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Faut-il quitter la France ?

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Cette Lettre à un étudiant a été publiée dans le Figaro daté du 12 décembre, dans le cadre d’un dossier sur le départ massif des jeunes Français à l’étranger. Elle prolonge l’échange de tribunes dans le journal Libération, en septembre 2012 (« Jeunes de France, battez-vous ! »), et le débat qui l’avait suivi.

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En France, être jeune tourne au cauchemar. Puisque le mauvais sort lie notre génération, permets-moi de t’écrire ces quelques mots. Je t’ai suivi comme enseignant, en zep et en prépa ; je t’accompagne comme élu, quand tu cherches une formation ou un emploi. Je te vois douter, sans que tu oses le dire. Comment ne pas te comprendre ? Tu espérais l’aventure et les promesses de la vie, la création, la liberté – mais devant toi, il y a la crise et le chômage de masse. On a refroidi tes rêves à coup de schémas sur papier glacé. Tes parents avaient connu la croissance et l’insouciance, il te reste la dette et le financement des retraites. Il reste la comptine monotone des mauvaises nouvelles – plans sociaux, licenciements, grèves et manifs ; il reste le bavardage des commentateurs habitués, et l’ironie mécanique que ta télévision débite à longueur de journée.

Dans la société de la crise, chacun calcule son intérêt, en société, en affaires, en politique, en amour ; quelle tristesse infinie. Il faudrait inventer un truc original pour dire que ça ne va pas : bloquer quelque chose, faire une marche blanche, monter sur une grue… Mais tout cela est déjà vu. Et puis, à quoi bon ? Devant toi, il y la sclérose généralisée d’un pays qui ne se croit même plus capable d’avancer. Il y a aussi ce conformisme qui ne s’assume pas, mais qui traque la moindre question avec une obsession crispée. Mieux vaut ne pas attirer l’attention. Du coup tu te forces à sourire ; mais quand tu parles de ton avenir, je n’entends que tes inquiétudes.

Comment ne pas comprendre que tu aies envie d’ailleurs ? Toutes les raisons sont réunies pour cela. Dans notre génération, plus de la moitié d’entre nous pense pouvoir vivre mieux en partant à l’étranger. En quelques décennies, les dirigeants français auront donc réussi à faire de la cinquième puissance mondiale une terre d’émigration. Le constat est nécessaire, non pour s’offrir d’inutiles indignations, mais pour considérer lucidement l’origine de cette situation ; car la crise a une origine. Depuis toujours, tu en entends parler comme d’un phénomène climatique : on te dit que la reprise viendra, comme on espère la fin de la tempête. Mais la crise n’est que le résultat de nos propres décisions. Et la reprise ne viendra que de notre conversion.

La crise, toute la crise, provient de l’individualisme qui, dans nos sociétés, a fini par dissoudre l’idée même de bien commun. De la prospérité des Trente Glorieuses, les occidentaux voulaient tirer les dividendes. Ils ont souvent voté pour ceux qui leur promettaient le plus, le mieux – sans trop y croire, bien sûr ; mais il suffisait de laisser l’ardoise à l’avenir. Les périodes de croissance sont propices aux illusions égoïstes. Aujourd’hui, c’est exactement le même mensonge qui t’appelle à déserter. Toi qui en paies les conséquences, referas-tu la même erreur ?

L’individualisme a transformé les citoyens en consommateurs. L’économie occidentale pourrait ne jamais s’en remettre. La mondialisation est féconde, quand elle relie les nations pour mieux faire valoir leurs atouts respectifs. Elle est destructrice, quand elle dissout tous les liens pour inscrire les individus dans un espace neutre où chacun cherchera seul son propre profit. Si nous partons en espérant gagner plus ailleurs, nous poursuivrons exactement la même fuite en avant qui a piégé nos aînés, vers une crise toujours plus globale, et des injustices toujours plus graves.

Il n’y a qu’un seul remède, si simple, au fond : c’est de ressusciter la politique, c’est-à-dire la volonté de servir ensemble une réalité qui excède la somme de nos intérêts individuels, et qui donne sens à notre effort commun. L’individualisme anéantit la cité ; de là vient l’impuissance dont nos dirigeants semblent affligés. Le même cynisme de l’abdication résignée te conseille maintenant de te barrer. Ne laisse personne te dire qu’il n’y a pas de place pour toi dans ton pays : nous n’avons pas le droit de nous laisser exclure. C’est ensemble que nous vaincrons toutes les difficultés, pourvu que nous sachions reconquérir, avec toutes les générations, le sens de notre responsabilité partagée. Le pessimisme des experts ne nous empêchera pas de réussir : l’avenir n’est jamais écrit d’avance. Voilà l’acte de renaissance de la volonté politique.

Elle suppose que soit retrouvé le lieu de son exercice. Cette cité qui fait notre lien, cette communauté d’histoire, de langue, de culture et de territoire, qui seule peut rassembler nos individualités distinctes en une unité qui les dépasse, qu’est-elle, sinon notre pays ? Cette forme politique n’est pas dépassée : jamais plus que dans ce monde globalisé, on n’a mesuré concrètement la nécessité de la proximité, sa pertinence économique, sociale, écologique. C’est dans cette proximité qu’est, pour nous, la France, que se joue la seule refondation possible. Notre pays n’est pas fini – si nous sommes capables de consacrer ensemble notre effort et nos talents à lui redonner un avenir. Alors, pars au bout du monde, si c’est pour mieux servir demain. Mais souviens-toi que, dans la crise que nous traversons, les plus belles destinations seront des impasses, si elles ne nous servent qu’à fuir. Jouer aux mercenaires nous a coûté assez cher : il est temps de devenir des citoyens – c’est à dire, dans les épreuves que nous traverserons, des résistants.

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8 réponses
  1. ARNAUD Pierre-Jean
    ARNAUD Pierre-Jean dit :

    Cher François-Xavier,
    RESTONS…ET DONNONS APPETIT AUX JEUNES GENERATIONS
    Merci de vos billets aux propos toujours ciselés à la lime de la philosophie et au burin de l’éthique et teintés de spiritualité..
    Nous devons rester et partir à la fois. Rester pour maintenir l’âme de ce pays qui en a bien besoin. Partir pour certains de façon à exporter un peu de cette french touch, de ce génie français que beaucoup de pays nous envient.
    il nous faut rester. Même si les perspectives économiques ne semblent pas encourageantes (destruction de l’emploi industriel,…augmentation de la part d’assistanat au détriment de l’esprit d’entreprise), et les ressorts sociaux semblent grippés, il nous faut rester sur ce territoire où s’est forgée cette communauté dont vous parlez si bien, communauté de langue, de culture, d’histoire.
    Alors avec quels remèdes,solutions ou projets? Ressuciter la politique: oui en permettant aux jeunes générations de prendre pied dans les institutions elles-mêmes. Le service militaire obligatoire ayant disparu au profit d’un service civique facultatif et non motivant, il faudrait trouver dans le cursus scolaire ou universitaire, le moyen de proposer un stage citoyen : tâche concrète où les jeunes toucheraient du doigt le service rendu à la collectivité. Il y aurait matière d’incarner ce bien commun qui fait tellement défaut aujourd’hui. Aussi, tous ministères confondus y compris la Défense, contribueraient à leur application. Le coût souvent invoqué pour empêcher toute réforme serait largement rattrappé par les bénéfices liés à une ‘insertion sociale et professionnelle facilitée qu’il procurerait à tous ces jeunes. Une insertion sociale et professionnellue que l’Education nationale, malgré tous ces efforts, ne parvient pas tout le temps à favoriser et à optimiser. Une façon de remédier à cette individualisme-égoïsme qui prend le pas sur le nécessaire souci du bien commun. Le monde associatif est aussi un terrain favorable dans la mesure où le service à autrui et le dévouement ne sont pas remplacéss par le souci immédiat d’obtenir des avantages matériels pour ses membres uniquement. Bien à vous.

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  2. GDC
    GDC dit :

    Cher François-Xavier,

    Certains de vos fervents supporters m’ont orienté sur votre blog afin de me convaincre que les choses bougent en France. Or, en lisant votre post, après 25 ans hors de France, principalement en pays anglo-saxons, je constate que l’écart culturel ne fait que s’accroître.

    Vous pourfendez notamment l’individualisme que vous présentez comme la cause du mal français. L’individuel et le collectif étant des antonymes, est-ce à dire que vous défendez le collectivisme ? Je suis sûr que ce n’est pas le cas et que votre intention profonde est de condamner l’égoïsme et de promouvoir l’altruisme, son antonyme. Mais alors pourquoi vous laissez-vous aller à ce contresens sur le mot individualisme ? A votre décharge, celui-ci a fait l’objet d’un glissement sémantique en France où il se confond désormais avec égoïsme, alors qu’il a conservé son sens originel, éminemment philosophique, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Ce sens est le suivant (je traduis sommairement la mention wikipedia, d’ailleurs fort intéressante et approndie, pour « Individualism ») :

    Position morale et philosophie politique mettant l’accent sur l’importance morale de l’individu. Les individualistes privilégient les objectifs de la personne privée, l’indépendance et le « self-reliance » (mot magnifique et malheureusement intraduisible en français). Ils défendent la préséance de l’individu sur l’Etat et le groupe social.

    Notez qu’il n’y a dans cette définition aucune connotation d’égoïsme. L’individualiste peut parfaitement être altruiste. Il y a même de fortes chances qu’il le soit puisque l’individualiste met l’accent sur l’effiort et les vertus individuelles. Le glissement sémantique du mot individualisme en France est grave parce qu’il fait disparaiître, faute de mot, le sens et donc l’idée d’origine. Absence de mot, donc absence de self-reliance, voir même absence de vertu individuelle. Vu du monde anglo-saxon, Il est frappant de constater qu’en France les vertus collectives (solidarité, égalité, diversité) sont à la mode et ont évincé les vertus individuelles (les 4 cardinales et les 3 théologales ainsi que toutes celles qui en dérivent). Les anglo-saxons, fidèles à leur tradition protestante voire puritaine, ne prennent pas au sérieux ces vertus collectives parce qu’il est impossible à chacun d’en être comptable (« accountable »).

    Les anglo-saxons sont au fond restés plus fidèles à la sotériologie chrétienne selon laquelle il n’y a de salut qu’individuel et non collectif. Le fait que le salut du chrétien soit fondé sur l’amour du prochain n’enlève rien au fait que ce salut reste éminemment individuel. L’histoire montre que privilégier le salut collectif sur le salut individuel peut avoir des conséquences très graves…

    Un mot enfin sur votre attaque contre la desertion – c’est le mot que vous employez – de certains jeunes français. Le mot est assez chargé, comme disent les américains, et il aurait peut-être fallu se contenter de parler de fuite. Cela aurait pu ouvrir une discussion passionnante sur le thème de la fuite, incidemment omni-présente dans la Bible. Peut-être vos lecteurs les plus exigeants seront interessés à lire ou relire l’Eloge de la fuite, d’Henri Laborit.
    Etudions soigneusement le thème de la fuite avant de qualifier ces jeunes de deserteurs ou de mercenaires. Peut-être sont-ils simplement sur le chemin de Canaan.

    Avec tous mes voeux pour 2014.
    GDC

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  3. Meunier
    Meunier dit :

    Mon pays, la France, est un beau pays.
    Et c’est parceque je l’aime infinement que je suis parti.
    La France, ce n’est pas l’état français. La France, ce n’est pas cette mafia politico-médiatique qui truste les commandes et va systématiquement dans les directions où personne ne veut aller depuis 70 ans.
    La France, la mienne, est celle qui a guidé le monde, l’a amené d’un état semi-animal, où l’être humain en tant que personne n’existait pas, à un monde où tous peuvent espérer un jour présider un tant soi peu à leur destinée.
    La France, la mienne, c’est celle qui a compris que pour que l’être humain s’élève intellectuellement – d’aucuns diront spirituellement – il doit être cultivé. Que permettre que la culture soit accessible à tous, c’est d’abord le libérer des contraintes de premier ordre, à savoir matérielles et sentimentales.
    La France, la mienne est celle qui a compris d’instinct, par l’origine de son nom même, qu’un peuple heureux et prospère est un peuple libre. Qu’un peuple libre est un peuple franc, dans tous les sens du terme. Franc de parole, affranchi de tous liens, et de propriété franche.
    Nous avons aboli l’esclavage, et personne d’autre. Nous avons mis un terme a des millénaires d’abomination, nous avons fait émerger une culture aux fruits inégalés à travers les siècles. On juge une arbre a ses fruits.
    Etrangement, depuis plus d’un siècle, cette dynamique a été entravée, limée, puis inversée.
    La bonne question, la seule est pourquoi ?
    L’homme aujourd’hui ne travaille plus pour son avenir, encore moins celui de ses enfants, comment le pourrait-il puisqu’il ne peut léguer ? L’homme aujourd’hui ne cherche pas à s’inscrire dans le temps qui dure, encore moins à construire à long terme, comment le voudrait-il puisqu’il n’a personne à qui transmettre ? L’homme aujourd’hui ne cherche pas à briller – au sens humain du terme – encore moins à se sacrifier, comment le pourrait-il puisque sa vie n’a pas de sens, et que tant l’ont perdue pour rien ?

    La mafia qui nous dirige – n ‘ayons pas peur des mots, les fils de et les filles de sont aujourd’hui au pouvoir – quand ce ne sont pas les ex de qui disposent d’un maroquin. La mafia qui nous dirige est étrangère à ce qui fait le bonheur de l’Homme. Les joies simples, sincères et durables, qui marquent une vie. La mafia qui nous dirige ne s’intéresse pas à l’Homme. Elle voit des pions, du temps de cerveau libre, des automates privés d’âme. Comment pourrait elle envisager autre chose, elle qui n’a jamais connu la stabilité d’une famille aimante ?
    Je suis parti de mon pays parceque je l’aime. Je suis parti pour qu’il meure, et qu’ainsi, il vive.
    Que cet état méphitique crève de ses purulences, qu’ils s’étouffe dans la peste avec laquelle il cherche à nous empoisonner. Et que nous sortions enfins libres de ce conflit qui n’a que trop duré. La révolution ne s’est jamais terminée. La nouvelle noblesse est toujours plus bouffie d’orgueil et de suffisance que l’ancienne, et n’a plus les limites imposées par la décence.
    Aujourd’hui, les français qui regardent l’avenir avec franchise savent qu’ils n’ont que peu d’options. J’ai choisi l’option pacifique. Et je ne le regrette pas. Ah ça ira ça ira ça ira !

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    • marrié
      marrié dit :

      Déserter le champs de bataille, pour préparer la reconquête, pourquoi pas?
      mais si c’est uniquement pour vous mettre à l’abri, pouvez-vous encore dire que vous aimez la France?

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  4. Nom
    Nom dit :

    Je comprends bien le message : maintenant que nos aînés ont sabordé le navire France, il faudrait aux jeunes d’aujourd’hui rester pour écoper. C’est de la résistance, d’écoper ? Si le capitaine tient le cap et sait où il va, peut-être. Avez-vous vraiment le sentiment que c’est le cas ?

    Les jeunes d’aujourd’hui qui le peuvent s’en vont, non pas parce qu’ils sont individualistes, mais pour aller chercher le rêve que leurs parents encore ivres des 30 glorieuses leur ont décrit comme idéal.
    « Va, vis et deviens ».

    Ailleurs.

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  5. Frederic Riviere de Precourt
    Frederic Riviere de Precourt dit :

    Felicitations pour ce tres bon papier, qui appelle a l’ esperance, mais ne culpabilisez pas les jeunes qui quittent le pays apres plusieurs mois de chomage. Ils doivent survivre, tout simplement.

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  6. do
    do dit :

    « qu’est-elle, sinon notre pays ?  »
    à mon avis, notre Région.
    je crois qu’il faut abandonner le pays et ses dirigeants et reconstruire des entités plus petites, comme dans beaucoup d’autres pays, et ne plus laisser des bureaucrates anonymes nous voler notre responsabilité.
    il nous faut des villages et des régions, et – je ne sais pas comment, peut-être par la gratuité – nous échapper des filets dans lesquels ces prédateurs nous ont enfermés: tout d’abord les médias, puis les politiques, l’éducation, , et surtout, le mécanisme de ponction et redistribution selon des critères aberrants. bientôt, probablement, des mécanismes pervetis gèreront même la propriété privée, de même, comme ils ont perverti la fabrication des semences, ils pervertiront la création des êtres humains, les transformant définitivement en objets.
    et oui, en effet, c’est une lutte qui est désormais mondialisée.
    il nous faut, effectivement, résister,
    il n’y a pas d’autre alternative.

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  7. Fixou
    Fixou dit :

    Pour redonner foi dans LA politique, il faudrait commencer par nous redonner foi dans LES politiques. Si ceux-ci pouvaient donner un exemple en renonçant à leurs avantages (défiscalisations, régimes spéciaux, primes opaques, avantages en nature, logement sociaux), nous, citoyens, pourrions recommencer à croire en l’altruisme, à croire que, effectivement, « nous sommes capables de consacrer ensemble notre effort et nos talents à redonner un avenir [à notre pays] » (je vous cite). Mais sans signe fort de la part de ceux qui détiennent le pouvoir, le cynisme et les désillusions ne céderont jamais le terrain à l’espérance.

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