Articles

« Demeure : un manifeste pour les droits de l’âme » (Le Figaro Histoire)

Le directeur de la rédaction du Figaro Histoire et du Figaro Hors Série, consacre un long article à Demeure dans sa dernière parution.

« Demeure : un manifeste pour les droits de l’âme »

« (…) Le jeune philosophe le souligne, l’idéologie du mouvement fait en réalité l’impasse sur l’un des caractères majeurs de notre condition : notre capacité de nous extraire de la mobilité universelle du monde matériel par le jeu de la conscience. De sortir du fleuve d’Héraclite pour nous placer, en esprit, sur la rive, et surmonter la violence du flux par l’effort de l’intelligence, la force de la contemplation. Nous ne sommes pas condamnés au supplice de Sisyphe parce que nous sommes capables d’assigner à notre course un but légitime, de discerner une vérité vers laquelle diriger notre mouvement. Encore faut-il que nous acceptions d’«habiter le monde» : de nous donner des points d’ancrage, qui échappent par ce qu’ils ont de gratuit, de singulier, à l’éphémère. Ce qu’il y a de plus nécessaire à l’homme, dit-il dans les plus belles pages de ce livre magnifique, c’est peut-être la demeure. Non pas seulement le toit qui abrite, le logement impersonnel : le foyer qui réchauffe et qui réunit par les liens qui le nouent au passé et à l’espérance, par la magie des souvenirs, par le superflu qui émerveille, par l’amour qui rassemble. «Ce qui est simplement nécessaire à l’homme, écrit-il, dépasse de très loin la simple satisfaction de ses besoins. Il ne suffit pas que le corps soit à l’abri: l’âme aussi a ses droits.» Dans des pages qui renouent par leur clarté, leur chaleur, leur beauté limpide avec la ligne claire de la Lettre au général X, François-Xavier Bellamy fait mieux que répondre à Saint-Exupéry: il le prolonge et s’impose comme l’interlocuteur et l’ami que l’écrivain n’avait pas trouvé auprès de lui. »

Lire le texte complet en ligne.

France Culture, les Nouveaux Chemins

Pour l’émission « les Nouveaux Chemins de la Philosophie », Anastasia Colosimo évoque, dans Le Journal de la Philo du 5 octobre 2018, la parution de Demeure.

« En partant de cette véritable méditation métaphysique sur le mouvement comme seul principe d’existence, Bellamy nous embarque dans une exploration philosophique magistrale à la recherche du temps gâché à suivre le mouvement sans en chercher le sens. Ce qui avance est préférable à ce qui est immobile. Le progrès s’installe peu à peu comme nouvelle religion. Pour lui, cette passion moderne pour le changement est une forme de ressentiment au sens nietzschéen, compris comme un refus d’accepter que les choses soient telles qu’elles sont, une incapacité maladive à accepter le réel et à le reconnaître.

C’est au prisme de ce grand voyage que Bellamy propose de lire la crise systémique qui traverse notre époque. Il faudrait déconstruire notre fascination pour le changement pour sauver la possibilité du mouvement. Habiter le monde et ne plus s’y abriter. Sortir du monde liquide et lui redonner corps. »

Critique de Demeure dans L’Opinion

François-Gilles Egretier consacre un long article à Demeure, accessible sur le site de l’Opinion.

« (…) François-Xavier Bellamy avec Demeure nous donne les outils pour poursuivre ce travail. Il apparaît comme une lueur dans un débat public largement dévitalisé, en proie aux doutes mortifères des populismes de tous poils. Le refuge dans le passé ne saurait en aucun cas servir de sésame dans ce nouveau monde qui se dresse devant nous. Les défis majeurs de la transition écologique, de l’Europe, de l’immigration… doivent trouver des réponses étayées sur un corpus d’idées et de valeurs solides inscrites au cœur du débat public. François-Xavier Bellamy met en évidence le risque de dilution dans ce mouvement moderne où le flux renverse tous les repères : frontières, traditions, particularismes. Le capitalisme, en s’affranchissant le plus possible de la régulation, vise à libérer l’individu de toutes entraves pour le propulser dans le grand « mouvement » sans fin, sans but, seul face à son désir indéfini, et ce faisant, le plonge dans une forme de solitude qui le prive de liens pour faire société et le détache du collectif. (…)

Ce jeune philosophe nous donne l’énergie de nous réinvestir dans une réflexion politique au sens large qui nous concerne tous en nous questionnant sur les fausses promesses du progrès et du tout numérique : eh oui tout ce qui est nouveau n’est pas beau ! Avec son dernier opus, il ne fige pas nos consciences dans les certitudes d’un nouveau catéchisme qui substituerait le triomphe du progressisme à la tyrannie du conservatisme ; il nous place dans les starting-blocks pour reconquérir notre pensée et réinvestir le collectif : l’invitation est tentante.

Il est temps alors de répondre à cet appel de Demeure, une invitation à devenir acteur de notre destinée commune, et bâtisseur du droit imprescriptible du peuple à disposer de lui-même. »

Lire le texte complet

Dossier du Figaro Magazine à l’occasion de la parution de Demeure

C’est un vrai honneur de pouvoir présenter Demeure dans le long dossier que le Figaro Magazine lui consacre ce week-end. Je suis le premier impressionné du temps et de l’intérêt que lui ont accordés les équipes de ce journal, au premier rang desquels Alexandre Devecchio. Je n’aurais jamais imaginé que ce travail susciterait une telle attention ; j’espère que cette visibilité bien imprévue pourra être utile pour servir, dans le débat public, les inquiétudes et les aspirations que nous partageons !

Lire ce dossier en ligne sur le site du Figaro.

Rencontres sur l’éducation en Italie et en Espagne

Il y a un petit moment que je ne vous ai pas donné de nouvelles sur ces pages. Les dernières semaines ont été l’occasion de travailler sur plusieurs projets, dont je vous parlerai prochainement…

Je voudrais revenir sur un moment marquant, les quelques jours très intenses que j’ai eu l’occasion de passer récemment en Italie et en Espagne, pour une série de conférences et de rencontres autour de l’éducation. Une traduction des Déshérités est parue en italien il y a plus d’un an déjà, et en espagnol au mois de mars dernier. C’est bien sûr une très belle expérience pour moi de pouvoir rencontrer des lecteurs d’autres pays.

Ces quelques jours au nord de l’Italie ont été rythmés par plusieurs conférences à Milan, Varese, Turin, Côme… J’en ai profité à chaque fois pour répondre, dans la journée, à l’invitation d’établissements scolaires très variés, et j’ai pu chaque jour visiter des écoles, intervenir auprès des élèves ou rencontrer les enseignants. J’ai été très impressionné de découvrir que plusieurs équipes pédagogiques ont choisi de travailler à partir des Déshérités. Ce voyage a également été l’occasion d’entretiens avec plusieurs médias italiens. Je suis ensuite parti pour Madrid, où j’étais invité à conclure un colloque national sur l’éducation, organisé par des professeurs passionnés, que j’ai eu la grande chance de rencontrer à cette occasion.

De ces quelques jours, je reviens avec plusieurs sentiments. Le premier, c’est une surprise mêlée de reconnaissance pour le chemin étonnant qu’aura fait ce petit livre. Conduit à cette question de la transmission par ma propre expérience de jeune professeur plongé dans la crise de notre école, je suis toujours profondément touché de voir que tant de personnes, enseignants, parents, éducateurs, avec souvent bien plus d’expérience que moi, partagent les aspirations et les difficultés que je tentais de décrire. Ce livre était une réponse bien modeste à un immense problème de notre temps ; et je n’aurais jamais pu prévoir qu’il recevrait un tel écho… Je m’attendais encore moins à ce que cette réflexion, que je pensais si liée au contexte français, puisse trouver un écho dans d’autres pays ! Pourtant, pendant ces quelques jours, malgré la barrière de la langue et la complexité qu’impose la traduction simultanée, j’ai retrouvé la même expérience que dans les nombreuses rencontres que j’ai pu vivre en France : le même intérêt pour ces questions pédagogiques, des inquiétudes similaires sur la crise éducative, mais aussi la même ferveur dans les échanges, et autant d’émerveillement à réfléchir ensemble sur la nécessité essentielle et oubliée de la transmission.

Cela conforte en moi cette certitude, déjà bien souvent répétée : la crise de l’école n’est pas le problème de l’école. Bien sûr, notre éducation nationale peut progresser ; mais le défi éducatif que nous connaissons est d’abord le signe d’une difficulté qui traverse en profondeur notre société française, et plus généralement notre modernité. Comme l’écrivait Péguy, « les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » Eh bien, il semble que toutes les sociétés occidentales sont aujourd’hui traversées par cette même « crise de vie générale » ; et l’expérience que j’ai vécue ces dernières années m’a permis d’observer que, à Londres, à Bruxelles, à Milan ou à Madrid, nous sommes conduits aux mêmes renoncements, qui nous condamnent aux mêmes échecs. Si la question de la transmission se pose partout, c’est qu’elle n’est pas d’abord un sujet de méthodes ou de moyens, mais une question bien plus essentielle. « Quand une société ne peut pas enseigner, écrit Péguy, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; quand une société ne peut pas enseigner, c’est qu’une société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner. »

Et cependant il y a tant d’éducateurs qui ont au cœur la passion de transmettre ! De ce point de vue, je reviens aussi de ces quelques jours avec beaucoup d’admiration et d’espérance. Admiration pour les nombreux parents, enseignants, chefs d’établissement que j’ai eu la chance de rencontrer, et dont beaucoup m’ont marqué par leur courage, leur générosité, leur inventivité – mais aussi par la simplicité avec laquelle ils partagent ensemble leurs doutes et leurs difficultés, ce que peut-être nous avons plus de mal à vivre en France. Admiration aussi, bien sûr, pour la maturité des élèves avec qui j’ai eu la joie d’échanger, pour les talents qu’ils mûrissent – ces apprentis qui à Côme m’ont fait découvrir leur atelier d’ébénisterie, ou ces élèves milanais avec qui nous avons lu Baudelaire… Je garderai longtemps le souvenir de très beaux moments, qui m’ont profondément touché : parmi eux, je voudrais citer la découverte d’une école extraordinaire, Cometa, créée par un couple italien pour accueillir des jeunes en difficulté, et qui leur offre le meilleur – le cadre le plus beau, stimulant et bienveillant, pour qu’ils puissent s’y construire. Un autre moment rare a été un dîner partagé à Madrid, avec de nombreux collègues notamment, au cours duquel nous avons pu échanger avec beaucoup de simplicité ce que nous avons au cœur, nos joies d’enseignants et nos raisons d’espérer. Bien sûr, ces quelques rencontres pèsent bien peu de choses à côté de l’actualité internationale bien préoccupante de cette période. Mais puisque nos défis et notre avenir seront communs, même si le signe est bien discret, je puis le dire : ces amis d’Europe croisés trop rapidement, et que j’espère revoir bientôt, font désormais partie pour moi de ces raisons d’espérer… Grazie mille e a presto – muchas gracias y hasta pronto !

Un an après

François-Xavier Bellamy

Il y a tout juste un an, le 28 août 2014, la publication des Déshérités m’a plongé dans une aventure inattendue. « Voilà comment, écrivait Rousseau à Malesherbes, je devins auteur presque malgré moi. » Poussé par quelques amis, et par la confiance d’un éditeur, à achever de rédiger cet humble essai sur l’école et la transmission, je n’imaginais pas un instant qu’il rencontrerait un tel écho. Ce petit ouvrage a suscité en particulier tant de demandes de conférences qu’il m’a littéralement jeté sur les routes : en un an, 177 rencontres m’ont conduit dans toute la France, de Lille à Lyon, de Metz à Bordeaux, de Nantes à Toulouse…

De cette année si intense, je voudrais garder quelques enseignements.

Le premier, c’est l’émerveillement profond qu’ont suscité en moi ces rencontres. Alors que nous constatons la pauvreté culturelle et intellectuelle qui fragilise notre pays, c’est une belle promesse d’avenir que de découvrir, partout en France, une soif nouvelle, une curiosité, un appétit de savoir, de comprendre et de réfléchir, et les engagements qu’ils entraînent. Émerveillement de rencontrer, partout en France, des associations culturelles vivantes et actives, des libraires qui se battent pour défendre le livre et la lecture, des étudiants qui font vivre sur leurs campus des débats souvent exigeants. Émerveillement de rencontrer, soir après soir, un public toujours nombreux, capable de rester deux ou trois heures plongé dans la philosophie, la littérature, la poésie, et d’en demander encore… Émerveillement de recevoir tant de courrier, de lecteurs si variés, tant de témoignages, d’encouragements, d’objections passionnantes parfois, et tant de bienveillance toujours.

J’ai eu la chance d’être le témoin d’une vitalité, d’une intelligence, d’une soif que le prisme médiatique reflète malheureusement trop peu ; et il m’est arrivé bien souvent de me dire que je ne méritais pas une telle chance.

Et cependant, pendant cette même année, le débat public sur l’éducation, aura apporté presque chaque jour des preuves supplémentaires de la crise de la transmission que notre pays traverse. Le « choc des incultures » nous a violemment rattrapés le 7 janvier dernier, et se rappelle à nous sans cesse à travers ces milliers de jeunes qui ont rempli par la violence le vide de l’héritage que nous avions laissé. Ce même vide que continuent de creuser, dans une persévérance inconsciente, les promoteurs de la réforme du collège et de la réforme des programmes – les mêmes qui organisent, depuis quarante ans, la déconstruction de toute transmission à l’école. Bien des lecteurs m’ont dit en souriant que l’intuition des Déshérités n’avait cessé d’être confirmée par l’actualité de ces derniers mois ; comme j’aurais préféré, hélas, que ce ne soit pas le cas !

La publication des Déshérités m’a installé dans une sorte de poste d’observation étonnant. Depuis un an, parents, collègues enseignants, chefs d’établissement ou même formateurs, vous êtes très nombreux à me raconter vos expériences de terrain. Je reçois ces jours-ci les récits de plusieurs jeunes profs qui entrent en formation à la veille de leur première rentrée ; et je peux donc attester que rien n’a changé… On expliquait hier à de jeunes collègues que demander le silence en classe, c’est « exercer contre les élèves, en stratégie descendante, une violence privative de parole » : comme vous le voyez, rien ne change ! Et pourtant tout change : car ces collègues qui m’écrivent, jeunes ou non, passionnés depuis toujours ou récemment reconvertis dans l’enseignement (et vous êtes nombreux dans ce cas…), ces parents et grands-parents, savent désormais ce qui les anime, l’immense désir de transmettre qu’ils ont au cœur. Ce désir, la crise actuelle nous a poussé à en prendre une claire conscience, et rien maintenant ne nous le fera perdre : ni les pesanteurs de l’institution, ni l’anachronisme des débats, ni le sectarisme encore tenace, ni l’ampleur immense du défi.

Tout au long de cette année, j’ai vécu ces rencontres comme autant de « signaux faibles » – ou plutôt de signes discrets mais forts. Le changement est en cours ; en fait, il a déjà eu lieu. De cette année passée, je garderai une seule image, qui suffit à le prouver : c’est le sourire immense de ces gamins des quartiers nord de Marseille pendant qu’ils me récitaient, enthousiastes, des pages de poésie française. Le cours Ozanam, qui les accueille, est le résultat de cette révolte devant la tragédie scolaire, et de ce désir de transmettre : créé et porté par une équipe de jeunes enseignants, il suscite, comme partout, la confiance des familles et la joie des enfants. Le changement a déjà eu lieu. Pendant que les désaffections s’enchaînent au sein du Conseil supérieur des programmes, les vocations se multiplient partout, que ce soit vers l’enseignement public ou ces nouvelles écoles qui ouvrent en banlieue, avec au fond un même projet : transmettre ce qu’il y a de meilleur dans la culture que nous avons reçue, « à tous ces enfants qui en sont les légitimes héritiers »…

*     *     *

Il me reste à vous dire un immense merci pour votre bienveillance et vos encouragements : la seule chose qui compte, c’est que chacun puisse accompagner et enraciner cette prise de conscience, cette réconciliation avec notre culture qui est, je le crois profondément, la condition de notre avenir commun. J’espère que l’écho des Déshérités aura pu contribuer humblement à cette tâche. Après cette année si dense, je voudrais pour ma part retrouver le silence, le temps de lire et d’apprendre ; les seules rencontres seront donc pour l’essentiel celles des Soirées de la Philo, un beau projet qui se développe, encore au service de la transmission… Je vous en parlerai bientôt. En attendant, à tous ceux que j’ai pu rencontrer cette année, qui m’ont fait la confiance de me lire ou la joie de m’écrire, je voudrais redire encore ma profonde reconnaissance.

.

Une certaine idée de la gratitude

François Hollande a confirmé ce matin qu’il voulait faire de l’école une arme pour lutter contre la menace que nous pressentons, celle de la désagrégation de la France.

L’école est capable, c’est certain, de contribuer à l’unité de notre pays. Mais elle ne le peut que si elle renoue avec l’enseignement de sa langue, de sa culture, de son histoire, qui doivent redevenir notre priorité concrète – comme j’ai tenté de l’expliquer dans l’Opinion récemment.

Depuis la publication des Déshérités, j’ai reçu de très nombreux courriers. L’un d’entre eux m’a particulièrement marqué : c’est le message d’un jeune malien de 22 ans, avec qui je suis resté en relation depuis. Sa réaction montre bien que c’est la transmission de notre culture, indépendamment de toutes les origines – et même au-delà de nos frontières ! – qui peut seule susciter l’adhésion passionnée à la France.

Si tous les jeunes Français pouvaient exprimer ce que vit, pense et ressent Ladji à l’égard de la France – et s’ils pouvaient l’écrire aussi bien que lui ! – il ne fait aucun doute que notre pays ne vivrait pas les déchirements et les angoisses qu’il traverse aujourd’hui.

Avec son autorisation, je reproduis ici son magnifique témoignage. Dans une très belle langue, il dit ce qui doit nous réunir, et nous appeler à transmettre l’essentiel : « Une certaine idée de la gratitude ». C’était le titre de son message… Le voici :

« Bonjour Monsieur,

Je m’appelle Ladji Samba K., né au Mali en 1992, et élevé dans l’admiration de la France. D’une certaine idée de la culture Française. D’où mon immense gratitude envers votre livre, cet éloge de la modestie, donc de la transmission.

J’ai connu la France par les livres, par un professeur de Français admirable qui nous faisait lire La Fontaine, Baudelaire, Balzac… Je ne crois pas que je vivais sous Louis XIV, ni dans le Paris du XIXème siècle, encore moins en Touraine. Cet éloignement, ce grand voyage que notre professeur nous proposait, nous plongeait dans un bonheur extatique. Il nous transmettait, nous faisait sentir des choses très éloignées de nos quotidiens.

À ce titre je me considère comme un héritier de la culture Française, héritage au sens que lui donnait Charles Péguy. D’où qu’on vienne, on avait accès à cet héritage, à quinze siècles d’histoire, au mélange subtil de Homère et la Bible. Je fus étonné de voir la grande défiance de certains à l’endroit de cet héritage vu comme encombrant et anachronique. Votre livre m’a réconforté, m’a réconcilié avec l’idée que je me faisais de la culture Française, de sa transmission. Grâce à vous je pourrai dire comme Sartre que « je suis Français par la langue ».

La transmission de cet héritage, dont j’ai bénéficié, devrait être l’urgence nationale, bien avant les préoccupations économiques passagères. Que ne fut pas mon grand étonnement d’entendre de jeunes gens nés en France me reprocher de « faire mon français » alors que je ne le suis pas. Ah ! mon professeur de français croyait, le « suranné », qu’en nous faisant lire Le Cid, on ne nous obligeait pas à renier pas ce que nous sommes, mais qu’on nous permettait de goûter à ce que l’humanité a de meilleur. Bien loin des « valeurs de la République », on apprenait ce qu’est la France avant tout, c’est-à dire un pays littéraire qui a nourri avec sa langue un rapport charnel. Mon père, qui n’avait jamais été à l’école et avait connu la colonisation, n’écoutait qu’une seule radio, Radio France Internationale. Non par rejet de ce qu’il est, mais parce que disait-il, « la culture française nous est commune ; et la transmission du savoir est le devoir de toute civilisation ».

L’arrogance de l’époque veut qu’on rompe avec le passé. Voilà une chose curieuse : qu’est-ce que l’instruction, sinon l’enseignement du passé ? En tout cas, c’est ce que nous disait notre professeur de français : « la langue française est un trésor que chacun peut s’approprier, et avec elle la culture française. »

À quinze ans, ce même professeur de français m’offrait L’étranger de Camus. Camus écrit ses plus belles pages, dans Le premier homme, sur son professeur, Monsieur Germain. Camus parle de lui comme un enseignant d’exotisme. Je peux dire que cet héritage lointain m’a également nourri. Votre livre est le plus bel hommage au monde qui nous a précédé, et à tous les « Monsieur Germain » de la terre, dont mon professeur de Français. Je vous en sais gré infiniment. »

Albert Camus. Après avoir reçu le Prix Nobel de littérature, il le dédie à son ancien instituteur. Il écrira de lui, dans Le premier homme :

« Dans la classe de M. Germain, l’école nourrissait chez les élèves une faim plus essentielle encore à l’enfant qu’à l’homme, et qui est la faim de la découverte. (…) Dans la classe de M. Germain, pour la première fois, ils sentaient qu’ils existaient, et qu’ils étaient l’objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde. »

Les Déshérités

Les DéshéritésA la veille de la publication des Déshérités, c’est une grande joie de pouvoir vous présenter ici cet ouvrage.

Au nom de quoi éduquer ? La responsabilité de l’adulte envers l’enfant a-t-elle une légitimité, un sens, une valeur ? Peut-elle avoir une fécondité ? La réponse à ces questions ne va plus de soi ; nous l’avons tellement perdue de vue que nous avons tout simplement cessé de transmettre. La crise de l’éducation, la faillite de l’enseignement, la fragilisation profonde de la famille, sont autant de symptômes d’un même vide : nous ne savons plus quoi transmettre, et pourquoi.

C’est pour tenter de comprendre les causes initiales de cette crise, et pour apporter une réponse aux défis qu’elle nous lance, que je me suis lancé depuis plusieurs années dans un travail de recherche, qui aboutit aujourd’hui à la parution de cet ouvrage. Il se présente comme une enquête, sur les traces d’un séisme dont les conséquences sont multiples – de la déconstruction du genre à l’utopie numérique… Cinquante ans après Les Héritiers de Bourdieu, je voudrais simplement tenter de montrer combien est nécessaire l’héritage culturel, intellectuel, spirituel que nous avons tant déserté, et combien la jeune génération, si souvent abandonnée à elle-même, a besoin d’adultes qui acceptent de lui offrir ce qu’ils ont eux-mêmes reçu de meilleur.

Parce que rien n’est plus urgent que de rompre avec l’ingratitude de notre temps, je voudrais que cet ouvrage soit un humble acte de reconnaissance envers tous ceux qui, parents, enseignants, éducateurs, assument la belle et difficile mission de faire grandir les enfants qui leur sont confiés. A la veille d’une rentrée scolaire particulière, alors que l’éducation se trouve une fois de plus abandonnée aux contingences d’une crise politicienne et à la désinvolture de nos gouvernants, alors que nos écoles sont sans cesse instrumentalisées au service de l’idéologie du moment, je serai vraiment heureux si ce modeste travail permet de remettre en lumière l’effort quotidien et silencieux de tous ceux qui préparent l’avenir en offrant à la génération qui vient l’héritage qui accomplit en chaque homme sa propre humanité.


Les Déshérités, Editions Plon, 240 pages ; parution le 28 août 2014

Pour suivre toute l’actualité de l’ouvrage et prolonger votre lecture, rendez-vous sur le site dédié au livre : www.lesdesherites.fr.

.