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« En l’honneur de l’honneur… »

Texte paru dans le Figaro du 26 mars 2018.

« En l’honneur de l’Honneur, la beauté du devoir… » – Apollinaire

Les actions humaines ne sont pas des événements aléatoires. Un phénomène physique peut s’expliquer par ses circonstances immédiates ; mais pour comprendre le choix d’un homme, il faut le relier à une histoire, dont aucun geste n’est détachable. Ce n’est pas sur le champ de bataille, dit Aristote, que l’on devient courageux : nos actes sont toujours le résultat d’une disposition cultivée peu à peu. Dans la décision la plus spontanée, s’exprime en fait une intention – à travers elle un projet, une certaine idée de la vie, et la conception du monde dans laquelle elle a pu mûrir ; et par là, toute une culture, au sein de laquelle s’est formée peu à peu la vie intérieure dont notre action n’est finalement que l’émanation visible.

Ce vendredi matin, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est parti prendre son poste, comme il le faisait chaque jour depuis sa première mission, vingt ans plus tôt. Il ne pouvait se douter qu’il partait pour la dernière fois. Mais le don de soi ne s’improvise pas ; et c’est la somme de générosité cultivée dans les jours ordinaires qui s’est soudain condensée, face au danger, dans cette initiative inouïe. Sans même connaître le détail des faits, il est certain que l’officier n’a pas dû réfléchir longtemps : un tel choix, dans le feu de l’action, ne peut être que simple, aussi simple qu’il semble humainement impossible ; comme le geste virtuose d’un grand sportif, d’un grand artiste, paraissent simples, parce qu’ils sont en fait l’expression d’une habitude longtemps travaillée. Arnaud Beltrame, lui, avait choisi pour métier de servir : il s’était formé, entraîné et exercé pour cela. Sans avoir eu la chance de le connaître, il suffit de lire les quelques lignes qui racontent son geste pour comprendre que cet homme, en dépassant son devoir d’officier, a simplement été au bout de ce choix qu’il avait fait – et qui l’avait fait. Un tel acte ne naît pas par hasard, il ne s’invente pas sur le coup. Et il ne serait jamais arrivé, s’il n’avait pas été préparé par l’effort de toute une vie ; par l’esprit de tout un corps, celui de la Gendarmerie Nationale, de la communauté militaire ; et finalement, par l’âme de tout un peuple.

C’est sans doute pour cette raison qu’instinctivement, à travers lui, toute la France se sent touchée. Un esprit froid pourrait trouver cela étrange. Il y a eu d’autres victimes, à Carcassonne et à Trèbes, qui ne méritent pas moins notre deuil. Et puis, pour un siècle marqué par l’impératif de la rentabilité et par l’obsession numérique, l’acte de cet officier n’enlève rien à la défaite, puisque le terroriste a tué : Arnaud Beltrame a donné sa vie pour une autre. C’est une vie pour une vie. A la fin, le compte est le même : en termes de big data, l’événement est invisible. Pour l’éthique utilitariste qui prévaut si souvent aujourd’hui, son geste n’a servi à rien ; et j’ai même pu lire que certains finissaient par le critiquer : après tout, il y aura d’autres terroristes demain, et un gendarme bien formé serait plus utile vivant.

Mais voilà, nous avons le sentiment inexprimable que cet homme nous a sauvés. Tous. Pas seulement cette femme innocente arrachée à la violence, mais nous tous, à travers elle. Et je crois qu’en effet malgré les apparences, Arnaud Beltrame a, par le don de sa vie, remporté une victoire absolue contre la haine islamiste – et contre ce qui, dans nos affaissements intérieurs, avait permis à cette haine de se tracer un passage.

Victoire contre le terroriste : son but était d’arracher des vies pour créer la peur, et la soumission qu’elle prépare. Mais on ne prend rien à celui qui donne tout… Collectivement, à travers cet officier, notre peuple tout entier n’est plus une victime passive ; il nous rend l’initiative. Mourir n’est pas subir, dès lors qu’on sait pour quoi on meurt. Après tout, les djihadistes n’admirent rien tant que les martyrs.

Mais nos martyrs, eux, servent la vie. Et en nous le rappelant, Arnaud Beltrame, comme ses frères d’armes qui se sont risqués avec lui, nous sauve aussi de nous-mêmes, et de nos propres oublis… Nous avions fini par construire un monde où ce don était impensable : une société atomisée, faite de particules élémentaires entrant en contact ou en concurrence au gré de leurs calculs ; une société de consommateurs préoccupés de leur seul bien-être, composée de castes et de communautés d’intérêts plus que de citoyens conscients du commun essentiel qui les lie ; une société où la politique même pouvait se dissoudre dans le projet terminal de « l’émancipation de l’individu ». Mais dans cette société obsédée par la revendication des droits, le sacrifice d’Arnaud Beltrame deviendrait bientôt impossible ; car pour qu’un tel abandon advienne, il nous faut d’abord savoir que le sens de la vie humaine se trouve dans le don que chacun fait de lui-même. Non dans le contrat et l’échange bien calculés, qui enferment chaque homme dans sa solitude, mais dans ce que nous apportons à des œuvres qui nous dépassent. Non dans l’émancipation de tout lien, mais dans la force des engagements qui nous relient, et qui entraînent tout de nos vies.

La maison est plus que les matériaux qui la composent, écrit Saint-Exupéry dans la Lettre au Général X. Un peuple est plus qu’une juxtaposition d’individus qui « vivent ensemble. » Cela, nous l’avons appris, comme d’autres, par ce que notre civilisation a cultivé de singulier ; pour faire un Arnaud Beltrame, il a fallu des siècles de civilité, de littérature, de philosophie, de science et de foi… En désertant cet héritage, nous traversons ensemble, au beau milieu de notre prospérité matérielle, un véritable « désert de l’homme ». Et la soif qu’il a fait naître, notamment chez les plus jeunes auxquels nous n’avons pas su transmettre, laisse proliférer la source empoisonnée de l’islamisme – ce succédané morbide de transcendance, dont le délire va jusqu’à faire du martyr un meurtrier. Face à son bourreau, un gendarme désarmé nous sauve tous, en nous rappelant qui nous sommes : de ceux qui sont prêts à mourir, non pour tuer, mais pour sauver.

Bien sûr, il nous reste encore beaucoup de chemin à faire avant que soient vaincus tous les avatars de cette haine qui veut nous détruire. Beaucoup, même, avant que nous soyons enfin tous capables de dénoncer notre adversaire, l’islamisme, dans sa violence terroriste comme dans ses tentatives politiques. Il nous faudra bien plus d’exigence, de vigilance, de lucidité, que la somme des lâchetés publiques qui ont permis à un délinquant condamné de rester sur le sol français jusqu’à cet ultime méfait. Mais, mon Colonel, avec ceux qui vous épaulaient et qui prennent votre relève, vous nous avez déjà montré comment atteindre la victoire que nous vous devons maintenant, parce qu’à travers votre engagement, nous reconnaissons simplement ce qu’il nous faut redevenir ; et de cela, simplement, nous vous serons, pour toujours, infiniment reconnaissants.

 

Matinale de France Inter, le 26 mars 2018

13 réponses
  1. Françoise de PORTZAMPARC WILLIAMSON
    Françoise de PORTZAMPARC WILLIAMSON dit :

    « ce succédané morbide de transcendance, dont le délire va jusqu’à faire du martyr un meurtrier« 
    Cher François-Xavier je suis entièrement d’accord. Et ne pourrait-on pas dire aussi « jusqu’à faire du meurtrier un martyr?

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  2. boris
    boris dit :

    La moindre des choses pour honorer la mémoire du Colonel Beltrame sera d’être vigilant face aux propos emplis de mauvaise foi qui constituent une bonne part du débat public. Monsieur Bellamy, nous sommes nombreux à compter sur vous.

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  3. Pierre Pezon
    Pierre Pezon dit :

    Oui, un tel geste est un geste d’amour qui grandit l’homme et rejaillit sur nous tous.
    Non, l’islamiste n’est pas l’Islam. Le prétendre, c’est faire le jeu de ces fanatiques qui veulent nous le faire croire pour dresser nos communautés l’une contre l’autre. Refusons de nous laisser manipuler.

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  4. Missan
    Missan dit :

    Merci pour cet article qui élève le débat. La réaction des Français me rappelle le 11 janvier 2015 et les « Je suis Charlie ». La sidération ne doit pas remplacer la réflexion. Vous y contribuez efficacement.

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  5. Léa
    Léa dit :

    Merci pour cette très belle tribune. Pourtant oui, je me suis interrogée. Je connais, je comprends, cette culture du sacrifice. Celle de la gendarmerie, celle de la foi, celle d’un certain esprit. Qui n’est pas propre à la France, ou à l’Occident. Qui existe aussi en Orient et en Islam, pour des valeurs comparables.

    Pourtant, oui cela « bloque » en moi : pourquoi a-t-il jugé la vie de cette personne plus importante à sauver que la sienne ? (et je ne parle pas d’utilité, au contraire, je parle de sa valeur intrinsèque). La réponse est qu’il n’a rien jugé du tout, comme vous le dites, mais que cela lui a été spontané car fruit de toute une construction.

    Mais quelle est cette construction? Un gendarme qui meurt, c’est moins grave qu’une civile? Les soldats doivent-ils mourir à la place (et pas seulement « pour ») des civils? les hommes plutôt que les femmes? Les célibataires sans enfants plutôt que les parents ?

    Oui, quand on échange sa vie contre celle de quelqu’un d’autre, j’admire le geste, et dans le contexte du terrorisme, j’en saisis la portée symbolique, et partant, exemplaire. Que les déçus de la France qui se jettent dans les bras du terrorisme sachent à qui ils ont à faire. Qu’ils sachent aussi que la France inspire aussi de vrais héros, pas des succédanés. Et qu’elle le mérite.
    Que nous soyons inspirés par cet homme car c’est cela qui construit notre courage, si un jour on en a à ce point besoin.

    Mais il me semble légitime d’en interroger le sens. Ce fut mon réflexe premier. Même si à la réflexion je comprends différemment. Mais il n’a pas sauvé une vie, il a échangé la sienne et cela interroge la notion de sacrifice. Pas en terme d’utilité, mais bien de sens. N’oublions pas que les terroristes aussi admirent ceux qui se sacrifient pour leurs « valeurs ». Si je peux me « réjouir » de voir qu’on ne leur laisse pas le monopole du sacrifice et de la grandeur qui s’y rattache, je trouve trop simple d’admirer ce sacrifice ou de le rejeter en fonction de notre proximité avec son motif, sans l’interroger plus profondément. Et cela reste une difficulté pour moi.

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    • Ray
      Ray dit :

      Vous vous trompez, même si il connaissait le risque, il n’a pas échangé sa place avec celle de l’otage « pour se sacrifier à sa place ». Il a estimé que compte tenu de sa formation et de son expérience, il était plus à même que l’otage de se sortir de ce mauvais pas.

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    • François
      François dit :

      Une première réponse peut se trouver dans cette phrase: « il nous faut d’abord savoir que le sens de la vie humaine se trouve dans le don que chacun fait de lui-même. » qui est profondément chrétienne: c’est en se faisant serviteur, jusqu’a donner sa vie par amour de Dieu que l’homme est heureux. C’est comprendre ce sacrifice (en dehors de l’utilitarisme) est si difficile pour un non-croyant, qui ne se croit pas appeler au don, qui peut prendre la forme la plus ultime.
      On peut penser que cet acte de prendre la place d’un inconnu, donc de quelqu’un qu’il ne pouvait pas aimer et au dépend de ceux qu’il aime, est absurde: mais c’est par sa foie et par amour pour Dieu que ce sacrifice à été fait, et ce grâce à la vertu (« Mais le don de soi ne s’improvise pas ; et c’est la somme de générosité cultivée dans les jours ordinaires qui s’est soudain condensée, face au danger, dans cette initiative inouïe. »).

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    • Gaël
      Gaël dit :

      Bonjour,
      Peut-être un fragment de réponse à votre interrogation : il ne s’agit pas seulement d’échanger sa vie contre une autre vie, mais de risquer sa vie pour une conception de la vie, de ce qu’il y a à protéger, des atteintes qu’il faut refuser. C’est une vie offerte pour sauver un collectif, on pourrait dire aussi qui par son geste répand le sens de ce geste dans toute la société.
      Je vous invite à lire/relire l’introduction de Joseph Kessel à son livre « l’armée des ombres ». Cela illustre merveilleusement comment l’inconscient d’une nation se révèle à travers tous, y compris dans les heures les plus sombres.
      Finalement, A. Beltrame nous a rappelé notre force.

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  6. C Andrès
    C Andrès dit :

    Merci de ce texte qui je pense exprime avec profondeur ce que beaucoup ressentent. Paradoxalement, dans les sociétés développées et qui ont les moyens de l ‘individualisme, qui est encore prêt à perdre quelque chose au bénéfice du collectif, et d’une certaine idée de l humanité ?
    Avec son sacrifice, M. Beltrame nous montre aussi que le courage et le don de soi peuvent être activés pour défendre des valeurs qui fondent notre société. En cela il nous rend fiers, de lui, de nous et sauve notre honneur…à tous. Pensée émue pour tous ses proches et collègues et pour la femme qu’il a sauvée.

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  2. […] tout autant sinon plus qu’homme politique, qui vient de publier un remarquable article sur son blog à l’honneur du lieutenant-colonel Beltrame, ce gendarme qui a donné sa vie […]

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