2.2. Articles sur le sujet des Idées

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« Il est permis d’espérer. »

Vaclav Havel est décédé aujourd’hui ; il restera l’une des figures politiques les plus lumineuses du vingtième siècle, qu’il aura marqué de son action mais aussi de sa pensée. Dramaturge et philosophe, il fut l’incarnation de la résistance intellectuelle au totalitarisme en Tchécoslovaquie, avant de devenir le premier chef d’Etat de son pays à l’issue de la révolution de velours.

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Outre son oeuvre littéraire, il nous laisse de nombreux textes exceptionnels, toujours clairs, souvent pleins d’humour, qui construisent une réflexion lucide la fonction du politique,ses dangers et sa mission. Parmi ceux-ci, Le Pouvoir des sans-pouvoirTentative de vivre dans la véritéIl est permis d’espérer, ou encore L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge, un recueil de discours qui n’est malheureusement plus édité mais qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte si vous avez la chance d’en trouver un exemplaire…

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Le texte qui suit est un extrait de son premier discours présidentiel à l’occasion du 1er janvier, qui pourrait valoir aussi bien pour nous aujourd’hui…

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« Chers concitoyens,

Pendant quarante ans, vous avez entendu de la bouche de mes prédécesseurs, chaque nouvel an, sous diverses formes, la même chose : notre pays prospère, nous avons produit tant de millions de tonnes d’acier, nous sommes tous heureux, nous croyons en notre gouvernement et de belles perspectives s’ouvrent devant nous.

Mais je suppose que vous ne m’avez pas proposé pour cette fonction pour que je vous mente. Notre pays ne prospère pas. Le grand potentiel créateur et spirituel de nos peuples n’est pas utilisé à plein. Des branches entières de l’industrie produisent des articles qui ne présentent pas d’intérêt tandis que nous manquons de ce dont nous avons besoin. Notre économie désuète gaspille le peu d’énergie que nous avons. Nous avons détérioré la terre, les rivières et les forêts que nos prédécesseurs nous ont léguées. Permettez-moi de vous faire part d’une impression personnelle : alors que je me rendais récemment à Bratislava par avion, j’ai pris le temps de regarder par la fenêtre. Ce coup d’œil [sur notre pays] a suffi pour me faire comprendre que nos hommes d’Etat et politiciens pendant des dizaines d’années n’ont pas regardé, ou n’ont pas voulu regarder, par la fenêtre de l’avion. Aucune lecture des statistiques dont je dispose ne me permettrait de comprendre plus vite et plus facilement la situation à laquelle nous sommes parvenus.

Mais cela n’est pas le principal. Le pire c’est que nous vivons dans un environnement moralement dépravé. Nous sommes moralement malades, car nous nous sommes habitués à dire une chose et à penser autrement. Nous avons appris à ne croire en rien, à être indifférents les uns à l’égard des autres, à ne nous occuper que de nous-mêmes. Les notions telles que l’amour, l’amitié, la pitié, l’humilité ou le pardon ont perdu leur profondeur et leur dimension, et pour beaucoup d’entre nous ne représentent que des particularités psychologiques, des saluts égarés des temps les plus reculés, un peu ridicules à l’ère des ordinateurs et des fusées spatiales. Notre régime a abaissé l’homme à la notion de force de production et la nature à celle d’instrument de production, les transformant en petites vis d’une grande et monstrueuse machine dont personne ne connaît en fait le sens.

Quand je parle d’atmosphère morale dépravée, je ne parle pas seulement de ceux qui ne regardent pas par la fenêtre des avions, mais de nous tous. Il serait très imprudent de comprendre le triste héritage des quarante dernières années comme quelque chose d’étranger que nous aurait légué un parent éloigné. Nous devons au contraire l’accepter comme l’héritage de nos propres actes. Alors, nous comprendrons que c’est seulement à nous tous d’en faire quelque chose. Nous ne pouvons pas tout rejeter sur les souverains précédents, non seulement parce que cela ne correspondrait pas à la vérité, mais également parce que cela pourrait diminuer la responsabilité actuelle de chacun d’entre nous, c’est-à-dire le devoir d’agir dès maintenant de façon libre et raisonnable. Ne nous trompons pas : il serait tout à fait faux d’attendre que la réforme générale vienne seulement de la politique. La liberté et la démocratie signifient la participation active et, de ce fait, la responsabilité de tous.

[Pour cela, nous devons reprendre confiance en nous.] La confiance en soi n’est pas l’orgueil, bien au contraire ; seul un homme ou une nation pleins d’assurance au meilleur sens du terme sont capables d’écouter la voix des autres, de les accepter d’égal à égal, de pardonner à ses ennemis et de regretter ses propres fautes. Essayons, en tant qu’hommes, d’introduire l’assurance ainsi définie dans la vie de notre communauté et, en tant que nations, dans notre action sur la scène internationale. C’est seulement ainsi que nous gagnerons l’estime de nous- mêmes et des autres nations.

Essayons de rénover, dans une époque nouvelle et d’une façon nouvelle, cette conception de la politique fondée sur la moralité. Apprenons que la politique devrait être l’expression de la volonté de contribuer au bonheur de la communauté et non du besoin de la tromper et de la violer. Apprenons que la politique ne doit pas être seulement l’art du possible, surtout si l’on entend par là celui des spéculations, des calculs, des intrigues, des accords secrets et des manœuvres pragmatiques, mais qu’elle peut être aussi l’art de l’impossible, c’est-à-dire celui de rendre soi-même et le monde meilleurs.

Nous sommes un petit pays, pourtant nous avons été jadis un carrefour spirituel de l’Europe. Pourquoi ne pas le redevenir ?

La mafia de ceux qui ne regardent pas par les fenêtres des avions vit encore et de temps en temps remonte à la surface mais elle n’est plus notre ennemi principal. Notre ennemi principal, ce sont aujourd’hui nos propres défauts : l’indifférence à l’égard des choses communes, la vanité, l’ambition, l’égoïsme, les ambitions personnelles et les rivalités. C’est sur ce terrain que nous aurons à livrer notre combat.

Nous nous trouvons au seuil des élections libres et de la campagne préélectorale. Ne permettons pas que, sous le noble désir de servir la chose commune, fleurisse de nouveau celui de se servir soi-même. Dans l’immédiat, il n’est pas vraiment important de savoir quel parti remportera les élections. Il est important que ce soient ceux qui possèdent les meilleures qualités morales, civiques, politiques et professionnelles.

Vous vous demandez peut-être quelle est la république dont je rêve. Je vais vous répondre : il s’agit d’une république indépendante, libre, démocratique, économiquement prospère et socialement juste, bref d’une république humaine au service de l’homme et c’est pourquoi elle peut s’attendre à ce que l’homme la serve en retour. Il s’agit d’une république qui réunit des gens d’une culture générale étendue, sans laquelle on ne peut résoudre aucun de nos problèmes humains, économiques, écologiques, sociaux et politiques. (…)

Désormais, ton pouvoir, peuple, est entre tes mains ! »

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Le droit de savoir

A l’heure où la France se distingue en ouvrant, sous la conduite d’Etalab, son premier portail d’accès aux données publiques, la transparence recule dans l’Education nationale. L’Association des Journalistes éducation (Ajé) a diffusé lundi un communiqué pour dénoncer la diminution des statistiques communiquées par le ministère. A titre d’exemple, les rapports de l’Inspection générale, qui portent sur la situation de l’enseignement en France, sont de moins en moins publiés. Pour 22 rapports diffusés en 2001, on n’en compte plus que deux en 2010 !

Les données ministérielles ne sont plus transmises qu’à des fins de communication. Depuis plusieurs années déjà, les rectorats imposent aux enseignants de ne plus rendre publics les résultats des évaluations annuelles, qui doivent vérifier l’acquis des connaissances de base. D’ailleurs, ce n’est plus la Direction de l’Evaluation (DEPP) qui conçoit les évaluations nationales de CE1 et de CM2 et interprète leurs résultats, mais la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), qui se trouve ainsi en position de s’auto-évaluer. Pédagogiquement très en vogue dans les classes, cette méthode n’est sans doute pas la plus rigoureuse pour une administration…

L’école n’est plus le lieu de la transmission du savoir

Les données qui nous sont proposées sont donc beaucoup moins complètes, et moins fiables. La raison en est simple. Par exemple, un rapport retraçant l’évolution de la lecture sur dix ans, retenu par le ministère, a été finalement diffusé par l’INSEE dans son « portrait social ». On y apprend que le niveau des élèves les plus faibles s’est encore nettement fragilisé : « Le pourcentage d’élèves en difficulté face à l’écrit a augmenté de manière significative, et près d’un élève sur cinq est aujourd’hui concerné en début de 6ème. » Cette réalité, qu’il s’agit de dissimuler, est confirmée par les études internationales de haut niveau autant que par l’expérience de beaucoup d’enseignants. Les citoyens, et les parents d’élèves en particulier, ont le droit de le savoir !

Pour ma part, je suis convaincu que ce phénomène est le résultat, non pas d’abord d’un problème de moyens (si ce n’est de moyens mal utilisés), mais d’un problème de méthodes liées à une vision générale de la mission de l’école. Aujourd’hui, il n’est plus du tout évident que l’école soit le lieu de la transmission d’un savoir. La culture, bagage encombrant, est perçue comme un poids inutile dont l’accès numérique au savoir universel pourrait finir par nous dispenser ; pire encore, elle est d’abord un moyen de sélection.

« La culture est discriminatoire. »

Un autre fait récent l’illustre bien : Richard Descoings, emblématique directeur de Sciences-Po Paris, a décidé de supprimer l’épreuve de culture générale du concours d’admission à l’IEP. La culture, explique-t-il, c’est ce qui permet aux élèves les plus favorisés de se distinguer aux concours. Et d’ailleurs, « qui peut prétendre en avoir une à l’âge de 17 ans ? » C’est vrai, ça, vos quinze années à l’école n’avaient quand même pas pour but de vous cultiver !

L’argument est fondé sur une idée simple : il s’agit de recruter des candidats pour ce qu’ils sont, par pour ce qu’ils savent. Inutile alors, le savoir et les efforts qu’il implique. Inutiles, l’histoire, la littérature, l’apprentissage des sciences, la mémoire, la lecture… Toutes ces connaissances superflues pourraient vous faire perdre de vue ce que vous êtes vraiment. On valorisera donc plutôt les expériences associatives ou militantes. Pour entrer à Sciences Po, lycéens, vous êtes prévenus : mieux vaut maintenant être engagé, impliqué, ou syndiqué, que cultivé.

La valeur de la culture

L’intention n’est pas mauvaise. Mais la culture est-elle seulement quelque chose qu’on « a » ou pas, que l’on possède ? Serions-nous ce que nous sommes sans la fréquentation du savoir ? Ce que nous avons appris nous a appris à être nous-mêmes – à être libres. Apprendre une langue, mémoriser des raisonnements scientifiques, connaître son histoire, c’est se découvrir soi-même, et construire son propre regard sur le monde (je reviendrai bientôt sur cette question décisive). Et c’est la raison pour laquelle l’école devrait se recentrer sur la transmission du savoir, que les élèves attendent tant en réalité.

C’est cette expérience qui donne sens à la vocation d’un professeur. J’ai voulu enseigner la philosophie parce que, à travers elle, des enseignants m’ont appris à devenir ce que je suis. Il n’y a rien de plus beau que de conduire ses élèves, par le chemin du savoir, à un regard plus libre sur leur propre vie. Dans une vie humaine, il n’y a pas de réussite, au sens large – celui de l’épanouissement personnel autant que de l’insertion sociale – sans ce chemin de la culture. C’est en cela que M. Descoings se trompe radicalement d’objectif dans sa lutte contre les injustices : l’école qui disqualifie la culture comme une discrimination est en fait la plus injuste de toutes. Et la nôtre est d’ailleurs de plus en plus inégalitaire, à mesure qu’elle renonce à transmettre. Le désir de justice sociale, autant que la préparation de notre avenir, nous imposent collectivement cette exigence : parce que la culture est du côté de l’être et non de l’avoir, tout enfant a le droit de savoir.

Changer le monde

Pourquoi ouvrir un blog ? Je dois avouer que j’ai longtemps été très réticent sur le principe même de ces nouveaux lieux d’expression que le développement du web a permis. Kant affirmait que la démocratie tenait dans la possibilité ouverte à chacun de faire un usage public de sa raison ; en ce sens, Internet, et la chute répétée des dictatures du monde arabe l’a vérifié, est un puissant allié de la liberté de pensée. Et dans le même temps, pour être honnêtes, nous devons reconnaître que son effet a été largement ambivalent : en nous permettant de publier notre opinion à tout instant et à tout propos, l’ère numérique nous a encouragés dans la voie d’une superficialité réductrice. Il ne suffit pas d’avoir un propos public pour qu’il témoigne vraiment d’une raison en acte, pour qu’il soit approfondi, honnête et responsable.

Urgence

Pourquoi alors ouvrir un blog ? En vérité, c’est un sentiment d’urgence qui m’a poussé à franchir le pas. La période que nous traversons est faite d’incertitudes profondes ; il n’y a sans doute rien là de très extraordinaire. Notre pauvre humanité, tâtonnant à travers les siècles, a connu sans aucun doute des périodes de crises bien plus graves que celle que nous connaissons, et des moments autrement plus dramatiques et douloureux. Encore aujourd’hui, dans de nombreux pays du monde, des hommes subissent des situations infiniment tragiques au regard desquelles nos inquiétudes européennes sur les marchés et la croissance passent pour des problèmes de luxe.

Et cependant, nous le sentons tous, la société que nous connaissons aujourd’hui se trouve placée à un point de basculement ; privée de ses fondements, menacée par les poids qui pèsent sur son avenir et comme incapable de trouver l’énergie pour les vaincre, elle semble suspendue à ses propres incertitudes. Notre génération, et je l’ai constaté avec les élèves qui m’ont été confiés autant qu’avec les jeunes pour qui je travaille quotidiennement, ne sait pas de quoi son avenir sera fait ; elle l’aborde avec la crainte d’un épargnant menacé, plutôt qu’avec l’envie des créateurs et des conquérants. Nous allons devoir porter le poids d’une dette accumulée depuis des décennies, et personne ne mesure l’ampleur des efforts qu’il nous faudra consentir pour cela. Nul ne sait comment nous construirons les nouveaux modèles de solidarité qui sont rendus nécessaires par le défi du vieillissement. Nous serons confrontés de plein fouet aux difficultés d’intégration sociale et professionnelle de beaucoup d’entre nous, résultat de la faillite d’une école qui a cessé de transmettre à chacun les moyens de comprendre le monde et de lui apporter sa contribution.

La crise intérieure

Ces quelques exemples très concrets, qui hantent les pages de nos journaux, sont en fait, me semble-t-il, le symptôme d’une seule et même crise : celle de notre capacité même à vivre en société. Cette capacité n’a plus rien d’une évidence, minée de l’intérieur par l’individualisme qui constitue la référence de notre monde globalisé. Le libéralisme économique, autant que le libéralisme éthique, ont imposé comme référence ultime l’individu consommateur, figure anthropologique inédite qui ne pouvait que menacer, à brève échéance, le fondement même de notre société. Le dérèglement de la finance, le consumérisme destructeur de l’homme et de son environnement, les déséquilibres économiques monstrueux qui se développent sous nos yeux, sont la conséquence directe de cet individualisme devenu règle de vie.

Ce problème est un problème éthique, intérieur ; mais il est aussi politique. Qu’est-ce que la crise de la dette, sinon le résultat de la contagion de cet individualisme qui, transformant le service politique en choix de carrières, a conduit des dirigeants depuis trente ans à risquer l’avenir collectif pour leur intérêt immédiat ? Le drame politique contemporain se joue dans l’écart scandaleux entre les mesures que nous savons tous être nécessaires pour le pays, et celles qui sont effectivement prises. Et cet écart, c’est celui d’un manque de courage collectif des responsables, qui ne s’explique que par les stratégies individuelles qui, de façon d’ailleurs assumée, ont fini par devenir la seule stimulation d’un engagement politique.

Maintenant que nous voyons devant nous les conséquences bien concrètes de cette faillite morale collective, quelle perspective reste-t-il à la génération qui vient ? Changer le monde. On moque facilement l’idéalisme des jeunes, trop prompts à rêver d’absolu et à imaginer qu’une amélioration soit possible dans l’histoire. Changer le monde : voilà bien un projet qui fait sourire. Et pourtant, aujourd’hui, nous n’avons plus le choix. Notre monde, comme il va, court dangereusement sur une pente dont nul ne peut dire honnêtement qu’il sait où elle s’arrêtera. Après tout, comme le disait Valéry, nous savons que les civilisations sont mortelles ; et cela n’est pas une vue de l’esprit, c’est une expérience historique.

Conversion collective

Il n’y a rien d’abstrait dans ce constat, ni d’ailleurs, je le crois, d’exagéré. Rien de fataliste non plus. Après tout, pour construire cette culture de la liberté, de l’intelligence et de la prospérité partagée dans lequel nous vivons encore, nos aînés, il y a encore peu de temps, ont eu des obstacles bien plus désespérants à surmonter. Ce sera notre acte de reconnaissance envers eux que de ne pas céder maintenant au défaitisme.

Il est urgent de changer le monde. Cela n’a rien non plus d’abstrait ; le plus simple, le plus nécessaire et le plus difficile à la fois consiste à se changer soi-même. Ma plus grande tristesse est de voir tant de jeunes concevoir encore leur avenir d’un point de vue strictement individuel ; nous ne sauverons notre société que si nous savons lutter chacun contre cette tentation. La seule voie, et la seule joie d’ailleurs, se trouvent assurément dans la faculté de sortir de soi-même pour ouvrir un vrai échange avec l’autre et se mettre à son service. Et si cette évidence paraît aujourd’hui dérisoire, c’est parce que nous avons une vraie conversion collective à vivre.

Il est urgent de changer notre regard sur le monde si nous ne voulons pas le voir disparaître ; et cela commence par la pensée, et par la pensée partagée. Dans ce grand défi, chacun doit prendre sa part, et je voudrais humblement trouver la mienne. Là où le monde médiatique, la politique, la culture même, trop souvent divisent et provoquent, menaçant encore en cela les fondements même de ce qui fait une société, je serais comblé si ce blog pouvait être, modestement et parmi bien d’autres propositions, un lieu de liberté pour penser ensemble le jour qui vient.