2.4. Articles sur les sujets de Société

, ,

L’homme peut-il être inhumain ?

 

Texte paru le 18 octobre 2018 dans la newsletter Time To Philo.

Il y a quelques heures, cinq hommes ont été interpellés à Toulouse. Ils sont soupçonnés d’être impliqués dans un acte particulièrement atroce : le 16 septembre dernier, au cours d’une soirée, une jeune fille était victime d’un viol en réunion. Comble de l’horreur, ses agresseurs hilares filmaient la scène en direct. En apercevant ces images au hasard des réseaux sociaux, je n’ai pu en regarder plus de quelques secondes – la vidéo a heureusement disparu depuis. Mais il reste d’une telle scène, avec l’écoeurement qu’elle provoque, cette question obsédante : comment l’homme peut-il tomber si bas ? Comment pouvons-nous être inhumains ?

Une telle question est étonnante : elle suppose que le nom d’humain n’est pas seulement celui d’une espèce, mais aussi d’une qualité, le signe de la bonté qui serait naturelle à l’homme. Ce postulat a été défendu par un philosophe, qui en fait son acte de foi : tout au long de son œuvre, Jean-Jacques Rousseau ne cesse de supposer que l’homme est un être originairement bon, aussi innocent et incapable de nuire que ne le sont les autres vivants. Bien sûr, tout l’univers naturel est marqué par des rapports de lutte, de prédation et de mort : il arrive que l’animal tue pour survivre. Mais cet instinct de survie est son seul motif ; seul l’homme est capable de tuer, de blesser, de faire souffrir pour son plaisir, ou par orgueil, entrant dans des logiques de concurrence mortifères qui semblent bien étrangères à la simplicité du monde animal.

Cette innocence originaire, nous l’avons perdue, affirme Rousseau, en entrant dans l’état social où nous vivons aujourd’hui. Car la société remplace la paisible solitude par la compétition effrénée, la santé de l’instinct par les complexités de la raison, et la norme du besoin par l’énormité du désir. En quittant l’état animal, nous perdons ces bornes que la nature fixe aux pulsions de tous les êtres vivants, et nous voilà seuls parmi eux capables de commettre de telles atrocités. Face au « bon sauvage » encore tout près de la pureté primitive, l’homme le plus civilisé est aussi le plus barbare.

Par le mot de « barbare », les grecs de l’antiquité désignaient pourtant les sons inarticulés qui sortent de la bouche d’un homme qui ne saurait pas parler. Laisser l’homme à son état brut, c’est l’abandonner à une brutalité qui lui est bien peu naturelle. Car l’homme est singulièrement un être de culture ; et quand il décrit sa bonté, Jean-Jacques oublie simplement qu’elle a besoin d’une société tout entière pour s’accomplir peu à peu.

En affirmant que « tout homme est par nature un animal politique », Aristote affirme que la condition humaine ne se réalise que par la qualité de la cité dans laquelle il s’inscrit. « Si l’homme, parvenu à toute sa perfection, est le premier des animaux, il en est bien aussi le dernier quand il vit sans lois et sans justice. C’est alors l’être le plus pervers et le plus violent ; il n’a que les emportements brutaux du sexe et du ventre. » Quand la cité se disloque, l’humanité se défait. C’est la raison pour laquelle la barbarie de ce viol ne peut que nous concerner : cet épisode sinistre, et si peu isolé hélas, nous redit combien il est urgent de retrouver, et de sauver, les conditions indispensables pour que l’homme ne soit pas inhumain.

,

Le choix à faire

Avant d’y revenir de façon plus approfondie dans Demeure, je republie ici à l’occasion de la décision du CCNE cet article paru dans Le Figaro il y a un an, le 16 septembre 2017, après l’annonce par Marlène Schiappa de « l’extension de la PMA ». 

 

Alors nous y voilà rendus, à cette frontière si longtemps rêvée, si longtemps imaginée, à cette frontière tant redoutée aussi. À la plus essentielle de toutes les frontières. Celle que les légendes de l’humanité ont tenté de décrire pendant des millénaires, celle qui a hanté les nuits des alchimistes, celle dont tant de héros et de puissants dans l’histoire ont recherché avidement la trace… La véritable Finis Terrae, le seuil du monde humain connu. Nous voilà prêts à passer la ligne. Et finalement ce n’est pas si impressionnant que cela. Et c’est peut-être ce qui est le plus inquiétant, au fond.

Il n’y a qu’un pas à faire, et nous allons le faire presque sans y penser. Juste un pas de plus, comme n’importe quel pas. Sans voir la ligne sous nos pieds.

On nous en avait pourtant parlé, de cette fameuse frontière dont les progrès de la science ne cessent de nous rapprocher. Le transhumanisme. L’homme augmenté. Nous avons eu le temps de l’imaginer, ce nouveau monde incroyable, qui devenait peu à peu attirant ou vaguement terrifiant à mesure qu’il semblait devenir possible.

Monde où la médecine ne servirait plus à réparer les corps, mais à les mettre au service de nos rêves. Monde où le donné naturel ne serait plus une limite, ni un modèle – où l’individu enfin émancipé des frontières ordinaires du vivant pourrait modeler sa vie, et celle des autres, à la mesure de son désir. Nous avons eu le temps de l’imaginer, ce monde de science-fiction.

Eh bien, nous y voilà. Et finalement c’est tout simple, de passer la frontière. Je ne pensais pas que cela paraîtrait si simple, et que cet événement inouï passerait presque inaperçu. Je suis sur le quai de la gare, ce matin. C’est une journée parfaitement banale. Les gens autour de moi semblent plongés dans leurs préoccupations quotidiennes. Et pourtant, nous sommes sur le point de changer de monde.

Je lis et relis cette notification sur mon portable. Entre les manifestations du jour et les résultats d’un match, cette information en apparence anodine: Marlène Schiappa annonce que la PMA sera bientôt ouverte aux couples de femmes et aux célibataires, «une mesure de justice sociale». «Évidemment», a-t-elle dit. Évidemment.

Comment n’y avais-je pas pensé. Comment avons-nous pu croire que le transhumain allait débarquer tout de suite avec son cerveau augmenté, son cœur rechargeable, ses yeux bioniques… Nous étions tellement naïfs.

Finalement, c’est à cela que devait ressembler l’entrée dans le nouveau monde: à Marlène Schiappa chez Jean-Jacques Bourdin, évoquant, sans même en mesurer l’importance, la mutation inouïe – cette révolution probablement plus importante que tout autre événement dans l’histoire de l’humanité: désormais, lorsque notre pouvoir technique se saisira de nos corps, ce sera pour nier ce qu’ils sont, et non pour les réparer.

La nature n’existe plus. S’ouvre le règne du désir.

Une annonce de Marlène Schiappa, ça n’a pas l’air si décisif, bien sûr. Vous devez penser que je délire. Encore un rétrograde angoissé, et ses «passions tristes». Je connais déjà par cœur les refrains qu’entonneront les partisans du progrès dans leur bonne conscience innocente, incapables sans doute de comprendre (c’est la meilleure excuse qu’on puisse leur trouver) quels intérêts gigantesques ils servent par leur naïveté enthousiaste.

Quoi, diront-ils, la société évolue, faut-il rester immobile? Pourquoi refuser à des personnes qui désirent avoir un enfant le secours de la science? Et surtout, au nom de quoi refuser à des femmes ce qui est accordé à des couples hétérosexuels? C’est une mesure de «justice sociale», a dit Marlène Schiappa. Si vous y résistez, ce ne peut être que par homophobie, par lesbophobie, par machisme même.

Comment s’opposer au fait que la PMA, qui existe déjà, puisse être ouverte à toutes les femmes? Mais là réside le sophisme qui dissimule la frontière que nous sommes sur le point de franchir.

Mensonge en effet, puisqu’il faut bien l’annoncer: en fait, la procréation médicalement assistée ne sera jamais ouverte aux couples de femmes, ni aux célibataires. Parce que ce n’est pas possible.

Comme son nom l’indique, la PMA est un acte médical. Un acte qui pose des questions éthiques en lui-même, mais qui est dans son essence un acte thérapeutique, en ce sens qu’il vise à remédier à une pathologie. Le geste médical est un geste technique qui se donne pour objectif la santé: l’état d’un corps qu’aucune anomalie ne fait souffrir. Il met les artifices parfois prodigieux dont l’homme est capable au service de l’équilibre naturel du vivant. C’est quand la santé est atteinte, suite à un accident ou à une maladie, que la médecine intervient pour tenter de rétablir le cours régulier de la nature.

La procréation médicalement assistée est donc le geste thérapeutique par lequel un couple qui se trouve infertile pour une raison accidentelle ou pathologique, peut recouvrer la fécondité qu’un trouble de santé affectait.

Ce dont parle Marlène Schiappa, c’est en fait tout autre chose: en apparence, le même geste pratique ; en réalité, le contraire d’une thérapeutique. Ce n’est plus un acte médical: c’est une prestation technique. La différence est aussi grande, qu’entre greffer un bras à une personne amputée, et greffer un troisième bras sur un corps sain.

Les femmes auxquelles s’adresse Marlène Schiappa n’auront pas recours à une procréation médicalement assistée, pour une raison assez simple: ce n’est pas un problème de santé. Que pourrait guérir la médecine? Quand notre désir n’implique pas que soit corrigé un échec aux lois de la biologie, mais qu’on organise cet échec, il s’agit d’un acte absolument nouveau – d’une procréation artificiellement suscitée.

Il n’est plus question de rétablir la nature, mais de s’en arracher. Le but n’est plus que nos corps soient réparés, mais qu’ils soient vaincus. Et que soit enfin brisée cette impuissance douloureuse de leur condition sexuée, qui nous faisant hommes ou femmes, interdit à chacun d’entre nous de pouvoir prétendre être tout, et de se suffire pour engendrer.

Pour la première fois dans l’histoire, la science médicale est détournée du principe qui la règle depuis ses commencements – préserver ou reconstituer la santé, pour être mise au service exclusif du désir. Et nous ne parlons pas ici de chirurgie esthétique ; il s’agit de créer des vies. Jamais un corps humain n’a été fécond sans contact avec l’altérité biologique.

Si nous décidons aujourd’hui d’autoriser un geste technique qui renie notre condition de vivants, nous faisons le premier pas d’une longue série. Nous choisissons la toute-puissance du désir contre l’équilibre naturel. Nous décidons de nous rêver plutôt que de nous recevoir.

C’est cette logique qui nous conduira de proche en proche jusqu’au monde de science-fiction que l’état de nos savoirs met presque à notre portée, ce monde où l’invasion de la technique dans nos corps libérera une surenchère inédite dans la consommation et la compétition vitale. Inutile de tenter de dissocier chacune des étapes qui suivront. «Une fois passée la borne, écrivait Pascal, il n’y a plus de bornes.»

Nous ne voyons pas la frontière, et pourtant elle est là. Nous assistons sans le savoir à l’acte de naissance du transhumain. Ce que Marlène Schiappa vient de nous annoncer, ce n’est rien de moins que le passage de la grande frontière. – L’histoire se joue avec les circonstances qu’elle se trouve, et qu’elle dépasse souvent, c’est vrai…

Mais nous, alors, serons-nous à la hauteur? Depuis la nuit des temps, les civilisations humaines ont pressenti le débat qui s’engage aujourd’hui, sans oser imaginer qu’il puisse se réaliser de façon si concrète. Voici Prométhée déchaîné. Nous voilà obligés chacun à un choix lucide, en conscience. Il ne s’agit pas de gauche ou de droite, de croyants ou d’athées, d’homos ou d’hétéros. Une seule question compte : quelle humanité voulons-nous?

C’est là sans doute la question politique majeure qui attend notre génération. Oh bien sûr, on nous explique déjà que l’avenir est écrit d’avance, que ce pas en avant est inévitable. «Hypocrisie, dira-t-on: vous savez que cette pratique est légale à l’étranger ; voulez-vous seulement obliger des femmes à quitter la France pour obtenir ce qu’elles espèrent?» – Comme si nous n’avions pas le choix, comme si nous ne pouvions plus fixer des règles puisque l’argent permet de tout contourner.

Au fond, ceux qui voudraient franchir toutes les limites veulent dissoudre en même temps la nature et la politique, puisque dans ces deux ordres il se trouve des lois qui gênent encore le règne infini du désir. Si notre droit doit s’adapter aux évolutions de la société – comme si toute «évolution de la société» était spontanée, constatable et juste – autant dissoudre tout de suite la politique et laisser les choses se faire.

Bref, il faudrait donc abdiquer et reconnaître que nous n’avons déjà plus le choix. La PMA se fera, «évidemment» ; et toutes les autres lignes seront franchies, tôt ou tard. A quoi sert donc le débat? Dans l’esprit du progressisme, la démocratie n’existe plus, puisque la seule position valable consiste à consentir à ce qui sera.

Mais il reste encore assez d’hommes et de femmes pour savoir que leurs pauvres corps, limités, vulnérables, mortels, sont une merveille à recevoir, à aimer et à transmettre.

Qu’il vaut la peine de croire encore à la sagesse d’une fécondité qui suppose l’altérité, même dans ce que ce mystère comporte parfois de douleur et de silences dans l’itinéraire de nos vies.

Qu’il serait fou d’imaginer que nous serons plus heureux en poursuivant, comme un mirage destructeur, la surenchère infinie de nos désirs, qu’aucune transgression nouvelle ne suffira à satisfaire.

Et il reste encore, j’en suis sûr, assez d’hommes et de femmes pour continuer de croire en la politique, quand elle tente d’améliorer l’état du monde plutôt que d’abdiquer notre responsabilité, et quand elle consiste à prononcer librement les oui et les non collectifs qui nous protègent de la folie où tombe une société sans limites.

Oui, nous avons le choix. Et c’est aujourd’hui qu’il faut le poser, en résistant aux fausses évidences, aux intimidations partisanes, à l’illusion d’un sens de l’histoire, au fantasme de toute-puissance. Nous avons le choix. Nous pouvons, au nom du supposé progrès, nous laisser dicter nos choix par nos seuls désirs, aveugles à tout ce qui nous précède et à tout ce qui nous suivra.

A l’heure où l’écologie nous a appris les catastrophes que cette logique avait produites, il serait absurde de transférer sur nos propres corps la violence d’une technique débridée dont nous tentons de protéger notre planète, et les vivants qui l’habitent. La nature en nous aussi appelle le respect. Céder au désir quand il exige que cette frontière soit franchie, c’est toujours répondre d’une fragilité qu’il menace pour l’avenir: comment regarderons-nous ces enfants que notre société, au nom du progrès «évidemment», aura fait naître orphelins de père?

La voilà, la vraie frontière. De l’autre côté du monde humain connu, ce qui se dessine ressemble plutôt à l’inhumain. Nous avons encore un peu de temps pour nous réveiller ; et pour choisir librement de nous accepter tels que nous sommes.

Là serait le vrai progrès – évidemment.

Si c’est un homme

 

Vincent Lambert

Tribune publiée dans le Figaro du 23 juillet 2015 et sur FigaroVox.

.

Ce jeudi 23 juillet, le docteur Daniela Simon a convoqué les proches de Vincent Lambert. « L’objectif de cette réunion, leur écrivait-elle, sera (…) de vous informer des conclusions de la procédure collégiale et de la décision que j’aurai prise. » Selon toute probabilité, cette décision devrait consister à mettre fin à l’hydratation et à l’alimentation de Vincent Lambert, qui se verra alors condamné à mourir lentement de faim et de soif.

Et pourtant Vincent Lambert n’est pas en fin de vie. Son état semble même progresser, malgré le fait qu’il soit depuis longtemps privé de soins de rééducation. Plusieurs établissements spécialisés dans l’accueil de grands handicapés, en France ou à l’étranger, ont proposé de l’accueillir. Ses parents ne demandent qu’à s’occuper de ce transfert pour mieux accompagner leur fils… Mais rien n’y fait : tout ce que Pierre et Viviane Lambert auront pu obtenir, c’est d’être simplement informés de la décision prise par un médecin qui a déjà tenté par deux fois d’en finir avec leur fils. Désormais ils sont tenus au courant, et c’est déjà un progrès : la première fois, en avril 2013, ils avaient appris par hasard que Vincent était privé d’alimentation ! Les médecins n’avaient pas jugé opportun de prévenir la famille de celui qu’ils avaient condamné… Vincent Lambert avait survécu ainsi 31 jours, avant qu’une première décision de justice ne le sauve in extremis.

Les progrès de la médecine créent paradoxalement des situations de fragilité complexes, dans lesquelles le discernement est réellement difficile. Des situations profondément douloureuses, comme celle que vit aujourd’hui, sous le regard de tout un pays, la famille de Vincent Lambert. Des situations inédites, qui sont un défi pour les professionnels de santé. Il faut reconnaître cette complexité, ces difficultés et cette souffrance, et l’incertitude à laquelle nous conduit la nouveauté de ces situations. Mais la question qui se pose est la suivante : que faire de cette incertitude ? Comment recevoir cette fragilité ? Quel regard poser sur une vie qui dure hors de toutes les normes, sur un corps dans l’extrême dépendance, sur une conscience qui ne s’exprime plus ?

L’incertitude est bien réelle quant à ce que vivent vraiment les 1700 patients qui, en France, se trouvent, comme Vincent, en situation pauci-relationnelle. Qu’en est-il réellement de leur vie intérieure, de leurs perceptions ? L’encéphalogramme de Vincent Lambert témoigne d’une activité cérébrale bien réelle. Que se passe-t-il dans cette conscience désormais impuissante à se dire ? A cette question, nous ne savons pas répondre. Mais comme toute incertitude, plus que toute autre sans doute, de telles zones d’ombre devraient nous obliger à la plus absolue prudence. Le principe de précaution, qui a valeur de principe constitutionnel lorsqu’il s’agit de l’environnement, ne devrait-il pas peser infiniment plus lorsqu’une vie humaine est en jeu ?

Un témoignage pourrait suffire à nous alerter, celui qu’a raconté Angèle Lieby dans un livre poignant paru en 2012, Une larme m’a sauvée. Transportée un jour aux urgences pour un malaise lié à une maladie rare, elle est plongée dans un coma dont elle ne se réveille pas. Tout le monde autour d’elle la croit presque morte, en tous les cas totalement inconsciente. Mais Angèle Lieby est bien vivante : elle entend tout ce qui se dit autour d’elle, elle perçoit la douleur et réfléchit très lucidement ; elle est simplement comme enfermée dans son corps, incapable du moindre mouvement. Le jour de son anniversaire de mariage, alors que sa fille est venue lui rendre visite et lui parle, une larme coule de sa joue : cela révèle qu’elle entend, qu’elle a gardé sa mémoire, sa sensibilité et même ses émotions. Après une longue période de rééducation, Angèle retrouve peu à peu la totalité de ses facultés ; elle raconte aujourd’hui son histoire jusque dans des colloques scientifiques.

Vincent Lambert, au moment où l’on s’apprête à le faire mourir, est en train de retrouver la capacité à se nourrir par lui-même, sans la sonde qui l’alimente jusqu’à maintenant. Bien sûr, ces progrès sont très lents, et il ne retrouvera sans doute jamais les capacités qu’il avait avant son accident. Mais l’histoire d’Angèle Lieby devrait à elle seule nous interdire les raccourcis et le mépris dont il est si souvent l’objet. A cause de son témoignage, partagé par d’autres patients, personne n’a le droit d’assurer que « Vincent n’est déjà plus là ». Comment peut-on affirmer, puisque nous savons si peu de choses de ce qu’il vit en ce moment, que ce corps souffrant n’est plus rien, plus rien qu’un lit à libérer dans le couloir d’un CHU ? Comment peut-on écrire de Vincent qu’il ne serait qu’un « légume » ? Ce débat aura été l’occasion de constater, une fois de plus, que les partisans du droit à mourir « dans la dignité » commencent toujours par dénier toute dignité à ceux qu’ils voudraient voir partir… Malades, handicapés, vieux, dépressifs, anormaux – à la suite de Vincent Lambert, indignes de toute la terre, dépêchez-vous de mourir !

« Les faibles et les ratés doivent périr, et on devrait les aider en cela : c’est le premier principe de notre charité. » En écrivant cet aphorisme, au début de L’Antéchrist, Nietzsche ne se doutait sans doute pas qu’il rédigeait ce qui deviendra peut-être, comme en Belgique, le prochain code de conduite de la médecine. Si le cas particulier de Vincent Lambert déchaîne à ce point les passions, c’est parce qu’il montre la croisée des chemins à laquelle nous sommes arrivés. Le serment d’Hippocrate commande encore : « Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. » Si cet interdit devait disparaître, à quelle limite arrêterons-nous les effets de « notre charité » ? Si la vie de Vincent Lambert devait n’être plus jugée humaine – parce qu’inutile, impuissante, non conforme aux normes du bonheur et de la performance sociale, alors laquelle de nos existences sera longtemps digne d’être prolongée ?

Bien sûr, n’en doutons pas, les formes du droit seront respectées, les protocoles garantis, la collégialité promue. Mais au fond, une question demeure toujours, que Vincent Lambert incarne aujourd’hui sans l’avoir voulu : à qui avons-nous affaire exactement, quand nous voyons ce corps souffrant ? Ou quand nous refusons de le voir – manière de montrer, malgré nous, que nous préférons encore ne pas reconnaître en lui notre semblable… Là est la question décisive. Car s’il s’agit d’un semblable, d’un innocent simplement frappé par la dépendance, alors décider ainsi de sa mort, comme on s’apprête à le faire ce matin, est à soi seul un crime contre l’humanité – et la nôtre autant que la sienne. La question que Primo Levi lançait, au début de son récit des camps de concentration, se repose à chacun d’entre nous aujourd’hui :

      Vous qui vivez en toute quiétude

       Bien au chaud dans vos maisons

       Vous qui trouvez le soir en rentrant

       La table mise et des visages amis

       Considérez si c’est un homme

       Que celui qui peine dans la boue,

       Qui ne connait pas de repos,

       Qui se bat pour un quignon de pain,

       Qui meurt pour un oui pour un non…

.

Dans le silence des statues

.

« Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome

Et rien de Rome en Rome n’aperçois… »

Au XVIème siècle, Du Bellay écrivait ses Regrets, pour dire la désolation d’une civilisation disparue. Au XXIème siècle, c’est peut-être à Versailles qu’il pourrait contempler une civilisation qui s’effondre – la sienne, la nôtre… Les formes de cet effondrement ne sont peut-être pas les mêmes, mais c’est à ce même spectacle que nous allons convier cet été des millions de visiteurs : « Vois quel orgueil, quelle ruine… »

Au coeur en effet du jardin qui vit éclore parmi les créations les plus accomplies de l’art occidental, s’installe pour quelques mois l’un des plus purs produits de la culture contemporaine. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, comme à chaque fois, le contraste est cruel pour notre modernité pourtant si contente d’elle-même. L’installation d’Anish Kapoor à Versailles est comme un révélateur implacable du vide absolu qui caractérise un art stérile. Bien sûr, les apparences sont sauves : le tout-Paris se pressera à l’inauguration, on fera de belles images, on écrira de grands commentaires. En installant ces oeuvres dans l’un des monuments les plus visités en France, on évite de toutes façons le risque d’un bide : il suffit de les infliger à des millions de visiteurs qui venaient là pour voir autre chose, et l’on est déjà certain de pouvoir se féliciter dans quelques mois des chiffres de fréquentation dont personne ne pourra dire qui les a vraiment suscités. Malheureusement, toute cette vanité ne cache pas la vacuité d’une production culturelle déjà morte de l’intérieur.

Tout l’art en effet consiste à révéler par le détour. L’oeuvre d’Anish Kapoor exhibe, et ne dit rien. Les jardins de Versailles étaient une immense métaphore, biologique, mythologique, cosmologique – une histoire du pouvoir et de la société, une histoire de la paix enfantée par la guerre, de l’harmonie du monde née du conflit infini des hommes avec la nature et la terre… Il n’est pas une allée, pas un bosquet, pas une statue, qui n’ait quelque chose à dire en silence, dans le mystère d’une parole muette dont la discrétion éveille l’intelligence. Cheminer dans ces jardins, c’est atteindre ce lieu où Baudelaire voyait la métaphore de l’art tout entier, ce pays « où tout parlerait / à l’âme en secret / sa douce langue natale… »

La métaphore, voilà tout l’effort de l’art occidental – et voilà précisément ce que l’art contemporain s’acharne à déconstruire. La finesse de la métaphore, voilà bien ce dont l’oeuvre de Kapoor est incapable. Avec une lourdeur grossière, elle installe au milieu de la grande perspective des tonnes de fonte rouillée, et, plus lourde encore que la ferraille, toute l’impudeur obsessionnelle de l’art contemporain. « Le vagin de la reine » : ce n’est pas là l’interprétation maladive d’esprits mal tournés, mais celle qu’en donne l’auteur lui-même… La peinture, la sculpture ont pendant des siècles apprivoisé le mystère des corps, Kapoor prostitue le plus intime. Il ne suggère pas, il exhibe. La révélation du poète, c’était celle « où l’indécis au précis se joint », « pas la couleur, rien que la nuance ! ». Ainsi chantait Verlaine : « c’est des grands yeux derrière des voiles, c’est le soleil tremblant de midi… » Au cru midi d’Anish Kapoor, les voiles ont été arrachés, et les corps sont « mis en bouillie. »

Mais tout cela n’est qu’un symptôme : de Kapoor à Paul McCarthy, l’art contemporain ne semble plus obsédé que par ses fantasmes primaires dont il marque les plus beaux lieux de notre patrimoine, comme un enfant qui n’arrive pas à se retenir. Sans aucune retenue, Kapoor transforme le tapis vert en « coin sale » (Dirty corner) – Freud aurait vu dans ces « petit coins » le symptôme typique d’une régression au stade anal. Symptôme, donc, et pas seulement d’une crise de l’art, mais de ce qu’il est généralement convenu d’appeler une « perte de sens », et de sens du corps en particulier. De la chair ne reste que le sexe, de la femme qu’un vagin, de l’altérité que le conflit (car ce vagin « prend le pouvoir »). Dans le « coin sale » d’Anish Kapoor, comme dans toute notre société, la pornographie a tué jusqu’à l’érotisme.

L’oeuvre de Kapoor, qui se complaît dans le « chaos », règne en majesté sur une culture en ruines. C’était le propre de la culture que d’ordonner, de clarifier, de distinguer. En elle pouvait mûrir, dans le silence, un sens à donner à nos vies : la culture contemporaine est criarde, mais elle ne dit rien. Pour masquer ce vide, on dira qu’elle « nous interroge ». Mais où est l’interrogation ? Le bavardage du commentaire masque mal notre impuissance. Le grand critique Didi-Huberman proposait une équation hélas encore vérifiée à Versailles : « Moins l’art transmet, plus il communique. »

Il ne reste qu’une occasion de sourire. Bien sûr, la provocation faisant son oeuvre, on va parler d’Anish Kapoor. Ceux qui oseront exprimer une réserve feront l’objet de l’habituel mépris des commentateurs autorisés. La cote de l’artiste va monter, nul doute que l’opération sera bonne. Mais après ? Dans cinquante ans, qui connaîtra Monsieur Kapoor ? Selon toute probabilité, un art qui ne veut rien transmettre n’engendrera pas d’héritiers. Il ne reste qu’à espérer que cet effondrement intérieur n’aura pas été définitif ; et que, dans cinquante, cent, et cinq cents ans, on écoutera encore dans le silence ce que, à chaque détour des jardins de Versailles, le sourire vivant des statues aura toujours à dire…

.

versailles-statues-jardins_01

.

En attendant, n’hésitez pas à profiter largement du Mois Molière, qui vous propose de retrouver le meilleur de la culture et de la création contemporaine partout dans Versailles… Toutes les informations sur le site www.moismoliere.com.

.

L’oppression au pouvoir

Anna

Jamais je n’oublierai le visage d’Anna. Le visage de cette jeune étudiante en prépa littéraire qui poussa un jour la porte de mon bureau, un matin d’octobre dernier. Le visage angoissé de cette jeune fille paisible dont la vie, pleine de promesses d’avenir, avait soudain basculé dans un improbable cauchemar.

Il avait fallu, pour pousser cette porte, qu’elle fasse un acte de courage. Même se livrer lui faisait peur. Cette jeune fille d’origine russe avait fait, tout juste majeure, une demande de naturalisation, pour demander à être définitivement adoptée par cette France qu’elle aimait, où elle avait grandi, et dont ses parents étaient devenus citoyens. Comment aurait-elle pu imaginer ce qui allait lui arriver ?

La suite, le Figaro la raconte dans son édition d’aujourd’hui, dans un long article documenté de Stéphane Kovacs. Anna est reçue par deux policiers, qui, après avoir usé de toutes les tactiques d’intimidation possibles, concluent en lui proposant un sinistre marché : ils bloqueront sa demande de naturalisation, à moins… à moins qu’elle ne dénonce ses amis qui ont été à la Manif pour tous. Il faudra qu’elle livre les noms, les adresses, les renseignements sur les familles. Il faudra qu’elle aille à la prochaine soirée des veilleurs, qu’elle indique aux policiers en civil, sur place, qui sont ces gens, qu’elle désigne ceux qu’elle connaît, qu’elle les livre à la police.

Sinon, la voilà menacée d’expulsion. Anna qui, en guise de lettre de motivation, avait écrit une déclaration d’amour à la France, Anna dont la vie étudiante commençait tout juste, voit son avenir soudainement fermé, ses projets détruits, sa famille disloquée. A moins de dénoncer ses proches…

Quand Anna a poussé la porte de mon bureau, c’est l’angoisse de cette vie désormais menacée qui est entrée avec elle. Violence ultime : les policiers, qui la harcelaient de messages, lui avaient interdit de parler de leurs consignes à personne, pas même à ses parents – en lui laissant entendre qu’ils savaient tout, qu’ils pouvaient écouter son portable et la suivre partout. « Nous aimons les méthodes du KGB, vous savez », avaient-ils avancé. On imagine sans peine l’effet de ces menaces à peine voilées sur une jeune fille de dix-huit ans…

Mais Anna a eu le courage de parler. Et maintenant elle est là, dans mon bureau. Je l’écoute, sidéré, traversé à mon tour par le choc de cette violence inouïe. Après avoir entendu tous les détails glaçants de son histoire, je me souviens lui avoir d’abord, simplement, de tout mon cœur, demandé pardon pour mon pays. Je me souviens avoir eu honte, honte de la France, honte de ces pratiques que jamais, je n’aurais imaginé découvrir dans la société libre où nous nous vantons de vivre.

Et puis ensuite je lui ai promis de tout faire pour l’aider. Aujourd’hui, Anna est tirée d’affaire. Où serait-elle maintenant si elle n’avait pas eu le courage de se confier ?

 .

Cette histoire est d’une gravité exceptionnelle, pour trois raisons.

– Elle montre d’abord que le gouvernement actuel utilise les forces de police à la seule fin de repérer et de ficher des personnes, et des jeunes en particulier, uniquement pour leur participation à des manifestations pourtant légales et déclarées. La délinquance explose dans notre pays : chaque jour, des milliers de délits sont commis sans que les forces de l’ordre aient les moyens d’intervenir. Et pendant ce temps, le Ministère de l’Intérieur mobilise la police, non pas pour assurer la sécurité des Français, mais pour traquer des citoyens innocents qui ont eu pour seul tort de s’opposer à un projet de loi… Ce n’est pas aux fonctionnaires que j’en veux : les officiers et les agents que je connais à Versailles sont d’un professionnalisme et d’un dévouement exceptionnel. Les coupables, ce sont les dirigeants qui contraignent ces hommes à utiliser des méthodes d’antiterrorisme contre leurs opposants politiques.

– Ces méthodes sont une deuxième cause de scandale. On pourrait répondre en effet que les mouvements sociaux ont toujours fait l’objet d’un renseignement régulier, et qu’il n’y a rien là de contestable. Mais cela justifie-t-il le risque d’une vie détruite ? Cela autorise-t-il à placer une jeune fille de dix huit ans devant le dilemme atroce de sacrifier son avenir, ou de dénoncer ses amis à la police pour délit d’opinion ? Est-il normal de terroriser une étudiante, de l’isoler, sans avocat, sans procédure – de la couper même de ses parents, pour faire peser sur elle tout le poids d’une brutalité d’Etat arbitraire et inconséquente ? M. Valls est-il prêt, pour avoir les noms de quelques jeunes qui ont osé lui dire leur désaccord, à briser la vie d’Anna, et peut-être de bien d’autres jeunes innocents et vulnérables comme elle ?

– Il faudra de toutes façons que le Ministre de l’Intérieur s’explique à ce sujet. Il faut qu’il soit bien inquiet pour saisir l’IGPN en pleine nuit, à la veille de la publication de l’article… Mais il ne suffira pas d’ajouter une injustice à une injustice, en faisant retomber la faute sur un fonctionnaire de police pour se dédouaner d’un ordre qui ne pouvait être que politique. Car l’histoire d’Anna pose un problème fondamental pour notre démocratie : on sait que le gouvernement n’a cessé, tout au long des derniers mois, d’instruire contre ses contradicteurs un procès en illégitimité. Ce procès, totalement infondé, entraîne ces graves dérives, qui devraient être unanimement dénoncées. S’il suffit, dans la France de M. Hollande, de ne pas partager l’opinion de la majorité présidentielle pour être traité comme un criminel, alors il faut tout de suite que nos dirigeants cessent de donner des leçons de démocratie au monde entier.

.

Aujourd’hui, au-delà de nos positions politiques, un seul sentiment devrait nous unir : l’effroi de voir notre pays s’abîmer dans des pratiques qui nous conduisent loin, très loin, de la société libre dans laquelle nous voulons vivre.

.

Avant qu’Anna ne sorte de mon bureau, je lui ai promis de ne pas parler de son histoire, si elle ne souhaitait pas témoigner. J’ai tout fait pour l’aider, et heureusement nous avons pu la sortir du piège où on l’avait enfermée. Bien sûr, je la comprends d’avoir hésité à se livrer, de peur de se trouver replongée dans le cauchemar qu’elle avait traversé.

Mais je la remercie aujourd’hui, de tout cœur, d’avoir surmonté cette peur, et d’avoir osé parler. Je la remercie pour chacun d’entre nous, qui avions besoin d’être alertés sur ce que font nos dirigeants, aujourd’hui, tout près de nous, en notre nom… Je la remercie pour notre société, qui n’a pas le droit de se laisser voler l’héritage que nos parents ont acheté de leur sang : la protection du débat démocratique, le droit à une procédure équitable, et la liberté de conscience. Anna, puisque nous devons tant à ton courage, je te dis une nouvelle fois merci pour  mon pays, qui, j’en suis sûr, sera bientôt le tien.

.