Pass sanitaire : une remise en cause profonde et inédite de notre modèle de société

François-Xavier Bellamy - pass sanitaire

Tribune publiée dans Le Figaro du 15 juillet 2021 avec Loïc Hervé, sénateur de la Haute-Savoie et vice-président du parti Les Centristes. Photo : François BOUCHON/Le Figaro

Les libertés fondamentales, l’égalité des droits, l’amitié civique, ne sont pas des privilèges pour temps calmes : c’est un héritage qui nous oblige.

Depuis l’apparition du coronavirus, nous sommes passés par bien des expériences inédites, et nous avons vu vaciller, de confinements en couvre-feu, la rassurante et illusoire évidence de nos libertés publiques. Mais il ne faut pas se méprendre : la vraie rupture historique pour notre modèle de société date de lundi dernier, avec les mesures annoncées par le président de la République. Si nous nous sommes opposés, il y a plusieurs mois déjà, à la création du « pass sanitaire » par le Parlement européen et le Parlement français, c’est parce que nous refusons absolument le monde qui se dessine sous nos yeux.

S’opposer au pass sanitaire n’est pas être « anti-vaccin ».

Une précision d’abord, dans la confusion et les caricatures du moment : s’opposer au pass sanitaire n’est pas être « anti-vaccin ». La vaccination est un progrès scientifique prodigieux, et l’une des plus belles pages de l’histoire de notre pays est sans doute d’y avoir largement contribué à travers l’œuvre de Pasteur. Mais comment comprendre que cette tradition scientifique aboutisse à la déraison que nous constatons aujourd’hui ? Avec dix-huit mois de recul, nous connaissons désormais le coronavirus : nous savons chez quels sujets il provoque des formes graves, et lesquels il laisse indemne. 93% des victimes du coronavirus en France avaient plus de 65 ans ; 65% avaient un facteur de comorbidité. En-dessous de 40 ans, sans facteur de comorbidité, le risque de mourir du coronavirus est quasi inexistant. Pourquoi alors ne pas adopter la même stratégie de vaccination que celle qui a lieu chaque année face à la grippe saisonnière ? Rappelons que, sans susciter aucune opposition, plus de 10 millions de vaccins ont été administrés l’an dernier contre cette épidémie, majoritairement pour les personnes vulnérables, âgées ou présentant une fragilité particulière. Le nombre de morts est ainsi contenu chaque année, sans qu’il soit jamais question de vacciner toute la population tous les ans au motif qu’il faudrait éviter la circulation du virus. On ne traite pas les plus jeunes d’irresponsables égoïstes parce qu’ils ne se font pas vacciner contre la grippe ! Ce débat doit être mené sans simplisme et sans leçons de morale : oui, on peut être favorable aux vaccins, y compris à une campagne très large pour vacciner les personnes vulnérables face à cette épidémie, et affirmer que la stratégie de masse actuellement choisie semble hors de toute mesure : pourquoi faudrait-il vacciner un adolescent, qui ne risque absolument rien du coronavirus, au motif qu’il faut protéger les personnes âgées, si celles-ci sont vaccinées ? C’est faire complètement l’impasse sur le nécessaire arbitrage entre bénéfice et risque, y compris du point de vue collectif.

Mais là n’est même pas le problème essentiel, en un sens. Ce que nous n’accepterons jamais, c’est la transformation de nos vies quotidiennes, de nos relations humaines, de notre modèle de société, qui s’accomplira de manière certaine et probablement irréversible par la mise en œuvre du « pass sanitaire ». Pour la première fois dans notre histoire, il faudra présenter un document de santé pour effectuer les actes les plus simples du quotidien – prendre un train, entrer dans un magasin, aller au théâtre… L’accès à un espace public sera différencié selon vos données de santé. Comment une telle révolution peut-elle s’opérer avec une justification si faible , sans débats approfondis, en caricaturant tous ceux qui osent s’en inquiéter ? Rappelons pourtant combien ces contraintes inédites paraissaient inimaginables il y a encore quelques mois : lorsque certains s’inquiétaient que le vaccin puisse devenir le critère d’une existence à deux vitesses, on les traitait de complotistes. Lorsque le pass sanitaire a été créé, le gouvernement jurait que jamais, jamais il ne conditionnerait l’accès à des actes quotidiens – seulement à des événements exceptionnels réunissant des milliers de personnes. C’est d’ailleurs à cette condition explicite qu’un tel dispositif avait été accepté par les autorités administratives compétentes pour la protection des libertés ou des données privées. Le fait que l’État méprise à ce point la parole donnée, sur des sujets aussi graves et en un temps aussi court, a de quoi inquiéter n’importe quel Français sur l’avenir de la liberté.

Le fait que l’État méprise à ce point la parole donnée, sur des sujets aussi graves et en un temps aussi court, a de quoi inquiéter n’importe quel Français sur l’avenir de la liberté.

Car c’est bien tout notre modèle de société qui est aujourd’hui menacé. Si le gouvernement a la certitude que la vaccination générale est absolument indispensable, alors il devrait en tirer toutes les conséquences, et la rendre obligatoire. Nous ne pensons pas cela ; mais ce serait au moins, du point de vue démocratique, une décision plus loyale que l’hypocrisie de cette contrainte déguisée. Ce serait surtout éviter de basculer dans ce nouveau monde où l’État contraindra chaque citoyen à contrôler son prochain pour savoir s’il faut l’exclure. Le serveur d’un bistrot sera sommé de vérifier la vaccination et la pièce d’identité d’un client pour pouvoir servir un café ; les mariés devront demander un QR code à leurs invités avant de les laisser entrer ; le patron licenciera un employé s’il n’a pas de pass sanitaire. Et la police viendra sanctionner ceux qui n’auront pas participé efficacement à ce contrôle permanent. Qui peut prétendre qu’un tel dispositif permet de « retrouver la liberté » ? Ne pensez pas que, parce que vous êtes vacciné, vous aurez « une vie normale » : quand on doit présenter dix fois par jour son carnet de santé et sa carte d’identité, pour acheter une baguette ou faire du sport, on n’a pas retrouvé la liberté. Quand chacun doit devenir le surveillant de tous les autres, on n’a pas « une vie normale ».

Quand chacun doit devenir le surveillant de tous les autres, on n’a pas « une vie normale »

On nous dira qu’il faut choisir entre le pass sanitaire et le confinement généralisé : ce chantage est absurde. Dès lors que les plus vulnérables sont vaccinés, il n’y a aucune raison de revenir au confinement, aucune raison en particulier de fermer les amphis et d’enfermer les adolescents. Nous n’avons pas à choisir entre deux manières inutiles d’abandonner la liberté. Ce combat n’est pas individualiste, au contraire : c’est se sentir vraiment responsables d’un bien commun essentiel que de défendre cette liberté aujourd’hui gravement menacée. Il y a là un défi de civilisation : face aux modèles autoritaires qui triomphent ailleurs dans le monde, l’Europe et la France doivent montrer qu’une action publique efficace, même en temps de crise, n’impliquera jamais d’abandonner nos principes. Les libertés fondamentales, l’égalité des droits, l’amitié civique, ne sont pas des privilèges pour temps calmes : c’est un héritage qui nous oblige.


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La relégation du bac piège les plus déshérités

LE FIGARO. – Après avoir introduit une part importante de contrôle continu au bac, Jean-Michel Blanquer veut supprimer les épreuves communes à tous les lycées au profit de nouvelles modalités d’évaluation propres à chaque établissement, actant ainsi le passage à un « bac local ». Est-ce un moyen d’inciter «chaque élève à s’impliquer toute l’année dans ses apprentissages» comme l’ambitionne le ministère, ou l’ultime coup de grâce porté à cet examen ?

François-Xavier BELLAMY. – C’est un aveu, une manière d’admettre que le baccalauréat n’existe plus. On pouvait déjà le deviner au moment où Jean-Michel Blanquer avait annoncé la réforme du bac en 2018, l’organisation des épreuves communes dites E3C ressemblait à une usine à gaz aberrante qui ne pouvait être qu’une étape vers la suppression de cet examen national.

Une grande part du baccalauréat dépendra désormais uniquement des notes attribuées par les professeurs tout au long de l’année , sans aucune espèce d’anonymat, avec une dimension nécessairement relative à la notoriété des établissements qui accompagnera cette notation. En réalité, il s’agit de transformer le bulletin scolaire en bac.

Cet examen est devenu un mensonge d’État et Jean-Michel Blanquer l’enterre au lieu de tenter de le sauver, achève un malade quand il devrait le réanimer. Le ministre hérite, bien sûr, de la crise durable d’un système scolaire, mais pendant de longues années il y a très largement contribué en tant que directeur général de l’enseignement scolaire puis ministre de l’Éducation nationale pendant de longues années. Il ne peut donc pas être exonéré de sa responsabilité dans la situation actuelle.

Demain, les parents les plus malins, les mieux informés ne risquent-ils pas de déserter encore davantage les établissements moins réputés ? Se dirige-t-on vers un accroissement de l’hétérogénéité entre les lycées et les lycéens ?

Oui. Personne ne nous fera croire que c’est une nouveauté, tous les parents savent déjà que le fait de sortir d’un lycée plus ou moins coté aura une incidence sur l’orientation de leur enfant. Nous avons aujourd’hui le système scolaire le plus inégalitaire de l’OCDE, comme l’indiquent sans discontinuer les enquêtes Pisa publiées depuis 2013 ; dans notre pays, le parcours d’un élève est le plus directement prévisible à partir de son milieu social d’origine. C’est d’autant plus grave que la France s’est construite et vit toujours sur la promesse de la méritocratie, par l’accès universel à l’éducation et au savoir. Derrière cette promesse, il y a un mensonge et le bac est l’un des noms de ce mensonge.

Dans cette situation, Jean-Michel Blanquer avait deux options : tenter de redonner du sens au bac en reconstruisant en amont un système éducatif qui fonctionne et permette à chaque élève d’avoir accès au savoir, ou renoncer à cette ambition et achever de vider cet examen national de sa signification, aggravant ainsi la relégation qui piège les plus déshérités.

En présentant ses «ajustements» pour le bac 2022, le ministre de l’Éducation nationale a évoqué des modifications de coefficients pour les matières mais rien sur le contenu des programmes. Pourtant, toutes les études internationales montrent que le niveau des élèves français chute…

Après les E3C, l’introduction du grand oral et des épreuves de spécialité au bac, Jean-Michel Blanquer veut modifier les coefficients des épreuves. J’observe d’ailleurs une chose : pour pouvoir comprendre le lycée d’aujourd’hui, il faut avoir fait l’ENA ! Tout ceci ne fait que renforcer le fossé qui se creuse entre les personnes armées pour faire face à la complexité de plus en plus aberrante du système, et les autres. On vit l’exacte continuité du quinquennat Hollande et de l’action de Najat Vallaud-Belkacem au ministère de l’Éducation nationale, une époque marquée par une multiplication de dispositifs de cette nature dans la réforme du collège. Aujourd’hui, les parents ne comprennent plus rien à l’école de leurs enfants quand ce ne sont pas les professeurs eux-mêmes qui sont perdus.

Il s’agit d’un contresens total compte tenu de ce dont l’école avait besoin: un retour aux fondamentaux, à la transmission d’une culture générale solide. Au-delà de la réforme du bac, Jean-Michel Blanquer transforme en profondeur le lycée, en imposant le principe d’une spécialisation précoce, ; et cette transformation est d’autant plus violente que, dans un monde en pleine mutation, les élèves ont de plus en plus tard une idée de ce qu’ils vont faire de leur vie.

Jean-Michel Blanquer n’a cessé de dire et d’écrire que l’éducation se joue dans les petites classes et je suis d’accord avec lui. De ce point de vue là, si on ne commence pas par travailler à un système éducatif où tous les élèves apprennent à lire, écrire et compter à l’école primaire, on n’arrivera à rien au moment du bac, ; ce n’est même pas la peine d’essayer de régler un problème par sa conclusion. Le baccalauréat est supposé être l’évaluation de ce qui a été appris lors des quinze années précédentes, et si le dysfonctionnement commence quinze ans plus tôt, le baccalauréat ne peut qu’être le symptôme et le révélateur d’une faillite bien plus profonde.

L’ampleur des fautes d’orthographe choque au premier abord, puis viennent les défaillances en termes de structure logique dans la pensée. Professeur de philosophie, avez-vous constaté un déclin significatif des copies ?

Mon expérience n’est pas assez longue pour avoir observé par moi-même une dégradation progressive ; mais, ayant pourtant corrigé le baccalauréat plusieurs années, je n’ai jamais vu ce que des collègues me racontent aujourd’hui des copies qu’ils ont sous les yeux. France Inter a même fait état de la stupéfaction de nombreux professeurs face à la proportion très importante de « non-copies », des devoirs quasi inexistants, rendus seulement pour faire acte de présence. Des élèves écrivent qu’ils s’excusent de devoir partir vite, ou qu’ils en ont assez de travailler. De fait, avec le contrôle continu, la plupart arrivent en sachant déjà qu’ils ont le bac ; pourquoi se donner du mal ?

On atteint le point où le mensonge est, de toute façon, connu de tous, et les élèves ne se donnent même plus la peine de faire semblant. Une statistique intéressante à surveiller, c’est le temps passé dans la salle d’épreuve. Il est obligatoire de rester une heure sur place pour ne pas être déclaré absent ; cette année, un nombre très substantiel de candidats au bac sont partis dès la première minute de liberté accordée.

La situation a-t-elle une chance de s’améliorer dans les prochaines années ? Comment remédier à ces lacunes profondes chez certains élèves ?

Non seulement nous le pouvons, mais c’est absolument nécessaire pour la survie de notre pays. Le recul de notre système éducatif est sidérant, alors que le modèle français a longtemps été un des plus efficaces du monde et a inspiré de nombreux pays. Désormais il nous faut nous inspirer de ce qui se fait ailleurs pour retrouver la capacité de transmettre ; mais nous devons aussi puiser dans notre tradition pédagogique, et le baccalauréat en est un pilier important. Il représente l’exigence dans l’universalisme, le respect du mérite, de l’effort et du travail quel que soit le parcours de l’élève, son histoire ou son identité. Le baccalauréat fait partie de la culture française ; à l’exact opposé, Jean-Michel Blanquer est en train d’imposer un dérivé médiocre de la culture anglo-saxonne, celle qui choisit la spécialisation au lieu de l’enseignement général, la compétence au lien de la connaissance, la professionnalisation à la place de la formation personnelle et de la construction de la pensée.

Le problème est que nous aurons demain les faiblesses du système américain, sans en avoir les forces. Les Américains ont un tronc commun et une culture générale assez fragiles jusqu’à l’enseignement secondaire, mais leur système universitaire repose sur une spécialisation très avancée, avec une sélection extrêmement exigeante (pour partie intellectuelle mais aussi pour partie censitaire), et des moyens gigantesques dans l’enseignement supérieur. Chez nous, des universités paupérisées sont sommées d’absorber les conséquences de ce mensonge qu’est le bac : elles sont les seules formations obligées de recevoir les dizaines de milliers de lycéens auxquels l’éducation nationale a conféré le « premier grade universitaire » sans jamais leur donner les capacités élémentaires pour poursuivre des études supérieures. Dans les faits, les facultés continuent de leur mentir pendant trois ou quatre ans, le temps d’une licence, voire d’une première année de master.

Sur Twitter, j’ai été marqué par le hashtag #EtudiantsSansMaster . Il s’agit d’étudiants qui se révoltent car ils n’ont pas de place en master. Mais comment en serait-il autrement ? Environ 300 000 bacheliers entrent chaque année à l’université: 60 % d’entre eux ne valident pas leur première année de licence… Beaucoup ont de sérieuses lacunes dans la maîtrise de l’écrit : 20% des jeunes majeurs en France ont des difficultés de lecture. Beaucoup persévèrent pourtant, jusqu’au master. À ce moment-là, nécessairement, une sélection finit par s’opérer, et ces jeunes-là deviennent les dindons de la farce. Pourtant, ils ont fait ce qu’on leur demandait, ils ont joué comme ils le pouvaient le jeu de la promesse qui leur était faite par l’institution, et à la fin ils n’ont malheureusement aucune chance de trouver une place qui corresponde au talent qu’ils avaient certainement en eux mais que notre école ne leur a pas permis d’accomplir.

Bioéthique : la gravité de ce qui se joue aujourd’hui reste sous-estimée.

Texte écrit avec Pierre Manent et Elisabeth Geffroy, initialement paru dans Le Monde le lundi 28 juin 2021.

Le projet de loi bioéthique revient en lecture définitive à l’Assemblée nationale. Malgré trois ans de discussions, son contenu est encore très largement méconnu des Français, la mesure phare qu’est l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes ayant monopolisé l’attention. Qui, même au sein des médias, sait réellement ce qui se prépare à travers les évolutions nombreuses et majeures que ce texte autorisera ? L’ignorance est telle que lorsque, en octobre 2019, les chroniqueurs de l’émission Quotidien avaient relayé une intervention sur ce projet de loi, ils l’avaient spontanément analysée comme un tissu de désinformation complotiste ; il s’agissait en fait d’une description factuelle des « avancées » proposées par les députés de la majorité. L’autorisation de créer des embryons chimériques mêlant des cellules humaines et animales avait, par exemple, paru trop improbable aux journalistes pour qu’ils vérifient de quoi il retournait : elle a pourtant bien été votée de nouveau en commission au début du mois de juin.

Le faible intérêt pour les considérations éthiques qui s’attachent à des actes très techniques explique sans doute que les manipulations génétiques, pourtant bien présentes dans le projet de loi, aient été si peu évoquées dans le débat public. Sur des questions aussi décisives, la controverse n’a jamais cessé, mais la gravité de ce qui se joue aujourd’hui reste essentiellement sous-estimée : c’est pourquoi il nous semble indispensable de revenir ici sur les enjeux humains majeurs de ce texte.

Chimères, embryons transgéniques, ciseaux génétiques CRISPR-Cas9, bébés-médicaments, auto-conservation des ovocytes sans motif médical, gamètes artificiels… : ces techniques touchent, à la fois physiquement et ontologiquement, à ce qui constitue le cœur de notre condition humaine. D’abord parce qu’elles menacent l’intégrité et la protection de notre identité génétique : via la technique du ciseau moléculaire, on fabriquera désormais des embryons transgéniques, par suppression et remplacement de morceaux d’ADN créant des modifications génétiques transmissibles à la descendance – sans que personne ne maîtrise les mutations ultérieures… Ensuite parce qu’elles sont une violation de la frontière entre les espèces, permettant, avec la création de chimères, l’implantation de cellules humaines dans des embryons animaux, pour fabriquer demain des cochons, des souris ou des singes dotés d’organes humains. Enfin parce qu’elles sont une renonciation supplémentaire au principe du respect de la personne comme fin en soi, une objectivation des êtres humains utilisés comme moyens : les « bébés-médicaments » seront conçus par FIV et sélectionnés pour être immuno-compatibles avec leur frère ou leur sœur atteint de maladie génétique, et ainsi transformés en êtres dont l’existence a pour seules origine et fin de servir d’instrument de guérison à un autre qu’eux – soit la définition même d’une réduction au rang de pur moyen.

Dans le choix politique d’autoriser de tels actes, se décide la place que nous donnons collectivement à la vie humaine. Car les principes qui sous-tendent ces choix sont très clairs : ce texte abat les garde-fous que la loi avait maintenus, encourageant et facilitant la manipulation de la vie humaine, malgré tous les risques avoués ou encore inconnus, le tout avec pour seule raison que ce qui est techniquement possible doit finir par être permis. Autant dire que la France, dont le modèle bioéthique constituait une référence dans le monde démocratique, consent d’avance à toutes les mutations que la science permettra, et renonce au principe même de la responsabilité politique, qui est de décider de la règle commune. Seule compte désormais la rentabilité : l’utilisation de cellules-souches d’un embryon humain pour la recherche, par exemple, n’était autorisée que si aucune autre technique n’était possible eu égard à la finalité poursuivie ; cette condition est abandonnée. Pourquoi abandonner cette exigence minimale, au moment précis où des méthodes alternatives aux manipulations de cellules embryonnaires se développent ? L’explication semble hélas simple : ces méthodes alternatives sont plus coûteuses… Derrière la mise en scène du « progressisme » en marche, la logique du marché gagne des pans de la vie humaine qui lui restaient encore indisponibles.

Toute nouveauté n’est pas nécessairement bonne en soi. Il nous appartient comme citoyens de décider des contours du monde humain dans lequel nous désirons vivre, au lieu de laisser la technique arbitrer et agir à notre place. La prise de conscience écologique a consisté à découvrir précisément cela, un peu tard : l’étendue inédite de notre capacité technique, loin de nous rendre maîtres de notre destin, nous oblige aujourd’hui à un immense effort pour reprendre le pouvoir sur notre propre pouvoir. A l’inverse, s’obliger à un vrai discernement moral et politique ne fait pas de nous des timorés incapables de progrès, mais des agents libres qui se reconnaissent le devoir de se dominer eux-mêmes avant de prétendre dominer le monde et la nature. Etrange paradoxe que cette tendance à déréguler les manipulations et expérimentations menées sur l’homme, au moment où nous réapprenons envers l’environnement le sens de la mesure, la nécessité d’une auto-limitation, l’obligation d’anticiper les conséquences des mutations que nous imposons à des équilibres vulnérables et nécessaires à la vie… Pourquoi oublier soudainement le principe de précaution, surtout lorsque sont concernés les ressorts les plus profonds, intimes et fragiles de l’être humain ? Tenons-nous à ce point à faire du corps humain le prochain objet de notre démesure technique, et reproduire sur lui des erreurs déjà commises contre la nature ? N’avons-nous vraiment rien appris ?

On n’encadre pas l’injustice, on la combat.

Tribune signée avec Othman Nasrou, vice-président du Conseil régional d’Ile-de-France et élu d’opposition à Trappes, initialement parue dans Marianne.

Pendant que des milliers de policiers et gendarmes tentent de faire respecter la loi contre la puissance mortifère des trafics – le brigadier Eric Masson l’a payé de sa vie le 5 mai face aux dealers à Avignon – des élus irresponsables jouent la transgression adolescente jusque dans l’hémicycle. Il y a quelques jours, un député a sorti un joint en séance à l’Assemblée nationale.

Cette provocation médiocre a de quoi désespérer tous ceux qui, professeurs, éducateurs, médecins et personnels de médecine scolaire, agents des forces de l’ordre et de la justice, font des efforts immenses pour dissuader les jeunes de laisser partir leur avenir en fumée. L’apologie du shit revendiquée par un élu, voilà qui éclaire l’irresponsabilité de certains arguments évoqués parfois en faveur de la légalisation du cannabis. Et la première de ces thèses, entendue mille fois : puisque l’interdiction n’a jamais mis fin à l’usage, autant y renoncer pour pouvoir mieux encadrer les filières d’approvisionnement et les modes de consommation.

Cette analyse est absurde, à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle fait l’impasse sur la nocivité intrinsèque du cannabis. Il ne suffira pas de légaliser une substance dangereuse pour qu’elle devienne sûre… Qui pense que mettre un poison en vente libre diminue sa létalité ? En l’occurrence, le cannabis est un poison, en particulier pour les jeunes. Nos expériences d’élu et d’enseignant confirment malheureusement ce que montrent les études médicales : le cannabis a des effets toxiques immédiats sur le cerveau, en particulier dans la phase de son développement ; il provoque des troubles de l’attention et de la mémoire, des phases d’anxiété, une fatigue chronique – il figure d’ailleurs parmi les premières causes d’échec scolaire. Malgré son image festive et sociale, l’addiction qu’il suscite conduit souvent ses victimes à s’isoler, à se refermer sur elles-mêmes, à développer des symptômes dépressifs. Le lien est désormais établi par des nombreuses études entre la consommation de cannabis et des troubles psychotiques, le développement de schizophrénies ou de délires paranoïaques. On accordera que ces conséquences sont d’une particulière gravité – et il y a quelque chose d’étonnant à voir, dans cette période où nous aurons tant sacrifié au risque zéro sanitaire, que certains sont prêts à nier l’évidence du problème majeur de santé publique que représente le cannabis.

Certains répondront que l’alcool et le tabac posent aussi des problèmes de santé, sans être pourtant interdits. Mais la comparaison est absurde : ces produits ne s’accompagnent pas des mêmes pratiques, et n’engendrent pas les mêmes conséquences. L’alcoolisme est un drame absolu ; mais on peut boire de l’alcool sans être du tout alcoolique. En France tout particulièrement, le vin est un élément de la gastronomie : il se goûte, et on le savoure pour lui-même – non pas essentiellement pour ses effets secondaires, que seul un usage excessif peut réellement entraîner. On ne fume un joint en revanche que pour ses effets psychotropes – rien à voir, là aussi, avec le tabac : le cannabis est bien une drogue. A l’évidence, beaucoup d’autres choses que des drogues peuvent être mauvaises pour la santé, parmi lesquelles bien des aliments ordinaires ou des pratiques sportives en elles-mêmes parfaitement saines ; mais il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour tout confondre dans un relativisme abscons. La consommation de cannabis ne peut qu’être nocive, comme toute consommation de drogue – et il n’est pas étonnant que les études épidémiologiques démontrent ce lien : pour les consommateurs d’héroïne ou de cocaïne, le cannabis a souvent été un premier pas.

On n’encadre pas l’injustice, on la combat. On ne légalise pas un poison, on combat ceux qui empoisonnent. Légaliser le cannabis serait pour le législateur une abdication démagogique de sa responsabilité première.

Quel bénéfice pourrait-on dès lors espérer de sa légalisation ? Renoncer à l’interdire permettrait de mener des campagnes de prévention, nous dit-on ; mais rien n’interdit de le faire aujourd’hui, et il est temps en effet d’investir massivement dans la pédagogie indispensable pour susciter une prise de conscience. A l’inverse, il serait parfaitement incohérent de prétendre qu’on dissuadera mieux en autorisant… Les expériences connues sont éloquentes sur ce point : l’État du Colorado, après avoir légalisé le cannabis en 2012, a connu une augmentation de 45% de la consommation chez les adultes de plus de 25 ans, un record parmi les États américains. Alors que l’usage du cannabis a tendance à décroître depuis quelques années chez les jeunes français – contrairement à ce que certains de leurs aînés rêveraient de nous faire croire, la légalisation serait un contresens historique. Ceux qui la revendiquent affirment également que cela permettrait d’assécher les trafics. Mais qui peut croire cette fable ? On ne devient pas dealer par passion pour le cannabis – ceux qui le vendent sont souvent les premiers à en connaître assez les méfaits pour ne pas y toucher eux-mêmes. S’ils ont choisi cette activité, c’est parce qu’un business illicite est plus lucratif, et leur permet de financer bien des activités parallèles, qui peuvent aller parfois jusqu’au financement de filières terroristes… Qui peut sérieusement croire que ces réseaux criminels déclareront leurs revenus et paieront la TVA dès que le cannabis sera légal ? Ils se reconvertiront bien sûr dans d’autres trafics illicites. L’exemple de l’Uruguay, ou du Canada, ont montré que les marchés noirs peuvent même augmenter après la légalisation du cannabis… Ceux qui militent pour cela nous demanderont-ils demain de légaliser l’héroïne, au motif que de toute façon la répression ne marche pas ?

En réalité, derrière cette logique, il y a une démission politique absolue. Le législateur doit-il renoncer à interdire quoi que ce soit, au motif que toute interdiction sera un jour violée ? Il y a des milliers d’excès de vitesse chaque jour : on n’abolit pas pour autant le code de la route. Parce qu’il protège nos déplacements, l’État se donne les moyens de le faire respecter. Baisser les bras devant une industrie illégale qui détruit des vies, ce serait renoncer à la responsabilité politique. Personne ne songe à légaliser l’activité des cambrioleurs au motif que, puisque la propriété privée n’est pas toujours respectée, il vaut mieux que leur activité soit encadrée dans de bonnes conditions… On n’encadre pas l’injustice, on la combat. On ne légalise pas un poison, on combat ceux qui empoisonnent. Légaliser le cannabis serait pour le législateur une abdication démagogique de sa responsabilité première. Et cela n’a rien de théorique : quand des milliers de vies sont en jeu, il ne faut jamais renoncer – quoiqu’il en coûte.

La clarté et la constance

Entretien à L’Express initialement paru le 15 mai 2021.

L’Express : La secrétaire d’Etat Sophie Cluzel ne présentera pas de liste de la majorité présidentielle pour les régionales en Paca, se rangeant derrière Renaud Muselier. La liste du président sortant comportera d’autres membres de LREM, et devrait écarter les parlementaires de toute sensibilité, y compris de droite. Souhaitez-vous que LR retire son soutien à Renaud Muselier, comme le demande Bruno Retailleau ?

François-Xavier Bellamy : Bien sûr. Ce dénouement était parfaitement prévisible, et c’est pour cela que j’avais voté contre le soutien accordé à Renaud Muselier lors de la Commission nationale d’investiture (CNI) du 4 mai, tout comme Éric Ciotti et Bruno Retailleau. Les faits nous ont donné raison. Je n’aurais pu soutenir Renaud Muselier que s’il avait dénoncé la fusion annoncée par Jean Castex, et refusé clairement d’être appuyé par LREM. Mais quelques heures plus tôt, dans le texte qui était supposé « clarifier » la situation, il remerciait encore le Premier ministre pour son soutien… Comment s’étonner de cette issue affligeante ?

Dans cette exigence de clarté, il y a un enjeu de survie pour la droite. Notre famille politique meurt de ces ambiguïtés. Je ne reproche rien à ceux qui soutiennent Emmanuel Macron, chacun est bien sûr libre de ses idées ; mais ils doivent se mettre en conformité avec leurs actes et rejoindre LREM. La droite, elle, doit préparer l’alternance dans la clarté et la constance. Sinon, elle n’a plus de raison d’être. Or je suis convaincu que cette alternance est plus que jamais nécessaire pour la France.

 

Si vous étiez électeur de cette région, pour qui voteriez-vous ?

Je serais déprimé ! Les petits calculs d’En Marche sont un immense cadeau offert à Thierry Mariani, qui apparaît désormais comme la seule alternative à droite pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans la majorité présidentielle. C’est d’autant plus affligeant que M. Mariani est clairement une incarnation du pire de l’opportunisme politique. Je l’ai vu encore tout récemment en Arménie, un pays si proche de la civilisation européenne, victime de l’agression unilatérale de l’Azerbaïdjan. Des élus européens comme M. Mariani ont contribué au silence dans lequel des milliers de jeunes ont été tués, parce qu’il entretient les meilleures relations avec cet Etat musulman autocratique, dirigé par des anciens du KGB, qui pratique une corruption à grande échelle dans les institutions européennes. L’attaque menée par l’Azerbaïdjan, appuyée par la Turquie et par des mercenaires djihadistes, a été marquée par des crimes de guerre terribles et documentés ; mais M. Mariani n’a cessé de redire son soutien au dictateur Aliev auprès d’une presse azérie complaisante. Ce n’est que le symptôme d’un comportement politique d’un cynisme affligeant, celui-là même qui nourrit la défiance des Français.

Comment voir dans un tel personnage l’espoir d’un renouveau… Il est d’ailleurs improbable qu’un ancien ministre, député sans discontinuer depuis 1993, nous explique maintenant que la droite a tous les torts – qu’a-t-il fait pendant les trente dernières années ? Si M. Mariani reproche à la droite son bilan, qu’il ait au moins la loyauté de s’effacer, car il en est comptable.

 

La situation en Paca a provoqué un psychodrame chez LR. Cette surréaction ne met-elle pas en lumière la fébrilité de votre parti sur son rapport au macronisme?

C’était une sous-réaction ! Le Premier ministre a annoncé dans le JDD que l’alliance entre LREM et Renaud Muselier amorçait une « recomposition nationale » qui allait voir LR devenir un supplétif du macronisme. Dans ces conditions, la seule réaction légitime était de dénoncer clairement cette manœuvre, de prendre acte du fait que Renaud Muselier était candidat de LREM, et de présenter une nouvelle liste dans la région Sud pour que notre ligne reste défendue. Le psychodrame que vous décrivez aurait été évité si le retrait du soutien annoncé immédiatement par Christian Jacob avait été maintenu.

 

Dans un communiqué publié sur Twitter, vous affirmez que la vie politique suppose une « ligne claire » pour que les électeurs « puissent faire un vrai choix ». Entre le rapprochement avec LREM en Paca ou avec Debout la France en Bourgogne Franche-Comté, la « ligne » de LR est difficile à suivre…

Les petits calculs d’opportunité ne peuvent qu’être un danger mortel pour la clarté de notre engagement. Mais on ne peut pas tout comparer : dans le cas de la région PACA, un Premier ministre vient annoncer dans la presse nationale une recomposition de la vie politique à travers une alliance LR-LREM. Cet épisode est dévastateur pour notre famille politique. Je sais de quoi je parle : nous avons payé très cher, lors des européennes de 2019, toutes les ambiguïtés de la droite pendant les années précédentes. Lors du débat de la semaine dernière, j’ai voulu parler pour tous ceux qui ont perdu les législatives de 2017 à cause des quelques cadres partis de notre famille politique pour un siège de ministre avec Emmanuel Macron, après l’avoir combattu. Ces reniements ont fait du mal, dans l’esprit des Français, même à ceux qui restaient fidèles ; mais plus grave encore, ils continuent de miner de l’intérieur notre vie démocratique. Il ne peut y avoir aucune confiance si la classe politique semble n’avoir ni cohérence ni clarté.

Nous avons payé très cher, lors des européennes de 2019, toutes les ambiguïtés de la droite pendant les années précédentes. Lors du débat de la semaine dernière, j’ai voulu parler pour tous ceux qui ont perdu les législatives de 2017 à cause des quelques cadres partis de notre famille politique pour un siège de ministre avec Emmanuel Macron, après l’avoir combattu.

 

Sur un plan idéologique, le destin de LR n’est-il pas d’être aspiré par ses deux pôles, LREM et RN ?

Non, car ces deux pôles ne sont pas de nature idéologique. Le macronisme n’est pas une doctrine, c’est un opportunisme ; Emmanuel Macron ne construit pas une vision du monde, mais un récit marketing, variable selon la tactique du moment. Au prétexte du « en même temps », il aura dit tout et son contraire sur tous les sujets pendant ce quinquennat…

Ces deux forces politiques ne cessent de changer de discours. Et de manière opportuniste, toutes deux rallient aujourd’hui le cœur intellectuel de la droite. Prenons le sujet européen, par exemple : Emmanuel Macron pourfendait avec vigueur le protectionnisme, il défend maintenant l’autonomie stratégique européenne… Il rejoint ce que nous avons défendu pendant toute notre campagne. Le RN, quant à lui, avait applaudi le Brexit et prônait la sortie de l’Euro comme la condition de tout son programme : il a soudainement abandonné ces idées et parle aujourd’hui de réorienter l’Europe, comme la droite l’a toujours fait.

 

Les Français se positionnent de plus en plus à droite, notait en 2020 une étude de l’Ifop. LR semble ne parvient pourtant pas à en tirer profit. Au-delà des « ambiguïtés » que vous dénoncez, comment l’expliquer ?

Cela tient en partie au fait que la droite n’a pas su reconnaître franchement ce qu’elle n’a pas réussi dans le passé. L’exercice du pouvoir crée toujours de la déception. Nous serions plus crédibles si la droite avait su admettre que son bilan comporte aussi des éléments de la crise que la France connaît aujourd’hui. Je pense par exemple à la crise éducative actuelle : il est clair qu’elle ne relève pas de la seule responsabilité du gouvernement. Notre opposition aux réformes récentes, qui est parfaitement fondée, serait plus audible si elle s’accompagnait d’un regard plus lucide sur le bilan des années passées.

Enfin, il nous a manqué un travail de fond pour renouveler nos propositions. Le travail avance au sein du parti, mais nous n’avons pas de moyen de trancher les options contradictoires qui émergent en interne.

 

Sur les questions économiques, le flou règne. Entre le libéralisme de Bruno Retailleau et les positions plus iconoclastes d’Aurélien Pradié ou de Guillaume Peltier, il est difficile pour l’électeur de droite de s’y retrouver…

C’est vrai. On ne peut que reconnaître qu’il y a de vraies divergences sur ces sujets. Il est légitime que des points de vue différents s’expriment, bien sûr ; mais à la fin, il faut que quelqu’un tranche. A droite, c’est le rôle du candidat à l’élection présidentielle. En le désignant, nous pourrions déterminer notre ligne collective. Or, nous n’avons pas de candidat et nous ignorons comment le choisir.

 

Êtes-vous favorable à une primaire ?

Vous évoquiez les divergences de fond chez LR, particulièrement sur les questions économiques : pour les trancher, il faudra passer par un débat ouvert avec ceux qui souhaitent être représentés par notre famille politique en 2022. Une réunion derrière des portes fermées ne permettra pas d’aboutir à un choix reconnu et légitime. On peut appeler cela primaire ou autrement, mais il faudra susciter une conversation ouverte, et une large participation. Ce n’est pas la primaire de 2017 qui a fait perdre la droite.

 

En 2007, Nicolas Sarkozy défendait le « travail » et l’identité française. En 2017, François Fillon misait sur le réformisme économique et la lutte contre l’islamisme. Quels thèmes devra porter la droite en 2022 ?

Il est difficile de réduire un projet présidentiel à un ou deux thèmes : ces deux campagnes portaient plus que ces intuitions fondamentales. Mais s’il fallait ne retenir qu’une priorité, il me semble que l’urgence est de sauver l’unité de la France. Notre société est aujourd’hui profondément fracturée. Il faut garantir que la loi est appliquée partout en France ; c’est la condition de la sécurité et de la confiance dans nos institutions. La maîtrise des flux migratoires, la reconstruction d’une prospérité économique retrouvée en réorientant l’Europe dans la mondialisation, sont aussi des conditions pour reconstruire cette unité. Et la plus importante sans doute, la reconstruction de notre système éducatif, qui est aujourd’hui dans un état d’effondrement

 

Revenons sur l’actualité. Les tribunes de militaires publiés par l’hebdomadaire Valeurs Actuelles ont suscité la polémique. Vous avez affirmé être « révolté que certains s’en prennent aux messagers, pour ne pas écouter le message« . Mais le sujet n’est-il pas justement ici la légitimité du messager à s’immiscer sur le terrain politique ?

Les signataires précisent explicitement qu’il n’est en aucun cas question pour eux de menacer l’ordre démocratique : ils se préoccupent au contraire de sa stabilité. Personne n’imagine sérieusement que nous sommes à la veille d’un coup d’État militaire, cela n’a aucun sens ! Les militaires sortiraient de leur devoir de réserve s’ils annonçaient leur soutien à tel parti politique, ou refusaient de servir une autorité légitime. Mais il n’est en rien question de cela dans ces textes… Le devoir de réserve n’interdit pas à des militaires en leur qualité de s’exprimer sur les défis stratégiques du pays. Il serait absurde et dangereux de se priver de leur expérience.

 

Le gouvernement en a-t-il trop fait ?

Sa réaction était infondée. Il est normal que le gouvernement rappelle les règles qui régissent la relation des forces armées avec l’autorité politique. Mais l’emphase et la violence avec laquelle on a traité ces militaires retraités, parfois âgés de 80 ans, étaient absurdes et démesurées. Cela fait partie de ce « petit théâtre antifasciste » que dénonçait Lionel Jospin. Le gouvernement joue à se faire peur, car cela sert son récit : il se pose en rempart contre le danger. Mais si la principale menace pour la France était de vieux soldats qui l’ont toujours servie et expriment leurs inquiétudes pour l’avenir, le pays irait bien ! Nos dirigeants devraient avoir bien d’autres combats à mener…

 

La manifestation en soutien au peuple palestinien prévue samedi à Paris a été interdite à la demande du gouvernement en raison de « risques de troubles à l’ordre public ». Vous soutenez cette décision ?

Oui. Il n’est jamais simple d’interdire une manifestation ; il faut faire ce choix avec la main qui tremble, car la liberté de manifestation est une liberté fondamentale. Mais nous devons refuser à tout prix toute stratégie d’importation du conflit israélo-palestinien sur notre sol. Nous l’avons vécu en France, comme en Allemagne aujourd’hui où des “manifestants” se regroupent devant des synagogues pour insulter les juifs : la critique de la politique du gouvernement israélien devient un prétexte pour le retour d’un antisémitisme violent et décomplexé. Nous ne pouvons pas l’accepter.

Non, Monsieur Macron, tout le monde n’est pas à vendre.

Lettre ouverte initialement parue dans Le Figaro, signée avec Olivier Marleix, Arnaud Danjean, David Lisnard, Virginie Duby-Muller, Julien Aubert et Philippe Juvin.

Monsieur le président, en 2017, au lendemain de votre élection, vous vous êtes inventé une majorité avec ceux qui, de droite ou de gauche, avaient vu les portes de leur destinée se refermer devant eux au sein de leur famille politique.

L’absence de plateforme programmatique aurait dû faire paraître douteux ces ralliements sans condition, mais l’enthousiasme suscité par votre élection chez les commentateurs ne leur permettait pas de dénoncer ces démarches pour ce qu’elles étaient : motivées par l’appétit pour le fameux plat de lentilles. Le manque de cohérence programmatique était tel qu’on pouvait croiser dans votre entourage, pêle-mêle, François Bayrou et Robert Hue, quand vous n’alliez pas faire votre cour à Philippe de Villiers.

L’histoire a montré depuis quatre ans que vous-même ne vous embarrassiez pas de cohérence idéologique. Quelle aura été la ligne de votre politique ? Vous annonciez une « révolution », vous n’aurez été, pour l’essentiel, que le continuateur de François Hollande. Après tout, c’est pour le soutenir que vous étiez entré à l’Élysée en 2012, puis à Bercy ; vous êtes désormais comptable de neuf ans de décrochage sans précédent de la France. Vous prétendiez libérer l’économie ? Vous laissez le pays sous le poids d’une dette sans précédent dont la crise sanitaire actuelle n’est que l’excuse – vous n’aurez fait aucun effort pour maîtriser les dépenses publiques, et redonner ainsi une capacité d’action à l’État, depuis le début de votre quinquennat.

Sur le plan économique et social, le « nouveau monde » n’aura offert qu’une énième redite de cette politique sociale-démocrate, faite d’ouverture aveugle au grand marché mondial et de redistribution asphyxiante, sur laquelle se fracasse notre économie depuis quarante ans.

Dans cette continuité aussi, le sans-frontiérisme érigé en dogme aura mené, sous votre responsabilité, à une accélération sans précédent de l’immigration dans notre pays.

Au terme de votre mandat, l’absence d’action, le refus de prendre à bras- le-corps les problèmes qui crèvent les yeux de chacun auront fini d’hystériser notre vie politique et de désespérer les Français. Toute votre énergie est mobilisée non pas à régler ces problèmes, mais à tenter de faire disparaître la seule alternative possible autre que le RN. Votre seule ambition se résume désormais à être un président par défaut en 2022.

Mais vous n’y parviendrez pas. Non, monsieur le président, tout ne s’achète pas. Tout le monde n’est pas à vendre. Notre famille politique est issue du gaullisme. En juin 1940, jugeant moralement inacceptable et insensée au regard de l’histoire – passée et à venir – l’acceptation de la défaite, le général de Gaulle n’a pas hésité à tout risquer pour défendre une certaine idée de la France. Même si elle n’en fut pas toujours digne, cette noblesse d’âme et d’action est l’histoire de notre famille politique.

Notre génération croit fermement que cette morale de l’action, ce courage, cette fidélité, sont plus que jamais nécessaires pour réconcilier les Français. Nous voulons une autre politique que ce sauve-qui-peut des gens heureux quand tant de Français souffrent de notre déclin. Nous voulons rompre avec ce déclin ; et pour cela, renouer avec les priorités que nous n’avons cessé de défendre.

Reconstruire l’économie du pays en donnant la priorité à nos entrepreneurs, plutôt qu’à des investisseurs étrangers comme vous n’avez cessé de le faire, est une ambition qui peut réconcilier le patron et le salarié. Valoriser l’activité et le travail, chercher à faire une place à chacun dans l’économie plutôt qu’étendre une assistance qui relègue, décourage et ruine, est une autre vision du pacte social.

Reprendre en main nos frontières, démanteler les réseaux de passeurs et accompagner les progrès économiques de l’Afrique est la seule façon de répondre au défi migratoire. Restaurer l’autorité de l’État en réformant notre politique pénale pour mettre fin à l’impunité des délinquants est un préalable à la restauration de la confiance dans les institutions et la justice.

Ces convictions, contre toutes vos tentatives de débauchages et de confusion, nous continuerons de les défendre dans le débat public. Les Français ont besoin d’un espoir et l’avenir de chacun de nous n’est qu’un détail au regard de cette responsabilité historique. Non, monsieur le président, tout ne s’achète pas. Il y a des hommes et des femmes qui placent leurs convictions avant leurs ambitions personnelles. Notre devoir est de proposer un autre avenir aux Français, pas de vous servir de roue de secours. Le vôtre est de tenter de vous montrer, autant que vous le pourrez, à la hauteur de vos fonctions pendant les douze mois qui vous restent, pas de vous prêter à d’affligeantes manoeuvres politiciennes. Notre devoir, nous allons l’assumer en proposant un projet neuf de redressement de notre pays, avec des personnalités nouvelles et des idées fortes.

Position sur le sujet de la décision des Républicains pour la région PACA

Beaucoup me demandent ma position sur le sujet de la décision des Républicains pour la région PACA. Voici en substance ce que j’ai exprimé hier en commission d’investiture.
 
Par souci de cohérence, je ne pouvais que voter contre le soutien qui nous était proposé. Comment investir un candidat qui, le jour même, remerciait pour son appui un premier ministre dont la politique est si contraire à ce que nous défendons – quand celui-ci décrivait lui-même le retrait de la liste LREM comme le début d’une recomposition nationale ? Chaque jour qui passe montre que le gouvernement qu’il dirige n’a résolu aucun des problèmes majeurs que la France traverse : c’est la raison pour laquelle nous travaillons sans relâche à combattre, avec respect mais sans concession, les erreurs de cette majorité, pour construire une alternative avec nos amis parlementaires et tant de Français restés fidèles aux engagements de notre famille politique. Comme eux, j’attendais la seule clarification nécessaire, celle qui aurait consisté à décliner ce soutien annoncé par des adversaires, à indiquer qu’il ne pouvait pas avoir été sollicité, et à le dénoncer comme une manœuvre de plus pour détruire notre famille politique et la transparence du débat démocratique.
 
La vie politique suppose que chacun assume une ligne claire, pour que les électeurs puissent faire un vrai choix. Le deuxième tour perpétuel qu’on cherche à imposer à la France est dévastateur, pas seulement pour les partis politiques, dont LREM n’aura finalement gardé que les pires travers, mais pour notre démocratie et pour notre pays. Le scénario des derniers jours ne sert que la tactique à courte vue d’Emmanuel Macron, prêt à tous les calculs pour s’imposer en unique recours l’an prochain ; aucune alliance contre nature ne conduira à une victoire de la droite, dans cette élection régionale en premier lieu. Le premier bénéficiaire du soutien annoncé par Jean Castex à Renaud Muselier est Thierry Mariani, vers qui se tourneront probablement de trop nombreux électeurs opposés à LREM et écoeurés par ces manoeuvres – ce qui me révolte, car j’ai pu mesurer, encore dans des débats très récents au Parlement européen, le cynisme de ce candidat qui prétend incarner un renouveau.
Tout cela est bien sûr désolant, et inquiétant. Une décision a été prise hier, je ne m’exprimerai plus sur cette élection en région PACA. Je ne peux cependant que pressentir que la suite des événements sera difficile. Comme Eric Ciotti et Bruno Retailleau, j’ai alerté sur le risque existentiel que les derniers événements représentaient pour notre famille politique. Je suis bien placé pour mesurer ce que les compromissions, les reniements et les trahisons de certains ont coûté de confiance à la droite au cours des dernières années. Et si je me soucie de l’avenir de la droite, c’est que je reste convaincu qu’elle a aujourd’hui le devoir de reconquérir sa place dans le débat public, non pour elle-même, mais pour la France, qui a plus que jamais besoin d’une alternative solide et crédible. Cela ne pourra se faire sans clarté, sans constance, et sans le courage de la fidélité.
François-Xavier Bellamy

Face à la crise, les ressources de la France

« Face à la crise, les ressources de la France » : conférence-débat organisée par La Croix avec Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie et des Finances, chargée de l’Industrie.

 

 

Euthanasie : nous voilà de nouveau devant un point de bifurcation essentiel.

Texte initialement publié sur le site Valeurs Actuelles.

Alors que la France entière apprenait cette semaine les dernières mesures sanitaires, que tous les esprits sont préoccupés par une pandémie et la détresse sociale immense causée par les confinements successifs, et pendant que des milliers de soignants livrent une longue et difficile bataille pour la vie, c’est donc le moment que des députés ont choisi pour faire avancer le droit de mourir plus vite. Pardon, de mourir “digne”, de mourir mieux. D’être “aidé à mourir”. Le droit d’être tué.

Le mot paraîtra peut-être dur ; j’en suis désolé, mais quel autre terme employer ? La loi Leonetti, adoptée en 2005, avait dessiné un chemin clair et largement partagé pour que toute vie finissante puisse être accompagnée, soignée, soulagée. Cette loi avait été adoptée à l’unanimité, preuve que nous sommes capables d’être unis même sur des sujets si sensibles. Mais c’était une autre époque, celle où le législateur prenait le temps de la concertation, de l’écoute, et d’une sensibilité accrue quand l’humain était en jeu. Où l’on ne s’attaquait pas les yeux fermés à des équilibres bioéthiques essentiels dans le seul but d’imposer un agenda idéologique, fût-ce au milieu d’une crise majeure…

C’est donc avec un mélange d’obsession et d’improvisation que quelques députés ont décidé de défaire l’équilibre de cette loi Leonetti, déjà modifiée en 2016, et dont les élus de tous bords regrettent pourtant que la France ne l’ait pas encore pleinement mise en œuvre. Les textes d’accompagnement qui en étaient issus ont été publiés seulement en 2018 pour l’hôpital, en 2019 pour les autres lieux de soin… Moins de trois ans plus tard, alors que, en matière de soins palliatifs en particulier, tout manque encore pour que les soignants et les patients bénéficient pleinement de ce dispositif, l’urgence serait d’effacer d’un trait de plume tout le travail qui avait mené à ce texte d’absolu consensus ? Personne ne peut soutenir sérieusement cette accélération absurde…

De fait, comme le dit Jean Leonetti lui-même, avec le texte proposé à l’Assemblée, il ne s’agit pas seulement d’aller plus vite, ou d’aller plus loin ; mais d’aller ailleurs… La dernière loi créait les conditions pour accompagner les souffrants dans les derniers moments de la vie. Elle refusait qu’on retire la vie. Celle qu’on nous propose aujourd’hui permettra de demain donner la mort. Elle ne supprimerait pas seulement l’équilibre trouvé il y a quinze ans, mais une ligne de conduite millénaire, celle que Thomas Mesnier, député LREM et médecin de profession, rappelait en citant en séance le serment d’Hippocrate qu’il avait un jour prêté : “Je ne provoquerai jamais la mort délibérément”.

Jamais. L’histoire nous a assez appris, quand la vie humaine est en jeu, la nécessité de tracer des lignes rouges infranchissables. Bien sûr, les progrès extraordinaires de la science et de la médecine, qui ont permis de faire durer la vie malgré la vieillesse et la maladie, ont créé aussi, de ce fait, des situations inédites d’incertitude éthique. Où s’arrêtent les soins nécessaires, où commence l’acharnement inutile ? A quel moment chercher à maintenir en vie un corps à l’agonie peut-il devenir une violence ? Comment laisser partir quelqu’un sans pourtant l’abandonner ? C’est à ces questions difficiles que la loi Leonetti répondait, en intégrant la nécessité d’accompagner la fin de la vie, sans résister aveuglément à la mort – mais sans jamais la provoquer. Jamais. Car rien ne peut justifier qu’un médecin supprime délibérément la vie qui est entre ses mains.

Rien, et même pas qu’un patient le demande. L’instinct de survie est si intense chez l’être humain, comme dans toute vie organique, que l’appel de la mort devrait être regardé comme le symptôme d’un drame absolu – c’est alors à ce drame qu’il faut remédier. C’est là, de toute évidence, que se trouve notre responsabilité collective… Si la vie devient invivable – alors que nous n’avons jamais disposé d’un savoir aussi étendu et de moyens aussi avancés pour soulager la souffrance et entourer les souffrants, c’est que nous avons manqué à cette responsabilité. Si un jour un ami se sent si désespéré qu’il me demande de le tuer, je ne lui prouverai pas ma solidarité en m’exécutant – en l’exécutant. Ce serait montrer, en réalité, une indifférence inhumaine… « La vie est bonne par-dessus tout, écrivait le philosophe Alain, car exister est tout, et ne pas exister n’est rien ». Qu’un vivant puisse souffrir au point de vouloir mourir, cela ne peut que constituer pour ceux qui l’entourent une alerte absolue, le signe qu’il ne faut reculer devant aucun effort pour qu’il retrouve le goût de la vie. Et c’est une exigence politique : le plus grand amour des proches ne peut suffire, si eux-mêmes se sentent démunis. Il faut donc non seulement aider les souffrants, mais aider les aidants, soutenir les soignants, et ne jamais mesurer notre engagement collectif pour cela. Ce serait le prétexte au moindre effort, à la moindre réponse publique, et à la moindre humanité, que d’offrir à celui qui souffre le droit d’être tué – ou même, comme cette proposition de loi le prévoit, de permettre à un proche de demander la mort pour celui qu’il accompagne.

Ce serait le prétexte au moindre effort, à la moindre réponse publique, et à la moindre humanité, que d’offrir à celui qui souffre le droit d’être tué – ou même, comme cette proposition de loi le prévoit, de permettre à un proche de demander la mort pour celui qu’il accompagne.

En imaginant une réponse si glaçante, n’est-ce pas surtout nous qui préférons détourner le regard ? « Nous n’avons pas toujours assez de force pour supporter les maux d’autrui », écrivait encore Alain. Il n’a jamais été simple de recevoir l’image de notre fragilité que nous renvoient les malades, les mourants ; mais nous n’avons pas le droit pour autant de faire sentir à qui que ce soit que sa vie est intolérable. Ceux qui défendent le droit à mourir « dans la dignité » affirment par là que la souffrance, l’épreuve, la dépendance, peuvent rendre une personne indigne de vivre. Mais c’est notre regard qui crée cette indignité… Le regard d’une société où seules comptent la performance, et l’apparence. Une société dont il vaut mieux disparaître plutôt que de paraître diminué. Voilà le vrai problème, au fond. Qu’on puisse imaginer qu’il faut « mourir dans la dignité » plutôt que de vivre « indigne » : cela seul devrait nous indigner sur l’inhumanité d’un monde où il n’est pas clairement reconnu que toute vie vaut d’être vécue, dans chacun de ses moments – et ceux qui précèdent la fin ne sont pas pas les moins importants.

Nous voilà de nouveau devant un point de bifurcation essentiel. Saurons-nous tout faire pour que la vie soit vivable, même dans l’épreuve, et jusqu’à ses derniers instants ? Ou préférerons-nous donner aux malades, aux vieux, aux tremblants, aux assistés, aux infirmes, aux déprimés, le droit d’être tués ? « Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, et nous l’avons méprisé, compté pour rien » : la foi qui a fondé la civilisation européenne rappelle, avec la fête de Pâques, que dans la plus extrême faiblesse se cache la plus absolue dignité. Espérons aujourd’hui que, par-delà toutes nos différences, « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas » soient capables, une nouvelle fois, de redire ensemble qu’ils croient en l’homme et en la valeur infinie de toute vie.

La France doit dire ce qu’elle est

Entretien initialement paru dans L’Incorrect du mois de mars 2021.

Le projet de loi actuellement en discussion devait porter sur l’islamisme. Il prétend maintenant veiller au « respect des principes de la République » par toutes les religions, de peur de « stigmatiser » l’islam. Qu’en pensez-vous ?

Ce projet de loi est totalement décalé par rapport à l’enjeu. J’ai du mal à comprendre l’erreur de diagnostic et de solutions. Il y a une erreur de fond dans le fait de croire que le problème serait lié aux religions : le sujet, c’est la rencontre à haut risque de de l’islam avec la culture française et la civilisation européenne. De ce point de vue, la réponse ne peut d’ailleurs pas se trouver contenue dans une simple loi.

Le problème fondamental est intellectuel, spirituel, civilisationnel. Il consiste à savoir si nous voulons encore défendre, préserver et transmettre notre héritage. Cet héritage inclut une certaine manière de vivre, de voir le monde, une certaine conception de la relation entre l’homme et la femme, une certaine idée de la raison, une certaine organisation politique, et en elle l’idée de la laïcité, qui est en réalité une idée européenne, parce qu’elle est une idée chrétienne — le mot même de laïcité vient de la théologie chrétienne.

Vouloir s’en prendre de manière équivalente à toutes les religions, ou vouloir revenir aux débats internes à l’esprit européen quand il s’agissait de limiter l’emprise de la religion sur le pouvoir temporel, c’est commettre une erreur majeure. Aujourd’hui, le sujet n’est plus la distinction entre le temporel et le spirituel dans un monde chrétien ; c’est la préservation du modèle hérité de la tradition judéo-chrétienne face à la montée de la culture musulmane, elle-même liée à l’immigration massive. Il peut y avoir une évolution de la loi pour améliorer notre réponse sécuritaire ou judiciaire à court terme ; mais le point central, c’est de savoir comment nous serons capables de transmettre de nouveau la France à tous ceux qui grandissent dans notre pays, et dont beaucoup ne se reconnaissent pas de cet héritage.

Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose sur le modèle de la convocation du Grand Sanhédrin par Napoléon en 1806 ?

L’État ne réformera pas l’islam. L’État n’organisera pas l’islam. Projeter cela, ce serait se méprendre sur la nature de cette religion, qui ne connaît pas une structuration semblable à celle de l’Eglise par exemple. Par ailleurs, il y aurait un abus de pouvoir dans l’idée que l’on va intervenir de l’extérieur dans le culte musulman : nous n’avons pas à dire ce qu’un musulman a le droit de croire ou de ne pas croire, ce qu’il doit penser ou ne pas penser. Sans compter que cet abus de pouvoir ne fonctionnera pas. Je l’ai vécu comme prof et comme élu local : la montée de la radicalité chez beaucoup de jeunes musulmans fait que les responsables qui s’accordent avec les institutions se trouvent de facto discrédités. Une immense majorité des croyants refuseront logiquement d’adhérer à des dogmes négociés avec l’Etat… Nous n’avons rien à gagner à entrer dans cette logique.

Ce serait aussi décalé que, par exemple, de vouloir proscrire la kippa dans l’espace public, comme le propose depuis longtemps Marine Le Pen. Il y a depuis quinze ans une montée de la pression islamiste dont les Français de confession juive sont directement les victimes, et à la fin, quand il faut y répondre, on dit : qu’ils enlèvent leur kippa ! C’est absurde !

Alors que doit-on faire ?

La seule chose que doit faire la France, c’est de dire ce qu’elle est et ce qu’elle ne négociera jamais. À partir de là, à chacun de juger s’il veut vivre dans notre pays. Oui, la France est le pays de la liberté de conscience, donc en France on a le droit d’être musulman – c’est une grande chance parce que dans les pays musulmans, on n’a pas toujours le droit d’être chrétien… Cela implique que la France est un pays où la parole est libre, avec les excès que cela peut entraîner. En France, il peut vous arriver de croiser une caricature qui heurte votre foi – je le dis comme un catholique à qui il est arrivé de se sentir parfois blessé par une caricature –, mais c‘est comme ça, c’est la France. À ceux qui trouvent ça trop pénible, à ceux qui sont trop fragiles pour le supporter, je dis qu’il y a des tas de pays dans lesquels ils seront sûrs de ne jamais voir une caricature du prophète, et qu’ils peuvent parfaitement choisir d’y vivre. Je ne peux le leur reprocher : choisissez un autre pays, une autre manière de vivre, et restons bons amis ! Mais si vous voulez vivre en France, vous devez épouser ce modèle.

Vous pensez qu’une majorité de jeunes musulmans est prête à l’accepter ?

Dans notre histoire, beaucoup de musulmans sont morts pour la France ; il n’y a aucune raison pour qu’un citoyen musulman se sente étranger à la France. Je crois profondément que beaucoup de jeunes issus de l’immigration sont prêts à estimer un pays qui s’estimerait lui-même. C’est pour cela que le vrai sujet est politique, au sens le plus fort du terme – non pas seulement sécuritaire, ou institutionnel… Au fond, il renvoie notre pays à sa propre incapacité à s’assumer et à se transmettre. Quand on élit un président de la République qui nous a dit qu’il n’y avait pas de culture française, il est évident que ça ne peut pas marcher. Vous ne pouvez pas intégrer et vous ne pouvez pas assimiler si vous partez du principe que votre pays n’a rien à proposer, qu’il n’a pas une culture à recevoir et à rejoindre.

L’islamisme des cités est d’ailleurs un adversaire idéologique d’une fragilité insigne. Il faut bien avoir conscience que la médiocrité et la superficialité de son discours ne se propagent qu’à proportion du vide que nous laissons derrière nous, quand nous refusons d’assumer ce que nous sommes et de le transmettre.

Vous dites : « On ne peut pas intégrer, on ne peut pas assimiler. » Ce n’est pas la même chose. Vous souhaitez intégrer ou assimiler ?

J’assume parfaitement l’idée de l’assimilation, un projet d’une immense générosité et qui est particulièrement français, parce que la France a toujours eu une relation particulière avec l’universel. La singularité paradoxale de la France est d’avoir toujours cru qu’elle pouvait s’adresser à tous. Le projet de l’assimilation est très français en ce sens qu’il signifie que d’où que vous veniez, quelle que soit votre histoire personnelle, si vous habitez en France, et a fortiori si vous souhaitez partager la nationalité française, vous pouvez être pleinement participant de cette histoire qui se prolonge à travers nous tous. On a fait de l’assimilation une sorte de tabou : Emmanuel Macron a récemment expliqué, dans l’Express, qu’il fallait supprimer du code civil la nécessité de “justifier de son assimilation à la communauté française” pour pouvoir être naturalisé. En réalité, comme l’a récemment montré Raphaël Doan, l’assimilation est l’exigence la plus antiraciste qui soit. Elle consiste à dire : vous n’avez pas besoin d’avoir les gênes d’une ethnie particulière pour être assimilé à la communauté de destin qui s’appelle la France. Évidemment, aujourd’hui, réussir le défi de l’assimilation suppose un préalable : mettre fin, de manière urgente, aux flux migratoires massifs qui rendent impossible la reconstitution de l’unité de la nation. Mais je crois malgré tout que le projet de l’assimilation, que la France a réussi dans son passé, comme le montrent ces Français qui le sont devenus “non par le sang reçu mais par le sang versé”, est plus nécessaire que jamais. On n’échappera pas à l’« archipellisation » de la France sans renouer avec ce projet.

Pour paraphraser de Gaulle, on peut assimiler des individus : pensez-vous que l’on puisse assimiler des peuples, et n’est-il pas déjà trop tard ? Et vous parlez de stopper les flux migratoires : est-ce qu’il faut simplement les stopper ou est-ce qu’il faut les inverser ?

Pour la première question, oui, on se demande s’il n’est pas déjà trop tard. Je l’assume sans difficulté. Cela étant dit, j’ai trente-cinq ans, je ne compte pas baisser les bras. Comme le dit Marc Aurèle : « Les batailles que je n’ai pas livrées, je me console trop facilement dans la certitude qu’elles étaient déjà perdues ». Je ne veux pas me résigner à la fracturation de la France dans une juxtaposition de communautés qui ne se connaissent plus de lien. Il me semble que la puissance de notre héritage peut encore susciter l’enthousiasme et l’adhésion.

J’ai enseigné dans des zones urbaines sensibles où il y avait 90% ou 95% de jeunes issus de l’immigration. Je n’ai jamais eu un élève qui m’ait dit : « Je ne veux pas de votre philosophie ethnocentriste, occidentale et néocoloniale ». Ça, c’étaient mes formateurs à l’IUFM qui me le disaient ! Mes élèves, quand je leur parlais de Platon et d’Aristote, étaient capables de s’y reconnaître. Quand vous arrivez devant des jeunes gens en leur disant que vous avez quelque chose à leur offrir qui vaut la peine d’être reçu, vous retrouvez en eux la soif infinie d’apprendre, et de rejoindre quelque chose de plus grand que nous qui mérite d’être partagé. Je ne nie pas qu’il y a une sorte de pari. Je ne suis pas optimiste de nature, mais je ne peux pas me résigner. Et je crois qu’il y a dans l’identité française quelque chose d’assez grand pour pouvoir surmonter la crise existentielle que nous traversons.

Pour réussir ce défi, et c’est votre deuxième question, commençons par mettre un terme aux flux migratoires qui continuent. Rappelons quand même que depuis quarante ans, on n’a jamais délivré autant de titres de séjour que depuis 2017. Je ne cesse de l’expliquer à bien des gens qui affirment qu’Emmanuel Macron mène une politique de droite. En 2019, c’est l’équivalent de la ville de Nantes qui s’est installé légalement en France, essentiellement d’ailleurs en provenance des pays du Maghreb et de la Turquie. Et je ne parle même pas de l’immigration illégale… C’est évidemment intenable.

Lorsque la région Île-de-France, durant le premier confinement, a mis en place un outil pour apprendre une langue étrangère en ligne, elle a eu la surprise de voir que la première langue demandée était le français, et de loin ! On ne peut pas continuer à accueillir quand on vit un tel échec de l’assimilation.

Votre famille politique, notamment sous le mandat de Nicolas Sarkozy, a accueilli elle aussi beaucoup de gens. Il y a même eu une explosion du nombre d’entrées. Il y a une prise de conscience au sein de LR ?

Je ne me suis pas engagé en politique parce que tout allait bien, et je ne me suis pas engagé à droite parce que la droite avait tout réussi. Je me suis engagé justement parce que je crois qu’il est nécessaire que cette prise de conscience puisse avoir lieu à l’intérieur de la droite. La grande fragilité de la droite aujourd’hui, sa fragilité politique et électorale, vient de la profonde déception de beaucoup d’électeurs qui lui reprochent de ne pas avoir tenu ses promesses. Pendant toute la campagne des élections européennes, j’ai entendu des gens me dire : « Ce que vous dites est très bien, mais on ne se fera pas avoir une nouvelle fois ». Il y a une corrélation très claire entre le fait que la droite, lorsqu’elle était au pouvoir, n’a pas été à la hauteur des engagements qu’elle avait pris, et le discrédit qu’elle subit aujourd’hui. Cela étant dit, on ne peut pas être complètement relativiste : en matière d’immigration par exemple, la politique menée n’a pas été la même sous la droite que sous la gauche ; et Emmanuel Macron va plus loin que la gauche, en termes d’entrées légales sur le territoire national.

Y a-t-il un consensus sur ce sujet au sein de LR ? On sait à peu près ce que pense chacune de ses personnalités, mais concernant la ligne du parti, c’est nettement plus flou…

Sur les questions migratoires, la ligne de notre famille politique est parfaitement claire. Nous l’avons exposée lors des élections européennes : nous pensons qu’il faut une stratégie globale, à la fois européenne et nationale. C’est ce que nous avons appelé la« double frontière ». Je suis allé sur l’île de Lesbos, pour voir le gigantesque camp de migrants qui s’y trouve. Vu de ces îles, situées à quelques kilomètres seulement des côtes turques, il est évident que la Grèce ne pourra pas défendre toute seule ses frontières face à la pression migratoire. De plus, les gens qui entrent en Grèce ne veulent pas y rester. Ils veulent se rendre en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne : il est donc nécessaire et légitime que nous soyons aux côtés des pays de première entrée, en renforçant Frontex notamment, pour maîtriser ensemble les frontières extérieures de l’Europe. Jusque-là, ça n’a pas été fait, c’est sur cette priorité que nous travaillons. Au Parlement européen, nous sommes engagés dans une bataille politique rude pour défendre une doctrine d’emploi assumée pour Frontex : une agence de garde-frontières n’est pas là pour accueillir les gens qui entrent illégalement, mais pour les refouler. Ce travail commun est indispensable : il est vain de prétendre que l’on maîtrisera nos frontières face à la pression migratoire si les pays européens n’y travaillent pas ensemble. La position du RN sur ce sujet, qui a sans cesse voté contre tout renforcement de Frontex, est purement idéologique et me semble irresponsable. Si demain la Grèce est envahie, ça ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur nous. Il faut donc agir ensemble, pour permettre que chaque pays garde la maîtrise de sa politique migratoire. C’est parce que nous tenons à garder à chaque Etat sa souveraineté en la matière que nous parlons de « double frontière ».

Le parti européen au sein duquel vous siégez, le Parti populaire européen (PPE), est-il en phase avec ça ? Il ne nous a pas donné l’impression de vouloir « refouler » les migrants.

Durant le précédent mandat, et particulièrement lorsque l’Allemagne a ouvert grand les frontières à l’été 2015, le PPE s’est littéralement fracturé sur la question migratoire. Deux lignes complètement opposées s’y sont affrontées : d’un côté il y avait celle d’Angela Merkel, de l’autre celle de Viktor Orbán. Or cinq ans et demi plus tard, que constate-t-on ? Que sur le fond, tout le groupe s’est rallié à la position de Viktor Orbán ! Aujourd’hui, plus personne dans le PPE ne défend l’idée d’un accueil inconditionnel des migrants. Angela Merkel elle-même ne referait plus ce qu’elle a fait en 2015… Même au-delà du PPE, les États européens se sont ralliés à la ligne de protection des frontières défendue par le Premier ministre hongrois. Ce qui est tout à fait paradoxal car Viktor Orban continue à être victime d’une forme de procès permanent, alors même que sur les questions migratoires, tout le monde parle désormais comme lui.

Concrètement, la doctrine qui prévalait jusque-là, et qui était d’ailleurs soutenue par Emmanuel Macron, était celle dite de la « relocalisation » des migrants : des gens entrent dans l’UE de façon illégale, au nom de la “solidarité” entre pays européens, on se les répartit et on oblige chaque Etat-membre à accepter son quota de migrants. C’était cela que Viktor Orbán refusait. Or la Commission européenne vient de présenter son nouveau “pacte migratoire”, et le point majeur est qu’elle renonce à la relocalisation des migrants. La solidarité européenne face à la question migratoire voudra dire que les Etats devront, selon leur choix, à à contribuer à la maîtrise des frontières ou aux reconduites hors de l’Europe des migrants illégaux C’est un changement complet de paradigme. La gauche est ulcérée, et il faut la comprendre : dans ce débat, Viktor Orbán a gagné !

Il y a encore beaucoup de travail, bien sûr, mais le débat progresse enfin. J’ai été chargé par le groupe du PPE d’écrire un texte sur l’identité de la droite en Europe : le passage sur l’immigration, qui fixe pour priorité la maîtrise de nos frontières, a été adopté par le groupe dans son ensemble après un travail d’amendements. Aujourd’hui, je pense que les choses peuvent être réorientées dans le bon sens. Avec certes toutes les pesanteurs de ces institutions – ça prend du temps, c’est lent, c’est compliqué… – mais globalement, dans la matrice européenne, quasiment plus personne ne dit, à l’exception de la Commissaire européenne aux Affaires intérieures, la social-démocrate suédoise Ylva Johansson, que les migrants sont une chance pour nos usines et pour compenser la baisse de la natalité de l’Europe…

En 2018 sur France Culture, lors d’une émission d’Alain Finkielkraut et alors que vous n’aviez pas encore été désigné tête de liste aux élections européennes mais que le JDD venait de faire état de cette probabilité, Sylvain Tesson vous avait imploré de « ne pas rentrer dans ce débat qui risque lui-même d’être un mouvement qui vous perdra ». Vous ne regrettez pas de ne pas l’avoir écouté ?

C’est une bonne question. Je ne suis pas entré en politique parce que ça m’amusait. C’est une expérience passionnante et je ne me plains pas de ce que je vis, mais si j’avais eu le sentiment que la France allait bien, je serais resté prof de philo. J’ai adoré mon métier, c’était ma vocation professionnelle, il reste mon élément naturel et j’espère le retrouver. Je suis entré en politique parce que tout ce à quoi je tiens est menacé. Je n’étais pas adhérent des Républicains, mais je me suis toujours senti de droite ; cette famille politique est venue me chercher : si j’avais décliné, je me serais senti illégitime de continuer à écrire des livres pour expliquer ce qui ne va pas.

La politique est un combat. Si vous croyez au sérieux de ce qui s’y joue, vous ne pouvez pas demeurer spectateur, ni même commentateur. Il faut entrer sur le champ de bataille.

Et vous pensez que de LR peut sortir un candidat qui ne fasse pas simplement de la figuration ?

Je crois que la droite a la responsabilité d’incarner une alternative, parce que le Rassemblement national fait objectivement partie de l’équation qui sauve Emmanuel Macron – je dis cela sans aucun jugement moral, ne détestant rien tant que tous ceux qui transforment les désaccords politiques en condamnations condescendantes. Je sais que la politique suppose des discernements difficiles dans le clair-obscur du réel, comme l’expliquait Aristote..Mais c’est un fait que la seule chose que redoute Emmanuel Macron, ce serait une droite enfin sortie de sa torpeur. Lors de l’élection européenne, j’ai espéré commencer une alternative, et nous n’y sommes pas arrivés. Notamment parce que dix jours avant le scrutin, Emmanuel Macron a brandi le risque de voir la liste du RN triompher, que Marine Le Pen lui a répondu, ce qui est normal, et que les médias se sont focalisés sur ce duel en forme de tandem. Pendant dix jours, les Français ont suivi à la télévision le troisième tour de l’élection présidentielle, et ils se sont prononcés par rapport à cette mise en scène. La politique, c’est aussi ça. On a eu beau faire une belle campagne, en tout cas une campagne que je ne renie pas sur la forme ni sur le fond, la construction de l’opinion passe encore par les journaux télévisés, qui nous ont largement ignorés.

Durant toute cette campagne, Emmanuel Macron n’a eu qu’une obsession : éviter que la droite ne se reconstruise à l’occasion de ce scrutin. Il y est parvenu. Nathalie Loiseau a refusé tous les débats que les médias lui proposaient avec moi. Et elle n’a accepté de discuter qu’avec Jordan Bardella. Il suffit de bien vouloir ouvrir les yeux pour voir que le macronisme a besoin du RN, qui pour bien des raisons reste très éloigné d’une victoire à l’élection présidentielle – bien des gens autour de Marine Le Pen le savent parfaitement, d’ailleurs… Le parti au pouvoir n’aurait aucune chance de s’y maintenir si nous étions dans une configuration politique normale. C’est la raison pour laquelle la vraie inquiétude pour Emmanuel Macron, c’était qu’un nouvel élan reprenne à droite et que les électeurs se remettent à y croire.

Parmi les faiblesses de la droite, ne pensez-vous qu’il lui manque d’avoir une ligne claire sur l’écologie ? Elle est globalement considérée comme libérale, donc comme anti-écologiste.

La droite s’est occupée d’écologie quand elle était au pouvoir et qu’on en parlait infiniment moins que maintenant, mais il est vrai qu’elle n’a pas de discours construit sur les sujets écologiques. Le travail à faire est d’autant plus important qu’il est urgent de proposer une écologie qui ne porte pas atteinte à nos libertés fondamentales.

Je suis inquiet quand j’entends Barbara Pompili nous dire que ce qui compte maintenant, ce n’est pas de changer notre manière de consommer, mais de changer notre manière de vivre et même, de changer notre civilisation ! Là, il y a une véritable idéologie, qui se préoccupe d’ailleurs assez peu de l’environnement – je le vois au Parlement par exemple sur le sujet de l’éolien, à terre ou en mer, qui est défendu par ces militants malgré son impact écologique désastreux. . Cette écologie a simplement trouvé une occasion de recycler un vieux fonds totalitaire hérité du marxisme et de l’antilibéralisme de gauche. Si la politique est faite pour sauver ce qui doit l’être, et je crois que c’est ce qui définit la droite, cela suppose évidemment de se préoccuper de transmettre, à la fois notre culture, et une nature qui permette que le monde reste vivable. C’est à cette cohérence qu’il faut travailler.

Vous voulez sauver et transmettre ce qui doit l’être, et, « en même temps », vous avez parlé d’« épuisement du modèle dont nous héritons ». Qu’est-ce qui reste à sauver ? Est-ce qu’on n’en est pas au stade de la décadence de l’Empire romain ?

Vous posez la question la plus difficile qui soit, savoir si la politique peut quelque chose à une forme de crise intérieure. Au fond, est-ce que la politique peut sauver un pays si ce pays ne veut plus se sauver lui-même – si ce pays a perdu le goût de continuer à exister ? Je dirais qu’on n’a pas le droit de se résigner. Aujourd’hui, comme dans certaines périodes de l’histoire, le levier de l’engagement politique pourrait être : « Et si jamais… » Et si jamais il y a une chance, même infime, que la France retrouve le goût d’exister, alors cette chance vaut la peine qu’on engage sa vie là-dessus.

J’imagine que quand Hans et Sophie Scholl ont créé La Rose blanche, en 1942, ils ne devaient pas avoir beaucoup d’espoir que la situation s’améliore. Et pourtant ! J’ai été profondément bouleversé par le dernier film de Terrence Malick, Une vie cachée, sur ce paysan autrichien, Franz Jägerstätter, qui avait refusé de prêter le serment de loyauté à Hitler. D’une certaine manière, ça ne servait à rien, la partie était perdue. Jägerstätter a donné sa vie sans voir la victoire à laquelle il espérait pourtant contribuer de manière presque infime. Et pourtant, ça valait la peine. Même si nous ne sommes pas dans une situation aussi dramatique, la question se pose de savoir si l’on peut quelque chose à un processus qui donne le sentiment d’être intérieur et donc irréversible, en tout cas par des moyens politiques. Mais si jamais il y a encore une chance, elle vaut la peine d’être vécue.

Cette chance, on la tente comment ?

La réponse politique la plus importante, qui devrait être la seule et unique priorité de la droite si elle parvenait à retrouver la confiance des Français, c’est l’éducation. Tout se joue dans l’éducation, tout, et il y a urgence. Un pays qui n’a pas transmis sa culture est un pays qui se perd de manière définitive. Beaucoup d’erreurs politiques sont rattrapables : vous pouvez avoir été laxiste en matière de sécurité avant de vous rendre compte que c’est devenu le désordre et de remettre des policiers dans les rues ; vous pouvez avoir été trop dépensier et avoir accumulé de la dette, et un jour décider qu’il faut remettre les finances d’équerre. Mais si vous manquez la transmission de la culture, alors où trouverez-vous ceux qui, demain, deviendront les professeurs qui l’enseigneront à nouveau ?

C’est pour cela qu’il y a une urgence éducative absolue. C’est quasiment le seul sujet politique dont on devrait s’occuper, parce que si on ne se transmet plus, nous perdrons jusqu’à la conscience des trésors qui se seront dissipés. Ceux qui n’auront pas reçu notre culture ne pourront même pas mesurer la valeur de ce qu’ils auront perdu.

Face à la situation sanitaire, les Français demandent semble-t-il toujours plus de sécurité et de restriction de leurs libertés.

Ce qui m’inquiète profondément, c’est le risque de ne plus sortir de la situation que nous vivons aujourd’hui. Emmanuel Macron disait récemment que le principe de la réponse sanitaire est que rien n’est plus important que de sauver une vie humaine. En un sens, je partage son point de vue : la vie humaine a une valeur absolue et ce principe mériterait d’être rappelé sur le terrain des questions de bioéthique… Le problème de cette affirmation, c’est que si elle est valable éthiquement dans l’appréciation que l’on fait de l’action de chaque personne, elle ne peut pas servir de fondement à une conception politique. Sinon, il faut tout de suite interdire la circulation en voiture, parce qu’il y a des accidents de la route et que certains sont mortels. Et même, il est impératif de confiner les gens de façon définitive parce que c‘est le plus sûr moyen qu’il ne leur arrive rien en marchant dans la rue ou en rencontrant d’autres personnes…

Encore que les accidents domestiques sont une cause importante de mortalité…

[rires] On voit bien que la société du risque zéro est une société invivable. Si notre seul et unique objectif est d’éviter la mort, alors nous n’arriverons qu’à empêcher la vie. C’est la vie que nous perdons en la construisant seulement pour éviter de mourir. C’est exactement le monde auquel il faut tenter d’échapper. De ce point de vue, il y a un problème majeur dans notre rapport à la liberté. C’est pourquoi je crois que notre famille politique doit embrasser de nouveau la cause de la liberté. Je suis très inquiet de voir que parce que nous nous élevons,, à raison, contre la folie de la mondialisation néolibérale, certains en viennent à jeter la liberté avec l’eau du bain néolibéral. Rien n’est plus nécessaire que de défendre la cause de la liberté.

Lors d’un débat au Parlement européen sur les applications de traçage, je me suis opposé à celles-ci, au nom de la liberté. J’étais quasiment le seul dans ce cas. Dans le débat qui nous a opposés, un de mes collègues parlementaires a dit littéralement : « Je préfère vivre encadré plutôt que mourir libre ». La formule est incroyable ! Je lui ai répondu: « Je te conseille d’aller faire un tour sur le plateau des Glières. » « Vivre libre ou mourir », c’est ce qui a structuré notre civilisation.

Dans Zarathoustra, Nietzsche écrit : « Formule de mon bonheur : un oui, un non, une ligne droite, un but. » Bellamy, quel but ?

Cette formule est magnifique. Je l’ai souvent citée à mes étudiants…

Si un seul mot pouvait définir l’engagement, ce serait sans aucun doute servir. Je pense que ce qui compte le plus dans une existence, c’est qu’elle puisse être engagée au service de quelque chose de plus grand qu’elle. Je me sentirais heureux si, la veille de ma mort, je pouvais me dire que j’ai pu servir à quelque chose de plus grand que moi. Et, en particulier, que j’aie pu servir à la transmission de cet héritage qui a fait de moi ce que je suis, auquel je dois tout, et qui, j’en suis sûr, peut encore être une promesse de vie et de liberté pour d’autres que moi à l’avenir.