Comment sauver l’école ?

CRISE – La rentrée scolaire s’ouvre dans un climat d’inquiétude sur le niveau des élèves et l’attractivité du métier d’enseignant

EXIGENCE – L’eurodéputé agrégé de philosophie et le cofondateur d’Excellence Ruralités* appellent à restaurer l’autorité et la transmission du savoir

Quel est selon vous le chantier prioritaire pour enrayer le déclassement de notre école ?

Jean-Baptiste Nouailhac. La question de l’exigence académique doit être notre priorité car le niveau de notre école s’effondre. Pour ne donner qu’un exemple, les enfants de cadres d’aujourd’hui font plus de fautes en dictée que les enfants de chômeurs de 1987. Il faut commencer par revenir à un système de notation objective et en finir avec les gommettes telles qu’on en a au primaire. Les examens terminaux doivent retrouver leur place, on doit donner moins de place au contrôle continu. Il faut bien sûr davantage valoriser et mieux rémunérer les enseignants, avec une augmentation de salaire d’au moins 20 % afin de rejoindre les standards des autres pays de l’OCDE. Mais si l’on veut vraiment redresser notre système éducatif, il faut créer un échelon de management intermédiaire au sein de l’Éducation nationale. Aujourd’hui, les consignes vont directement du ministre aux professeurs ; nous n’avons pas d’outil de pilotage intermédiaire. Il faut donner aux chefs d’établissement la faculté de choisir et de piloter leurs équipes, y compris sur le plan pédagogique. On verse aujourd’hui à fonds perdus des milliards d’euros dans l’éducation prioritaire, car n’ayant personne sur le terrain pour les suivre, nous ne nous fixons pas d’objectifs concrets à atteindre en matière de progrès scolaire. Les professeurs n’ont aucun retour sur la qualité de leur travail, puisque les inspecteurs ne viennent qu’une fois tous les sept ans. Aucune entreprise ne pourrait être performante dans ces conditions ! L’autonomisation des établissements est une mesure absolument prioritaire.

François-Xavier Bellamy. La France traverse des crises multiples – économique, sécuritaire, migratoire, démographique… – mais la crise de l’école est la moins évoquée, alors qu’elle constitue un risque existentiel pour notre avenir. L’école est le chantier prioritaire pour l’avenir de notre pays. Faut-il rappeler qu’un Français de 18 ans sur cinq ne sait pas lire le français correctement ? Que nos élèves sont les derniers d’Europe en mathématiques ? Que notre école est l’une des plus inégalitaires des pays de l’OCDE ? L’effondrement de notre école fragilise déjà la possibilité du débat public et de la démocratie, la compétitivité de nos entreprises, la civilité qui protège de la violence généralisée, le sentiment d’appartenance à une communauté civique. Dans la brutalité anomique et gratuite qui monte dans nos cours d’école, il y a aussi un signe de l’échec de la transmission. Cette crise n’est pas nouvelle. L’école devait être le sujet principal de toutes les élections depuis trente ans, en réalité. On a demandé à l’école de tout faire, de la gestion d’un compte bancaire (le programme de cette rentrée…) jusqu’à la formation d’éco-citoyens attentifs à la biodiversité en passant par la lutte contre les stéréotypes sexistes et l’insécurité routière ; mais nous avons oublié sa mission première : instruire. Le métier d’enseignant a été méthodiquement déconstruit au cours des dernières décennies. Notre système éducatif doit être tout entier réorganisé autour de la transmission de la connaissance. Il faut rendre aux professeurs leur métier. J’ai une très grande admiration pour ceux qui, comme Jean-Baptiste Nouailhac, s’engagent pour sauver des enfants de cette crise et démontrer qu’il existe des solutions.

Concrètement, comment redonner aux professeurs les moyens d’exercer leur autorité face aux incivilités – pour ne pas dire aux violences et aux intimidations dans certains cas – et plus largement au déclin du respect du savoir ?

F.-X. B. L’autorité du professeur est tout entière liée à cet effort de transmission. Sans ce fondement, elle disparaît. À l’IUFM [Instituts universitaires de formation des maîtres, établissements de formation des professionnels de l’enseignement public de 1990 à 2013, NDLR], on m’a expliqué doctement que les professeurs ne devaient pas être des « sachants » face à des « apprenants » ; que le meilleur professeur est celui qui laissait les élèves construire leur propre savoir. Or, la raison d’être du professeur dans une salle de classe, la source de sa légitimité et de son autorité, c’est précisément qu’il sait quelque chose qu’il a pour mission d’enseigner.

Les contestations de l’autorité pédagogique du professeur viennent parfois, peut-être de plus en plus, des parents d’élèves eux-mêmes…

J.-B. N. Cette violence verbale, voire physique dans certains cas, des parents vis-à-vis des professeurs est l’un des résultats de la smicardisation des enseignants. Il arrive que certains parents prennent de haut les professeurs car ces derniers sont mal payés…

F.-X. B. Cela fait penser à cette phrase d’Orelsan, symptomatique : « T’as raté ta propre vie, comment tu comptes élever mes fils ? »

J.-B. N. Exactement… Le soutien de l’institution aux professeurs doit être systématique. Il faut une présomption de véracité de la version du professeur quand il y a une altercation avec un élève et une protection fonctionnelle automatique aussitôt qu’un enseignant est menacé. L’autre enjeu, à mon sens, est d’intégrer les parents à l’école. On cloisonne tellement les fonctions qu’on en oublie que le professeur et les parents doivent être ensemble les garants de la cohérence du monde adulte. Par ailleurs, je partage votre diagnostic sur les ravages du pédagogisme, mais force est de constater que le savoir n’est plus la seule source de légitimité du professeur. L’autorité ne passe plus uniquement par la fonction, c’est d’abord une question de relation et de confiance. On a tort d’opposer les pédagogistes aux hussards noirs de la IIIe République, car ces derniers n’étaient pas des puits de sciences distants, c’étaient aussi des éducateurs qui connaissaient leurs élèves, les voyaient en dehors de la classe, jouaient avec eux dans la cour. Le rôle du professeur dépasse sa seule fonction de transmission de la connaissance. Bien sûr, les parents sont les premiers éducateurs, mais les défis éducatifs de notre temps sont tels qu’on ne les relèvera pas sans les professeurs. Éduquer à la liberté, à la connaissance et à la maîtrise de soi, cela doit aussi se faire à l’école. Nous pouvons pour cela puiser dans l’héritage de la civilisation grecque, à commencer par la paideia, autrement dit la formation de l’enfant dans toutes ses dimensions : intellectuelle, sportive, civique, relationnelle, morale et culturelle.

F.-X. B. Je souscris totalement à votre analyse. Je me souviens des mots de Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale sous François Hollande : « L’école doit arracher l’enfant à son déterminisme familial ». Je crois tout le contraire. Les parents sont les premiers éducateurs de leur enfant, et l’école doit concourir au travail d’éducation des parents par la mission d’instruction qui lui est propre.

On parle beaucoup des banlieues et des quartiers prioritaires, beaucoup moins des petites villes et de la France rurale. L’État a-t-il créé une injustice territoriale en concentrant ses moyens là où les difficultés sont les plus visibles, tout en laissant dans l’angle mort des territoires où l’échec scolaire et le décrochage sont tout aussi massifs ?

F.-X. B. Nous n’avons pas une école à deux vitesses, mais à cent vitesses. La France est désormais le pays de l’OCDE où le parcours scolaire des élèves dépend le plus directement de leur milieu social. C’est peut-être la plus grande des injustices, d’ailleurs. Lorsque vous êtes victime de la faillite de l’école, vous êtes privé même des mots pour l’exprimer. Peut-être est-ce la raison pour laquelle la crise de l’école est si peu discutée dans le débat public : ce ne sont pas les enfants des parlementaires, des ministres, des journalistes et des dirigeants qui subissent de plein fouet la crise de l’école. L’absence de compétition que le décrochage des classes moyennes modestes induit fait même les affaires des plus aisés. Parmi les députés socialistes qui ont supprimé le latin au collège public, beaucoup ont leurs enfants dans le privé parisien où il est toujours enseigné, ou à l’Ecole alsacienne où il est obligatoire… On pourrait multiplier les exemples. De fait, cette injustice n’est pas d’abord un problème de moyens : l’Éducation nationale reste le premier poste de dépense de l’État avec 1,2 million d’agents. 300 000 de ces fonctionnaires ne sont jamais devant un élève : pour mieux rémunérer les professeurs sur le terrain, il faut commencer par mettre fin à cette hyper-centralisation.

J.-B. N. Il y a tout de même des disparités manifestes dans l’accès aux moyens disponibles. À situation scolaire et sociale identique, un jeune rural a par exemple trois fois moins de chances d’accéder aux moyens de l’éducation prioritaire qu’un jeune urbain. On fait de l’éducation prioritaire un guichet social au lieu d’un outil de lutte contre les inégalités scolaires. Par ailleurs, les jeunes ruraux pauvres font deux fois moins d’études supérieures que les jeunes urbains pauvres. Pourquoi ne pas réserver aux premiers des places dans les logements étudiants en ville ? Un jeune dont les parents vivent en petite couronne parisienne peut se loger gratuitement pour étudier, ce qui n’est pas le cas d’un jeune rural. Peut-on encore qualifier de « démocratique » un système qui ne permet pas l’éclosion de jeunes talents issus des territoires ruraux ? Tant qu’on n’a pas démontré qu’on peut prendre des enfants dans les 10 % les plus pauvres et leur faire obtenir les résultats des 10 % les plus riches, on est enfermé dans la dialectique bourdieusienne du poids des origines et du déterminisme social. J’invite les candidats à l’élection présidentielle à venir voir sur le terrain la réussite de nos écoles dans le réseau Excellence Ruralités. Nous fonctionnons comme un laboratoire au service de l’Éducation nationale : nous voulons démontrer que l’échec scolaire n’est pas une fatalité.

Le premier ministre a annoncé que les élèves de seconde auront une heure d’enseignement à l’IA par semaine à partir de la rentrée de 2027. Quel regard portez-vous l’un et l’autre sur l’introduction de cette technologie dans les établissements ?

J.-B. N. Je suis persuadé que les patrons des entreprises de la Silicon Valley feront demain pour l’IA ce qu’ils font déjà pour les réseaux sociaux et les écrans auprès de leurs enfants, à savoir les interdire à leurs enfants. Il ne suffit pas d’avoir appris à coder ou à prompter pour maîtriser cette technologie ; le vrai enjeu, c’est d’avoir la culture générale suffisante pour poser les bonnes questions, établir des liens entre les idées, identifier les sources et intégrer la réponse apportée par la machine à une réflexion plus profonde et personnelle. L’école doit être préservée de l’IA car elle est par définition le lieu du développement de la culture et de la capacité à raisonner sans s’aider de la machine.

F.-X. B. Sans minimiser du tout cette révolution technologique, je crois vraiment que le terme d’« intelligence » artificielle est un abus de langage. L’intelligence implique le raisonnement, le discernement, l’instinct, l’intuition, la main même – pas seulement une capacité de calcul. Un algorithme peut être très puissant sans être « intelligent ». La vraie question est de savoir si l’homme sera assez intelligent pour garder la maîtrise de ces outils, plutôt que d’être maîtrisés par eux. Et cela ne fait que renforcer la nécessité de la connaissance et de la culture… Un exemple : l’IA a récemment permis la résolution de problèmes mathématiques extrêmement complexes ; mais pour soumettre ce problème à la machine, il faut déjà être mathématicien ! Idem en médecine, en biologie, en ingénierie – comme en philosophie… À celui qui n’a jamais étudié, l’algorithme n’apprendra rien. Cet outil va accélérer la discrimination entre ceux qui auront eu ou non l’occasion d’apprendre et de cultiver leur attention. Pour cela, les smartphones devraient être interdits aux enfants de moins de 15 ans : ce sont des machines à broyer notre capacité d’attention et de réflexion. Les adultes qui sauront se servir des outils numériques sont ceux qui auront eu la chance de grandir sans eux.

J.-B. N. On considérera plus tard notre génération, qui a donné des smartphones aux enfants avant 15 ans, comme nous considérons aujourd’hui la génération qui proposait de la bière aux enfants dans les cantines scolaires… C’est un véritable scandale sanitaire. L’avènement de l’IA nous invite à développer tout ce qui fait la valeur ajoutée de notre humanité : les relations, l’intelligence du cœur et de la main, la capacité d’émerveillement – autrement dit tout ce qui fait que nous ne pourrons jamais être remplacés par un robot ou par une machine.

* Excellence Ruralités est un réseau d’établissements scolaires associatifs créés en 2017 pour lutter contre le décrochage scolaire des jeunes ruraux.

Propos recueillis par Victor Lefebvre