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L’école, priorité absolue

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Texte publié dans Le Figaro du 21 septembre 2016, en partenariat avec RTL.

En 1997, interrogé à la veille des élections sur ses trois priorités pour la Grande-Bretagne, Tony Blair répondait : « L’éducation, l’éducation et l’éducation. » En 2017, tous les candidats à l’élection présidentielle devraient reprendre à leur compte, pour la France, ces trois priorités. Non que les autres problèmes qui touchent notre pays soient insignifiants, bien sûr ; ils sont d’une importance cruciale. Mais leur résolution passe à chaque fois, si l’on veut agir en profondeur, par le chemin de l’école. Vous voulez reconstruire une économie forte et innovante ? Commençons par refaire l’école. Lutter contre la désaffection de la politique et restaurer un débat d’idées digne de ce nom ? Commençons par refaire l’école. Sauver l’unité de la société française en empêchant une génération de sombrer dans les délires de l’islamisme ? Commençons par refaire l’école.

La crise que traverse notre pays, sous toutes ses formes, est profondément liée à sa faillite éducative. S’il faut refaire l’école, c’est parce qu’elle est le premier lieu de notre défaite collective. Ne gardons qu’une seule statistique, l’une des plus récentes : l’enquête CEDRE, publiée par le Ministère de l’Education Nationale en juillet dernier, se concentrait cette année sur la maîtrise de la lecture. Cette enquête statistique officielle fait apparaître que, parmi tous les collégiens en fin de 3ème, seul un quart peut être considéré comme « bon lecteur ». De l’autre côté du spectre, 15 % des élèves « s’avèrent n’avoir pratiquement aucune maîtrise ou une maîtrise réduite des compétences langagières » ; cette situation, qui selon le ministère lui-même les rend « incapables de poursuivre leurs études », concerne donc chaque année près de 125 000 jeunes… Entre les deux, des centaines de milliers d’autres naviguent dans le flou, ayant passé des milliers d’heures sur les bancs de nos classes sans avoir pu même devenir « bons lecteurs. » Cette pauvreté langagière, culturelle, intellectuelle est une bombe à retardement pour notre pays.

Devant ce défi majeur, la politique de la gauche aura consisté à aggraver avec méthode et persévérance tous les facteurs d’échec possibles. La maîtrise de la langue française est très fragile ? Surchargeons les élèves d’une première langue étrangère au CP, et rajoutons encore le code informatique en CE1. Les élèves en difficulté sont de plus en plus nombreux ? Supprimons les heures d’accompagnement éducatif. Les inégalités ne cessent de croître, condamnant à un échec toujours plus massif les établissements dans les quartiers défavorisés ? Retirons-leur les options qui leur permettaient de surnager. On ne dénoncera jamais assez les mensonges tragiques qui auront marqué toutes les réformes de ce quinquennat, les millions d’heures d’enseignements fondamentaux sacrifiés à l’invasion du « périscolaire » dans l’école, à la déconstruction des disciplines par les EPI, ou à un « accompagnement personnalisé » effectué… en classe entière.

Bien sûr, le résultat ne se verra pas tout de suite, la ministre ayant consacré beaucoup d’efforts à faire disparaître les symptômes du mal qu’elle entretenait avec tant de soin. En interdisant le redoublement, sans lui substituer aucune stratégie de remédiation, elle a facilité l’accès à un bac déjà dévalué, et renforcé la contrainte imposée à l’Université, sommée d’accueillir, sans en avoir les moyens, un nombre toujours plus important d’élèves toujours plus fragiles. Mais qu’importe, elle les gardera jusqu’au master, puisque Najat Vallaud-Belkacem vient d’annoncer que même cette ultime sélection serait interdite… Comme l’Etat faussaire faisait tourner la planche à billets quand il ne savait plus créer de la richesse, il sait encore multiplier des diplômes à défaut de transmettre des savoirs.

En attendant que la gauche de gouvernement, dont on avait tant espéré, fasse son examen de conscience, il faut donc préparer l’alternance. L’école est peut-être un investissement de long terme, mais ce long terme est aujourd’hui, sans doute, la plus immédiate urgence. Et paradoxalement, pour que l’école puisse jouer son rôle dans la préparation de la société de demain, il faut maintenant que la société cesse de la charger de tous ses problèmes du moment, et la laisse se concentrer sur sa seule et unique mission : la transmission du savoir. Les enseignants peuvent lutter contre la radicalisation, contre le chômage, contre le sexisme, contre les incivilités et même contre le réchauffement climatique si l’on veut, à condition seulement qu’on les laisse enfin faire leur métier : enseigner. Car c’est de la culture que nous avons à partager, dans sa gratuité première, que viendra toute la créativité, toute la liberté, toute l’humanité même du monde de demain. C’est parce que nous l’avons oublié que nous avons cessé de transmettre, et que notre école est devenue ce vide saturé de fictions pédagogiques et de complexités artificielles.

L’enjeu est maintenant simple : il faut tout remettre à plat pour permettre à nouveau que soit transmis à chaque enfant le meilleur de la culture dont il est, d’où qu’il vienne, un légitime héritier. Et pour y parvenir, il faut repartir du terrain, de ce que nous savons faire – et non pas, comme depuis trente ans, des couloirs du ministère ; refaire confiance aux enseignants, aux cadres qui, envers et contre tout, font vivre nos établissements ; aller voir partout dans le monde les méthodes qui fonctionnent, et abandonner celles qui échouent ; s’inspirer des réussites concrètes obtenues dans nos banlieues et accompagner réellement la créativité pédagogique…

Un immense travail attend la droite, si elle veut se montrer à la hauteur du défi. Elle est très largement comptable de la déroute actuelle de notre école ; mais si elle savait la retrouver avec assez d’humilité, et une claire conscience de l’enjeu, elle aurait devant elle une occasion historique de contribuer à sa reconstruction. Peut-être la dernière occasion… Car le savoir ne se conserve pas tout seul : quand une culture n’est plus transmise, tôt ou tard, elle disparaît. Si nous voulons que vive encore la France, l’école est notre seule urgence.

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Lien Permanent pour cet article : http://www.fxbellamy.fr/blog/2016/09/22/lecole-priorite-absolue/

(3 commentaires)

  1. Thibaud Cornic

    Merci pour cet article. Il rejoint des conclusions entendues assez souvent ces temps-ci, cohérentes avec votre livre, l’état du pays, etc. En revanche, qu’apporte-t-il de nouveau par rapport à ce que vous avez déjà dit ?

    Vous commencez et terminez votre article en parlant d’une nécessaire remise en question de la droite, indiquant qu’elle est « très largement comptable de la déroute actuelle de notre école », mais le contenu de l’article ne parle que des erreurs de la gauche, et ne dit pas à la droite ce qu’elle a mal fait, ni ce qu’elle devrait faire. C’est bien dommage, c’est justement ce qu’on aurait aimé lire.

    C’est malheureusement un travers observé de plus en plus souvent en politique aujourd’hui (et les politiques « cathos » n’y échappent pas) de taper sur l’autre camp, mais dans ce cas précis il me paraît encore plus contre-productif. Vous auriez pu (dû ?) parler des erreurs de la droite, aidant ainsi le lecteur à se remettre en question et à imaginer une voie de sortie.

    Imaginons que je sois de droite, ayant lu votre article, et d’accord avec vous sur tous les points, je sais que je dois me remettre en question et ne pas reproduire mes erreurs passées. Malheureusement je n’ai pas votre clairvoyance ou votre expérience du terrain (deux raisons qui j’imagine fondent votre légitimité à publier ce billet), et je ne sais pas plus ce que je dois faire à la fin de l’article qu’au début.
    J’étais d’accord au début, je le suis toujours à la fin, mais avec l’impression désagréable d’avoir lu un article de com’, certainement nécessaire parfois dans le figaro, mais moins nourrissant que ce qu’on lit d’habitude sur ce blog.

  2. Tebas

    Merci pour exprimer tout ce que je ressens. Je suis professeur. Quel gâchis, quelle tristesse.

  3. D L

    Une fois de plus, que vos propos font du bien à lire.

    La réforme des collèges imposée avec autorité ne satisfait pas les enseignants ni les parents. Une fois de plus, les élèves et leurs parents ne sont pas respectés ( les enseignants non plus, mais c’est habituel. ).
    Je suis enseignant en collège, j’enseigne les mathématiques depuis 20 ans, avec enthousiasme et confiance. Seulement cette année, plus de 3 semaines après la rentrée, je cherche encore à comprendre ce que l’on attend de moi, comment faire cours, comment évaluer ( rythme, contenu des devoirs, grille de notation/évaluation par compétences …) ? Grand mystère. Combien de profs sont en difficulté face à cette réforme qu’il faut appliquer ? Où trouver le livret de compétences qu’il nous faut remplir ? Cette rentrée n’est vraiment pas prête.
    Demander le programme ! Par cycle, pas par année. C’est aux enseignants de faire eux-même une programmation pour chaque niveau. Il faut espérer que les enfants ne changent pas d ‘établissement.
    Changer les quatre niveaux la même année : aucune cohérence ! Nouveau programme en troisième qui s’appuie sur quelques notions non vues par les élèves. A l’enseignant de jongler entre ce que les élèves ont appris et ce qu’ils n’ont pas appris mais qu’il leur faut savoir pour suivre le programme… Les élèves entrant en quatrième commencent une LV2 sur des horaires réduits par rapport aux élèves de l’année précédente ( avant la réforme ) et ceux commençant leur LV2 en 5ème. Des élèves sont en grande difficulté avec leur langue maternelle. Peuvent-ils en maîtriser deux étrangères ?
    Par ailleurs chaque élève du cycle 4 ( 5ème, 4ème et 3ème ) voit son nombre d’heures de cours réduit ; il passe plus de temps en étude qu’avant. Non seulement le nombre d’heure est diminué, mais il faut aussi y faire les EPI ( enseignements pratiques interdisciplinaires ) et l’AP ( accompagnement personnalisé – en classe entière ). Et les EPI et AP tant valorisés par Madame la Ministre ne sont pas des enseignements supplémentaires. Triste réalité de voir ce précieux temps de classe diminué ( un surveillant peut avoir plus d’élèves qu’un prof et il coûte moins cher ).
    Et le latin ? Même pour les établissements qui ont fait le choix de conserver l’enseignement des langues anciennes, le temps consacré à cet apprentissage est lui aussi diminué. L’EPI langues anciennes et civilisation ne compense pas cette perte horaire ( et d’ailleurs on n’y apprend ni le latin ni le grec ), mais permet de présenter une situation floue que personne à l’extérieur du système éducatif ne comprend. Le tour est joué.
    « Pour cette réforme, les enseignants ont été formés », propos tenus par Madame la Ministre. Une formation qui consiste à mettre les enseignants en groupe, leur demander de produire un document avec quelques consignes rarement compréhensibles. Nous n’avons vu aucun intervenant ou formateur. Mais les profs sont officiellement formés.
    Ce n’est clairement pas ça refaire l’école, redonner les moyens à tous de réussir.

    Quelle est l’école qui a permis à nos dirigeants de réussir le parcours qu’ils ont suivi ? D’arriver là où ils sont arrivés ? Est-ce cette école-là qu’ils construisent pour nos enfants ?
    Quand je repense à la pertinence de vos propos lors de votre audition au Sénat il y a quelques mois, comment se fait-il que nos dirigeants persistent, s’entêtent dans une telle direction ? Sont-ils sourds et aveugles ou ont-ils des projets bas ?

    Qu’apprennent une grande partie des élèves à l’école ?
    – Le prof travaille au sein d’un système qui sanctionne très légèrement ; celui qui ne respecte pas un prof ou un autre adulte de l’établissement ne crains pas de grosses punitions ;
    – « t’inquiète pas, même si tu ne travaille pas, tu passes quand même », ou encore « tu peux avoir ton brevet même si tu ne travailles pas » par exemple.
    Et en effet, notre système scolaire n’incite pas les élèves à fournir des efforts, travailler pour progresser. Heureusement on peut en voir certains travailler sérieusement : ceux qui évoluent dans un cadre éducatif ( la famille ) constructif ou plus exceptionnellement quand l’enfant comprend et choisit de profiter de l’école comme chance pour sa vie. Et on veut faire croire que c’est cette école qui concentra toute l’attention des gouvernements présent et passés ? Difficile à croire.

    Par chance, certains enfants ont des activités extra-scolaires : musique, danse, sport …
    Quelle chance en effet ; non seulement ils découvrent un domaine culturel ou sportif épanouissant, mais aussi et surtout je pense, ils vivent alors ce qu’ils ne peuvent réellement connaître et apprécier dans notre école : les progrès par l’effort. Le redoublement d’une classe à l’école est inenvisageable aujourd’hui. Mais en danse ou en musique, un enfant qui n’a pas le niveau demandé ne passe pas dans le niveau supérieur … et l’enfant progresse et comprend l’intérêt du travail fourni et en savoure ses fruits. Malheureusement, cela ne se passe pas dans nos écoles.

    Et les rythmes scolaires, si importants.
    L’école priorité absolue ? Comptons les semaines de classe, entre avril et début juillet. Regardons les tarifs des locations ou billets d’avion fin octobre depuis qu’il y a deux semaines de vacances scolaires à la Toussaint. Combien de familles partent en vacances sur le temps scolaire parce que c’est moins cher et aussi « faut pas être malin pour payer plein tarif »… Combien d’enfants en âge scolaire sont à Euro Disney ou autre lieu divertissant sur une journée d’école ? Que font alors les chefs d’établissement en ce cas ? Rien ou presque, ils ne peuvent pas.

    A quand une institution nationale de l’école non politique, où les spécificités et limites des enfants seront prises en compte pour l’épanouissement et les progrès de chaque élève ?
    A quand une école où l’éducation des enfants ne sera plus la priorité palliative ?
    A quand une école qui fera naître des sentiments de satisfaction des progrès réalisés ?
    Bref à quand l’école, une priorité absolue ?

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