2. Articles, entretiens et longs billets

La démocratie verrouillée, suite

Le texte que j’ai publié hier sur le problème des parrainages a été coupé et repris à plusieurs reprises par des sites qui en ont donné une interprétation partisane, dénaturant en cela mon propos. Je fais l’expérience des surprises inattendues que réserve l’exercice du blog… Ces quelques lignes, donc, pour clarifier mon intention : il me semblait simplement important d’expliquer que, le débat politique et médiatique étant ce qu’il est, il est absolument illusoire d’imaginer que le parrainage donné par un maire ne soit pas interprété par ses concitoyens comme un soutien. Et que, de ce fait, le principe de publication de ces parrainages, ajouté tardivement au système initialement prévu, ne saurait conduire qu’à un verrouillage évident de la démocratie dans son rendez-vous le plus important.

Un reportage très intéressant diffusé le 27/11 dans l’émission « Dimanche Plus » montre parfaitement l’ampleur de l’obstacle rencontré par de nombreux candidats objectivement sérieux, de Christine Boutin à Philippe Poutou. De tous ceux-là, Marine Le Pen est d’ailleurs la moins en difficulté, car elle sait qu’il serait inimaginable qu’elle ne puisse participer au vote. Ce reportage, qui n’a rien de partisan, révèle également la difficulté dans laquelle se trouvent les maires. Il permet de comprendre ce que je voulais expliquer : si les élus refusent leur parrainage, ce n’est pas par manque de courage, mais par sens de leur responsabilité. Encore une fois, étant données les conséquences de la publication des signatures, on ne saurait imaginer qu’il en soit autrement. Cette publication, démontre le reportage, est devenue le moyen pour les grands partis de limiter les candidatures pour mieux monopoliser les voix, en exerçant d’ailleurs sur les maires, comme nous avons eu l’occasion de le constater récemment, des pressions très explicites… Est-ce fidèle à l’esprit de nos institutions ? Après tout, dans le code électoral, la liberté du vote est garantie par l’isoloir, passage obligé pour tout électeur ; et demander aux citoyens de faire preuve de « responsabilité » et de « transparence » en publiant leurs suffrages marquerait la fin de la démocratie !

En rappelant une règle dont il n’est pas responsable, François Fillon était assurément dans son rôle. Mais en la défendant, au nom d’une « transparence » contre-productive, il justifie ce verrouillage inquiétant. Nos institutions facilitent l’installation d’un jeu politique fermé sur lui-même ; et c’est là un problème qui devrait tous nous préoccuper, bien au-delà des enjeux partisans.

La démocratie verrouillée

François Fillon a rejeté lundi la demande que lui avait adressée Marine Le Pen, qui demandait que soit garanti l’anonymat des élus qui parrainent un candidat à l’élection présidentielle. En substance, lui répond-il, les maires peuvent faire leur choix en toute indépendance ; quoique la requérante ne m’inspire aucune sympathie, je dois dire que cette réponse me paraît être d’une hypocrisie extraordinaire.

Publier les parrainages, une réforme inefficace et dangereuse

Rappelons les faits : la Constitution prévoit que, pour se porter candidat à l’élection présidentielle, il faut avoir été « présenté » par 500 élus, dont le vivier est essentiellement composé des 36 682 maires. Dans une élection aussi importante pour la V° République, rien n’est plus naturel que d’instaurer un filtre permettant d’éviter les propositions trop fantasques qui, sinon, ne manqueraient pas de se multiplier.

Mais ce filtre naturel a de toute évidence été dévié de son sens initial lorsqu’il a été décidé de publier ces signatures. Le principe originel prévoyait un seuil de cent parrainages seulement, dont la liste n’était pas divulguée. C’est uniquement pour éviter un trop grand nombre de candidatures que ces règles ont été durcies : depuis la réforme constitutionnelle de 1976, les noms des signataires sont rendus publics. Le scrutin précédent avait rassemblé 12 candidats, et il semblait nécessaire de limiter ce nombre. Cette disposition s’est avérée inefficace, puisqu’elle n’a pas empêché la présidentielle de 2002 d’atteindre le chiffre record de 16 candidats. En attendant, elle a surtout fait la preuve de son caractère profondément antidémocratique.

Car quoi qu’en dise M. Fillon, il est faux que les maires puissent signer librement. N’importe quel élu sait que ce parrainage, aussi républicain soit-il, sera nécessairement interprété comme un soutien – ou comme un calcul. On ne peut demander à tous les citoyens d’être assez constitutionnalistes pour comprendre la distinction… Les maires, qui sont dans leur grande majorité sans étiquette partisane, ont légitimement à coeur d’éviter que les enjeux nationaux ne perturbent l’action locale. Il faut souvent protéger l’unité d’une équipe municipale aux sensibilités diverses, ou la relation avec une collectivité de rattachement. De ce fait, il est parfaitement raisonnable, dans l’intérêt même de la commune, de ne pas s’engager dans un choix qui ne comporte que des risques. La transparence qu’on impose aux maires implique qu’ils aient à porter, devant l’opinion et jusque dans leur propre conseil, un choix qui ne pourra que diviser. Le plus absurde serait d’ailleurs d’en venir à les blâmer de cette inquiétude très naturelle. Au nom de quoi vouloir les acculer à prendre une décision dont les effets indésirables sont si lourds ? Comment espérer d’eux qu’ils prennent ce risque pour leur équipe et pour leur ville ?

La place du peuple

Les élus ne sont pas responsables du blocage actuel, et M. Fillon le sait. Le principe de la publication des parrainages ne pouvait pas avoir d’autre résultat que celui de transformer un filtre légitime en véritable verrou politique : les grands partis ont confisqué la démocratie, purement et simplement. Ceux-là même dont les pratiques ont largement discrédité nos institutions, ceux qui sont les moins crédibles pour refonder la relation de confiance dont nous avons tant besoin, détournent sans pudeur les rendez-vous politiques qui s’annoncent. Le blocage que rencontrent plusieurs candidats sérieux, animés par le désir de porter un vrai projet à l’occasion des prochaines échéances, est un scandale démocratique – et il n’est pas nécessaire d’être en accord avec l’un d’entre eux pour le comprendre. Si ce blocage devait empêcher des millions de Français de faire leur choix librement, il dévaluerait profondément la signification démocratique du scrutin.

Au fond, ce problème n’est qu’un symptôme. C’est un aveu de faiblesse d’abord, car que pourrait craindre un responsable politique sérieux du débat avec ses contradicteurs ? Si ses idées sont justes, elles en sortiront renforcées. Vouloir éviter le dialogue est un signe de crainte. Au-delà, cette décision est surtout révélatrice d’une situation qui l’explique et la dépasse largement : la politique nationale est totalement, profondément, pathologiquement déconnectée du peuple. Elle se joue entre experts, conseillers et têtes d’affiches, « en interne », dans le jeu bien réglé des institutions, des partis et des médias. L’opinion publique, dans ce jeu, est une sorte de facteur partiellement imprévisible, qu’il s’agit de maîtriser au mieux et qui intervient, de façon plus ou moins maîtrisée, comme une perturbation presque aléatoire qui vient rebattre les cartes à intervalles réguliers.

La démocratie ne sera pas totalement vidée de son sens tant que les structures politiques n’auront pas installé définitivement les partenaires de cette partie presque fermée. La règle des 500 signatures pourrait devenir le moyen d’y parvenir. En choisissant, non pas seulement de la conserver, mais de la défendre, M. Fillon sait parfaitement ce qu’il fait. Il prend le risque de donner raison à Mme Le Pen ; et surtout, il contribue à enfermer le monde politique sur lui-même et à le priver d’un débat plus nécessaire que jamais.

Changer le monde

Pourquoi ouvrir un blog ? Je dois avouer que j’ai longtemps été très réticent sur le principe même de ces nouveaux lieux d’expression que le développement du web a permis. Kant affirmait que la démocratie tenait dans la possibilité ouverte à chacun de faire un usage public de sa raison ; en ce sens, Internet, et la chute répétée des dictatures du monde arabe l’a vérifié, est un puissant allié de la liberté de pensée. Et dans le même temps, pour être honnêtes, nous devons reconnaître que son effet a été largement ambivalent : en nous permettant de publier notre opinion à tout instant et à tout propos, l’ère numérique nous a encouragés dans la voie d’une superficialité réductrice. Il ne suffit pas d’avoir un propos public pour qu’il témoigne vraiment d’une raison en acte, pour qu’il soit approfondi, honnête et responsable.

Urgence

Pourquoi alors ouvrir un blog ? En vérité, c’est un sentiment d’urgence qui m’a poussé à franchir le pas. La période que nous traversons est faite d’incertitudes profondes ; il n’y a sans doute rien là de très extraordinaire. Notre pauvre humanité, tâtonnant à travers les siècles, a connu sans aucun doute des périodes de crises bien plus graves que celle que nous connaissons, et des moments autrement plus dramatiques et douloureux. Encore aujourd’hui, dans de nombreux pays du monde, des hommes subissent des situations infiniment tragiques au regard desquelles nos inquiétudes européennes sur les marchés et la croissance passent pour des problèmes de luxe.

Et cependant, nous le sentons tous, la société que nous connaissons aujourd’hui se trouve placée à un point de basculement ; privée de ses fondements, menacée par les poids qui pèsent sur son avenir et comme incapable de trouver l’énergie pour les vaincre, elle semble suspendue à ses propres incertitudes. Notre génération, et je l’ai constaté avec les élèves qui m’ont été confiés autant qu’avec les jeunes pour qui je travaille quotidiennement, ne sait pas de quoi son avenir sera fait ; elle l’aborde avec la crainte d’un épargnant menacé, plutôt qu’avec l’envie des créateurs et des conquérants. Nous allons devoir porter le poids d’une dette accumulée depuis des décennies, et personne ne mesure l’ampleur des efforts qu’il nous faudra consentir pour cela. Nul ne sait comment nous construirons les nouveaux modèles de solidarité qui sont rendus nécessaires par le défi du vieillissement. Nous serons confrontés de plein fouet aux difficultés d’intégration sociale et professionnelle de beaucoup d’entre nous, résultat de la faillite d’une école qui a cessé de transmettre à chacun les moyens de comprendre le monde et de lui apporter sa contribution.

La crise intérieure

Ces quelques exemples très concrets, qui hantent les pages de nos journaux, sont en fait, me semble-t-il, le symptôme d’une seule et même crise : celle de notre capacité même à vivre en société. Cette capacité n’a plus rien d’une évidence, minée de l’intérieur par l’individualisme qui constitue la référence de notre monde globalisé. Le libéralisme économique, autant que le libéralisme éthique, ont imposé comme référence ultime l’individu consommateur, figure anthropologique inédite qui ne pouvait que menacer, à brève échéance, le fondement même de notre société. Le dérèglement de la finance, le consumérisme destructeur de l’homme et de son environnement, les déséquilibres économiques monstrueux qui se développent sous nos yeux, sont la conséquence directe de cet individualisme devenu règle de vie.

Ce problème est un problème éthique, intérieur ; mais il est aussi politique. Qu’est-ce que la crise de la dette, sinon le résultat de la contagion de cet individualisme qui, transformant le service politique en choix de carrières, a conduit des dirigeants depuis trente ans à risquer l’avenir collectif pour leur intérêt immédiat ? Le drame politique contemporain se joue dans l’écart scandaleux entre les mesures que nous savons tous être nécessaires pour le pays, et celles qui sont effectivement prises. Et cet écart, c’est celui d’un manque de courage collectif des responsables, qui ne s’explique que par les stratégies individuelles qui, de façon d’ailleurs assumée, ont fini par devenir la seule stimulation d’un engagement politique.

Maintenant que nous voyons devant nous les conséquences bien concrètes de cette faillite morale collective, quelle perspective reste-t-il à la génération qui vient ? Changer le monde. On moque facilement l’idéalisme des jeunes, trop prompts à rêver d’absolu et à imaginer qu’une amélioration soit possible dans l’histoire. Changer le monde : voilà bien un projet qui fait sourire. Et pourtant, aujourd’hui, nous n’avons plus le choix. Notre monde, comme il va, court dangereusement sur une pente dont nul ne peut dire honnêtement qu’il sait où elle s’arrêtera. Après tout, comme le disait Valéry, nous savons que les civilisations sont mortelles ; et cela n’est pas une vue de l’esprit, c’est une expérience historique.

Conversion collective

Il n’y a rien d’abstrait dans ce constat, ni d’ailleurs, je le crois, d’exagéré. Rien de fataliste non plus. Après tout, pour construire cette culture de la liberté, de l’intelligence et de la prospérité partagée dans lequel nous vivons encore, nos aînés, il y a encore peu de temps, ont eu des obstacles bien plus désespérants à surmonter. Ce sera notre acte de reconnaissance envers eux que de ne pas céder maintenant au défaitisme.

Il est urgent de changer le monde. Cela n’a rien non plus d’abstrait ; le plus simple, le plus nécessaire et le plus difficile à la fois consiste à se changer soi-même. Ma plus grande tristesse est de voir tant de jeunes concevoir encore leur avenir d’un point de vue strictement individuel ; nous ne sauverons notre société que si nous savons lutter chacun contre cette tentation. La seule voie, et la seule joie d’ailleurs, se trouvent assurément dans la faculté de sortir de soi-même pour ouvrir un vrai échange avec l’autre et se mettre à son service. Et si cette évidence paraît aujourd’hui dérisoire, c’est parce que nous avons une vraie conversion collective à vivre.

Il est urgent de changer notre regard sur le monde si nous ne voulons pas le voir disparaître ; et cela commence par la pensée, et par la pensée partagée. Dans ce grand défi, chacun doit prendre sa part, et je voudrais humblement trouver la mienne. Là où le monde médiatique, la politique, la culture même, trop souvent divisent et provoquent, menaçant encore en cela les fondements même de ce qui fait une société, je serais comblé si ce blog pouvait être, modestement et parmi bien d’autres propositions, un lieu de liberté pour penser ensemble le jour qui vient.

Pourquoi ouvrir un blog ?

Article publié le 20 novembre 2011

Pourquoi ouvrir un blog ? Je dois avouer que j’ai longtemps été très réticent sur le principe même de ces nouveaux lieux d’expression que le développement du web a permis. Kant affirmait que la démocratie tenait dans la possibilité ouverte à chacun de faire un usage public de sa raison ; en ce sens, Internet, les événements de l’histoire récente l’ont déjà plusieurs fois vérifié, est un puissant allié de la liberté de pensée. Et dans le même temps, pour être honnêtes, nous devons reconnaître que son effet a été largement ambivalent : en nous permettant de publier notre opinion à tout instant et à tout propos, l’ère numérique nous a encouragés dans la voie d’une superficialité réductrice. Il ne suffit pas d’avoir un propos public pour qu’il témoigne vraiment d’une raison en acte, pour qu’il soit approfondi, honnête et responsable.

Urgence

Pourquoi alors ouvrir un blog ? En vérité, c’est un sentiment d’urgence qui m’a poussé à franchir le pas. La période que nous traversons est faite d’incertitudes profondes ; il n’y a sans doute rien là de très extraordinaire. Notre pauvre humanité, tâtonnant à travers les siècles, a connu des périodes de crises bien plus graves que celle que nous vivons, et des moments autrement plus dramatiques et douloureux. Encore aujourd’hui, dans de nombreux pays du monde, des hommes subissent des situations infiniment tragiques, au regard desquelles nos inquiétudes européennes sur les marchés et la croissance passent pour des problèmes de luxe.

Et cependant, nous le sentons tous, la société que nous connaissons aujourd’hui se trouve placée à un point de basculement ; privée de ses fondements, menacée par les poids qui pèsent sur son avenir et comme incapable de trouver l’énergie pour les vaincre, elle semble suspendue à ses propres incertitudes. Je l’ai constaté avec les élèves qui m’ont été confiés autant qu’avec les jeunes pour qui je travaille quotidiennement : notre génération ne sait pas de quoi son avenir sera fait ; elle l’aborde avec la crainte d’un épargnant menacé, plutôt qu’avec l’envie des créateurs et des conquérants. Nous allons devoir porter le poids d’une dette accumulée depuis des décennies, et personne ne mesure l’ampleur des efforts qu’il nous faudra consentir pour cela. Nul ne sait comment nous construirons les nouveaux modèles de solidarité qui sont rendus nécessaires par le défi du vieillissement. Nous serons confrontés de plein fouet aux difficultés d’intégration sociale et professionnelle de beaucoup d’entre nous, causées par la faillite d’une école qui a cessé de transmettre à chacun les moyens de comprendre le monde et de lui apporter sa contribution.

La crise intérieure

Ces quelques exemples très concrets, qui hantent les pages de nos journaux, sont en fait, me semble-t-il, le symptôme d’une seule et même crise : celle de notre capacité même à vivre en société. Cette capacité n’a plus rien d’une évidence, minée de l’intérieur par l’individualisme qui constitue la référence de notre monde globalisé. Le libéralisme économique, autant que le libéralisme éthique, ont imposé comme référence ultime l’individu consommateur, figure anthropologique inédite qui ne pouvait que menacer, à brève échéance, le fondement même de notre société. Le dérèglement de la finance, le consumérisme destructeur de l’homme et de son environnement, les déséquilibres économiques monstrueux qui se développent sous nos yeux, sont la conséquence directe de cet individualisme devenu règle de vie.

Ce problème est un problème éthique, intérieur ; mais il est aussi politique. Qu’est-ce que la crise de la dette, sinon le résultat de la contagion de cet individualisme qui, transformant le service politique en choix de carrières, a conduit des dirigeants depuis trente ans à risquer l’avenir collectif pour leur intérêt immédiat ? Le drame politique contemporain se joue dans l’écart scandaleux entre les mesures que nous savons tous être nécessaires pour le pays, et celles qui sont effectivement prises. Et cet écart, c’est celui d’un manque de courage collectif des responsables, qui ne s’explique que par les stratégies individuelles qui, de façon d’ailleurs assumée, ont fini par devenir la seule stimulation d’un engagement politique.

Maintenant que nous voyons devant nous les conséquences bien concrètes de cette faillite morale collective, quelle perspective reste-t-il à la génération qui vient ? Changer le monde. On moque facilement l’idéalisme des jeunes, trop prompts à rêver d’absolu et à imaginer qu’une amélioration soit possible dans l’histoire. Changer le monde : voilà bien un projet qui fait sourire. Et pourtant, aujourd’hui, nous n’avons plus le choix. Notre monde, comme il va, court dangereusement sur une pente dont nul ne peut dire honnêtement qu’il sait où elle s’arrêtera. Après tout, comme le disait Valéry, nous savons que les civilisations sont mortelles ; et cela n’est pas une vue de l’esprit, c’est une expérience historique.

Conversion collective

Il n’y a rien d’abstrait dans ce constat, ni d’ailleurs, je le crois, d’exagéré. Rien de fataliste non plus. De fait, pour construire cette culture de la liberté, de l’intelligence et de la prospérité partagée dans lequel nous vivons toujours, nos aînés, il y a encore peu de temps, ont eu des obstacles bien plus désespérants à surmonter. Ce sera notre acte de reconnaissance envers eux que de ne pas céder maintenant au défaitisme.

Il est urgent de changer le monde. Cela n’a rien non plus d’abstrait ; le plus simple, le plus nécessaire et le plus difficile à la fois consiste à se changer soi-même. Ma plus grande tristesse est de voir tant de jeunes concevoir encore leur avenir d’un point de vue strictement individuel ; nous ne sauverons notre société que si nous savons lutter chacun contre cette tentation. La seule voie, et la seule joie d’ailleurs, se trouvent assurément dans la faculté de sortir de soi-même pour ouvrir un vrai échange avec l’autre et se mettre à son service. Si cette évidence paraît aujourd’hui dérisoire, c’est parce que nous avons une vraie conversion collective à vivre.

Il est urgent de changer notre regard sur le monde si nous ne voulons pas le voir disparaître ; et cela commence par la pensée, et par la pensée partagée. Dans ce grand défi, chacun doit prendre sa part, et je voudrais humblement trouver la mienne. Là où le monde médiatique, la politique, la culture même, trop souvent divisent et provoquent, menaçant encore en cela les fondements même de ce qui fait une société, je serais comblé si ce blog pouvait être, modestement et parmi bien d’autres propositions, un lieu de liberté pour penser ensemble le jour qui vient.

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