Le droit de savoir

A l’heure où la France se distingue en ouvrant, sous la conduite d’Etalab, son premier portail d’accès aux données publiques, la transparence recule dans l’Education nationale. L’Association des Journalistes éducation (Ajé) a diffusé lundi un communiqué pour dénoncer la diminution des statistiques communiquées par le ministère. A titre d’exemple, les rapports de l’Inspection générale, qui portent sur la situation de l’enseignement en France, sont de moins en moins publiés. Pour 22 rapports diffusés en 2001, on n’en compte plus que deux en 2010 !

Les données ministérielles ne sont plus transmises qu’à des fins de communication. Depuis plusieurs années déjà, les rectorats imposent aux enseignants de ne plus rendre publics les résultats des évaluations annuelles, qui doivent vérifier l’acquis des connaissances de base. D’ailleurs, ce n’est plus la Direction de l’Evaluation (DEPP) qui conçoit les évaluations nationales de CE1 et de CM2 et interprète leurs résultats, mais la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), qui se trouve ainsi en position de s’auto-évaluer. Pédagogiquement très en vogue dans les classes, cette méthode n’est sans doute pas la plus rigoureuse pour une administration…

L’école n’est plus le lieu de la transmission du savoir

Les données qui nous sont proposées sont donc beaucoup moins complètes, et moins fiables. La raison en est simple. Par exemple, un rapport retraçant l’évolution de la lecture sur dix ans, retenu par le ministère, a été finalement diffusé par l’INSEE dans son « portrait social ». On y apprend que le niveau des élèves les plus faibles s’est encore nettement fragilisé : « Le pourcentage d’élèves en difficulté face à l’écrit a augmenté de manière significative, et près d’un élève sur cinq est aujourd’hui concerné en début de 6ème. » Cette réalité, qu’il s’agit de dissimuler, est confirmée par les études internationales de haut niveau autant que par l’expérience de beaucoup d’enseignants. Les citoyens, et les parents d’élèves en particulier, ont le droit de le savoir !

Pour ma part, je suis convaincu que ce phénomène est le résultat, non pas d’abord d’un problème de moyens (si ce n’est de moyens mal utilisés), mais d’un problème de méthodes liées à une vision générale de la mission de l’école. Aujourd’hui, il n’est plus du tout évident que l’école soit le lieu de la transmission d’un savoir. La culture, bagage encombrant, est perçue comme un poids inutile dont l’accès numérique au savoir universel pourrait finir par nous dispenser ; pire encore, elle est d’abord un moyen de sélection.

« La culture est discriminatoire. »

Un autre fait récent l’illustre bien : Richard Descoings, emblématique directeur de Sciences-Po Paris, a décidé de supprimer l’épreuve de culture générale du concours d’admission à l’IEP. La culture, explique-t-il, c’est ce qui permet aux élèves les plus favorisés de se distinguer aux concours. Et d’ailleurs, « qui peut prétendre en avoir une à l’âge de 17 ans ? » C’est vrai, ça, vos quinze années à l’école n’avaient quand même pas pour but de vous cultiver !

L’argument est fondé sur une idée simple : il s’agit de recruter des candidats pour ce qu’ils sont, par pour ce qu’ils savent. Inutile alors, le savoir et les efforts qu’il implique. Inutiles, l’histoire, la littérature, l’apprentissage des sciences, la mémoire, la lecture… Toutes ces connaissances superflues pourraient vous faire perdre de vue ce que vous êtes vraiment. On valorisera donc plutôt les expériences associatives ou militantes. Pour entrer à Sciences Po, lycéens, vous êtes prévenus : mieux vaut maintenant être engagé, impliqué, ou syndiqué, que cultivé.

La valeur de la culture

L’intention n’est pas mauvaise. Mais la culture est-elle seulement quelque chose qu’on « a » ou pas, que l’on possède ? Serions-nous ce que nous sommes sans la fréquentation du savoir ? Ce que nous avons appris nous a appris à être nous-mêmes – à être libres. Apprendre une langue, mémoriser des raisonnements scientifiques, connaître son histoire, c’est se découvrir soi-même, et construire son propre regard sur le monde (je reviendrai bientôt sur cette question décisive). Et c’est la raison pour laquelle l’école devrait se recentrer sur la transmission du savoir, que les élèves attendent tant en réalité.

C’est cette expérience qui donne sens à la vocation d’un professeur. J’ai voulu enseigner la philosophie parce que, à travers elle, des enseignants m’ont appris à devenir ce que je suis. Il n’y a rien de plus beau que de conduire ses élèves, par le chemin du savoir, à un regard plus libre sur leur propre vie. Dans une vie humaine, il n’y a pas de réussite, au sens large – celui de l’épanouissement personnel autant que de l’insertion sociale – sans ce chemin de la culture. C’est en cela que M. Descoings se trompe radicalement d’objectif dans sa lutte contre les injustices : l’école qui disqualifie la culture comme une discrimination est en fait la plus injuste de toutes. Et la nôtre est d’ailleurs de plus en plus inégalitaire, à mesure qu’elle renonce à transmettre. Le désir de justice sociale, autant que la préparation de notre avenir, nous imposent collectivement cette exigence : parce que la culture est du côté de l’être et non de l’avoir, tout enfant a le droit de savoir.

Changer le monde

Pourquoi ouvrir un blog ? Je dois avouer que j’ai longtemps été très réticent sur le principe même de ces nouveaux lieux d’expression que le développement du web a permis. Kant affirmait que la démocratie tenait dans la possibilité ouverte à chacun de faire un usage public de sa raison ; en ce sens, Internet, et la chute répétée des dictatures du monde arabe l’a vérifié, est un puissant allié de la liberté de pensée. Et dans le même temps, pour être honnêtes, nous devons reconnaître que son effet a été largement ambivalent : en nous permettant de publier notre opinion à tout instant et à tout propos, l’ère numérique nous a encouragés dans la voie d’une superficialité réductrice. Il ne suffit pas d’avoir un propos public pour qu’il témoigne vraiment d’une raison en acte, pour qu’il soit approfondi, honnête et responsable.

Urgence

Pourquoi alors ouvrir un blog ? En vérité, c’est un sentiment d’urgence qui m’a poussé à franchir le pas. La période que nous traversons est faite d’incertitudes profondes ; il n’y a sans doute rien là de très extraordinaire. Notre pauvre humanité, tâtonnant à travers les siècles, a connu sans aucun doute des périodes de crises bien plus graves que celle que nous connaissons, et des moments autrement plus dramatiques et douloureux. Encore aujourd’hui, dans de nombreux pays du monde, des hommes subissent des situations infiniment tragiques au regard desquelles nos inquiétudes européennes sur les marchés et la croissance passent pour des problèmes de luxe.

Et cependant, nous le sentons tous, la société que nous connaissons aujourd’hui se trouve placée à un point de basculement ; privée de ses fondements, menacée par les poids qui pèsent sur son avenir et comme incapable de trouver l’énergie pour les vaincre, elle semble suspendue à ses propres incertitudes. Notre génération, et je l’ai constaté avec les élèves qui m’ont été confiés autant qu’avec les jeunes pour qui je travaille quotidiennement, ne sait pas de quoi son avenir sera fait ; elle l’aborde avec la crainte d’un épargnant menacé, plutôt qu’avec l’envie des créateurs et des conquérants. Nous allons devoir porter le poids d’une dette accumulée depuis des décennies, et personne ne mesure l’ampleur des efforts qu’il nous faudra consentir pour cela. Nul ne sait comment nous construirons les nouveaux modèles de solidarité qui sont rendus nécessaires par le défi du vieillissement. Nous serons confrontés de plein fouet aux difficultés d’intégration sociale et professionnelle de beaucoup d’entre nous, résultat de la faillite d’une école qui a cessé de transmettre à chacun les moyens de comprendre le monde et de lui apporter sa contribution.

La crise intérieure

Ces quelques exemples très concrets, qui hantent les pages de nos journaux, sont en fait, me semble-t-il, le symptôme d’une seule et même crise : celle de notre capacité même à vivre en société. Cette capacité n’a plus rien d’une évidence, minée de l’intérieur par l’individualisme qui constitue la référence de notre monde globalisé. Le libéralisme économique, autant que le libéralisme éthique, ont imposé comme référence ultime l’individu consommateur, figure anthropologique inédite qui ne pouvait que menacer, à brève échéance, le fondement même de notre société. Le dérèglement de la finance, le consumérisme destructeur de l’homme et de son environnement, les déséquilibres économiques monstrueux qui se développent sous nos yeux, sont la conséquence directe de cet individualisme devenu règle de vie.

Ce problème est un problème éthique, intérieur ; mais il est aussi politique. Qu’est-ce que la crise de la dette, sinon le résultat de la contagion de cet individualisme qui, transformant le service politique en choix de carrières, a conduit des dirigeants depuis trente ans à risquer l’avenir collectif pour leur intérêt immédiat ? Le drame politique contemporain se joue dans l’écart scandaleux entre les mesures que nous savons tous être nécessaires pour le pays, et celles qui sont effectivement prises. Et cet écart, c’est celui d’un manque de courage collectif des responsables, qui ne s’explique que par les stratégies individuelles qui, de façon d’ailleurs assumée, ont fini par devenir la seule stimulation d’un engagement politique.

Maintenant que nous voyons devant nous les conséquences bien concrètes de cette faillite morale collective, quelle perspective reste-t-il à la génération qui vient ? Changer le monde. On moque facilement l’idéalisme des jeunes, trop prompts à rêver d’absolu et à imaginer qu’une amélioration soit possible dans l’histoire. Changer le monde : voilà bien un projet qui fait sourire. Et pourtant, aujourd’hui, nous n’avons plus le choix. Notre monde, comme il va, court dangereusement sur une pente dont nul ne peut dire honnêtement qu’il sait où elle s’arrêtera. Après tout, comme le disait Valéry, nous savons que les civilisations sont mortelles ; et cela n’est pas une vue de l’esprit, c’est une expérience historique.

Conversion collective

Il n’y a rien d’abstrait dans ce constat, ni d’ailleurs, je le crois, d’exagéré. Rien de fataliste non plus. Après tout, pour construire cette culture de la liberté, de l’intelligence et de la prospérité partagée dans lequel nous vivons encore, nos aînés, il y a encore peu de temps, ont eu des obstacles bien plus désespérants à surmonter. Ce sera notre acte de reconnaissance envers eux que de ne pas céder maintenant au défaitisme.

Il est urgent de changer le monde. Cela n’a rien non plus d’abstrait ; le plus simple, le plus nécessaire et le plus difficile à la fois consiste à se changer soi-même. Ma plus grande tristesse est de voir tant de jeunes concevoir encore leur avenir d’un point de vue strictement individuel ; nous ne sauverons notre société que si nous savons lutter chacun contre cette tentation. La seule voie, et la seule joie d’ailleurs, se trouvent assurément dans la faculté de sortir de soi-même pour ouvrir un vrai échange avec l’autre et se mettre à son service. Et si cette évidence paraît aujourd’hui dérisoire, c’est parce que nous avons une vraie conversion collective à vivre.

Il est urgent de changer notre regard sur le monde si nous ne voulons pas le voir disparaître ; et cela commence par la pensée, et par la pensée partagée. Dans ce grand défi, chacun doit prendre sa part, et je voudrais humblement trouver la mienne. Là où le monde médiatique, la politique, la culture même, trop souvent divisent et provoquent, menaçant encore en cela les fondements même de ce qui fait une société, je serais comblé si ce blog pouvait être, modestement et parmi bien d’autres propositions, un lieu de liberté pour penser ensemble le jour qui vient.