Que voulons-nous encore défendre ?

Conférence à l’École de guerre donnée le jeudi 21 janvier 2021.

De quoi as-tu peur ?

Franz Jägerstätter

Photo : portrait de Franz Jägerstätter. Texte inialement paru dans Valeurs Actuelles et disponible en ligne à ce lien.

De quoi as-tu peur ?

A l’entrée de la petite église du village de Sankt Radegund, nichée sur les contreforts des Alpes autrichiennes, cette question est gravée, sur la porte de bois clair qui accueille le passant.

De quoi as-tu peur ? Cette question était posée par Franz Jägerstätter, dans une lettre à sa femme Franziska, à l’été 1943. Tous deux habitaient Sankt Radegund, avec leurs trois petites filles. Seul de son village, Franz avait voté quelques années plus tôt contre l’Anschluss, le référendum annexant l’Autriche à l’Allemagne d’Hitler. Catholique fervent, il était convaincu qu’aucune compromission n’était possible avec le nazisme, et une brève formation militaire imposée par la Wehrmacht avait conforté sa conviction : cette idéologie inhumaine, raciste, antisémite, ce pouvoir qui exaltait la violence, condamnait les faibles et euthanasiait les handicapés, il ne devait jamais l’accepter.

Lorsque Jägerstätter fut convoqué, parmi tant d’autres, pour être mobilisé dans les forces armées du Reich, il désobéit au premier devoir de son intégration militaire : il refusa de prêter le serment de loyauté que tout soldat devait jurer envers Hitler. Il connaissait la peine à laquelle il s’exposait ; et alors que tant de proches, et les autorités de l’Eglise même, l’adjuraient de fléchir, il choisit de maintenir, jusqu’au sacrifice de sa vie, ce témoignage en apparence inutile. Seule sa femme, héroïque, incomprise, critiquée dans son village et jusque dans sa propre famille, comprit le mystère de ce choix et le soutint jusqu’au bout.

J’ai découvert la vie de Franz Jägerstätter grâce au dernier film de Terrence Malick, Une vie cachée. Jusque là, je n’avais jamais entendu parler de cette vie en effet méconnue ; c’est par intérêt pour l’oeuvre de Malick que j’ai été voir ce film à sa sortie, mi-décembre. Et j’en suis sorti bouleversé.

La liberté de Franz Jägerstätter

Cette histoire méconnue, en effet, nous parle de nous, aujourd’hui. De ce que nous sommes, d’abord : de l’esprit que nous recevons de vingt-cinq siècles d’histoire. Si quelqu’un veut savoir ce qu’est l’Europe, il lui faut regarder Une vie cachée. Car dans la liberté de Jägerstätter, il y a le miracle patient de toute une civilisation. A travers un paysan autrichien parlait l’Antigone de Sophocle, qui savait que résister à l’oppression est toujours nécessaire, même lorsque cette résistance semble absolument inutile. A l’aube du IVème siècle grec, Platon affirme qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre – et le film de Malick reprend, très à propos, cette affirmation fondatrice.

Cette source antique croise bien sûr l’héritage chrétien, dont Jägerstätter comme bien d’autres fit une pierre de touche de son opposition au nazisme. Sur la porte d’entrée de sa ferme était peinte cette maxime : “Aimez vos ennemis.” Vingt siècles plus tard, si l’Europe avait été fidèle à cette parole qui l’avait formée et transformée, elle ne se serait pas enfoncée dans la barbarie.

Car dans la liberté de Jägerstätter, il y a le miracle patient de toute une civilisation. A travers un paysan autrichien parlait l’Antigone de Sophocle, qui savait que résister à l’oppression est toujours nécessaire, même lorsque cette résistance semble absolument inutile.

L’histoire de notre civilisation, si l’on y regarde bien, est traversée par ces vies données, inutilement en apparence, pour sauver l’essentiel au milieu de la nuit du mensonge, et de la lâcheté complice. Le procès de Jägerstätter fait écho au procès de Socrate, autant qu’à celui du Christ. Sa “vie cachée” aura été un miracle discret, impuissant, et pourtant décisif, pour témoigner de la véritable identité de ce continent qui se reniait dans la haine. Face à ses accusateurs, face même à ses amis qui lui conseillaient de céder, ce paysan anonyme maintenait à lui seul la fidélité qu’appelait cet esprit millénaire : d’Athènes à Rome, l’histoire de l’Europe a mûri peu à peu la certitude que la violence ne fait pas droit, que la conscience humaine est libre – et que cette liberté fonde une responsabilité, un devoir à l’égard de la vérité. Ce devoir de vérité est essentiel si nous voulons sortir aujourd’hui de la crise que nous traversons.

Car le plus grave des dangers pour nous n’est sans doute pas dans les menaces qu’il nous faut affronter : notre pays, notre civilisation en ont surmonté de bien pires sans doute. Ce qui nous inquiète aujourd’hui, nous le savons, ce n’est pas d’abord les défis qui nous attendent, mais notre incapacité à y répondre, à décider, à agir. Le plus grave des dangers est là, dans notre aveuglement volontaire, dans ce déni de réalité longtemps entretenu, dans la passivité de notre démocratie, dans le relativisme d’une société qui, en prônant la tolérance, semble prête à s’habituer à toutes les censures.

Une jeune fille reçoit des milliers de menaces de mort pour avoir insulté l’islam : mais, de ses camarades de lycée aux élus de la République, beaucoup commencent par souligner qu’elle n’aurait pas dû parler ainsi ; et une semaine plus tard, au Parlement européen, les élus d’En Marche jusqu’à l’extrême-gauche votent pour refuser de mettre à l’ordre du jour la défense de la liberté d’expression… Une campagne d’affichage rappelant que le progrès suppose de respecter la différence, avec le grand sourire d’une jeune fille en fauteuil roulant, est arbitrairement retirée ; la justice impose de la rétablir, sans effet. Une philosophe reconnue, un directeur de la rédaction, sont censurés dans de grands établissements universitaires, parce que leur pensée contrevient aux certitudes autorisées ; et qui s’en inquiète vraiment ?

Le témoignage de Franz Jägerstätter

Quand la liberté disparaît, ce n’est pas d’abord parce que certains le veulent, mais parce que beaucoup les laissent faire. Bien sûr, nous ne sommes pas face au nazisme, et il y aurait une forme de paresse intellectuelle à tout ramener à cette figure du mal. Mais devant les reniements contemporains, le témoignage de Jägerstätter est d’une bouleversante actualité : “Waun ma olle a so docht… g’ mocht hedn, wia wa’s denn daun ? – Si tous avaient pensé ainsi, agi ainsi, qu’en serait-il aujourd’hui ?” Si personne ne renonçait à ce devoir de vérité, à cet effort de lucidité, en serions-nous là aujourd’hui ?

Le plus grave des dangers est là, dans notre aveuglement volontaire, dans ce déni de réalité longtemps entretenu, dans la passivité de notre démocratie, dans le relativisme d’une société qui, en prônant la tolérance, semble prête à s’habituer à toutes les censures.

Cette vie cachée nous parle donc de nous, et de notre responsabilité, en particulier pour ceux qui s’engagent dans la vie politique. Il arrive si souvent de préférer garder le silence, ou tout simplement de choisir de ne pas savoir, de ne pas voir, de ne pas s’interroger… Sur la scène publique aujourd’hui, qui a encore le courage de dire tout ce qu’il pense ? Et, ce qui est peut-être plus difficile encore, qui a assez d’exigence intérieure pour penser vraiment ce qu’il dit ? Dans la tentation de la paresse intellectuelle ou de la lâcheté politique, Jägerstätter nous rappelle que l’essentiel n’est pas de réussir – ce qui est finalement si facile, mais d’abord de ne pas mentir. Et de ne pas se mentir.

Il y a quelques jours, après un séminaire en Autriche, j’ai proposé à un collègue et ami autrichien, le député Lukas Mandl, de faire étape ensemble à Sankt Radegund. Nous avons été accueillis par le maire du village, qui a bien voulu nous ouvrir la ferme restée intacte de la famille Jägerstätter, une enfilade de pièces simples encore habitées par le souvenirs du bonheur perdu. Nous avons marché sur un chemin forestier sillonnant les pentes, à travers les champs où des restes de neige défiaient le grand ciel bleu du matin. Et nous avons poussé tous trois la porte de la petite église, baignée dans la lumière de ce soleil hivernal. Jägerstätter avait trouvé ici la force nécessaire pour résister, presque seul, à la folie de son époque, et pour se refuser au reniement universel. Dans le silence paisible de ce lieu, l’engagement politique prend tout son sens – celui que nous avons pris comme élus, mais aussi celui que nous partageons tous comme Français, et enfants de cette Europe. Si nous savons rester lucides, fidèles à notre responsabilité, attachés à la fois à la vérité et à la paix, quel désaccord pourra suffire à nous diviser ? Si nous savons redire qui nous sommes, quelle menace nous sera-t-elle impossible à surmonter ? De quoi aurions-nous peur ?

François-Xavier Bellamy


À Sankt Radegund, village où vivait Franz Jägerstätter, avec Lukas Mandl, député au Parlement européen, et Sigl Simon, maire du village, le 8 février 2020.

 

Où est passée la vérité ?

Texte initialement paru dans le journal La Croix daté du 5 février 2020, disponible en ligne ici.

Où est passée la vérité ? Sa disparition est au coeur de la crise profonde que traversent nos démocraties. Il est devenu habituel de s’indigner des « fake news » qui prospèrent sur le net, ou des outrances que suscitent des surenchères démagogiques… Mais reconnaissons-le : notre société avait renoncé à la vérité bien avant le populisme et les réseaux sociaux, par une forme de relativisme confortable et inconséquent. Lorsque je demandais à mes élèves une définition de la vérité, la première réponse était toujours : « La vérité dépend de chacun ». Ce qui est rigoureusement impossible : nous avons des opinions différentes, mais elles ne peuvent être toutes vraies en même temps. Sur fond de ce relativisme, notre société a sombré paisiblement dans un immense déni de réalité – et la politique est devenue à elle seule sa propre réalité, comme un spectacle clos sur lui-même, qui se suffit de ses artifices. Les messages ne doivent plus être justes, mais politiquement efficaces. On ne propose plus une mesure parce qu’elle est utile, mais pour se « positionner ». Les fluctuations sondagières imposent des retournements décomplexés, des sincérités successives, des simplismes caricaturaux. Tant pis pour la complexité du réel – à laquelle la structuration du débat public ne laisse de toute façon aucune chance. Dans le rythme des joutes médiatiques, construites pour produire de la polémique, malheur à celui qui croirait encore à la rigueur et à la nuance.

Renoncer au souci de la vérité ne nous a pas rendus plus libres, au contraire. Toutes les opinions se valent, assure-t-on ; mais qui peut prétendre, élu ou simple citoyen, qu’il ose vraiment dire ce qu’il pense ? On ne parle plus, on répète des « éléments de langage ». L’autocensure est permanente. Il y a des vérités factuellement incontestables qu’il suffirait d’évoquer pour être immédiatement expulsé de la conversation civique. Un maire a été poursuivi pour avoir indiqué la proportion de prénoms d’origine musulmane dans les classes de sa ville. Une philosophe est interdite d’université parce qu’elle pense que l’altérité sexuelle joue un rôle dans la filiation. Le problème n’est même pas que ce serait faux ; c’est simplement démodé, inconvenant – si vous l’affirmez d’ailleurs, on ne vous opposera aucune réfutation : l’indignation suffira.

Dans la vie politique, comme en sciences ou en philosophie, c’est seulement parce que nous cherchons une même vérité, que nous en venons à partager nos désaccords pour pouvoir nous en approcher. Seule la certitude que le réel existe, et que nous avons le devoir de nous ajuster à lui, peut nous obliger au respect et à l’écoute de l’opinion d’autrui. Ce n’est que par le souci de la vérité que nous retrouverons le sens de nos libertés, et notre vitalité démocratique.

Entretien avec Valeurs Actuelles à la veille de l’élection européenne

Entretien paru dans Valeurs Actuelles, mai 2019. Propos reccueillis par Tugdual Denis, Geoffroy Lejeune, Raphaël Stainville.

Dans un entretien récent avec Valeurs actuelles , Nicolas Dupont-Aignan vous accuse d’être « un rabatteur de voix » pour Emmanuel Macron et le énième représentant de « la droite qui trahit ». Comment réinstaurer la confiance ?

La cohérence de M. Dupont-Aignan est difficile à cerner : il n’a cessé de changer de discours au fil des ans. Jean-Frédéric Poisson, qui a fait campagne avec lui, dit que le cœur de son système repose sur le mensonge : je le crois, en effet, au rythme des calomnies qu’il ne cesse de répandre sur nous. Cela étant dit, je comprends le ressort de cet argument. La droite a souvent déçu et beaucoup se demandent si elle saura se relever de ses incohérences passées. Je sais que les déceptions ont été fortes et qu’il faudra reconstruire la confiance patiemment, humblement, par un travail de fond. Je ne vois pas d’autre option : qu’est-ce que les à-coups individuels de M. Dupont-Aignan ont apporté à notre pays ? Pour moi, je suis trop libre pour servir d’alibi, d’autant plus que je ne suis pas attaché à une carrière politique et que je n’ai pas sollicité cette investiture. J’ai accepté la mission qui m’était proposée parce qu’on ne peut pas déplorer la crise où nous sommes et refuser ensuite de contribuer à reconstruire.

Édouard Philippe a raillé, dans le Figaro, précisément « la droite Trocadéro » qui avait choisi François Fillon. Vous vous en revendiquez, au contraire ?

Cette sortie du Premier ministre est symptomatique d’un vieux réflexe du politiquement correct, qui consiste à insulter la droite quand elle ose être fidèle à ses convictions et à ses électeurs. Édouard Philippe applique aujourd’hui une politique qui correspond à tout ce à quoi il s’était supposément opposé durant sa carrière. Je préfère être de la droite qui reste constante que de celle qui s’enorgueillit de se dissoudre dans la gauche. Aujourd’hui, Édouard Philippe soutient une liste dont le numéro 2, Pascal Canfin, a refusé d’embarquer dans un avion quand il était ministre de François Hollande, sous prétexte qu’un Malien condamné pour viol s’y trouvait pour être extradé. Une liste dont le projet est de dépenser toujours plus d’argent public et de créer de nouveaux impôts… Une liste parrainée par Daniel Cohn-Bendit, Élisabeth Guigou et Ségolène Royal. Cela n’a plus rien à voir avec la droite !

De ce point de vue, le politiquement correct est une machine qui ne cesse de s’étendre. Le sentiment qu’il est de plus en plus difficile d’exprimer un désaccord sans être voué aux gémonies alimente une frustration politique indéniable. C’est pourquoi le politiquement correct me semble être l’un des carburants qui alimentent ce qu’on s’obstine à appeler le populisme sans jamais vraiment le définir.

À quoi peut concrètement servir un député européen qui s’engage à préserver notre civilisation ?

L’Europe, ce ne sont pas seulement des traités ou une organisation administrative, mais d’abord un héritage à transmettre et à sauver de tout ce qui nous fragilise aujourd’hui. Le défile plus important, c’est la fracturation de notre société : nous devenons une juxtaposition de communautés qui ne se reconnaissent plus de liens, une addition d’individus qui poursuivent leurs propres calculs. Nous avons su construire un marché commun, qui peut être un atout décisif dans la mondialisation ; mais l’Europe ne peut pas se réduire à un marché. La réduction de la politique à l’économie nous piège dans le consumérisme et nous empêche d’agir pour préserver notre modèle de civilisation : il faut pourtant le redire, nous ne sommes pas que des consommateurs préoccupés de leur seul intérêt.

N’est-il pas plus facile de lutter contre cela en tant que candidat, à l’heure des discours, que durant le mandat, à l’heure de l’action ?

Non, cela se traduit très concrètement. Je m’engagerai personnellement en allant dans les capitales européennes pour défendre une initiative commune contre la GPA et contre l’eugénisme. Ce qui est en jeu, ce sont les nouveaux modèles contre lesquels l’Europe doit peser : celui du tout-marchand américain, qui fait que l’on peut, en contournant la loi européenne, choisir des bébés sur catalogue dans des cliniques aux États-Unis ; celui de la Chine, qui a annoncé, il y a quelques semaines, que pour la première fois des enfants génétiquement modifiés étaient nés. Réussir cette course contre la montre pour interdire la marchandisation du corps, empêcher l’eugénisme, faire comprendre que le transhumain ouvrirait un monde inhumain, voilà un enjeu de civilisation absolument décisif. La voix de la France est malheureusement sans doute trop isolée, trop faible et trop passive aujourd’hui, pour pouvoir faire contrepoids à ces grandes forces.

Vous prendrez donc votre bâton de pèlerin pour vous rendre au Portugal, en Suède, en Espagne, ou en Hongrie ?

Oui, il est temps de parler d’une seule voix. On doit, dans notre droit français, continuer à interdire la GPA. Mais cette interdiction est fragilisée si, dans l’espace européen, nous avons des législations différentes sur cette question. Notre droit est sans arrêt contourné et violé. Il faut donc qu’on arrive à se mettre d’accord entre nous.

L’enjeu est essentiel. Nous sommes la première génération dans l’histoire qui devra décider de l’avenir de la condition humaine. C’est fascinant et vertigineux. Tout cela se joue aujourd’hui : les grandes entreprises américaines investissent massivement dans la recherche pour dépasser les limites de la condition humaine. En Chine, une stratégie d’État voudrait mettre l’homme au service d’une course à la performance qui le détruira de l’intérieur. Si nous sommes les héritiers des Grecs, qui répondaient à la tentation de l’hubris par la juste mesure d’Aristote ; si nous sommes les enfants de l’école du droit naturel que les Romains ont développée ; si nous sommes à la hauteur de cet effort de la pensée chrétienne qui a mûri le caractère inaliénable de la dignité humaine, alors il faut faire de la voix de l’Europe le contrepoids indispensable à ces forces de destruction de l’homme. Si on croit à la politique, c’est l’enjeu le plus important des années qui viendront.

Parmi les périls qui nous guettent, celui de l’islamisme se développe-t-il en raison de la passivité du progressisme ?

Je l’ai dit durant tous nos meetings : on ne peut pas regarder nos malheurs comme s’ils venaient uniquement de l’extérieur. L’islamisme ne fait que remplir le vide que le consumérisme individualiste a laissé derrière nous. On a expliqué aux jeunes qu’il n’y avait pas de culture française, que l’Europe n’avait pas de racines, que notre seule identité était la diversité. Que les grandes conquêtes sociales de demain consistaient à pouvoir pousser son Caddie au supermarché même le dimanche. Et à la fin, on s’étonne qu’ils cherchent une transcendance de substitution… Le plus grand besoin d’un jeune n’est pas de trouver une raison de vivre, mais une raison de donner sa vie. L’émotion provoquée par le don absolu des commandos Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, comme celui d’Arnaud Beltrame, dit tout de la soif qui habite les cœurs. Si l’on s’en tenait aux critères que notre société individualiste se fixe, cela n’aurait aucun sens ! Emmanuel Macron avait dit : « Il faut que les jeunes Français aient envie de devenir milliardaires. » En réalité, ce sont des jeunes capables de défier tous les calculs, de se donner jusqu’au bout qui font notre plus grande reconnaissance, en sauvant notre pays de ce repli individualiste. L’histoire de ces vies, ce n’est pas l’émancipation de l’individu, c’est au contraire la force du lien qu’elles se reconnaissent avec les inconnus qu’il s’agissait de sauver.

Vous êtes donc étonné que cette société finisse par reconnaître leur valeur ?

Je ne suis pas étonné, je suis émerveillé. Cela montre qu’au cœur du cœur humain, il y a cette soif de se donner, pourtant si méprisée par le monde contemporain. L’époque d’Adopte un mec et de Tinder n’empêchera pas qu’on admire plus que tout le don total de soi. Et cela prouve que l’espoir est possible. Les progressistes ne nous comprennent pas. Dire que la société contemporaine est individualiste, ce n’est pas un jugement moral : il n’y a sans doute pas plus d’égoïsme ou moins de générosité aujourd’hui qu’hier. L’individualisme est une métaphysique du calcul solitaire. Mais avec le drame de Notre-Dame, quelque chose fait échec à cette logique : le général de la brigade des sapeurs pompiers de Paris, avec qui j’ai discuté deux jours après l’incendie, m’a confié qu’aucun de ses hommes n’avait posé de question ou eu de mouvement de recul au moment de monter dans les tours de la cathédrale, alors même que celles-ci pouvaient s’écrouler. Ces hommes ne montaient pas pour sauver des vies mais des pierres, qui sont le signe de cet héritage qui nous précède et nous relie.

Cet incendie a-t-il agi comme un signe dans votre campagne, vous qui vous voulez le candidat de la mémoire ?

Cela nous a rappelé de façon sensible la raison même de notre engagement. En voyant Notre-Dame brûler, nous avons tous eu l’impression de voir brûler une part de notre culture commune, de ce patrimoine matériel mais aussi immatériel que nous savons à la fois magnifique et vulnérable. J’ai toujours été touché par cette confession d’Alain Finkielkraut, qui affirme avoir appris à mieux aimer la France non plus seulement pour sa grandeur, mais de l’amour qu’on porte à ce qui est fragile et menacé.

Êtes-vous surpris de constater qu’après les polémiques soulevées lors de votre entrée en politique, les critiques se soient taries ?

J’ai d’abord été un peu stupéfait de la disproportion des polémiques. Et, je le dis très simplement, je regarde maintenant avec un peu d’étonnement l’excès d’éloges dont je suis parfois l’objet. La démesure dans ces jugements si rapides ne doit pas faire oublier l’essentiel. Le plus important reste à venir : reconstruire la confiance qui a été profondément érodée dans la politique et dans notre famille politique. Bien au-delà d’une personne, l’enjeu est immense. Dans cette société atomisée, nous avons besoin de retrouver du lien. Dans cette société matérialiste, nous avons besoin de retrouver des idées.

Vous arrivez avec votre bienveillance, à rebours des postures habituelles… Est-ce une nouvelle manière de faire de la politique ?

Je n’ai pas cherché à jouer un rôle ou à calculer une attitude, je suis resté moi-même. Mais c’est intéressant de voir les témoignages des gens à la fin des réunions publiques, les courriers qu’ils écrivent… Beaucoup expriment leur désir de prendre de la hauteur, de retrouver de la sérénité. Ce qui me frappe le plus, c’est de voir des gens qui pleurent à la fin des réunions publiques. Beaucoup de Français se sentent perdus, désespérés, ont le sentiment de ne plus être entendus et de ne plus maîtriser leur avenir. Il y a une immense inquiétude collective.

L’orateur rompu aux meetings politiques agite des stimuli pour enflammer les foules. Vous, vous laissez une large place au silence…

J’avoue que j’ai toujours du mal à entendre scander mon nom. Ce que je trouve le plus beau dans les réunions publiques, c’est de tenter d’emmener les gens avec soi pour mieux comprendre avec eux nos échecs et nos espoirs. Hier soir, nous étions à côté d’Angers. Nous avons parlé du défi économique et commercial devant lequel l’Europe se trouve, de la manière de retrouver notre place dans la mondialisation, des moyens de sortir de la crise et de redonner de l’oxygène à ceux qui travaillent… Nous vivons une crise profonde du travail. C’est un sujet technique, économique ; mais c’est aussi parce que nous avons perdu le sens du travail, en faisant systématiquement le choix de la consommation. Et j’ai repris un passage de Péguy que j’avais déjà risqué dans un meeting un peu plus tôt. C’est une vraie joie de sentir la densité du silence, l’attention des gens qui trouvent dans ces lignes des mots pour comprendre ce qu’ils veulent retrouver. [Il récite] « J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait… »

Lorsque le Monde, après des semaines de campagne, vous met en une et titre sur « les habits neufs du conservatisme », cela infirme l’idée qu’il n’y aurait en France que des populistes ou des progressistes…

Oui, ce faux débat entre progressistes et populistes est scandaleux. Si on regarde les sondages, en prenant en compte l’abstention, moins de 20 % des Français se reconnaissent dans l’un ou l’autre de ces camps. Mais Emmanuel Macron sait que la seule personne qui pourra le sauver, dans trois ans, c’est Marine Le Pen. Il l’installe donc en unique opposante, parce que son seul but est d’empêcher que se reconstruise une alternative crédible à droite, la seule qui pourrait réellement l’empêcher d’être réélu en 2022.

Est-ce la raison pour laquelle Nathalie Loiseau a refusé de débattre avec vous ?

Son seul but est de faire exister Jordan Bardella. Elle prétend que son engagement est de battre le Rassemblement national et, en même temps, le considère comme le seul interlocuteur démocratique valide. Ne parler que d’un combat contre le populisme, c’est une manière pour elle de s’exonérer du bilan dramatique de son parti ou d’éviter de parler des sujets de fond, alors que nous sommes face aux défis les plus importants de notre temps. C’est vrai aussi du RN, qui a totalement changé de discours sur l’Europe… Le seul débat en est réduit à battre Marine Le Pen ou à battre Emmanuel Macron. Les Français n’en peuvent plus de ces élections tristes.

À la fin du mois de février, une dépêche de l’agence Reuters relatant un échange dans lequel vous auriez affirmé pencher pour Jean-Claude Juncker plutôt que Viktor Orbán, Emmanuel Macron plutôt que Marine Le Pen. Dans un long texte sur Facebook, vous avez rétabli votre version, puis dénoncé le mirage d’une souveraineté européenne et accusé les populistes et les progressistes de « s’alimenter mutuellement ». Que vous a enseigné cet épisode sur le rapport à la vérité de la société de l’information ?

Il m’a enseigné qu’au fond nous vivons dans un univers d’artifices, où manque souvent l’exigence intellectuelle de rendre compte de la réalité d’un propos. Ce qui compte, c’est de chercher la petite phrase qui enfermera, quand bien même elle ne dit pas du tout ce que vous cherchiez à exprimer. J’ai éprouvé à cette occasion beaucoup de compassion pour des responsables politiques qu’on a parfois vigoureusement critiqués parce qu’un de leur propos avait été réduit à trois mots… Je comprends que beaucoup aient cédé à la dictature des “éléments de langage” pour se protéger. Mais cela pose une vraie question : quel espace laisse-t-on à la réflexion, au temps qu’elle exige, au sens de la complexité ? Sommes-nous prêts à un dialogue qui cherche à comprendre plutôt qu’à étiqueter ? Quand Jordan Bardella prend une phrase de quarante secondes prononcée sur une radio et qu’il en ressort un extrait de neuf secondes qui me fait dire exactement le contraire de ce que j’exprimais, j’y vois le signe que le débat politique va mal. Je crois au pluralisme : j’ai de vrais désaccords avec lui, mais ça ne m’empêche pas de respecter tous ceux qui s’engagent pour défendre leurs idées. Un enjeu essentiel pour nos démocraties, c’est de sauver la possibilité du désaccord intelligent. Je suis sûr que les Français en sont capables, beaucoup plus que leurs responsables politiques.

À quoi jugeriez-vous que votre campagne a été réussie ? Avez-vous des regrets ?

Les plus beaux moments ont été les rencontres, comme ce matin dans un centre pour enfants autistes, ou pendant les réunions publiques. Une campagne est une occasion rare de mieux connaître la réalité de la France ; mais c’est surtout éprouvant et intense. Je m’accroche au fait qu’il ne reste que quelques jours de campagne… [Rires] J’estimerai que cette campagne aura été réussie quand, dans cinq ans, on aura pu avancer sur les objectifs concrets que nous nous sommes donnés.

En quoi la philosophie vous a-t-elle aidé ?

Marc Aurèle m’a bien aidé… Il faut être un bon stoïcien pour faire de la politique, avec le détachement, la distance et l’engagement que cela impose. Par ailleurs, le fait de rentrer dans la réalité des sujets me tenait vraiment à cœur. Nous avons consacré des réunions publiques à approfondir des questions précises, avec des spécialistes de notre liste, par exemple avec Arnaud Danjean et Frédéric Péchenard sur les enjeux de sécurité et de défense. Nous continuerons d’ailleurs pendant le mandat.

Avez-vous aussi appris sur les rapports humains ?

C’est vrai, la politique est un terrain favorable pour mieux appréhender le cœur humain… On voit tout ce qu’il y a de plus médiocre et de plus décevant parfois, mais je peux vous promettre qu’on y trouve aussi ce qu’il y a de plus noble. J’ai été très marqué par la bienveillance de beaucoup, et par le dévouement et la générosité de tant d’élus. Ce pays tient par l’engagement discret de tant de Français, sur le terrain. Il nous manque un cap qui puisse nous unir de nouveau, mais nous avons tout pour retrouver l’espérance.

À propos de Vincent Lambert (encadré)

Ce qui me frappe, c’est de voir la violence qui s’exprime dans l’affaire de Vincent Lambert, cette instrumentalisation écœurante qui est faite de cette vie blessée et fragile par ceux qui militent pour l’euthanasie et qui défendent ‘le droit à mourir dans la dignité’. Ceux-là mêmes qui déclarent indignes tous ceux qui ne correspondent pas au standard de performance et de réussite qu’on voudrait voir appliquer à une existence humaine légitime pour être vécue. Il y a là une violence insoutenable. Nous sommes devant le grand point de bifurcation qui nous attend : soit on définit la vie comme la force, la force poussée à son paroxysme, soit on reconnaît que la vie, c’est d’abord l’expérience de la faiblesse. Aujourd’hui, nous nous définissons comme des individus consommateurs qui rentrent dans leur vie comme un client devant un catalogue, en voulant avoir toutes les options. Pour ma part, je crois que la vie commence par l’extrême dépendance qu’est l’état d’enfance et qu’elle se termine dans l’extrême dépendance qu’est la vieillesse. Ces deux termes de l’existence nous enseignent que c’est par les brèches de notre capacité d’agir que passe la rencontre avec l’autre et le lien qui nous rattache à lui. Nous sommes tous les débiteurs de ceux qui nous ont fait grandir et nous n’étions pas malades parce que nous étions des enfants. Le regard que l’on porte sur Vincent Lambert aujourd’hui, qui effectivement a besoin d’aide pour pouvoir simplement se nourrir, c’est le regard que nous portons sur notre humanité. Oui, je crois que dans ce débat, on n’a pas concrètement le droit d’exploiter une pareille situation pour propager son idéologie. On devrait se l’interdire, même ! Par ailleurs, on a aujourd’hui un équilibre défini par la loi Léonetti, qui a été votée à l’unanimité du Parlement – ce qui est déjà très rare, et sur un sujet comme celui-ci encore plus exceptionnel. Il y a des vies humaines dont je ne crois pas qu’on puisse dire, sauf à renoncer au sens même de ce qu’est la condition humaine, qu’elles ne sont pas dignes d’être vécues.

La perte d’une part intime de nous-mêmes

Texte initialement paru sur le site du FigaroVox le 15 avril 2019.


Elle avait traversé huit siècles, tous les conflits depuis le Moyen Âge, les guerres de Religion, la fièvre révolutionnaire et l’occupation nazie : elle avait résisté à toutes les époques de violence. Elle a brûlé pour la première fois aujourd’hui. Nous avons vu lundi, sidérés, s’effondrer sous nos yeux ces poutres du XIIIe siècle, ces chênes millénaires dont les mains de tant d’artisans anonymes avaient fait la charpente de l’une des plus grandes cathédrales d’Europe.

Notre-Dame de Paris n’est pas qu’une addition de pierres ; ce lieu a un sens, et ce sens n’appartient pas qu’aux chrétiens. Nous avons tous été touchés, le cœur retourné par ce drame, et l’âme habitée de la détresse d’avoir perdu une part intime de nous-mêmes. C’est bien que nous sommes liés les uns aux autres, sans le savoir parfois, par une histoire qui nous précède, et qui nous engage. Nous sommes, croyants ou non, les enfants de l’acte de foi qui fit monter vers le ciel cette flèche qui s’est effondrée hier. C’est cette aspiration qui fait un peuple. Notre-Dame de Paris, comme le plus humble clocher au cœur de chaque village, est le signe visible de l’élan spirituel qui a fait notre civilisation. Rien n’est jamais seulement fait de matière: tout est esprit et chair, jusqu’aux pierres, qui savent parler, lorsqu’elles deviennent une cathédrale.

Et ce que dit encore la haute silhouette de Notre-Dame, au cœur de notre capitale, c’est cette aspiration vers ce qui nous élève. Le miracle d’une cathédrale est là: il est possible de vaincre la fatalité de la pesanteur, qui réduit toute chose à la hauteur de l’horizon. Il est possible de vaincre la malédiction de l’éphémère, et de construire pour les générations qui viennent. Il est possible de faire tenir ensemble de lourdes pierres de taille soulevées pour longtemps vers le ciel. Toute cette victoire repose sur une découverte magnifiquement subtile, magnifiquement simple: il faut seulement une clé de voûte.

Sans doute est-ce cela qui nous fait défaut aujourd’hui. Où sont les clés de voûte qui pourraient nous tenir ensemble ? Nous ne savons plus dire qui nous sommes. Nous avons préféré ne pas nommer nos racines. Nous peinons à transmettre les éléments les plus fondamentaux de notre langue, de nos savoirs, de notre culture. Au lieu d’investir pour les générations qui viennent, nous consommons sous la forme d’une dette multiforme le bien que nous leur empruntons. Notre pays, nos sociétés occidentales semblent n’avoir pour perspective que la solitude de l’individu abandonné à l’éphémère. La fragmentation communautariste et la violence islamiste prospèrent sur le vide qu’ont laissé nos effondrements intérieurs. Une cathédrale ne peut tenir que par la clé de voûte qui défie la pesanteur ; un pays ne peut tenir que si nous nous tenons à ce qui nous élève, et nous relie. Où sont nos clés de voûte aujourd’hui?

Dans le deuil que nous éprouvons dans cette singulière veille de Pâques, il y a un signe d’espérance. Après tout, le christianisme qui a façonné l’Europe nous a appris à regarder la mort comme un passage vers la vie… Nous voilà au moins ramenés, par la brutalité du désastre, à cette évidence oubliée, celle de l’histoire qui nous lie, de notre héritage commun. Nul ne peut nier que le cœur de Paris bat autour de Notre-Dame, d’où partent toutes les routes de France. Nous sommes peut-être encore capables de sortir du déni de réalité, de la rupture de transmission, de l’effacement de notre culture. Si nous savons nommer nos racines, elles seront le chemin par où puiser la sève pour nous projeter dans l’avenir.

Il est temps de protéger, d’aimer humblement cette culture qui fait de nous ce que nous sommes – non parce qu’elle est puissante, mais parce qu’elle est fragile, et vulnérable à l’exacte mesure de sa fragilité. Savoir redire qui nous sommes, ce n’est pas se couper des autres, c’est au contraire pouvoir accueillir, s’ouvrir à l’altérité, et intégrer celui qui veut rejoindre une histoire à continuer. Il faut retrouver la clé de voûte qui nous fera tenir ensemble et retrouver la hauteur à laquelle nous engagent ceux qui nous ont précédés.

Tout n’aura pas été perdu si cet incendie nous sort de notre torpeur. Mais il y a urgence: il ne suffira pas de reconstruire cette cathédrale incendiée. Des trésors de notre patrimoine sont menacés de disparaître dans le silence, partout en France ; et au-delà de ces trésors de pierre, dans les cœurs et dans les esprits, nous avons une langue à sauver, des savoirs et des savoir-faire, une certaine manière de vivre, une civilité – tout ce qui fait la clé de voûte d’une civilisation millénaire qui mérite d’être transmise, comme ce fleuron magnifique qui nous a réveillés ensemble à sa grandeur et à sa fragilité. Dans cet incendie se concentrent notre détresse et notre attente – l’espérance que Notre-Dame de Paris puisse encore nous réunir et nous émerveiller pour longtemps.

Crédit photo : Flickr/J.Humblé/CC BY-ND 2.0


Ce soir, une réunion bouleversée par le drame infini qui touche Paris et toute la France. Quelques mots pour dire la détresse que nous éprouvons tous, et au cœur du deuil, envers et contre tout, l’espérance…

Publiée par François-Xavier Bellamy sur Lundi 15 avril 2019