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Il faut redire ce qu’est la France

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Tribune publiée dans le Figaro du 13 février 2015.

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L’élection législative partielle du Doubs aura-t-elle joué le rôle d’une répétition générale, deux ans avant le rendez-vous de 2017 ? Il est encore trop tôt pour le dire, bien sûr. Mais une chose est déjà certaine : si la droite veut jouer un rôle dans ce rendez-vous, il faudra d’abord qu’elle soit capable de parler à ceux qui veulent encore espérer. Et rien n’est moins acquis aujourd’hui…

Il faudra qu’elle soit capable de nommer vraiment les problèmes que notre pays rencontre, de les désigner par leur nom, avant même de proposer un catalogue de solutions. Il faudra qu’elle soit capable, surtout, de parler de notre pays, car c’est sans doute l’urgence première.

Qu’est-ce que la France ? A cette question, la gauche répond par le vide, la vacuité de ces « valeurs de la République » dont on ne sait ni d’où elles proviennent, sur quoi elles se fondent, ni qui a droit d’en établir la liste exhaustive pour y « former » les citoyens de demain. Une liberté d’expression vidée de toute signification, et dont chaque jour permet de mesurer les évidentes asymétries. Une laïcité superstitieuse, plus proche de la pensée magique que d’un principe raisonnable de vie commune. L’incantation de l’unité nationale, brandie de manière coercitive par ceux qui depuis des années ont transformé en progrès tous les caprices solitaires d’un individualisme inconséquent. Que fonder encore sur des « valeurs » qui sonnent si creux, et depuis si longtemps ?

Aux illusions qu’entretient la majorité, il n’y a que l’opposition qui veuille croire encore… Quelle tristesse de la voir faire allégeance à ce discours du vide que la gauche a consacré – discours ressuscité, comble de l’ironie, à la faveur de la catastrophe qu’il a contribué à produire ! C’est parce que, depuis un demi-siècle, nous ne savons plus dire ce qu’est la France, que de jeunes Français finissent par se retourner contre elle, pour avoir trouvé ailleurs une raison d’être et une cause à servir. C’est parce que nous leur avons trop bien appris à détester leur pays qu’ils en arrivent à le trahir.

Face à cela, la droite semble condamnée au mutisme. Quel drame que ses dirigeants s’autocensurent, par peur sans doute de déroger aux conformismes du moment, quand tous les Français leur crient un besoin de cohérence, de sens et de clarté ! Les revirements tactiques incessants des responsables de l’UMP, sur des questions aussi décisives que le mariage, la filiation, la nationalité, ou la place du travail dans notre société, ne sont que le symptôme du même vide : comment espérer alors qu’une majorité un jour adhère à ce qui fluctue sans cesse au gré des diktats d’une pseudo-modernité ? Si l’on préfère, plutôt que de poser des fondements stables et clairs, se « positionner » sans cesse par rapport au FN ou au PS, on les laisse définir les termes mêmes du débat, et il faudra bientôt s’habituer à n’avoir plus d’autre rôle à jouer que celui de spectateur impuissant, réduit au ridicule du « ni-ni. » A ceux qui ne savent rien affirmer, il ne reste plus bientôt que d’inutiles négations.

Qu’est-ce que la France ? Il y a quelques semaines, je recevais un message émouvant de Ladji, un jeune malien de 22 ans. Depuis son pays, il me disait sa passion et sa reconnaissance pour la culture française, « mélange subtil d’Homère et de la Bible. » Voilà ce qu’il faudrait donner à nouveau à aimer, par l’école, par la politique culturelle, par une vision bien établie de l’homme et de la société qui irriguerait ensuite la cohérence de nos choix collectifs. Voilà ce que nos politiques devraient, avant tout, s’employer à reconstruire – et l’héritage sur lequel la France peut reconstruire son avenir.

Mais de cet héritage même, la droite a-t-elle encore conscience ? Sait-elle encore le recevoir, le travailler, le proposer ? Quelle tristesse de voir Gérald Darmanin, l’un de ses porte-parole, déclarer sans nuances qu’ «il y a un problème avec toutes les religions dans la République, » et que le catholicisme en fait partie… A-t-il oublié que la France doit à l’Eglise l’idée même de laïcité ?

Une fois l’émotion de janvier passée, il faut le redire aujourd’hui, de manière apaisée mais claire. Non, la France n’est pas Charlie ; elle n’est pas née de l’ironie corrosive qui défait tout ce que d’autres ont construit avant nous, et pour nous. Elle n’a pas d’avenir si elle croit trouver sa liberté dans la négation agressive, obsessionnelle et stérile, de sa propre identité.

De l’alliance de la tradition judéo-chrétienne avec la raison antique est née notre culture, notre conception du monde, le regard que nous portons sur la famille, sur l’égalité des sexes, sur le sens du temps du travail, sur la responsabilité politique, sur la dignité de l’être humain, sur la liberté de conscience, sur la valeur infinie de la vie. La droite, qui devrait se distinguer justement par son sens de l’héritage, doit avoir le courage de redire maintenant ce qui est, ce qui a fait la France. Non pour exclure, mais pour rassembler : car aucun d’entre nous ne peut se proclamer propriétaire de ce pays qui nous précède. Chaque Français, en revanche, quelle que soit son histoire personnelle, doit pouvoir s’en sentir héritier. Si nos gouvernants continuent de se plier à l’injonction du déracinement, nous paierons très longtemps notre incapacité à dire qui nous sommes.

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2 réponses
  1. FERRY Olivier
    FERRY Olivier dit :

    Il faut redire ce qu’est la France
    Tribune publiée dans le Figaro du 13 février 2015.
    Commentaire :
    Il me semble que le problème de la transmission de la mémoire française gît dans l’objet lui-même.
    Au moins depuis la révolution, la culture française est devenue schizophrène. Mais il est bien possible que cette maladie aie commencé avant et aie été déjà bien avancée dès le milieu du siècle des lumières. La culture française est un mélange subtil, certes, mais ce mélange contient bien plus qu’Homère et la Bible. Il y a Voltaire et Rousseau, il y a Pascal et le jansénisme, il y a Descartes, Pasteur et Claude Bernard et j’en passe. C’est pourquoi ce mélange est particulièrement détonnant.
    Déclarer que la révolution est un bloc comme le faisait Clémenceau en 1891 ne résout pas la question. Je sors de la lecture de la dernière biographie de Joseph Fouché que vient de nous livrer E. de Waresquiel. On y voit un personnage d’un cynisme et d’une froideur effrayants, mais aussi d’une complexité presque insondable. On découvre au passage que la grande majorité des oratoriens ont foncé tête baissée dans la révolution et l’on s’interroge alors sur ce que fut l’évolution de l’Eglise en France pendant la Régence et le règne de Louis XV. Or l’Eglise à cette époque est comme la colonne vertébrale de la société. Tout cela illustre, selon moi, le fait que si la transmission est actuellement en panne, la faute en revient sans doute au fait que depuis bientôt deux cents ans tous les responsables politiques et religieux on détourné les yeux de ce drame et refusé d’en faire l’inventaire. On ne peut pas transmettre ce à quoi on ne croit pas. Or, sur quelque bord qu’on se situe, on ne peut transmettre un « bloc » dont on récuse la moitié. Mais comment faire le tri sans rouvrir les plaies et attiser les divisions ?
    Je crois donc que pour pouvoir transmettre à nouveau l’amour de la France on ne peut plus faire l’économie d’un travail de révision de notre histoire moderne, particulièrement de la période qui va de la Renaissance à la Restauration. Lors d’une récente émission télévisée sur les trésors du Vatican, j’ai reçu comme un choc un commentaire sur la découverte au temps de Jules II de l’Apollon du Belvédère. Cet évènement m’est alors apparu comme la résurgence brutale et bientôt envahissante du paganisme gréco-romain. En comparant mentalement ce corps séduisant à l’ange au sourire de Reims ou à certaines vierges des XIIème ou XIIIème siècles j’ai tout à coup pris conscience de la signification de l’évènement et compris ce que le David de Michel Ange, par exemple, avait de foncièrement profane. Cette période s’accompagne, en France peut-être plus qu’ailleurs en Europe, d’une sorte de divorce entre les sciences physiques naissantes et l’Université qui reste centrée sur les arts libéraux et particulièrement la philosophie et la théologie. Cette perte de l’unité du savoir semble avoir contaminé progressivement la société elle-même et provoqué finalement sa décomposition en deux groupes opposés : l’un matérialiste et sans référence morale, l’autre accroché à une morale traditionnelle de plus en plus déconnectée d’une réalité qui lui échappait. Sans rêver d’un retour impossible à un état antérieur, la possibilité de retrouver une morale commune à tous les français suppose ce travail de critique. Il doit permettre à la fois de comprendre qu’une société ne peut vivre sans partager des règles communes de comportement et de trouver quelles sont celles que tous peuvent reprendre à leur compte : ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas. Pour cela il faut passer au crible les références historiques des uns et des autres pour y trouver et en retenir tout ce qu’elles ont de commun et rejeter résolument ce qui ne pourra jamais les réunir. Messieurs les historiens, au travail ! Et sans parti pris s’il vous plait.

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