« Tant que le Hezbollah est une milice armée, la France ne devrait pas le traiter comme un parti comme les autres »
Article initialement publié dans l’Orient le Jour.

Le député européen LR, François-Xavier Bellamy, était au Liban mardi et mercredi, où il s’est notamment entretenu avec le vice-Premier ministre Tarek Mitri, le patriarche Béchara Raï ainsi que le chef des Forces libanaises Samir Geagea. Suivant de près le dossier libanais depuis plusieurs années et prenant des positions de plus en plus affirmées sur le sujet, il a accordé un long entretien à L’Orient-Le Jour, dans lequel il revient sur les enjeux de sa visite, sa vision du rôle de la France et de l’Europe au Liban, la question du désarmement du Hezbollah, ainsi que les grands équilibres régionaux.
Vous dites être venu pour entendre les Libanais. Qu’avez-vous entendu jusqu’à présent ?
Nous avons commencé par aller dans le sud du pays, tout près de la ligne de front, dans ces villages qui vivent sous le bruit des bombes, des tirs et des survols permanents de drones. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est d’entendre les élèves dans les écoles que nous avons visitées : aussi bien des enfants de huit ans que des adolescents qui vont passer leur baccalauréat. Ce serait une erreur de croire que les Libanais ont abandonné ou que leur rêve serait de quitter leurs racines et leurs attaches. Au contraire, ils m’ont dit qu’en continuant à étudier et à suivre leurs cours, ils voulaient préparer non seulement leur avenir, mais aussi celui de leur village et de leur pays. Je pense que c’est aussi sur cet acte d’espérance que l’Europe et la France doivent s’engager.
Comment pouvez-vous les aider à rester ?
D’abord, il y a une urgence très concrète sur laquelle nous travaillons, notamment avec l’Œuvre d’Orient qui porte aussi ce message. J’ai organisé il y a deux semaines un colloque au Parlement européen sur ce sujet : l’urgence de financer les écoles au Liban. La crise économique et la crise budgétaire de l’État font que beaucoup d’écoles sont aujourd’hui dans une situation de quasi-faillite. De nombreux parents se trouvent dans une situation dramatique : continuer à payer l’école de leurs enfants alors qu’ils n’en ont plus les moyens, ou être contraints de les retirer.
Le message que je porte très concrètement à la Commission européenne est qu’il faut soutenir directement les écoles dès maintenant. Si nous continuons à passer par de grands programmes massifs, l’aide n’arrive jamais réellement sur le terrain. Hier encore, j’ai demandé à des familles ce qui pourrait les pousser à quitter leur village. Je pensais qu’elles répondraient : les bombes, l’insécurité ou la guerre. Mais non. Elles m’ont répondu : « Si les écoles ferment en septembre, nous partirons. »
Vous estimez que la priorité de la France au Liban doit être d’aider au désarmement du Hezbollah. Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?
Il s’agit d’une aide financière, militaire et politique. Pourquoi le désarmement du Hezbollah me paraît-il si important ? Pas seulement parce qu’il s’agit d’une obligation juridique prévue par les résolutions des Nations unies, ni uniquement parce que le gouvernement libanais a récemment indiqué très clairement qu’il s’agissait du chemin à suivre. Je pense surtout qu’aucune démocratie ne peut préserver sa liberté avec un parti qui est également une milice armée. Qu’un parti existe est normal. Mais qu’il dispose d’une force armée constitue une entrave à la liberté du débat politique.
Le Hezbollah qui expliquait que sa raison d’être était de protéger le Liban contre Israël aujourd’hui, d’une certaine manière, s’est définitivement démasqué. Le Liban n’était pas attaqué lorsqu’il a été entraîné dans une nouvelle guerre. Et je pense qu’il est temps que le Liban retrouve la normalité. Ce qui m’a beaucoup frappé aussi dans les expressions des enfants que j’ai entendues hier, c’est que beaucoup d’entre eux disaient : « En fait, on ne veut pas grand-chose, on veut juste être dans une situation normale. » Un élève a dit : « Je ne veux ni la puissance, ni l’argent, je veux juste être en paix. »
Avant l’entrée en guerre du Hezbollah, Israël violait toutefois quotidiennement le cessez-le-feu…
Aucune violation du droit international n’est justifiable. Je tiens également à dire que je suis tout aussi inquiet de la riposte israélienne actuelle. Dans le sud, nous avons vu des villages littéralement rasés et des terres agricoles rendues infertiles. Tout cela ne peut constituer un projet d’avenir.
Mais le peuple libanais sait très bien qu’il ne vivait pas une guerre d’une telle intensité avant que le Hezbollah n’engage le pays dans un conflit qui ne répondait pas à un agenda libanais. Au contraire, c’est la sécurité du Liban qui a été sacrifiée.
La France devrait-elle cesser de traiter le Hezbollah comme un parti politique comme un autre ?
La France devrait traiter le Hezbollah comme un parti parmi d’autres uniquement le jour où il ne sera plus une milice armée.
Faut-il rompre les relations avec lui ?
Il faut parler avec tout le monde. La diplomatie est faite pour parler, y compris à ses adversaires. Mais on ne peut pas traiter tout le monde de la même manière. On ne peut pas placer sur un pied d’égalité des partis armés et des partis qui ne le sont pas.
Qu’est-ce qui vous différencie de la politique d’Emmanuel Macron sur cette question ?
J’ai souvent été dans l’incompréhension face à la politique menée au Liban. Je pense notamment au crédit politique accordé au Hezbollah après l’explosion du port de Beyrouth, en le considérant comme un interlocuteur privilégié. Cela s’est aussi illustré lors du soutien à la candidature de Sleiman Frangié à la présidence. Je m’y suis opposé. Aujourd’hui, avec l’élection du président Joseph Aoun et la nomination de Nawaf Salam, un nouvel espoir existe.
Êtes-vous favorable au maintien de troupes françaises après le mandat de la FINUL ?
La FINUL a sans doute souvent déçu, parce que son mandat n’était peut-être pas suffisamment clair. Reconnaissons aussi qu’elle a joué un rôle important pour les populations civiles du Sud.
Et que ce rôle, elle l’a payé cher : je pense aux deux soldats français qui ont été assassinés récemment par le Hezbollah. Je pense qu’il faut que les pays qui le souhaitent restent aux côtés du peuple libanais. La question est de savoir comment cette présence militaire peut contribuer au processus de désarmement du Hezbollah.
Étiez-vous favorable à l’intervention israélo-américaine en Iran ?
Il n’y a pas eu de véritable débat préalable. Mais je dirais qu’une fois qu’elles ont eu lieu, j’ai vu beaucoup de grands esprits s’indigner pour les violations du droit international.
Je pense que cela oublie deux choses : La première, c’est que le droit international et le droit humanitaire ont été constamment violés par ce régime. D’abord contre son propre peuple. Et même s’il n’est pas au centre de l’attention, je pense aujourd’hui, comme depuis des mois et des années, au peuple iranien qui est la cible d’une répression absolument inédite. Les massacres qui ont eu lieu ces derniers mois ont sans doute été parmi les plus meurtriers de l’histoire du XXIe siècle. On le découvrira un jour lorsque la chape de plomb qui entoure l’espace numérique iranien se lèvera. Mais comment défendre le régime iranien au nom du droit international quand il viole les droits fondamentaux d’une manière aussi visible ?
La deuxième chose que je voudrais dire, c’est que le régime iranien est une menace existentielle. Pas seulement pour son peuple, mais aussi pour les pays de la région. Mais aussi pour nos pays.
La France aurait-elle dû jouer un rôle plus actif dans cette guerre à vos yeux ?
La France et l’Europe constatent aujourd’hui une forme d’impuissance. En revanche, elles peuvent jouer un rôle essentiel auprès des pays qui subissent les conséquences indirectes du conflit. Notre première responsabilité se situe certainement aujourd’hui au Liban.
Par rapport au reste du spectre politique français, vous assumez le maintien d’une alliance forte avec Israël. Sur quoi repose cette alliance ?
Nous vivons une période où il devient difficile de tenir une position équilibrée. On est constamment sommé de choisir un camp. Je ne suis pas pro-israélien ; je suis français. J’essaie de défendre ce qui me paraît correspondre aux intérêts et aux valeurs que la France doit porter. Depuis le 7 octobre, quelque chose de profondément grave s’est produit. Ce jour-là restera à mes yeux comme le plus grand pogrom du XXIe siècle. Et après cela, j’ai eu le sentiment d’assister à un renversement où la victime devenait le coupable. Je crois que nous ne devons pas accepter cela. Je continuerai à défendre le droit d’Israël à vivre en sécurité, comme celui de nos concitoyens juifs à vivre en sécurité en France.
Est-il possible, en France, d’être à la fois pro-palestinien et opposé au régime iranien ?
Oui, et même davantage : on ne peut être véritablement favorable à la cause palestinienne qu’en étant également critique à l’égard du régime iranien. La cause palestinienne n’a pas progressé à travers l’agenda du Hamas ou du Hezbollah.
Vous n’êtes toutefois pas en faveur de la rupture de l’accord d’association entre l’Union Européenne et Israël, qui pourrait être justifiée non seulement par la politique menée à Gaza ou au Liban mais aussi par la poursuite de la colonisation de la Cisjordanie, ou ni le Hamas, ni le Hezbollah ou le régime iranien ne sont présents…
La politique menée en Cisjordanie est une faute historique qu’Israël commet contre lui-même. Des ministres israéliens ont d’ailleurs été sanctionnés par l’Union européenne. J’ai toujours défendu la solution à deux États. Je pense que le drame est que le 7 octobre a éloigné cette perspective et montré que ce n’est pas le Hamas qui la ferait progresser. Mais je pense qu’elle doit rester une perspective indispensable pour offrir une espérance au peuple palestinien. Sans une véritable solution dans la durée, je pense qu’il ne pourra pas y avoir de paix réelle. Tous les amis d’Israël doivent pouvoir le dire aujourd’hui.
Mais cela suppose aussi de mettre une certaine pression sur le plus fort des deux, comme dans toute négociation…
Encore une fois, je continuerai de porter ce message, et j’espère être d’autant plus crédible pour le faire que, justement, je ne suis pas considéré comme un ennemi d’Israël.
Dernière question, sur la présidentielle française. Vous faites le pari qu’il existe encore un espace politique entre le Rassemblement national et les héritiers du macronisme. Or les derniers sondages créditent Bruno Retailleau de 9% des voix. Pourquoi ce pari ne fonctionne-t-il pas pour le moment ?
Il est beaucoup trop tôt pour tirer des conclusions. En 2016, Emmanuel Macron n’existait quasiment pas dans les sondages. François Fillon n’était pas considéré comme un candidat majeur. Une élection ne se résume pas aux sondages réalisés un an avant. Je pense que les Français cherchent une véritable alternative. Je ne crois pas qu’ils souhaitent simplement poursuivre le macronisme. Je pense également qu’une partie des électeurs attirés aujourd’hui par le Rassemblement national pourraient être sensibles à une offre politique jugée plus crédible et plus solide. Il existe un espace politique réel.
