Cette réforme ne doit pas passer.

 

Le Figaro publie, dans son édition du 18 mai 2015, une page « Débats » sur la réforme du collège et des programmes, avec cet appel, et en réponse une tribune de Stéphane le Foll, ministre et porte-parole du gouvernement.

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La comédie a assez duré. Après avoir tenté toutes les diversions possibles, où le dérisoire se mêle au ridicule, il va bien falloir que le gouvernement accepte enfin d’écouter. Jusque là, ceux qui ont osé critiquer la réforme du collège – des étudiants aux académiciens, en passant par des centaines de milliers d’enseignants – n’ont eu droit qu’à des insultes : pseudo-intellectuels, cortège des immobiles, défenseurs des privilèges… Il paraît que c’était pourtant le temps de la « concertation ». Mais nos dirigeants semblent se faire une bien étrange idée de la démocratie, puisqu’ils n’ouvrent ce dialogue qu’en affirmant que tout est décidé.

Le mensonge a assez duré. De quoi parlons-nous, en réalité ? Ce n’est pas un changement qui nous est proposé, mais la continuité des politiques absurdes mises en oeuvre, depuis quelques décennies, par la superstructure de l’Education nationale. Sur le constat d’échec, au moins, l’accord est unanime. La Ministre elle-même, dans une tribune récemment publiée dans Le Monde, rappelait ces chiffres terribles : 22 % des collégiens ne maîtrisent pas les connaissances de base en mathématiques, 21 % en histoire géographie, et 19 % en… lecture. Comment comprendre alors que, connaissant ces lacunes fondamentales, elle puisse défendre aujourd’hui une réforme qui marque l’étape ultime de la déconstruction de l’enseignement ?

Au lieu de se donner comme objectif, comme l’exigerait la situation, de remettre à plat nos méthodes pour parvenir à 100 % de bons lecteurs à l’entrée en sixième, la réforme des programmes se donne pour objectif « la maîtrise des langages. » Prenez, par exemple, le petit Yanis, que j’ai croisé il y a quelques jours dans une école de banlieue défavorisée, et qui joue aujourd’hui dans une cour de maternelle, inconscient du drame qui se prépare pour lui. Dès le CP, étape décisive dans l’apprentissage de sa langue principale, nous allons le perdre avec une première langue vivante. Dès le CE1, pour être plus certain de le couler s’il surnageait encore, on lui imposera l’apprentissage des « langages informatiques. » Et les centaines de milliers d’élèves ballottés comme lui dans ces « pratiques langagières complexes » recevront le coup de grâce sous la forme d’une seconde langue vivante obligatoire dès la cinquième, avec un horaire dérisoire qui achèvera de rendre cette nouvelle barrière infranchissable.

Ce n’est pas grave, nous dit-on ; Yanis aura désormais au collège des heures « d’accompagnement personnalisé ». Ce qu’on oublie de préciser, c’est que ces heures seront prises… sur le temps d’enseignement. Il faut aider Yanis, qui, comme tant d’autres, arrive en sixième sans savoir lire. Mais y parviendra-t-on en remplaçant ses heures de français, déjà réduites à la portion congrue, par des heures de formation à « la recherche sur internet » ? L’accompagnement « personnalisé » est en fait un vaste mensonge : il s’agit de « méthodologie » en classe entière, ou en groupes,  sur la « prise de parole » ou « le tri des informations » ; autant de temps retiré à l’essentiel.

Yanis aurait encore pu trouver dans le latin un moyen de reprendre pied. Dans un rapport remis à Lionel Jospin, Jean-Pierre Vernant constatait que, bien loin des caricatures, les langues anciennes étaient massivement choisies par des élèves issus de l’immigration ou de milieux défavorisés, souvent comme une bouée de sauvetage. Mais vouloir s’en sortir ressemble trop à de l’élitisme : à Yanis, même cette bouée sera retirée. A la place, il pourra profiter de l’EPI « Langues et cultures de l’antiquité », si son collège le propose : avec un professeur de technologie et un professeur de lettres classiques, il y construira par exemple des maquettes de pyramides.

Les matières fondamentales lui sont maintenant de plus en plus hostiles : mais grâce à ces fabuleux enseignements interdisciplinaires, Yanis, veut-on croire, sera complètement remotivé. Le cours d’anglais et d’histoire se transformera en débat entre collégiens sur les caricatures ; et à la place d’une leçon de physique et de français, il pourra se lancer dans la thématique du développement durable, en écrivant un magazine sur les machines à vapeur (exemples proposés par le site du ministère…). Que n’avait-on pensé plus tôt à ces idées de génie, qui vont enfin, c’est sûr, chasser l’ennui de nos écoles ! Yanis pourrait presque comparer Najat Vallaud-Belkacem à Jules Ferry – si, en cours d’histoire, on lui avait appris autre chose de ce dernier que sa politique colonialiste…

Tout cela n’a rien à voir, en vérité, avec Madame Vallaud-Belkacem : il se trouve qu’elle est là pour jouer le dernier acte d’une déconstruction qui a commencé bien avant elle, et dont la droite comme la gauche auront été longtemps complices. Avec cette réforme, au fond, tout change pour que rien ne change. Le président peut bien hausser le ton contre les « immobiles » qui s’y opposent : l’immobilisme est du côté de ceux qui, dans les bureaux du ministère, persévèrent dans l’absurde pour sauver leur utopie, la condamnation de la transmission. Poursuivre dans cette voie en aggravera les effets : échec scolaire, mal-être des élèves, souffrance des enseignants, faillite de l’intégration, inégalités de plus en plus grandes… Car pendant que tant d’élèves seront abandonnés dans l’impasse d’un collège définitivement ruiné, les beaux esprits qui s’enthousiasment aujourd’hui pour les EPI continueront d’inscrire leurs enfants dans des établissements bien choisis, en exigeant qu’ils en reçoivent les connaissances et la culture sans lesquels aucune réussite n’est possible.

L’hypocrisie a assez duré ; maintenant, il faut dire ce qui doit l’être. Refuser cette réforme, c’est vouloir un vrai changement : il est temps de rompre enfin avec les choix absurdes qui nous ont fait déconstruire maille par maille la transmission du savoir à l’école. Refuser cette réforme, c’est exiger la démocratie, et se réapproprier le débat éducatif, confisqué depuis si longtemps par des soi-disant experts qui ont fait durablement la preuve de leur incompétence. Refuser cette réforme, c’est choisir la lucidité : car les vrais professionnels de terrain, que personne n’a consulté pour préparer ces textes, savent que leurs élèves attendent simplement des connaissances claires et structurées, qui leur permettent de progresser, et de découvrir la richesse de la culture en même temps que leurs propres talents. Refuser cette réforme, enfin, c’est défendre l’égalité, avant qu’elle ne disparaisse sous les coups de boutoir d’une idéologie qui dénonce depuis longtemps l’équité de l’école comme un mythe. Les méthodes qu’on voudrait nous imposer seraient les plus inégalitaires qui soient : elles achèveront de perdre tous les élèves en difficulté, ceux qui n’ont pas la chance de trouver dans leur milieu social l’héritage culturel que l’école refuse déjà de transmettre. Au nom de Yanis et de tant d’autres enfants, au nom de tous les déshérités de la République que ce texte condamnerait définitivement, cette réforme ne doit pas passer.

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7 réponses
  1. Bernard Forien
    Bernard Forien dit :

    Si les résultats sont si mauvais au début du collège, cela devrait inviter l’éducation nationale à réformer le primaire. J’ai pour ma part eu la chance de rencontrer un homme extraordianire dont les travaux devraient être très largement étudiés par tous les enseigants. J’ai participé à la fin de ses travaux de recherche et pu constater l’efficacité de ses méthodes. Cet homme, c’est Antoine de la Garanderie, avec ses travaux sur la gestion mentale, il a écrit plusieurs livres : « Tous les enfants peuvent réussir », « Les profils pédagogiques ».

    https://neuropedagogie.com/gestion-mentale-garanderie/

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  2. Bouchet
    Bouchet dit :

    Rien d’autre à dire que: « Refuser cette réforme, c’est défendre l’égalité, avant qu’elle ne disparaisse sous les coups de boutoir d’une idéologie qui dénonce depuis longtemps l’équité de l’école comme un mythe. Les méthodes qu’on voudrait nous imposer seraient les plus inégalitaires qui soient : elles achèveront de perdre tous les élèves en difficulté, ceux qui n’ont pas la chance de trouver dans leur milieu social l’héritage culturel que l’école refuse déjà de transmettre. »

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  3. DL
    DL dit :

    Je suis professeur de mathématiques en collège, j’apprécie énormément vos propos, réflexions.

    Certains élèves ont beaucoup de difficultés à apprendre, pas par manque de travail. Supposons qu’ils savent à peu près le français, un peu calculer. En sixième, ils apprennent une première langue vivante, maintenant l’anglais. Ils s’accrochent, s’acharnent et maintiennent des résultats faibles mais pas catastrophiques. En quatrième, le système les achève avec une seconde langue vivante. Chaque enseignement devenant plus difficile, ces élèves de bonne volonté coulent. Sans parler des élèves ne faisant pas le travail demandé, ni même des élèves dont les parents reprochent aux enseignants de vouloir faire travailler leur enfant.

    Dans le collège où je travaille, les journées ont 7 créneaux de 55 minutes, 4 créneaux de 55 min le mercredi, donc assez classique. Quand je regarde l’emploi du temps d’une classe de sixième, il y a 4 heures minimum de permanence, et plus pour les élèves ne participant pas aux heures de soutien ou d’accompagnement personnalisé. Les cinquièmes sont 3 heures minimum en étude pour les latinistes, jusque 6 heures par semaine pour les élèves non latinistes. Ce temps là ne serait-il pas profitable en classe avec un professeur plutôt qu’en étude avec un assistant d’éducation, sans dénigrer ces adultes qui sont très utiles, mais renommons-les surveillants et non assistants d’éducation ( pseudo-prof …).

    Je dois préparer mes élèves de troisième à la seconde : pour certains d’entre eux, ce sera la seconde générale, dans la perspective de passer un bac général avant un cursus post-bac, ou un bac technologique, pour d’autres une seconde professionnelle. Il me faut donc attendre de mes élèves un contenu mathématiques rigoureux, intégrant les différents éléments de la réponse sans oubli ou approximation dans la rédaction ou les calculs. Les élèves qui partiront en seconde professionnelle écriront des réponses très allégées par rapport à ce que je demande en troisième, ils seront en réussite scolaire ( tant mieux ) avec moins d’efforts à fournir. Comment comprendre et accepter une régression d’exigence et de niveau ( connue de tous les élèves orientés en seconde professionnelle ) au cours d’une scolarité ?

    Et les enseignements pratiques interdisciplinaires ( EPI ) ? Quand l’occasion se présentait et le temps le permettait, nous mettions en place quelques activités ( exemple : faire tous les calculs de temps au tour, de vitesse moyenne, de distance parcourue avec les données recueillies en EPS, quelques explications-exercices-travaux pratiques avec mon collègues de sciences physiques, quelques illustrations de géométrie en peinture en lien avec un travail de perspective en arts plastiques comme la flagellation du Christ de Pierro della Francesca …). Ces activités « interdisciplinaires » ne seront plus menées ainsi avec la réforme du collège : temps en classe écourté, cadre imposé pour ces EPI. Ces activités étaient courtes et ponctuelles, sans arriver comme un cheveu dans la soupe. Il faut des projets ? Avoir le projet de faire progresser ses élèves n’en est apparemment pas un de politiquement valable.

    Bravo et merci pour votre combat lucide et bienveillant, je partage cette envie que l’école puisse élever chaque enfant le plus haut possible.

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  4. Patrick PRIEUR
    Patrick PRIEUR dit :

    Bonjour,

    je reviens d’Expo Milano 2015. A l’entrée du site de l’Exposition se trouve le « Pavillon Zéro », pavillon de l’ONU conçu pour montrer, je cite, que « ce que l’homme a produit de son apparition sur la terre à nos jours, les transformations du paysage naturel, la culture et les rituels de la consommation, sont le point de départ de tout projet futur »… Je vous invite à suivre le lien suivant et découvrir la divine surprise du choix de nos amis italiens pour orner le fronton de ce monumental pavillon…
    http://www.expo2015.org/fr/esplora/aree-tematiche/pavillon-zero

    Grand bravo pour votre conférence hier soir à Montfort l’Amaury

    Patrick Prieur

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  5. Lebrethon Claire
    Lebrethon Claire dit :

    Merci beaucoup. Il est urgent que « les vrais professionnels de terrain », c’est à dire les professeurs, sortent de leur silence; qu’ils cessent d’accepter d’être d’éternels exécutants de directives ministérielles; qu’ils cessent de se laisser déposséder de leur liberté et de leur responsabilité dans l’exercice même de leur métier: c’est cela qui les « immobilise ». « Se réapproprier le débat éducatif », c’est oser interroger les présupposés qui sous-tendent les orientations pédagogiques imposées, c’est oser dialoguer et partager nos expérience de manière à réorienter nos pratiques pédagogiques quotidiennes pour répondre coûte que coûte aux besoins des jeunes qui nous sont confiés: ils sont en quête de sens et en quête d’identité. Nous n’avons pas le droit de les décevoir. Les débats qui agitent notre société aujourd’hui à l’occasion de cette réforme désastreuse, doivent être l’occasion de changer notre regard sur l’école: sa principale richesse, ce sont ses ressources humaines: c’est à dire les professeurs et les élèves. Claire Lebrethon, philosophe, professeur de Lettres Classiques.

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  6. Déshérité
    Déshérité dit :

    Un grand Merci cher collègue pour votre combat !

    Un professeur d’Histoire-Géo de + en + désabusé par la teneur des programmes qui ressemblent plus à de la propagande désincarnée qu’à de l’Histoire vivante.

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