’est cet efficacité des « petites morts », ce « bon usage des maladies » que cherchait Pascal, qui permet à Martin Steffens de changer finalement notre regard sur le trépas, cette grande et absolue dépossession, qui devient par conséquent l’occasion ultime de tout recevoir. C’est cela que la foi appelle : résurrection. Une telle révolution est exactement à l’inverse de la logique du transhumanisme, qui voudrait au contraire se conserver pour toujours, ne jamais lâcher prise. L’absolu de la maîtrise est peut-être ce par quoi nous pourrions finalement tout perdre, en fait. Si ce qu’il y a d’éternel entre dans la vie par la mort, alors « la mort de la mort » que promet la science pourrait bien être le synonyme de l’enfer – une interminable « possession », dans tous les sens de ce terme ; une infinie aliénation de soi par soi.

Sans jamais verser dans la « morale de camomille » ou les consolations faciles, Martin Steffens nous propose de redécouvrir que nous n’avons qu’une vie, et qu’elle est éternelle. Quitte à écarter peut-être ce que la mort gardera toujours de scandale, même au point de vue théologique… Mais il est impossible de tout dire, puisqu’il n’y aura pas de dernier mot. Il faut donc simplement se laisser accompagner par le mouvement de cette pensée, qui est aussi un récit – le récit du salut qui ressaisit chaque vie quand elle est regardée du point de vue de l’éternité, de cette vie qui nous est rendue quand nous retrouvons le sens de notre propre mort, cette « grande mort, écrit Rilke, que chacun porte en soi. »

Illustration : une scène du film Tree of Life, de Terrence Malick (2011)

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