« Un État qui ne gère pas ses frontières met ses voisins en danger »

Entretien publié initialement dans Le Figaro.

ENTRETIEN – Pour le vice-président exécutif des Républicains, les orientations annoncées par l’Espagne en matière de politique migratoire constituent un appel d’air à l’immigration illégale contraire aux orientations européennes.

François-Xavier Bellamy est député européen et vice-président des Républicains. Il s’oppose au projet du premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, de vouloir régulariser 500 000 étrangers en situation irrégulière, ce qui pourrait avoir des conséquences sur l’ensemble de l’Europe.

LE FIGARO. – Comment la décision de Pedro Sanchez pour une régularisation massive d’étrangers en Espagne est-elle perçue au sein du Parlement européen et du parti des droites européennes (PPE) ?

FRANÇOIS-XAVIER BELLAMY. – Le PPE dans son ensemble est extrêmement inquiet de cette situation. Dès que Pedro Sanchez a annoncé ce projet, nous avons obtenu que le Parlement européen en débatte en session plénière pour exprimer notre opposition. Des élus de tous nos pays ont rappelé les conséquences que ce choix aura pour toute l’Europe. Bruno Retailleau a parfaitement raison de soulever le problème. À l’échelle de notre continent, accepter un tel nombre d’entrées illégales ne peut pas ne pas avoir un impact dans les pays voisins.

Connaît-on les chiffres réels de ces régularisations ?

On parle de 500 000 régularisations, mais des experts en anticipent davantage, jusqu’à 840 000. Cette régularisation massive va se faire sans examen individuel à proprement parler, avec des vérifications de sécurité extrêmement faibles. Ce choix risque aussi de provoquer un appel d’air massif : le message envoyé par Pedro Sanchez, c’est que venir illégalement en Europe permet d’obtenir des papiers pour y rester légalement. Manifestement, ce signal catastrophique a été reçu cinq sur cinq : on voit même des étrangers en situation irrégulière en France se précipiter logiquement vers l’Espagne pour être régularisés, et contourner ainsi notre droit.

En quoi cette perspective de régularisations percute-t-elle certaines initiatives lancées par l’Europe ?

Je suis au milieu des dernières négociations sur le Règlement retour : le texte que j’ai porté au Parlement européen traduit l’aspiration d’une grande majorité d’États membres. Dès son adoption, au plus tard en juillet prochain, il permettra de sortir enfin l’Europe de l’impuissance face à l’immigration illégale : avec la création de centres de retours hors du continent pour les ressortissants de pays qui refusent de coopérer, la possibilité d’expulser sans délai, l’augmentation des durées de rétention, la fin du caractère suspensif des recours… Nous renversons le cadre juridique aberrant qui conduit aujourd’hui un État comme le nôtre à appliquer moins de 10 % des OQTF. Demain, avec ce nouveau règlement, il sera impossible de rester sur le sol de nos pays en y rentrant ou en y restant illégalement. Au moment où toute l’Europe connaît enfin un changement majeur sur ce sujet, le choix du gouvernement socialiste espagnol, totalement isolé, est un contresens historique.

Quelles sont les réactions du côté de la gauche européenne ?

Le groupe socialiste à Bruxelles, présidé par une élue espagnole proche de Pedro Sanchez, ne dit rien. Il faut signaler que plusieurs partis socialistes en Europe ont changé de cap sur la question migratoire et s’engagent fermement contre l’immigration illégale. La première ministre socialiste danoise affirme qu’aucun modèle social ne peut durer sans protection des frontières. Ses élus ont voté avec nous en faveur du Règlement retour. Le fossé est abyssal entre cette ligne pragmatique et le déni qui caractérise les socialistes espagnols, qui, comme la gauche et les macronistes français, s’y sont opposés.

Comment vos partenaires espagnols expliquent-ils ces prises de position de Pedro Sanchez ?

Nos alliés espagnols du PPE ont été les premiers à s’y opposer. Ils ont obtenu que le Parlement espagnol vote contre ce projet. Cela n’a pas arrêté Pedro Sanchez. Sans doute espère-t-il constituer à terme un renfort électoral pour un Parti socialiste espagnol qui gouverne en étant pourtant minoritaire. Environné par les affaires de corruption qui visent ses proches et sa famille, il a dû limoger son bras droit après un vaste scandale judiciaire, et sa majorité au Parlement ne tient qu’à une voix grâce à quelques partis indépendantistes ralliés en échange de concessions opportunistes. Dans ce contexte, régulariser un demi-million d’étrangers, c’est ouvrir la voie à des naturalisations qui pourraient servir de nouvelle base politique pour obtenir le pouvoir malgré la désaffection populaire. Une version espagnole de la « nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon, en somme…

Mais l’Europe a-t-elle les moyens de contrer de telles initiatives si celles-ci sont motivées par des calculs politiques aux conséquences extra-espagnoles ?

La politique migratoire relève de la souveraineté des États membres. Je crois que cela devrait aller avec des règles communes : si nous partageons le même espace Schengen, nous devons nous engager à la même exigence contre l’immigration illégale – de même que partager une monnaie unique impose de s’obliger à une même prudence budgétaire : un État qui ne gère pas ses comptes ou ses frontières met ses voisins en danger. Le règlement « Retour » organise cette nécessaire coordination. S’il était déjà en vigueur, nous ne serions pas confrontés au même nombre d’illégaux résidant dans nos pays, comme en Espagne ou en France aujourd’hui. Mais ce débat montre malheureusement que certaines forces politiques persistent à refuser d’agir. Il est désolant que les macronistes s’alignent avec la gauche radicale contre ce texte, pourtant soutenu par une grande partie de leurs propres alliés européens.

Marc Ferracci, ex-ministre macroniste de l’Industrie et de l’Énergie, débattait avec vous sur ce sujet la semaine dernière…

Il défend la régularisation espagnole en affirmant que nous aurions besoin d’immigration, y compris illégale, pour réindustrialiser la France. C’est exactement la vision que je combats. L’industrie française n’a pas besoin d’immigration, elle a besoin d’une baisse massive des impôts de production, des charges et des contraintes réglementaires. Faute de compétitivité, le taux de chômage en France, déjà nettement supérieur à la moyenne européenne, repart à la hausse : nous comptons 3,4 millions de chômeurs. Expliquer que nos usines ne pourraient tourner qu’en important de la main-d’œuvre, c’est mépriser les millions de Français qui ont du mal à trouver du travail. L’État devrait engager enfin les réformes nécessaires pour reconduire les Français vers l’emploi, plutôt que de se résigner paresseusement à un chômage élevé, en tentant de cacher les dysfonctionnements de notre modèle social par une immigration massive. Enfin, c’est une faute morale de confondre immigration légale et illégale : il y a une différence essentielle entre demander d’entrer et forcer la porte. Devant ces régularisations massives, je pense à tous ceux auxquels un titre de séjour a été refusé en Europe et qui ont respecté cette décision. Doivent-ils comprendre aujourd’hui qu’il aurait mieux valu mépriser nos règles ? Le message est désastreux. En expliquant qu’il est normal de régulariser des immigrés illégaux, Marc Ferracci et les macronistes disent en substance : transgressez la loi, on s’arrange ensuite. Diraient-ils cela aux Français ?

La France devra-t-elle durcir le contrôle de sa frontière avec l’Espagne ?

Oui. Ce contrôle est déjà possible et effectif dans d’autres pays d’Europe. Si le chef de l’État n’était pas en phase avec le choix de Pedro Sanchez, il devrait d’abord tout faire pour le dissuader, en cherchant des alliés en Europe pour y parvenir. Bruno Retailleau a parfaitement raison de dire qu’il faut isoler le gouvernement socialiste espagnol pour le faire renoncer à son projet. Il n’y a pas de fatalisme. C’est aussi notre devoir d’amitié envers le peuple espagnol.

Que répondez-vous à Emmanuel Macron quand il cible « tous les mabouls qui nous expliquent qu’il faudrait se fâcher avec l’Algérie », comme il l’a fait ce lundi dans l’Ariège ? 

Un chef d’État ne devrait pas insulter ses opposants qui refusent simplement de laisser la France s’humilier. Quand le régime algérien ajoute à son hymne national un couplet insultant la France, refuse de reprendre ses ressortissants, emprisonne un journaliste français et condamne à nouveau un écrivain français il y a quelques jours, c’est ne pas réagir qui est fou, et dangereux. Le respect que nous espérons entre nos pays ne consiste pas à accepter n’importe quoi.