Sauver notre pays de la fracturation définitive qui le menace.

Tribune parue dans Le Figaro le 15 juin 2020.

Les récentes manifestations « antiracistes » sont un symptôme supplémentaire du mal profond qui traverse la société française. Ce mal est mortel. La tâche essentielle de la politique, dans les trente années à venir, sera de sauver notre pays de la fracturation définitive qui le menace ; le reste est presque accessoire. Peut-être est-il déjà trop tard ; mais dans l’incertitude, nous n’avons pas d’autre choix que de nous engager de toutes nos forces, avec l’espoir qu’il nous reste une chance, et assez de temps pour la saisir.

La France devient une juxtaposition de communautés sans plus rien qui nous attache, une collection de rancoeurs et de ressentiments, une conjugaison de conflits : blancs contre racisés, hommes contre femmes, urbains mondialisés contre exclus déphasés – coupables contre victimes… Chacun est réputé agir et parler pour ses intérêts. Peut-il encore exister entre nous la conscience d’un bien commun ?

Peut-être est-il déjà trop tard ; mais dans l’incertitude, nous n’avons pas d’autre choix que de nous engager de toutes nos forces, avec l’espoir qu’il nous reste une chance, et assez de temps pour la saisir.

La French theory des années soixante-dix a expédié aux Etats-Unis une nouvelle version de la lutte des classes, qui nous revient aujourd’hui en boomerang. Le principe est simple : la société occidentale se définit comme une somme de violences qui opposent des coupables absolus à des victimes ontologiques. Nous ne sommes plus une assemblée de citoyens délibérant sur notre avenir commun, nous sommes des salauds ou des cibles – quelle que soit notre intention : le racisé est racisé même s’il ne se pense pas victime. Le blanc est coupable d’user d’un privilège indu même s’il ne l’a jamais voulu. Le racisme n’est plus la propriété d’un fait précis qu’il s’agirait de qualifier, c’est un « système » qui explique la société. Et qui explique même le fait que certains osent contester cette explication – ils la nient car ils sont racistes.

Cette impasse idéologique autorise tous les raccourcis. George Floyd, un homme noir, meurt à Minneapolis au cours d’une interpellation ; une semaine plus tard, on défile à Paris pour condamner les policiers français. « Flics, violeurs, assassins ». Quand il s’agit de policiers, l’amalgame est autorisé ; tout le monde se serait indigné, et à raison, si une telle généralisation visait n’importe quel autre groupe social suite à un meurtre à l’autre bout du monde… Ici, la culpabilité collective n’a même pas besoin de faits. Au besoin, on les inventera, comme cette chanteuse qui affirmait sans ciller sur le plateau de France 2 que « des hommes et des femmes se font massacrer par la police quotidiennement en France, pour nulle autre raison que leur couleur de peau ». Le réel n’existe plus : seul compte le ressentiment. Et peu importe que chaque année des policiers et gendarmes donnent leur vie en mission pour leur pays : leur mémoire ne pèse pas lourd dans l’esprit d’une génération bloquée depuis des années dans sa crise d’adolescence collective, qui se croit courageuse de scander que « tout le monde déteste la police ». Insultes puériles et affligeantes, mais suivies de violences bien réelles : samedi, un policier et sa compagne ont été agressés chez eux aux cris de « Sales flics ». On attend encore l’indignation collective…

Le réel n’existe plus : seul compte le ressentiment. Et peu importe que chaque année des policiers et gendarmes donnent leur vie en mission pour leur pays : leur mémoire ne pèse pas lourd dans l’esprit d’une génération bloquée depuis des années dans sa crise d’adolescence collective, qui se croit courageuse de scander que « tout le monde déteste la police ».

Si des injustices sont commises, dans la police comme ailleurs, elles doivent être condamnées, et c’est à la justice d’agir. C’est le principe même de l’état de droit. Mais il n’y a pas d’« injustice systémique », et toute présomption de culpabilité est une faute grave (à cet égard, le concept de « soupçon avéré de racisme » brandi par Christophe Castaner contre ses propres fonctionnaires est profondément inquiétant). Le premier devoir du gouvernement est de garantir ce principe fondamental. Cela suppose de donner à notre justice, oubliée chronique de nos politiques publiques, les moyens de mener à bien sa mission de façon digne, réactive, efficace, humaine : une justice impuissante ou discréditée laisse place à la violence, et nous le constatons quotidiennement désormais. Il faut ensuite refuser de céder d’un pouce à ceux qui voudraient que la colère puisse avoir le dernier mot sur les institutions. En la matière, le pouvoir aura fait exactement ce qu’il ne fallait pas : il aura suffi d’une manifestation interdite pour que la ministre de la Justice, à la demande de l’Elysée, se propose d’intervenir dans une affaire en cours, contrairement à toutes les règles. En affirmant peu après que l’interdiction de manifester restait de droit, mais qu’elle ne serait pas appliquée, le ministre de l’Intérieur lui-même a retiré toute force à la loi, au motif que « l’émotion » lui serait supérieure. On ne peut imaginer une formule plus claire pour abandonner l’état de droit.

Il peut sembler rassurant qu’Emmanuel Macron ait nommé le danger, en désignant le « séparatisme » qui voudrait fracturer la France. Mais pourquoi alors lui avoir offert un tel boulevard ? Et pourquoi continuer d’agir en relayant le vocabulaire des « décoloniaux » ? Le ministre Julien Denormandie affirmait ce dimanche dans un interview qu’il fallait imposer des formations obligatoires à l’antiracisme tous les trois ans pour certains professionnels, validant le soupçon de « racisme systémique », ou encore organiser la diversité dans le milieu audiovisuel – c’est-à-dire imposer des quotas par couleurs de peau… Quelle différence avec Aïssa Maïga qui disait « compter les noirs dans la salle » en montant sur scène lors de la dernière cérémonie des Césars ? Ils compteront jusqu’à ce que le talent, la générosité, l’engagement, la liberté aient été écrasés derrière l’assignation identitaire. Jusqu’à ce que plus aucune personne de couleur ne puisse réussir son chemin sans être regardée comme un quota à remplir. Jusqu’à ce que l’épidémie de ressentiment ait fini de dissoudre la France en communautés concurrentes dans la surenchère victimaire. Décompte sans issue, dernier inventaire avant liquidation.

La France n’est pas à la disposition des vivants, nous la recevons de l’effort des générations précédentes, qu’il nous appartient de transmettre. C’est ce que nous a fait oublier notre faillite éducative, que nous paierons longtemps encore.

La survie de la France impose de refuser cette dérive. De retrouver d’abord le sens de ce que nous lui devons, et non de ce qu’elle nous doit. De rétablir la possibilité d’un authentique débat en refusant le délire racialiste qui sépare, et en retrouvant les exigences rationnelles et factuelles qui sont la condition d’une démocratie saine. Et de refuser qu’on prétende régler ses comptes avec notre histoire, notre culture, notre modèle de société, notre manière de vivre, notre civilisation : la France n’est pas à la disposition des vivants, nous la recevons de l’effort des générations précédentes, qu’il nous appartient de transmettre. C’est ce que nous a fait oublier notre faillite éducative, que nous paierons longtemps encore : face à la crise sociale comme à la crise écologique, dans le double déséquilibre de la nature et de la culture, nous avons fait naître une génération privée d’une langue structurée, condition de toute pensée rationnelle et de toute sensibilité nuancée, une génération démunie de recul historique, qui n’éprouve pas de gratitude et se regarde d’abord comme victime irresponsable dans un manichéisme absolu. Pour éviter que la France ne sombre dans le conflit communautaire, l’urgence absolue est de reconstruire une éducation qui transmette à chacun, quelque soit son origine, un héritage commun et le sens de la responsabilité partagée qu’il nous impose envers l’avenir. Là encore, la tâche est immense, et tout est encore à faire. Espérons que l’histoire nous laissera assez de temps pour cela.

Photo : EP / DAINA LE LARDIC


Intervention en séance plénière le 17 juin 2020, à l’occasion d’un débat sur l’anti-racisme en Europe, en vue de l’examen d’une résolution portée par des députés du Parlement européen :

Pour reconstruire, sortir du mensonge.

Tribune écrite avec Bruno Retailleau et Damien Abad, parue* dans Le Figaro le 6 juin 2020.


Avec la fin du confinement, vient le moment de reconstruire. La France n’est pas sortie de l’épreuve, au contraire. Et comme souvent dans notre histoire, cette épreuve est d’abord une épreuve de vérité. Ce n’est pas tant le virus qui nous a terrassés, que le poids des mensonges accumulés depuis tant d’années. Nous ne surmonterons pas cette crise sans regarder la réalité en face.

La première vérité, c’est que dans la crise sanitaire, ce sont les derniers de cordée qui ont tenu le pays à bout de bras. Le « vieux monde » a permis à la France de tenir. De la caissière au médecin généraliste, de l’agriculteur au gendarme ou au policier, du chauffeur routier au maire rural, ils étaient les oubliés et parfois les réprouvés du macronisme : pas assez mobiles, disruptifs, pas assez “start-up nation”… Ces oubliés sont pourtant ceux qui ont assuré l’essentiel dans l’épreuve, quand tout semblait menacé.

La seconde vérité, c’est que l’Etat a failli. Malgré les énergies et les efforts exceptionnels déployés sur le terrain, il n’a pas su garantir les masques et les tests en quantité suffisante pour endiguer l’épidémie. Nos aînés dans les maisons de retraite sont morts, de la maladie, dans la solitude, et parfois même de la solitude elle-même à laquelle cette pénurie les a contraints. Alors que d’autres pays européens avaient déjà repris une vie normale, notre économie est longtemps restée figée – et chaque jour de cette glaciation va se payer en précarité, en chômage, en faillites. L’Etat s’est révélé incapable d’anticiper, de réagir, d’organiser, bref : de faire ce qu’on attend d’un Etat. L’hypertrophie administrative a asphyxié depuis trop longtemps les priorités régaliennes.

La vérité enfin, c’est que notre nation s’est affaiblie. Pour le malheur des Français, on leur a longtemps expliqué que la mondialisation était forcément heureuse. Qu’on pouvait se passer de fabriquer des médicaments chez nous, puisqu’il y en avait en Chine. Qu’il n’y avait plus besoin de frontières pour nous protéger. Que le progrès perpétuel et la technologie sans frein nous dispensaient de prendre nous-mêmes notre destin en main. Les Français ont été bercés d’illusions, et ces illusions nous ont entraînés sur la pente du déclin.

L’hypertrophie administrative a asphyxié depuis trop longtemps les priorités régaliennes.

Maintenant, il nous faut réagir. Nous avons besoin d’un sursaut national. Car notre salut ne dépendra que de nous.
Quel parent, quel professeur, quel chef oserait dire qu’on peut sortir d’une épreuve par la facilité ? Jamais un peuple n’a surmonté une crise sans un surcroît d’effort.

Ces efforts, c’est d’abord d’en haut qu’ils doivent venir. Nous pouvons faire le constat de faillite de ce millefeuille administratif qui a dispersé les moyens tout en compliquant la décision et en décourageant l’initiative. Notre Etat, qui prélève plus sur le travail des Français qu’aucun autre au monde, n’a même plus les moyens d’assumer ses missions élémentaires. Il est urgent que la puissance publique arrête de compliquer le quotidien des Français, et se concentre enfin sur l’essentiel. L’essentiel, c’est retrouver notre capacité d’agir, au lieu de subir une compétition perpétuellement déséquilibrée avec le reste du monde ; c’est construire une stratégie de long terme au lieu de céder continuellement aux calculs tactiques du moment. C’est reconquérir notre souveraineté. C’est pourquoi notre famille politique devra imposer un profond changement des règles européennes sur la concurrence, mais aussi des réformes audacieuses sur la simplification administrative et la fiscalité. Il faudra enfin redonner aux Français la liberté et la responsabilité sans lesquelles il n’est pas de grand peuple. Toute cette crise l’a démontré : l’Etat doit fixer la stratégie et veiller à l’équité, mais il doit aussi encourager, déléguer, libérer. Il faudra un nouvel acte de décentralisation vers la société civile et vers les collectivités. Désormais, nous ne ferons plus confiance à l’Etat qu’à la mesure de la confiance qu’il nous accordera.

Ceux qui parlent de relocalisations et de réindustrialisation parlent dans le vent s’ils ne disent pas clairement aux Français que cela implique de remettre le travail au cœur de notre société.

Ce sursaut dépend aussi de chacun d’entre nous. Ceux qui parlent de relocalisations et de réindustrialisation parlent dans le vent s’ils ne disent pas clairement aux Français que cela implique de remettre le travail au cœur de notre société. Depuis longtemps, notre pays consomme plus qu’il ne produit et s’offre l’illusion d’un maintien de son niveau de vie au prix d’un déficit chronique qui pèsera sur nos enfants. Nous devons rompre avec ce modèle, qui nous a laissés si démunis face à la crise. Mais cela ne se fera pas sans effort. Il ne peut y avoir de modèle plus solidaire, plus écologique, plus durable, sans retrouver notre capacité de produire ce dont nous avons besoin, et donc sans renouer avec le travail que cela implique. Rappeler cette vérité est plus exigeant que de proclamer de grands principes bavards et consensuels pour le rêve d’après ou de signer des chèques en blanc sur l’avenir. Mais nous prenons le pari que les Français attendent ce sursaut. Ils voient bien que toutes les fictions s’effondrent. Que nous sommes toujours moins prospères et moins heureux, dans un pays qui décroche et s’efface toujours plus.

Nous devons faire de cette crise l’occasion de sortir du mensonge pour sortir de la léthargie.

Et pourtant, nous voyons partout des trésors d’énergie et d’inventivité qui ne demandent qu’à jaillir. Qui ne demandent qu’à être mobilisés. Nous devons faire de cette crise l’occasion de sortir du mensonge pour sortir de la léthargie. Retrouver par notre travail l’espoir de vivre mieux, et de transmettre un pays plus solide aux enfants qui nous relaieront demain. Une plus grande sécurité matérielle, mais aussi et surtout le sentiment d’une confiance, d’une fierté retrouvée. Le sentiment d’être un peuple, qui a encore de grandes choses à faire en commun ! C’est donc maintenant qu’il faut choisir entre le déclin et le renouveau. Si nous savons être courageux et être unis – si nous savons être Français, alors nous saurons reconstruire.


* dans une version condensée | Photo : CC0 Public Domain / G.Hodan (modifiée)

« Tenez bon, tenez ferme, soyez fidèles »

« Tenez bon, tenez ferme, soyez fidèles. »
Il y a un an, au Palais des Congrès. Le message est toujours d’actualité.

Conclusion du discours de François-Xavier Bellamy en clôture du meeting tenu au Palais des congrès de Paris, le 15 mai 2019, à l’occasion de la campagne pour l’élection européenne. Voir le discours en intégralité ici.

Loi Avia et applications de traçage

« Quelles que soient les circonstances, jamais notre pays ne devrait renoncer aux garanties fondamentales qui protègent nos libertés. Des applications de traçage à la loi Avia adoptée aujourd’hui, l’actualité montre qu’il est vital de défendre notre démocratie qui cède en silence sur des principes essentiels. Nous devons lutter contre ce qui menace notre santé, mais aussi contre ce qui endort nos consciences. »

L’État s’est occupé de tout, sauf de ses missions régaliennes.

François-Xavier Bellamy au Parlement européen « L’Etat est aujourd’hui partout, dans les plus petits détails de notre vie, mais il est absent de ses missions régaliennes ».

Entretien initialement paru dans L’Express le 22 avril 2020, disponible à ce lien. Propos recueillis par Camille Vigogne-Le Coat.


L’Express : Vous êtes professeur de philosophie. Seriez-vous prêt à reprendre les cours le 11 mai devant une classe ?

François-Xavier Bellamy : Il faut évidemment s’y préparer pour que cette reprise puisse arriver le plus rapidement possible. Pour les Français les plus défavorisés, le fait de devoir suivre les cours à distance constitue une difficulté supplémentaire. Le système français est le plus inégalitaire de l’OCDE, et laisse beaucoup de décrocheurs au bord du chemin. Dans ces conditions, le confinement, bien que nécessaire, a aussi des conséquences dramatiques.

J’ai plus de mal à comprendre la cacophonie, 24 heures seulement après l’intervention du Président de la République, avec un ministre de l’Éducation nationale qui a déjà eu l’occasion de le désavouer en affirmant qu’il n’était pas question de reprendre le 11 mai. Nous comprenons tous que la situation est compliquée, mais nous avons besoin que ceux qui nous dirigent aient des messages clairs et cohérents. Cette confusion ne peut que créer de l’anxiété.

Emmanuel Macron n’agit-il pas trop en solitaire en fixant ce début de déconfinement ?

Ce qui est stupéfiant, c’est d’avoir l’impression que les acteurs du sujet découvrent ses messages en même temps que les Français. Plus on est plongé dans ce que les militaires appellent ‘le brouillard de la guerre‘ et plus on a besoin de capitaines capables de parler d’une voix claire et cohérente. Le sentiment que les ministres et acteurs de la chaîne gouvernementale sont peu informés des décisions du chef de l’Etat ne peut pas contribuer à apporter la sérénité nécessaire dans ce moment chaotique.

« Dans les prochaines semaines, avec toutes les composantes de notre nation, je tâcherai de dessiner [le] chemin », a déclaré le chef de l’Etat. Êtes-vous prêt à participer à une union nationale ?

Je ne crois absolument pas à un gouvernement qui rassemblerait des gens venus de partout, comme si pour faire face à la crise il fallait renoncer à la vie démocratique. L’union nationale est une nécessité. Mais dans une démocratie l’union ne signifie pas l’uniformité.

Cela nous ramène au tout début du macronisme, et à la promesse du ‘en même temps‘. Je n’ai jamais cru à la fin des clivages. La démocratie suppose une diversité de visions qui reflète le pluralisme de la société. C’est important – y compris dans un moment comme celui-ci – qu’il y ait un exécutif qui gouverne, mais c’est aussi important qu’il y ait une opposition démocratique qui s’exprime.

Avec trois ans de recul, on peut tirer le bilan du ‘en même temps‘ : à la place de la fin des clivages, nous avons un pays divisé, fracturé, où les tensions sont plus vives que jamais. C’est à cause de cette confusion démocratique que les colères s’expriment désormais dans la rue. Les Gilets jaunes sont l’exact corollaire de l’illusion de cette promesse initiale.

Quelle est la principale leçon politique que l’on peut d’ores et déjà tirer de l’épreuve que nous vivons ?

Celle de l’incroyable fragilité de l’Etat, du dénuement de la puissance publique face à une crise comme celle-ci. De façon générale, nous observons aussi la vulnérabilité du monde occidental, qui pendant quelques décennies s’est offert le luxe d’oublier que l’histoire est faite de risques, de menaces et de chocs. Je suis inquiet de ce que serait notre capacité de réaction si nous étions réellement en guerre. Nous n’avons même pas les éléments indispensables à notre propre survie, que nous devons mendier en Chine. Et ce n’est ‘qu’une’ pandémie, qui ne remet pas en cause l’existence de notre nation. Dans un contexte de conflit, combien de temps tiendrions-nous ? Il ne faut pas seulement réorienter l’Etat, il faut le reconstruire.

Faut-il faire le procès du libéralisme ?

Incriminer le libéralisme dans l’impuissance de l’Etat serait une aberration. D’abord, parce que la France n’est pas un pays libéral au sens économique du terme. Nous sommes l’un des pays du monde où les taux de prélèvement obligatoires sont les plus importants ; nous consacrons 56 % de notre PIB à la dépense publique. Et pourtant nous n’avons pas de quoi donner des masques à nos infirmières ! Où est passé l’Etat ? Il n’a pas disparu : il s’est dispersé, dans un millefeuille administratif qui a paralysé les décideurs et les acteurs de terrain, dans l’empilement de dispositifs sociaux compliqués, qui sans réussir à sortir les plus modestes de la précarité, ont réduit notre capacité à agir et produire. L’Etat est aujourd’hui partout, dans les plus petits détails de notre vie, mais il est absent de ses missions régaliennes.

Faire croire que le libéralisme est la cause de nos échecs, c’est entretenir les problèmes qui nous ont conduit dans l’impasse. Il faut redonner à l’Etat les moyens d’une action efficace sur les sujets régaliens, sur les questions d’éducation, de santé, de justice. Et cela implique simultanément de sortir de cette hyperadministration qui paralyse la France.

Et la mondialisation, faut-il la remettre en cause ?

Il faut faire le procès de notre passivité dans la mondialisation, sans aucun doute. Pendant trop longtemps nous avons laissé faire une mondialisation déséquilibrée et dérégulée, construite uniquement à coups de calculs économiques de court terme. Il y a 30 ans, on fabriquait 80 % des principes actifs de médicaments, aujourd’hui on en importe 80 %. Pourquoi ? Parce qu’on a construit notre rapport à la mondialisation à partir de la seule figure du consommateur, pour lui apporter le produit le moins coûteux quelles que soient les conséquences.

Faut-il refonder l’Union européenne comme dit Emmanuel Macron ?

C’était exactement notre slogan de campagne pendant les élections européennes, ‘refonder l’Europe. Nous ne partagions pas le déni de réalité macronien sur ce sujet. L’Europe a bien besoin d’une refondation, en effet. Elle s’est construite dans un monde où le tragique était oublié. La doctrine de la concurrence a été au cœur de la matrice européenne, comme si la consommation était notre horizon essentiel. Aujourd’hui, il est urgent d’affirmer que l’Europe ne peut pas être simplement un marché. Elle n’aura de sens que si elle contribue à nous donner une capacité d’agir dans la mondialisation, plutôt que de subir notre destin.

Concrètement ?

Concrètement, il faudra, sur le plan industriel, identifier des chaînes de valeurs stratégiques sur lesquelles on accepte d’investir, ce que l’Union Européenne a longtemps écarté. Assumer de défendre nos intérêts, par exemple dans le domaine de la santé. Mais surtout, ne nous contentons pas de ce sujet, il ne sert à rien de préparer les crises passées ! Demain, la crise sera peut-être sécuritaire, alimentaire… Il faut une politique agricole qui permette de produire ce que nous consommons. Enfin, il faut accepter le modèle de société qui va avec. Produire nous-mêmes des masques veut dire les payer un peu plus cher. Cela suppose de remettre le travail au cœur de la société. Ne plus se contenter d’acheter au moindre coût, et donc repenser notre modèle social.

Qui est le plus démuni face à cette crise ? Le politique ou le philosophe ?

C’est beaucoup plus inquiétant pour le politique que pour le philosophe ! Le philosophe a l’habitude d’être démuni, le vertige de la page blanche fait partie de l’expérience philosophique à part entière.

En revanche, le grand défi pour le politique est d’agir dans une situation d’incertitude essentielle. La parole publique est attendue comme jamais, comme le montrent les records d’audience pour écouter le président ; et en même temps elle est sujette à un discrédit qui créé une immense vulnérabilité collective.

D’où la nécessité d’avoir de la constance et de la précision dans l’expression. Le manque de clarté, de vérité parfois dans la communication du gouvernement, met en danger la confiance envers notre démocratie elle-même. Il est urgent de revenir à une parole prudente et maîtrisée !