Les Français savent que la vie, ça n’est pas « En même temps »

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Les Echos : « Rien n’est écrit à l’avance. »

Où en serons-nous dans vingt ans ? Pour son anniversaire, le journal Les Echos a posé la question à plusieurs personnes, de Jean-Michel Blanquer à Carlos Tavares, en passant par Jean Jouzel, Erik Orsenna ou Gilles Kepel… Un numéro spécial très stimulant, auquel je suis heureux d’avoir contribué ; voici ma réponse.

A un journaliste qui lui demandait à quoi ressemblerait la grande oeuvre du prochain siècle, Bergson répondit : « Si je le savais, je la ferais ! » Il voulait montrer par là que l’avenir n’existe pas, qu’il n’est pas écrit d’avance. Ce n’est que par une fiction mentale que nous nous représentons demain comme la prochaine étape d’un scénario déjà tout prêt. Bien sûr, la prospective peut dessiner des tendances que les probabilités prolongent ; des évolutions sont à l’oeuvre dont l’élan ne s’arrêtera pas soudainement. Il n’en reste pas moins que nos libertés créatrices peuvent toujours faire surgir demain l’imprévisible et l’inattendu, pour le meilleur ou pour le pire.

Cette propriété de l’histoire humaine se fait sentir en particulier dans certains moments décisifs : car il est, dans nos itinéraires individuels comme dans notre vie collective, des périodes qui ressemblent à des carrefours, à des points de bifurcation, où la nécessité d’un choix nous impose de faire face au poids écrasant de notre propre liberté. Il me semble que les vingt prochaines années sont précisément l’un de ces rendez-vous historiques. Non pas parce qu’ils seraient spécialement marqués par des événements majeurs – ce n’est pas ce qui est en jeu. Mais de façon moins visible, ils nous verront faire des choix qui engageront notre avenir commun d’une manière inédite.

Rien n’est écrit à l’avance

Dans les années qui viennent, nous déciderons de l’avenir de notre environnement ; comme l’a montré le dernier rapport du GIEC, le pire n’est pas encore sûr, mais c’est maintenant qu’il faut agir. Mais l’environnement n’est pas le seul enjeu de notre action sur les grands équilibres de la nature : dans les vingt ans qui viennent, nous déciderons aussi, selon toute probabilité, de l’avenir de notre condition humaine. Après avoir progressé pour réparer les corps humains pendant des millénaires, céderons-nous pour la première fois au rêve de les augmenter, de les transformer, de forcer toutes les limites naturelles pour répondre à nos désirs encore insatisfaits ? Les plus anciens mythes de l’humanité nous avertissent sur le danger de cette bifurcation : elle va devenir possible pour la première fois dans l’histoire ; et c’est déjà l’enjeu évident du débat qui s’engage dès aujourd’hui sur la procréation, dans le cadre des prochaines lois de bioéthique.

Tout cela est dans nos mains, et rien n’est écrit à l’avance. Plus que jamais, la politique ne devrait pas se réduire à une promesse de bonne gestion, de changement sans destination ; elle devrait être l’occasion d’élaborer une vision partagée, qui nous permette d’exercer notre liberté collective. Mais même cet exercice est aujourd’hui menacé : saurons-nous préserver les conditions de la démocratie, reconstruire le commun lui-même, qui n’est jamais une évidence acquise ? Ou bien laisserons-nous se défaire cette unité politique dont nous héritons, par l’abandon de notre souveraineté à des pouvoirs qui ne répondent devant personne, ou par la force corrosive de l’individualisme et des communautarismes ?

Tout cela paraîtra peut-être sombre ; au contraire. Le mot « crise » vient du grec « krisis », qui désigne la décision. Les vingt prochaines années seront effectivement décisives. Il ne faut voir, dans leur incertitude, qu’un signe magnifique de notre responsabilité.

Qu’est-ce qui est du droit ?

Texte paru dans la newsletter Time To Philo.

La France entre dans un débat important pour la réforme constitutionnelle voulue par le Président. Une réforme qui ne saurait être anodine, puisqu’elle touche à un texte juridique essentiel… On peut même voir dans la Constitution le texte qui nous conduit à reconnaître un impératif comme étant de nature juridique.

Qu’est-ce qui en effet détermine ce qui est du droit, et ce qui ne l’est pas ? Toutes les normes ne sont pas juridiques. Il nous arrive quotidiennement de rencontrer des injonctions, dont beaucoup proviennent d’autre univers normatifs que le droit. Consignes techniques, obligations familiales, règles morales, préceptes religieux, se présentent à notre conscience ; mais ils ne font pas partie de la loi de la cité, et nous ne leur devons pas la même obéissance. Comment alors distinguer, au milieu de toutes ces injonctions, celles qui relèvent du droit ?

Le positivisme juridique, incarné notamment par le philosophe Hans Kelsen, apporte à cette question une réponse simple : une norme est juridique si elle est produite conformément à la constitution. L’univers du droit est semblable à une pyramide, organisée selon la hiérarchie des normes : tout en bas, l’arrêté, la décision ou le jugement sont des énoncés juridiques valides, si ils sont édictés conformément à la loi, qui elle-même doit avoir été produite conformément à la constitution. La constitution est donc la « norme fondamentale » : elle est le texte par lequel nous définissons le mode de production du droit.

L’édifice du droit est donc un système, clos sur lui-même, qui se définit simplement par son caractère procédural : n’importe quelle règle peut devenir juridique, pourvu qu’elle ait été intégrée à ce système conformément aux modalités de sa production. Au point qu’un fait qui aurait pu passer pour un délit ou un crime, peut devenir un impératif juridique s’il s’effectue conformément à la constitution. Vous menacer de séquestration si vous ne donnez pas une partie de vos biens, cela s’appelle un vol – ou un impôt, selon que vous avez affaire à une injonction adressée au nom de la loi, ou contre elle…

Face au positivisme juridique, une objection s’élève pourtant : n’y a-t-il pas des normes qu’aucune procédure ne pourra jamais rendre juridiquement valides ? C’est ce qu’a jugé le premier tribunal pénal international, celui de Nüremberg, formé après la Seconde Guerre mondiale pour condamner les crimes nazis. Les hauts fonctionnaires et les officiers qui y étaient accusés pouvaient répondre qu’ils n’avaient jamais enfreint aucune loi, le nazisme étant de surcroît parvenu démocratiquement au pouvoir. En les condamnant, les juges de Nüremberg affirmaient donc que le droit doit reconnaître des règles intangibles, supérieures à toute constitution – ces droits de l’homme que toute la philosophie antique et médiévale avaient tenté de décrire dans le nom de « droit naturel. »

En s’appuyant sur cette certitude que le droit doit se conformer à une norme qui le précède, et qui ne dépend pas de nos décisions politiques, nous pourrons redonner tout son sens au débat constitutionnel : ce texte fondateur n’est pas tant la « norme fondamentale » que l’expression de notre aspiration commune à la justice, sans laquelle le droit perdrait son essence et sa validité.

Le propre de l’homme ?

Texte paru dans la newsletter Time To Philo.

Les députés européens ont interdit mardi la pratique de la pêche électrique dans les eaux qui dépendent des pays de l’Union. Une décision qui soulève en fait cette question bien plus profonde : quelles sont les limites de nos droits à l’endroit des animaux ?

La philosophie a longtemps fourni un bon prétexte à notre domination sur le règne animal : parce que l’homme est un être de raison, il est normal qu’il gouverne le monde qui l’entoure, en disposant de ce qu’il contient. Descartes, qui définit l’homme comme le seul « être pensant », en tire la conséquence que son intelligence devrait « le rendre comme maître et possesseur de la nature. » Et notamment des animaux… Ceux-ci ne peuvent vivre l’expérience du cogito, et dire comme nous : « je pense comme je suis » ; dépourvus de pensée, ils ne sont donc qu’un assemblage d’organes et de muscles, comme des rouages et des ressorts – des « animaux machines. » Si l’animal n’a pas de conscience, alors il est un simple objet, dont on peut user comme de n’importe quel objet.

Pourtant, quelques décennies plus tôt, Montaigne avait déjà jeté le soupçon sur cette supériorité si confortable. N’y a-t-il pas une sensibilité chez les animaux ? « Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aimons, aussi font-elles de la nôtre », écrit-il dans les Essais. A bien les regarder, nous observerons même une forme d’intelligence animale. Peut-être ne pouvons-nous pas les comprendre, mais « pas plus qu’ils ne nous comprennent. C’est pourquoi ils peuvent tout autant nous estimer bêtes que nous le faisons… » Par conséquent, « ce n’est par vrai discours, mais par une fierté folle, que nous nous préférons aux autres animaux et nous séquestrons de leur condition et société. » Que signifierait alors vivre dans la société des animaux, « nous ramener et nous joindre à leur nombre » ?

« Je ne prends bête en vie à qui je ne redonne les champs », écrit Montaigne. Faut-il ne toucher poisson vivant qu’on ne rejette à la mer ? Ce serait paradoxalement une manière de se mettre à l’écart du règne animal, car les animaux font eux aussi du vivant leur nourriture… Mais le prédateur qu’est l’animal tue avec parcimonie, à la mesure de son besoin. La pêche, la chasse, la domestication de l’animal ont obéi à la même économie de vie pendant des millénaires. C’est la puissance inédite de la technique qui s’est affranchie de toute limite : aujourd’hui, 40 % du poisson pêché est excédentaire, et rejeté, mort, à la mer. L’océan, milieu vivant et condition de toute vie, devient un cimetière, menaçant la pérennité de nombreuses espèces – peut-être un jour de la nôtre. Dans L’animal que donc je suis, Derrida observe : « personne aujourd’hui ne peut nier cet événement, à savoir les proportions sans précédent de cet assujettissement de l’animal. »

Face aux innovations techniques, Hans Jonas recommandait de suivre le « principe responsabilité » : nous avons des devoirs envers la nature, parce que nous avons une responsabilité pour l’avenir – transmettre le monde dont nous avons hérité. Et voilà peut-être ce qu’est le « propre de l’homme » : les grands prédateurs marins ne nous accordent pas de droits… Seul l’homme sait se reconnaître des devoirs. Mais encore faut-il s’y tenir : en poursuivant dans la voie d’une exploitation sans limite des pouvoirs de la technique, nous deviendrions inhumains.

Cinq mois après…

Pierre Person, député de la 6ème circonscription de Paris, en train de « choisir » le délégué général d’En Marche.

Texte paru sur Figaro Vox le 20 novembre 2017.

18 juin, deuxième tour des législatives : En Marche remporte la majorité à l’Assemblée nationale. Sur une promesse majeure : celle de renouveler la politique. Combien de fois ai-je entendu en faisant campagne : « il faut en finir avec les partis centralisés, dirigés depuis Paris, construits comme des écuries au service d’une seule personne… » Avec le mouvement En Marche, on allait enfin repartir du terrain, faire travailler ensemble les Français, donner toute sa place à la société civile, consulter et co-construire. Bien des Français ont cru à cette promesse, et ont soutenu un président qui disait incarner un « nouveau monde » fait de participation démocratique, de contribution citoyenne, de transparence et d’ouverture. Et leur candidat l’assurait : « La nouvelle politique, ça n’est pas venir dans une salle voter une motion déjà décidée. »

18 novembre, cinq mois plus tard. Au congrès du parti En Marche, des adhérents élisent le délégué général que le Président leur a désigné comme seul candidat : Christophe Castaner, formé par vingt ans de manœuvres dans l’appareil socialiste, et qui raconte avoir rejoint Emmanuel Macron « avec des étoiles dans les yeux ». Pour ma génération, LREM est désormais l’occasion d’une expérience unique : être projeté à la grande époque du Parti Communiste de l’Union Soviétique… Le nouveau délégué général du parti présidentiel dit « assumer la dimension amoureuse » de sa relation avec le « chef », et être « fasciné par son intelligence et même sa puissance physique. » Il dirige donc désormais En Marche – le premier parti dont le nom ait été formé par les initiales de son fondateur. Le congrès a été rondement mené. Un débat a été improvisé deux jours plus tôt, parce qu’un congrès sans débat aurait été bizarre quand même ; mais tous les débatteurs ont pris soin d’affirmer leur soutien au futur délégué général. Pour mieux s’assurer encore de l’unanimité du scrutin, le vote s’est fait… à main levée. Et avec des votants triés sur le volet : 75% d’entre eux ont été désignés par la direction du parti elle-même ; les 25% restant ont été « tirés au sort » dans une opacité absolue. Les 300 000 « marcheurs » qui ont cru au renouveau démocratique n’ont donc, eux, plus voix au chapitre… Il ne leur reste qu’à contempler le spectacle auquel aboutit leur bel engagement : des ministres et des députés faisant des selfies en agitant des cartons verts pour faire semblant de choisir celui que « le boss » a voulu. Le Nouveau Monde, c’est beau comme l’ancien. Comment peut-on trahir à ce point…

Une telle imposture porte de graves conséquences, non seulement pour En Marche, mais pour la France. Si le nouveau pouvoir n’écoute même pas ses militants de la première heure, comment les nombreux citoyens déjà éloignés de la politique pourraient-ils retrouver l’espoir qu’il veuille bien un jour les entendre ? Et ultimement, une action conduite dans ces conditions prend le risque de produire des résultats catastrophiques : quels que soient le talent et l’intelligence de celui qui la dirige, une organisation aussi verrouillée, en se protégeant étroitement de toute remise en question, ne peut que produire dans cette surdité volontaire des politiques déconnectées du terrain, aux antipodes de la promesse qu’avait incarné la proposition d’Emmanuel Macron.

Je n’ai pas cru à cette promesse ; et pourtant, samedi, le spectacle de ce nouveau monde s’humiliant en agitant des cartons verts a fait naître en moi une profonde colère. Colère devant l’ampleur inouïe de l’escroquerie électorale dont la France a été victime. Colère pour tous les marcheurs qui ont sincèrement espéré un renouveau politique dont en effet nous avons tous tellement besoin. Et je voudrais dire ici ma profonde admiration pour tous ceux qui, connus ou anonymes, après avoir tant donné à ce mouvement, ont assez d’exigence intellectuelle pour être lucides, et assez de courage pour parler librement de leur inquiétude et de leur déception. Comment ne pas les comprendre… Ils ont espéré participer à un nouveau moment démocratique, et ils se retrouvent aujourd’hui avec le plus narcissique, le plus centralisateur, le plus autocratique des présidents de la République. Qui désigne ses opposants par des mots d’une violence qu’on n’aurait pardonnés à aucun de ses prédécesseurs. Qui voudrait qu’aucun parti ne puisse incarner une alternative respectable, qu’aucune collectivité ne puisse apporter un équilibre à son pouvoir solitaire. Qui choisit les journalistes capables de comprendre sa « pensée complexe. » Qui empêche le parlement de contrôler le gouvernement en imposant le silence à l’administration, par la sanction brutale d’un chef d’état major qui osait dire la vérité aux élus de la nation. Qui dès le lendemain des législatives écrasait tranquillement la séparation des pouvoirs en faisant, déjà, élire à main levée à la tête du groupe majoritaire de l’Assemblée un candidat unique exfiltré par le pouvoir pour problèmes avec la justice…

Il y a cinq mois, je perdais les élections législatives ; malgré le travail de terrain, et la confiance de ma ville, je payais comme beaucoup d’autres pour les déceptions accumulées pendant des décennies par les partis politiques. Pour ma part je n’étais pas issu de ces partis politiques, et je comprends d’autant mieux cette soif de renouveau que je l’ai toujours moi-même profondément ressentie. Avec cinq mois de recul, je puis le dire aujourd’hui : l’échec n’est pas difficile, il fait partie de la vie. Cela m’a permis de garder le métier d’enseignant que j’aime tant, de poursuivre le travail de terrain entrepris au sein de l’équipe municipale, et de développer de beaux projets… Non, la défaite n’est pas aussi difficile que je l’imaginais. Ce qui est difficile et douloureux, c’est vrai, c’est d’avoir été impuissant face à la victoire d’un tel mensonge, d’une telle incroyable escroquerie. Mais cette amertume ne vaut que si nous y trouvons une obligation : celle de reprendre le travail ensemble, sérieusement et sincèrement, pour apporter de vraies réponses à ce profond besoin de renouveau.

L’avenir de notre démocratie suppose des alternatives. Il y a cinq mois, pour moi et toute l’équipe qui portait cette belle campagne, une seule exigence comptait, celle de la transparence, pour permettre aux électeurs de faire un vrai choix, en conscience. Face à nous, l’ambiguïté m’inquiétait déjà ; et j’avais prévenu, dès juin : « nous ne savons pas ce que les candidats d’En Marche feront des voix qui lui seront confiées. » Nous le savons désormais : le nouveau pouvoir a confisqué ces voix à son seul profit. Comme le disait sans gêne un parlementaire local, les élus d’En Marche doivent « représenter le gouvernement auprès des électeurs. » Incroyable renversement des rôles, pour ceux qui, même dans la majorité, devraient se reconnaître pour seule mission de représenter leurs électeurs auprès du gouvernement…

J’espère que ces élus qui ont noyé définitivement le 18 juin dans le 18 novembre éprouvent un peu de honte aujourd’hui, devant l’écart abyssal entre l’élan qui les a portés au pouvoir et ce qu’ils ont fait de l’espoir qui leur avait été confié. Pour ma part, une seule chose compte maintenant : la promesse de renouveau qu’En Marche avait prétendu incarner, il faudra demain, contre leurs renoncements, la tenir.

Assises de l’Essonne

François-Xavier Bellamy intervenait, le 6 octobre 2017, au cours des Assises consacrées à l’avenir de l’éducation, organisées par le département de l’Essonne, dans le cadre du travail prospectif « Essonne 2040 ».