Retour au réel

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Texte publié dans Le Figaro du lundi 22 septembre 2014.

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Figaro

Nicolas Sarkozy revient. Pour le téléspectateur ordinaire des chaînes d’information continue, l’événement pourrait ajouter au désespoir ambiant, au spectacle de l’absurde : sitôt la nouvelle annoncée, la valse des petites phrases se multipliait, artifices dérisoires d’un petit monde centré sur lui-même. Les vrais enjeux sont si loin de cela…

La véritable urgence, en fait, c’est le retour du réel dans la vie politique de notre pays. La crise que nous traversons vient du mensonge qui a pénétré tous les interstices de notre vie publique : elle vient de l’écart évident entre ce que nous savons être vrai et ce qu’il est convenu de dire, entre les mesures que nous savons être nécessaires et celles qui sont finalement prises. Ce climat de mensonge permanent a subverti l’exercice du débat, empêché les décisions les plus urgentes, et vidé de son sens jusqu’à la parole d’Etat. La politique a abandonné le sens du réel au profit des positionnements tactiques et des stratégies personnelles. Dans la banalité du mensonge, comment s’étonner qu’un fraudeur ait été ministre du budget, ou qu’un faussaire soit aujourd’hui à la tête du parti majoritaire ? Ils ne sont que les symptômes d’un problème qui les dépasse. Après sa chute, Jérôme Cahuzac posait cette éloquente question à son camp : « Qu’est ce qui est le plus grave, mentir quelques minutes devant cinq cent députés, ou mentir pendant des années sur la situation réelle de la France ? »

Dans ce climat de mensonge, en effet, le plus exposé à la vindicte publique est encore celui qui ose désigner le réel et nommer les vrais problèmes. Le pauvre Emmanuel Macron ne connaissait sans doute pas la règle du jeu : dans l’univers ouaté des opinions admises, parler de l’illettrisme est inconvenant. Et si, chez les plus jeunes, le niveau scolaire ne cesse de baisser, il suffira de condamner les notes pour que la question soit réglée : quand le réel vous gêne, faites-le disparaître.

Quelques décennies de ce réflexe collectif ont abouti à la crise que nous traversons. Et pour en sortir, rien ne sera plus nécessaire que de nous réconcilier avec le réel. D’apprendre, de réapprendre à parler ensemble, avec de vrais mots, pour répondre à de vraies questions. Si nous en sommes capables, nous avons toutes les raisons d’espérer ; car aucun des problèmes que nous rencontrons n’est insurmontable. Étrange situation que celle d’un pays en paix, encore prospère, doté d’institutions solides, riche d’une histoire exceptionnelle et d’une multitude de talents, et qui semble pourtant plongé dans une dépression collective… Ce qui constitue nos difficultés, ce n’est pas l’absence de solutions ; c’est seulement que nous n’arrivons pas à les nommer clairement. Ce qui désespère les Français, ce n’est pas l’effort qui leur est demandé, mais l’écart toujours plus absurde entre ce qu’ils vivent au quotidien et ce qu’en dit le monde politique. Voilà ce mensonge entretenu, cette fuite du réel qui, en retour, laisse tant de place aux outrances et aux excès.

Il faudrait nommer l’injustice tragique de notre système scolaire, devenu le plus inégalitaire d’Europe ; le mensonge, c’est de prétendre libérer nos élèves en organisant des ateliers pour déconstruire les stéréotypes, quand nous ne sommes même pas capables d’apprendre à chacun d’entre eux à lire, à écrire et à compter… Le vrai changement serait de redonner à l’enseignement son rôle essentiel, celui de transmettre la culture, et de choisir sans idéologie les meilleures méthodes pour y parvenir.

Il faudrait nommer l’épreuve que vivent ceux qui contribuent, au prix d’un effort toujours plus pesant, à maintenir en état une économie déséquilibrée et paralysée par l’inflation normative et le poids de la fiscalité. Le mensonge est de s’écrier : « J’aime les entreprises ! », lorsqu’on a, en deux ans, augmenté de plus de 30 milliards d’euros les prélèvements qui pèsent sur elles. Le vrai changement serait d’assurer avant tout stabilité, sécurité et simplicité à ceux qui s’engagent pour faire vivre l’emploi dans notre pays.

Il faudrait nommer l’angoisse que traversent tous ceux que laisse sur le bord de la route une société qui, avec la complicité de l’Etat, perd ses repères les uns après les autres : les familles fragilisées par l’individualisme consumériste, les enfants privés de leur filiation par des fictions devenues lois, tous les déshérités de la mondialisation et de la marchandisation du monde. Si nous voulons réellement construire une société plus juste, le vrai changement serait de commencer par prendre en compte avant tout le bien des sans-voix, des plus petits, des plus fragiles.

Sur tous les terrains, il faudrait ainsi retrouver une même exigence de lucidité et de vérité. Le retour de Nicolas Sarkozy suscitera un vrai espoir, s’il permet le retour du réel en politique. Voilà la seule urgence : rompre avec les mots vides et les phrases convenues, pour retrouver les conditions d’une parole qui ait du sens. La jeune génération en particulier, qui sait qu’elle assumera demain les conséquences de nos mensonges trop longtemps entretenus, veut s’engager pour sauver le réel ; elle attend ce renouveau, et elle est prête à y contribuer.

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Sur la « journée de la jupe »

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Entretien paru dans le Figaro de ce jour à propos du projet mené au sein de plusieurs établissements scolaires de l’Académie de Nantes, invitant des lycéens à porter une jupe.

« Que vous inspire l’initiative « Ce que soulève la jupe » ?

Comme enseignant, je suis écœuré de voir que l’on ne cesse de détourner l’enseignement de sa mission. L’école devrait aider les élèves à se construire : elle est aujourd’hui mise au service d’une entreprise de déconstruction systématique, par laquelle on nie leur identité et leur liberté. Car derrière l’aspect d’un canular, nous sommes devant une oppression politique très grave : s’ils veulent être acquittés de tout soupçon de sexisme, les jeunes hommes sont tenus de nier, par leur tenue vestimentaire, leur identité sexuelle. Sous couvert de bons sentiments, on engage donc les lycéens à contribuer à ce « trouble dans le genre » que voudraient semer partout les expérimentateurs irresponsables d’une postmodernité devenue folle. Pour nos gouvernants, l’école ne doit plus éduquer les élèves, mais les rééduquer – avec toute la part de violence que cela comporte. Cette initiative serait risible, si elle n’était pas un exemple visible parmi des dizaines d’autres actions ; il faut qu’elle puisse au moins réveiller la conscience des parents. Comme citoyens, nous devons refuser la prise en otage de l’école à des fins idéologiques, ce à quoi conduirait par exemple la généralisation des ABCD de l’égalité, prévue pour l’année prochaine.

Reconnaître laIMG_3455[1] différence des sexes empêche-t-il d’affirmer leur égalité ?

Bien sûr que non, au contraire ! Avec ce projet apparaît toute la contradiction d’un féminisme qui finit par nier l’existence même de la femme, son droit à être respectée même lorsqu’elle est différente des hommes par sa façon d’agir, de vivre, d’aimer, de travailler ou… de s’habiller ! Par exemple, nous savons qu’il est devenu difficile pour les femmes, dans bien des situations, de porter une jupe sans risquer d’être insultées ou agressées. Le vrai féminisme consisterait à se battre pour que les femmes puissent être acceptées et estimées telles qu’elles sont, telles qu’elles veulent être, avec leur singularité ! Aurons-nous fait une place plus juste aux femmes quand l’école, quand notre société auront cédé à cet uniforme d’un nouveau genre, en refusant toute différence par la confusion forcée des sexes ?

Comment lutter contre le sexisme et les discriminations ?

Il faudrait commencer par retrouver le sens des priorités… La priorité éducative absolue, dans notre pays, devrait être d’apprendre l’ABCD, tout simplement : près de 20 % des jeunes majeurs en France sont en situation d’illettrisme, 50 000 jeunes quittent chaque année notre système scolaire sans aucune qualification… Et pendant ce temps, nos académies s’intéressent aux clichés vestimentaires ! Cherchez l’erreur. L’école peut aider chacun à se construire dans le respect d’autrui et la connaissance de soi, mais elle le fera par le moyen qui lui est propre : la transmission du savoir. De la déconstruction de la culture, nous ne pouvons attendre que plus de violence et d’exclusion. Cette exclusion, les femmes sont les premières à la vivre aujourd’hui, elles qui paient l’essentiel du coût social de la fragilisation des familles. Mères isolées ou jeunes filles en grande précarité, elles sont massivement touchées par l’explosion de la pauvreté, plus exposées que les hommes aux conséquences de la crise. N’avons-nous rien de mieux à leur offrir que le bavardage facile et condescendant de ces projets de sensibilisation ? Où est le féminisme authentique dont notre société a tant besoin ? »

Propos recueillis par Stéphane Kovacs

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Le reniement permanent

Aquilino Morelle

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Article publié le 18 avril 2014 par le Figaro.

Mediapart dévoilait hier une enquête approfondie sur Aquilino Morelle, proche conseiller de François Hollande. Le personnage tient depuis longtemps un rôle central – et l’on peut se demander d’ailleurs pourquoi il aura fallu tant d’années pour que la presse s’intéresse à son passé et à ses pratiques.

Il serait inutile de s’en prendre à la personne ; ce qui compte, c’est ce qu’elle représente. Le trafic d’influence auquel s’est livré M. Morelle jette une lumière nouvelle sur l’acharnement aberrant de la majorité pour libéraliser l’utilisation des embryons humains par les laboratoires. Mais sa portée est plus large encore.

Le plus significatif, et le plus grave, c’est en effet la contradiction absolue avec ce qu’écrivait au même moment la future plume de François Hollande. En 2010, Morelle publiait dans Libération une tribune qu’il faudrait reprendre mot pour mot aujourd’hui. Il y fustigeait « le rapport incestueux entre le pouvoir et l’argent », dont il accusait la droite, tombée selon lui dans « le déni – d’un tel cynisme qu’il tourne à la naïveté – de ce qu’est un conflit d’intérêt. » Avec le recul, ces propos prennent une singulière tournure…

Ils révèlent surtout l’incroyable hypocrisie de leur auteur. Celui qui reprochait à la mondialisation « l’explosion indécente des rémunérations » se faisait alors payer 12 500 euros hors taxe pour un déjeuner d’influence. Et s’offrait ensuite le luxe de dénoncer la « perversion » de ces dirigeants « qui accumulent en quelques années une fortune en monnayant leur carnet d’adresses. » On croit rêver. Que M. Morelle ait choisi de servir les intérêts privés de multinationales du médicament pour en tirer des bénéfices personnels, ce n’était peut-être ni très légal, ni très moral, mais cela ne regarde que les juges – et sa conscience. En revanche, qu’il ait, comme responsable politique, à quelque mois d’une campagne présidentielle, dénoncé publiquement ce qu’il pratiquait en privé, cela regarde le citoyen.

Car, pour reprendre encore ses mots, « cette affaire permet à tous de saisir le sens de ce qui s’est passé depuis l’élection présidentielle : un mensonge de campagne suivi d’une volte-face. » En l’occurrence, il s’agit d’une volte-face généralisée. François Hollande et ses proches sont arrivés à leurs fins par un discours diamétralement opposé à leurs actes, passés et futurs. Non que l’exercice du pouvoir les ait contraints de renier leurs convictions : le reniement dont il est question n’est même plus à cette échelle.

De là vient ce climat de mensonge permanent dans lequel est plongée notre vie publique depuis 2012. Mensonge partout, sur tout, toujours : « Je n’ai jamais eu de compte à l’étranger. » « La courbe du chômage s’est inversée. » « La reprise économique est là. » « Ceci n’est pas un plan de rigueur. » « J’ai découvert ces écoutes dans la presse. » « La théorie du genre est une rumeur… » On pourrait poursuivre encore longtemps la litanie de ces mensonges lucides, conscients, publics, répétés « les yeux dans les yeux. »

On pourrait leur pardonner de s’être trompés. Mais il ne s’agit pas de cela : ils nous ont trompés. D’où le sentiment de vertige qui saisit le téléspectateur un soir d’élections, l’impression absurde d’assister à un jeu de rôles inversé. Le Parti socialiste dénonçait hier les politiques de réforme : il organise maintenant des plans d’austérité. Ceux qui s’en prenaient au discours de Grenoble assument aujourd’hui les premiers arrêtés explicitement dirigés contre les Roms. François Fillon était attaqué quand il se rendait à la béatification de Jean-Paul II, mais Manuel Valls ira à sa canonisation. Supprimer les départements était une faute, c’est aujourd’hui un grand projet. Plus grave encore : la droite faisait l’objet d’un procès permanent de la part des grandes consciences démocratiques, au point que Nicolas Sarkozy était accusé de vouloir créer une « monarchie républicaine » ; mais dans la République irréprochable de François Hollande, le chef du parti majoritaire est nommé par l’Elysée, les procureurs sont révoqués pour non-conformité politique, la figure principale de l’opposition est sur écoutes depuis des mois, des centaines d’opposants pacifiques sont jetés en garde à vue sans motif, et une jeune immigrée doit dénoncer ses amis parce qu’ils ont manifesté contre un projet de loi… Où sont passées les indignations d’hier ?

La plus grande faute de ces gouvernants, c’est qu’ils auront fini de dévaluer la parole politique. L’acte le plus nécessaire à la vie démocratique, celui de faire confiance, est devenu impossible. Au fond, notre pays n’a que des atouts, et son potentiel extraordinaire, son intelligence, sa générosité, n’attendent que de pouvoir s’exprimer ; il serait capable de relever tous les défis, sans le cynisme qui l’érode de l’intérieur. Car avec la dette, la crise et le chômage – qui en sont les résultats visibles, nos dirigeants lègueront à leurs successeurs un danger plus inquiétant encore, le poison mortel d’une défiance qui, en rendant tout engagement suspect, pourrait finir par dissoudre la société. Aquilino Morelle a démissionné, mais l’urgence est maintenant de tirer concrètement la leçon essentielle de ce nouvel épisode : il n’est pas de confiance sans conscience. Aucune « pédagogie » n’y changera rien. Quelles que soient nos convictions, soyons certains que nous n’avons pas d’avenir commun si nous n’apprenons pas à nous réconcilier avec le réel, pour retrouver dans l’exigence de la vérité la source d’une parole qui ne déçoit pas.

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L’oppression au pouvoir

Anna

Jamais je n’oublierai le visage d’Anna. Le visage de cette jeune étudiante en prépa littéraire qui poussa un jour la porte de mon bureau, un matin d’octobre dernier. Le visage angoissé de cette jeune fille paisible dont la vie, pleine de promesses d’avenir, avait soudain basculé dans un improbable cauchemar.

Il avait fallu, pour pousser cette porte, qu’elle fasse un acte de courage. Même se livrer lui faisait peur. Cette jeune fille d’origine russe avait fait, tout juste majeure, une demande de naturalisation, pour demander à être définitivement adoptée par cette France qu’elle aimait, où elle avait grandi, et dont ses parents étaient devenus citoyens. Comment aurait-elle pu imaginer ce qui allait lui arriver ?

La suite, le Figaro la raconte dans son édition d’aujourd’hui, dans un long article documenté de Stéphane Kovacs. Anna est reçue par deux policiers, qui, après avoir usé de toutes les tactiques d’intimidation possibles, concluent en lui proposant un sinistre marché : ils bloqueront sa demande de naturalisation, à moins… à moins qu’elle ne dénonce ses amis qui ont été à la Manif pour tous. Il faudra qu’elle livre les noms, les adresses, les renseignements sur les familles. Il faudra qu’elle aille à la prochaine soirée des veilleurs, qu’elle indique aux policiers en civil, sur place, qui sont ces gens, qu’elle désigne ceux qu’elle connaît, qu’elle les livre à la police.

Sinon, la voilà menacée d’expulsion. Anna qui, en guise de lettre de motivation, avait écrit une déclaration d’amour à la France, Anna dont la vie étudiante commençait tout juste, voit son avenir soudainement fermé, ses projets détruits, sa famille disloquée. A moins de dénoncer ses proches…

Quand Anna a poussé la porte de mon bureau, c’est l’angoisse de cette vie désormais menacée qui est entrée avec elle. Violence ultime : les policiers, qui la harcelaient de messages, lui avaient interdit de parler de leurs consignes à personne, pas même à ses parents – en lui laissant entendre qu’ils savaient tout, qu’ils pouvaient écouter son portable et la suivre partout. « Nous aimons les méthodes du KGB, vous savez », avaient-ils avancé. On imagine sans peine l’effet de ces menaces à peine voilées sur une jeune fille de dix-huit ans…

Mais Anna a eu le courage de parler. Et maintenant elle est là, dans mon bureau. Je l’écoute, sidéré, traversé à mon tour par le choc de cette violence inouïe. Après avoir entendu tous les détails glaçants de son histoire, je me souviens lui avoir d’abord, simplement, de tout mon cœur, demandé pardon pour mon pays. Je me souviens avoir eu honte, honte de la France, honte de ces pratiques que jamais, je n’aurais imaginé découvrir dans la société libre où nous nous vantons de vivre.

Et puis ensuite je lui ai promis de tout faire pour l’aider. Aujourd’hui, Anna est tirée d’affaire. Où serait-elle maintenant si elle n’avait pas eu le courage de se confier ?

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Cette histoire est d’une gravité exceptionnelle, pour trois raisons.

– Elle montre d’abord que le gouvernement actuel utilise les forces de police à la seule fin de repérer et de ficher des personnes, et des jeunes en particulier, uniquement pour leur participation à des manifestations pourtant légales et déclarées. La délinquance explose dans notre pays : chaque jour, des milliers de délits sont commis sans que les forces de l’ordre aient les moyens d’intervenir. Et pendant ce temps, le Ministère de l’Intérieur mobilise la police, non pas pour assurer la sécurité des Français, mais pour traquer des citoyens innocents qui ont eu pour seul tort de s’opposer à un projet de loi… Ce n’est pas aux fonctionnaires que j’en veux : les officiers et les agents que je connais à Versailles sont d’un professionnalisme et d’un dévouement exceptionnel. Les coupables, ce sont les dirigeants qui contraignent ces hommes à utiliser des méthodes d’antiterrorisme contre leurs opposants politiques.

– Ces méthodes sont une deuxième cause de scandale. On pourrait répondre en effet que les mouvements sociaux ont toujours fait l’objet d’un renseignement régulier, et qu’il n’y a rien là de contestable. Mais cela justifie-t-il le risque d’une vie détruite ? Cela autorise-t-il à placer une jeune fille de dix huit ans devant le dilemme atroce de sacrifier son avenir, ou de dénoncer ses amis à la police pour délit d’opinion ? Est-il normal de terroriser une étudiante, de l’isoler, sans avocat, sans procédure – de la couper même de ses parents, pour faire peser sur elle tout le poids d’une brutalité d’Etat arbitraire et inconséquente ? M. Valls est-il prêt, pour avoir les noms de quelques jeunes qui ont osé lui dire leur désaccord, à briser la vie d’Anna, et peut-être de bien d’autres jeunes innocents et vulnérables comme elle ?

– Il faudra de toutes façons que le Ministre de l’Intérieur s’explique à ce sujet. Il faut qu’il soit bien inquiet pour saisir l’IGPN en pleine nuit, à la veille de la publication de l’article… Mais il ne suffira pas d’ajouter une injustice à une injustice, en faisant retomber la faute sur un fonctionnaire de police pour se dédouaner d’un ordre qui ne pouvait être que politique. Car l’histoire d’Anna pose un problème fondamental pour notre démocratie : on sait que le gouvernement n’a cessé, tout au long des derniers mois, d’instruire contre ses contradicteurs un procès en illégitimité. Ce procès, totalement infondé, entraîne ces graves dérives, qui devraient être unanimement dénoncées. S’il suffit, dans la France de M. Hollande, de ne pas partager l’opinion de la majorité présidentielle pour être traité comme un criminel, alors il faut tout de suite que nos dirigeants cessent de donner des leçons de démocratie au monde entier.

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Aujourd’hui, au-delà de nos positions politiques, un seul sentiment devrait nous unir : l’effroi de voir notre pays s’abîmer dans des pratiques qui nous conduisent loin, très loin, de la société libre dans laquelle nous voulons vivre.

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Avant qu’Anna ne sorte de mon bureau, je lui ai promis de ne pas parler de son histoire, si elle ne souhaitait pas témoigner. J’ai tout fait pour l’aider, et heureusement nous avons pu la sortir du piège où on l’avait enfermée. Bien sûr, je la comprends d’avoir hésité à se livrer, de peur de se trouver replongée dans le cauchemar qu’elle avait traversé.

Mais je la remercie aujourd’hui, de tout cœur, d’avoir surmonté cette peur, et d’avoir osé parler. Je la remercie pour chacun d’entre nous, qui avions besoin d’être alertés sur ce que font nos dirigeants, aujourd’hui, tout près de nous, en notre nom… Je la remercie pour notre société, qui n’a pas le droit de se laisser voler l’héritage que nos parents ont acheté de leur sang : la protection du débat démocratique, le droit à une procédure équitable, et la liberté de conscience. Anna, puisque nous devons tant à ton courage, je te dis une nouvelle fois merci pour  mon pays, qui, j’en suis sûr, sera bientôt le tien.

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Repenser l’engagement politique

Le Figaro publiait dans son édition de vendredi des extraits d’un dialogue approfondi avec Gaël Brustier, docteur en sciences politiques et l’une des figures intellectuelles du Parti Socialiste. Ce débat sur la jeunesse et les reconfigurations du paysage politique contemporain est disponible in extenso sur le site Figaro Vox.

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(…) Le Figaro : Le clivage droite-gauche est-il obsolète ? 

FX-B : Le clivage gauche-droite n’est pas périmé, mais il s’exprime différemment aujourd’hui. Finalement, la question sociale n’est plus centrale pour la majorité parlementaire. Cette gauche de gouvernement trouve son identité en assumant d’autres engagements. La figure d’un Vincent Peillon, placé sur le devant de la scène à la faveur des récents débats de société, est intéressante pour comprendre ce qui constitue aujourd’hui l’un des marqueurs les plus importants pour la gauche actuelle : la volonté de terminer une révolution par la déconstruction de repères hérités de traditions antérieures, un progressisme polémique qui voudrait s’imposer au nom de la liberté de chacun de disposer de sa propre vie. Dans les débats sur le genre, par exemple, on a vu s’opposer deux visions de la société : l’une fondée sur cette liberté qui se cherche dans une déconstruction agressive, et l’autre qui affirme la nécessité de préserver les repères de l’identité, de la vie en société, de la famille.

L’année dernière, la gauche n’a pas promu le mariage : elle a voulu déconstruire une certaine idée traditionnelle du mariage. L’exposé des motifs de la loi Taubira était révélateur, de ce point de vue : le but affiché par ce texte législatif était d’accomplir une exigence de laïcité radicale. Dans la vision développée par la majorité, la Révolution aurait permis que la République reprenne en main l’institution du mariage, jusque là préemptée par l’Eglise catholique ; et le « mariage pour tous » vient accomplir ce mouvement, et laïciser définitivement le mariage en faisant disparaitre de sa définition tout ce qui était encore lié à un héritage religieux, qui nous enferme dans une norme préétablie. Il ne s’agissait donc pas d’une réforme constructive, positive, mais d’une volonté critique et négative ; c’est l’une des raisons pour laquelle cette réforme n’a pas rencontré de soutien populaire massif. Une entreprise critique suscite rarement l’enthousiasme populaire. Malgré le fait qu’elle se fasse au nom des droits égaux pour tous, la réforme du « mariage pour tous » était d’abord animée par une volonté de déconstruction. Et paradoxalement, ceux qui ont manifesté contre cette réforme étaient massivement animés par la volonté de valoriser l’institution du mariage. Finalement, le « oui » n’était pas forcément du côté où on le croyait…

Les racines philosophiques de cette déconstruction sont faciles à retrouver dans le travail de fond que la gauche intellectuelle a mené dans la deuxième moitié du XXème siècle. C’est autour de cette tentative de déconstruction que s’articule aujourd’hui le nouveau clivage politique.

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Le débat interdit

La théorie du genre existe-t-elle ? A partir de cette question si vivement discutée aujourd’hui, il me semble utile de tenter une réponse – et de formuler une remarque.

Partons de ce qui est certain : le concept de genre existe bel et bien. Apparu dans la littérature universitaire il y a une quarantaine d’années, il s’est déployé dans des directions variées, au point qu’il est aujourd’hui utilisé dans des champs aussi éloignés que la sociologie, la littérature, l’économie ou les politiques publiques.

Quel est le sens de ce concept ? Il sert à ceux qui l’emploient de critère d’interprétation pour décrypter la vie sociale et les relations humaines, à partir d’une idée essentielle : les différences entre hommes et femmes ne sont pas liées à une altérité naturelle, mais produites par une construction culturelle, tout entière organisée pour consolider la domination d’un sexe par l’autre.

Ainsi explicité, le concept de genre recouvre bien une certaine vision du monde – c’est-à-dire, au sens étymologique du terme, une théorie. Le concept même est indissociable de l’hypothèse qui le sous-tend, qui affirme le caractère culturel et construit de la différence entre l’homme et la femme. C’est pour exprimer cette conception particulière qu’il a été forgé par concurrence avec le terme de sexe, supposé décrire une différence biologique que personne ne nie, mais que le concept de genre relègue à un détail insignifiant.

Pardonnez-moi ces précisions quelque peu abstraites ; elles sont nécessaires pour mettre en évidence le contenu réel du concept de genre, et donc du postulat de départ des fameuses « études de genre ».

Les défenseurs de ce concept, qui l’emploient massivement aujourd’hui (on ne compte pas les séminaires, colloques, cours, publications dédiées à des études liées au genre dans tous les domaines de la  recherche)  nient avec véhémence qu’une quelconque « théorie » soit cachée derrière ce concept. Mais cette dénégation n’a tout simplement aucun sens.

Prenons une analogie récente pour le montrer : il y a peu de temps encore, des milliers de chercheurs en histoire, en sociologie, en arts, dans tous les champs de la description du monde, tentaient d’interpréter les phénomènes qu’ils étudiaient du point de vue de la lutte des classes. La vie des sociétés humaines était analysée, à la suite des travaux de Marx notamment, comme un conflit latent entre les classes sociales, opposant ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui les mettent en œuvre.

Le concept de lutte des classes était fondé sur cette vision politique particulière et engagée. Mais pendant des décennies, des universitaires ont prétendu produire, à partir de ce concept, une littérature, une économie, une histoire rigoureusement scientifiques. C’est exactement la même supercherie que reproduisent aujourd’hui les promoteurs du concept de genre. Interpréter l’histoire, la littérature, la vie sociale, comme les lieux de la domination masculine par la construction des stéréotypes sexués, peut être une hypothèse de travail ; mais il s’agit bien d’une théorie particulière, et à ce titre elle n’a rien d’une évidence incontestable.

Pour ma part, je la crois même parfaitement inexacte – aussi fausse que le marxisme, et tout aussi dévastatrice. Et j’entends bien continuer de la critiquer, sans que cela donne à qui que ce soit le droit de me traiter d’obscurantiste…

Nous touchons là à une remarque qui me semble essentielle.

Il est tout à fait permis de penser qu’il n’y a entre l’homme et la femme aucune différence de nature, de défendre cette conception par la recherche, et même, pourquoi pas, de la promouvoir par l’action politique. C’est ce que fait par exemple Caroline de Haas, ancienne conseillère de Najat Vallaud-Belkacem, à qui j’ai pu répondre dans une tribune parue dans le Monde. Le débat démocratique suppose des visions et des projets assumés loyalement.

Il est en revanche proprement scandaleux d’empêcher le dialogue, d’interdire la critique, en cachant la réalité des intentions que l’on poursuit.

Toute la politique du gouvernement est animée par la conception anthropologique que recouvre le concept de genre – je l’écrivais déjà il y a plus d’un an. Parmi d’autres textes, la loi sur l’égalité entre les hommes et les femmes, qui a été votée dernièrement à l’Assemblée nationale, en porte tout entière la marque. Prenons un seul exemple : pénaliser les couples dans lesquels l’homme ne prend pas comme la femme un congé parental, c’est affirmer que le père et la mère ont exactement la même place à tenir auprès de l’enfant qui vient de naître – et que cette conception pluri-millénaire qui donne au père une responsabilité singulière pour subvenir aux besoins du foyer est un pur stéréotype qu’il s’agit de déconstruire au nom de l’égalité.

Affirmer, comme le fait la loi Taubira, qu’un enfant peut avoir deux pères ou deux mères, c’est dire qu’aucun des deux sexes n’a de fonction particulière dans la procréation, et que la faculté extraordinaire du corps maternel, qui donne chair à un nouvel être, n’est rien qu’une fonction biologique anodine qu’il faut dépasser lorsqu’elle devient une limite pénible à notre désir d’enfant.

Tout cela repose sur une certaine conception du monde. Pourquoi ne pas l’assumer comme telle ? Le politique a le droit de défendre ses idées ; mais il est contraire à l’exigence démocratique de promouvoir une stratégie en la dissimulant à l’opinion. Prétendre que la théorie du genre est une « folle rumeur », qu’elle « n’existe pas », que le discours du gouvernement sur l’égalité est parfaitement neutre et dépourvu de postulats, c’est à l’évidence mépriser la vérité, et du même coup les citoyens.

Puisque le gouvernement s’inspire du concept de genre pour construire sa politique, il a le devoir de l’assumer. Il a le droit de promouvoir une vision de l’égalité fondée sur l’indifférence ; mais il est absolument scandaleux qu’il le fasse dans le silence, en détournant notamment de son but l’Education nationale pour que les élèves apprennent comme une évidence scientifique ce qui n’est qu’une hypothèse idéologique. Nous ne manquons pas d’exemples concrets pour montrer que, malgré tous les démentis, c’est ce qui est en train de se produire dans les salles de classe…

Si le gouvernement se refuse aujourd’hui à assumer cette politique, c’est qu’il sait qu’elle serait très largement rejetée. Nous savons combien l’altérité structure en profondeur ce que nous sommes. Oui, notre expérience humaine est habitée par la magnifique fécondité de la différence, et en particulier de la différence des sexes ; oui, cette altérité naturelle fait partie de nous, de notre origine, de notre identité, de nos relations. Pour le redire encore et toujours, nous marcherons demain avec tout ce que d’autres voudraient nier : la liberté de nos consciences, la lucidité de nos esprits, la paix que nous espérons pour la société, nos cœurs qui veulent encore s’émerveiller de l’autre, et puis nos corps d’hommes et de femmes.

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Leonarda ou la triple ignorance du Président

Le Figaro m’ayant demandé un texte d’analyse sur l’affaire Leonarda, je relaie ici ces lignes, publiées dans l’édition d’aujourd’hui.

Il est des décisions qu’il faut regarder comme des symptômes. L’intervention du président de la République dans le dossier de la jeune Leonarda a marqué et inquiété les Français, parce qu’elle confirme que nos gouvernants agissent dans l’ignorance de trois repères pourtant nécessaires à l’équilibre de notre société.

En s’adressant à la collégienne expulsée pour lui proposer, « et à elle seule », de revenir en France, François Hollande a d’abord montré qu’il ignorait délibérément la réalité d’une famille. De quel droit un responsable public pouvait-il s’adresser directement à une mineure, sans un seul mot pour ses parents ? Quels que soient leurs défauts, et leurs torts certainement bien réels dans cette histoire, ils demeurent évidemment les premiers responsables de leurs enfants. Mais il y a plus grave encore que ce mépris affiché pour le rôle des parents, auquel la politique familiale et éducative du gouvernement nous a déjà, hélas, suffisamment habitués. Par sa proposition, le président de la République place une jeune fille de quinze ans devant une alternative inhumaine : il la somme publiquement, sur les écrans de toutes les chaînes nationales, de choisir entre la France et sa famille. Après le traumatisme de l’expulsion, Léonarda se trouve piégée par François Hollande dans un épisode de téléréalité qui ressemble à un cauchemar. Abandonnera-t-elle ses proches pour aller chercher un avenir loin d’eux ? Cette simple proposition du président dit tout de la vision du monde et de l’homme qui semble inspirer sa majorité : on peut lire en elle l’éclatement de cette solidarité première qu’est la cellule familiale, la solitude de l’individu que l’on déplace au gré des calculs, le primat de la volonté politique qui, en toute bonne conscience, arrache un enfant à ses frères, ses soeurs, ses parents, aux liens primordiaux qui le construisent. Pour faire cette proposition, il fallait ignorer ce qu’est une famille.

Il fallait aussi abandonner tout sens de la loi. Voici un président de la République qui intervient pour dire que le droit, la loi et les décisions de justice ont été respectées ; et qui n’affirme cela que pour les contredire immédiatement, dans une décision caractérisée par l’arbitraire le plus total. Le chef de l’exécutif décide donc, de façon parfaitement unilatérale, que des décisions judiciaires plusieurs fois confirmées ne seront pas appliquées. Et puisque, une fois passé la loi, il n’y a plus de bornes, voilà toute la majorité qui s’engage derrière lui dans une sinistre négociation : qui laisserons-nous revenir ? Personne ? Seulement les enfants ? Avec la mère ? Mais sans le père ? En lieu et place des processus démocratiques, qui garantissent l’application égale du droit pour tous, l’opinion subjective des figures du clan socialiste se permet de faire la loi, au grand jour. Jamais le principe de séparation des pouvoirs n’aura été aussi massivement méprisé, jamais l’arbitraire des puissants n’aura été aussi tranquillement affirmé – et par ceux-là mêmes qui s’étaient fait une spécialité de dénoncer l' »hyperprésidence » de Nicolas Sarkozy. Cet épisode renforcera chez les Français le sentiment désespérant que l’application du droit est affaire de calculs et de combinaisons dont les ressorts obscurs n’ont rien à voir avec la justice : selon que vous serez médiatisé ou non… Pour se permettre semblable « jugement de cour », il fallait bien ignorer ce qu’est une loi.

Au fond, et c’est là ce qui reste encore le plus inquiétant, il semble que le président de la République ignore jusqu’à sa propre fonction. Au moment où serait nécessaire une parole qui prenne de la hauteur, qui fixe une orientation générale, qui dessine une vision d’ensemble – il se tait. Lorsque son propre camp se déchire sur la question fondamentale de l’intégration, par exemple, il se tait, et son silence est insupportable. Mais que survienne un cas particulier – important, certes, mais qui demeure le cas d’une famille parmi tant d’autres : alors il intervient avec fracas, entre dans le dossier par l’effraction des écrans de télévision pour court-circuiter en direct tous les intervenants légitimes et offrir une solution à la fois inexplicable et injustifiable. François Hollande sait-il bien quel est son propre rôle ? Pour agir ainsi, ignorait-il ce qu’est un président de la République ?

Cette triple ignorance du chef de l’Etat et de sa majorité a donné lieu à l’un de ces grands moments du théâtre de l’absurde auquel notre vie politique nationale finit trop souvent par ressembler. L’absurde donne le vertige, ou la nausée ; il fait rire aussi parfois, et nous pourrions nous sortir de cette situation en souriant, si elle n’était aussi tragique. L’ignorance des puissants est toujours destructrice. Et cette fois encore, elle a fait des victimes : je plains de tout cœur Léonarda et ses frères et sœurs, gamins ballottés entre le mirage européen qui aimante les peuples fragiles, et la cruauté d’une lâcheté déguisée en « humanisme » qui n’aura pas su leur offrir même la sécurité d’une parole claire. Le visage angoissé de Léonarda, jetée en pâture aux caméras du monde entier, constitue une obligation pour nous tous. Il nous commande de combattre l’inconscience de nos propres dirigeants par le travail d’une pensée exigeante, qui reconstruira patiemment une vision plus juste de la famille, de la loi et de la République.

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Pourquoi nous devrions tous défendre la liberté de conscience

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La loi Taubira ayant été adoptée, le prochain débat s’ensuit immédiatement : celui de l’objection de conscience, que réclament des milliers de maires et d’adjoints (y compris de gauche) qui considèrent comme une grave injustice la mutation profonde de la famille et de la filiation qu’entraîne le « mariage pour tous. »

Avec le sens du respect, du dialogue et de la nuance qui lui est coutumier, Pierre Bergé déclarait hier qu’il faut « faire soigner » ces élus récalcitrants – rien de moins – au motif qu’il ne saurait y avoir aucune liberté vis-à-vis des lois de la République. On se souviendra que la tactique qui consiste à traiter des opposants politiques comme des malades psychiatriques a été communément utilisée par les régimes totalitaires au XXème siècle ; mais bien sûr, avec la vigilance démocratique exemplaire qui les caractérise, les grands médias ont oublié de le signaler. (Ils ont également oublié de rappeler que le même Pierre Bergé, il y a moins de dix ans, appelait à la liberté de conscience des maires, en publiant un « manifeste pour l’égalité » qui appelait les élus à violer la loi établie pour célébrer partout des mariages homosexuels…)

Au-delà de ces menaces aussi incohérentes qu’inquiétantes, on peut lire dans le débat actuel une surprenante incompréhension de la nature même de l’objection de conscience, et plus largement du rapport de la conscience individuelle à la loi politique. Pour y répondre, à mon humble mesure, je reproduis ici un article que j’ai publié récemment sur le sujet, en espérant qu’il pourra contribuer à éclairer l’intelligence – et la conscience – de chacun, dans le dialogue difficile et nécessaire qui commence.

C’est aussi pour témoigner de l’urgence d’un authentique respect des consciences, exigence qui devrait nous rassembler indépendamment de nos positions individuelles sur la loi Taubira, que je retournerai manifester le 26 mai prochain, avec des centaines de milliers de Français qui espèrent que notre démocratie retrouve bientôt le chemin du progrès !

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La conscience et la loi

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Deux voies pour l’autorité politique

Pourquoi obéissons-nous à la loi ? La première raison qui nous conduit à nous conformer à ce que prescrit le droit, c’est le fait que toute loi s’accompagne nécessairement de la menace d’une sanction : si je ne paye pas mes impôts, je risque d’aller en prison. Voilà le calcul spontané, primitif mais efficace, qui conduit généralement à renoncer à l’infraction parfois tentante pour plier notre conduite à la norme commune. De ce fait, une règle dont l’entorse n’est plus réellement sanctionnée devient bientôt obsolète : lorsque les peines ne sont plus effectives, les lois ne sont plus efficaces.

Cependant, ce calcul primitif nous enferme dans un simple rapport de contrainte : il ne contient en lui-même aucune exigence de justice. C’est ici qu’on distingue une société vraiment démocratique : si la peur du gendarme demeure toujours le commencement de la sagesse, elle ne doit rester qu’un commencement, et laisser place à un autre rapport à la loi : dans une société libre, le citoyen obéit aux lois parce que cela est juste. Seule cette seconde raison permet de concilier l’obéissance à la règle avec la liberté individuelle.

Il y a donc deux motifs pour expliquer le respect des lois, deux fondements possibles pour asseoir l’autorité politique : la peur, ou l’adhésion. La contrainte, ou l’obligation. La force, ou la conscience. On l’a dit, ces deux principes ne sont pas toujours exclusifs dans la pratique ; mais en droit, ils supposent un choix radical, duquel dépend depuis toujours la nature même de l’autorité politique. L’antique tragédie de Sophocle éclaire l’opposition irréconciliable de ces deux voies. La première est celle de Créon, qui affirme que les commandements doivent être suivis pour la seule raison que le souverain, qui possède pour lui la force, les a fixés. La seconde est celle d’Antigone, qui réplique que rien, pas même le risque de la mort, ne la contraindra à fuir la seule obligation qui puisse compter pour elle, l’impératif de justice reçu en conscience.

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La reconnaissance juridique de la conscience, critère décisif de la démocratie

C’est donc l’importance accordée à la conscience qui distingue Créon d’Antigone. Là se joue ce choix absolu, qui n’admet pas de degrés : il faut donner la première place à la conscience, ou bien ne lui en laisser aucune. Il faut faire le choix politique, collectif, d’Antigone ou de Créon. De notre décision dépendra la forme de la société dans laquelle nous vivons. Une authentique liberté politique ne peut se fonder que sur l’exigence du respect des consciences : parce que la loi trouve sa justification dans le fait qu’elle répond à la recherche partagée de la justice, alors il est nécessaire de permettre à chacun de contribuer personnellement à son élaboration. De là s’ensuivent les procédures électives, parlementaires, référendaires, la liberté d’expression et d’association, et tant d’autres dispositions qui rendent effective la primauté donnée à la liberté de conscience. Si, à l’inverse, la conscience individuelle ne mérite aucun respect, alors à quoi bon parler de démocratie ?

La reconnaissance progressive de la dignité de toute personne, qui a émergé en Europe à la faveur de plusieurs siècles de philosophie et de théorie du droit imprégnées de christianisme, a abouti à l’affirmation politique des droits de la conscience. Dans des pages décisives, st. Thomas d’Aquin affirme clairement, en s’inspirant de l’intuition augustinienne, qu’une loi injuste ne saurait constituer une obligation pour le citoyen – et que résister à cette loi est parfois la véritable obligation. A partir de ces réflexions, la question décisive de la philosophie du droit n’est plus celle de la place de la conscience, désormais acquise, mais plutôt le difficile problème de la détermination des critères concrets permettant de reconnaître objectivement une loi comme injuste. Il est alors entendu que, dans une situation avérée d’injustice, le devoir moral commande de s’opposer à la loi. La Seconde Guerre mondiale voit s’incarner, dans les résistances européennes, une forme de contestation qui dépasse par son universalisme ce que pouvaient être par le passé, et jusqu’au début du XXème siècle, les mouvements de soulèvement nationalistes face aux invasions. Pour le résistant français, par exemple, il ne s’agit pas seulement de lutter pour la libération du pays, mais aussi et surtout contre le nazisme, considéré comme un mal politique et moral objectif. Cette même conviction inspirera les actions de résistance allemande à Hitler, de Stauffenberg aux étudiants munichois de la Rose blanche.

Ce tournant sera scellé par les procès de Nüremberg, qui constituent un moment décisif dans l’histoire du droit. Pour la première fois, des hommes sont jugés – et condamnés – pour avoir agi d’une façon qui pourtant, au regard du droit positif, était parfaitement et absolument légale. Le troisième Reich, arrivé au pouvoir par la voie des urnes, sans aucun coup de force ni aucune irrégularité, s’était distingué – suprême degré dans l’horreur – par son caractère parfaitement légaliste du point de vue formel. De ce point de vue formel, le droit nazi était donc pleinement valide. Et pourtant, les juges de Nüremberg décideront de sanctionner des responsables, parmi lesquels des hauts fonctionnaires ou des officiers, pour avoir appliqué ces lois, eux dont c’était pourtant le métier. Il fallait nécessairement pour cela invoquer une instance supérieure à la loi, à laquelle l’obligation morale fondamentale commande d’obéir en premier : cette loi de la conscience, que rien ne saurait faire taire, et que nous sommes toujours inexcusables de n’avoir pas entendue et suivie. C’était choisir la liberté de la conscience contre la soumission aveugle aux édits du pouvoir – choisir Antigone contre Créon. Ce choix juridique essentiel peut être relié à la reconnaissance de l’objection de conscience, notamment dans la tradition juridique française à l’occasion de quelques « cas de conscience » célèbres, comme la guerre d’Algérie ou la pratique de l’interruption volontaire de grossesse.

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La conscience menacée ?

La reconnaissance de l’objection de conscience est souvent décrite comme une conquête de la gauche. Et pourtant, c’est la gauche qui, aujourd’hui, menace dangereusement de revenir sur ce choix si décisif. A l’occasion du mariage homosexuel, le président de la République s’est illustré dans l’une de ces volte-face dont il a le secret. Devant dix sept mille Maires réunis en Congrès, il rappelle que les élus peuvent faire appel au principe de l’objection de conscience pour ne pas célébrer des mariages qui heurteraient les principes de leur conception de la famille. La déclaration suscite l’intérêt des médias ; et le lendemain, après avoir reçu deux représentants des associations LGBT, M. Hollande déclare laconiquement qu’il « retire » cette liberté de conscience. Une telle légèreté fait frémir, lorsqu’on prend la mesure des enjeux…

L’épisode est instructif : il dit l’inconsistance de la réflexion, au plus haut niveau de l’État, sur une question qui, comme nous avons tenté de le montrer, est pourtant décisive. Le flot de réactions qui s’en est ensuivi montrait d’ailleurs, hélas, que plus personne ne sait exactement ce que signifie la conscience. Loin qu’il s’agisse d’une liberté laissée à chacun de choisir dans les lois celles qui lui plaisent ou non, elle désigne au contraire l’exigence individuelle qui consiste à se reconnaître obligé devant la loi comme devant un impératif intérieur, et non pas simplement une contrainte extérieure. Si j’obéis à la loi, c’est parce que cela est juste, et non parce que j’y suis contraint. Cela suppose que mon obéissance demeure conditionnée à la justice de la loi… Parmi les détracteurs improvisés de la liberté de conscience, lequel oserait assumer qu’il faut obéir à tous les ordres du pouvoir en place, même lorsque je sais qu’ils produisent une injustice ?

Rappelons donc que l’objection de conscience n’a rien d’un choix de facilité, ou de convenance. C’est une décision grave, qui suppose d’être fondée sur des raisons solides et fortes, sur une considération générale et non personnelle de la loi. Mais c’est un choix parfois nécessaire. Si elle n’accepte pas de le reconnaître et de le protéger, la force publique transforme inéluctablement (quand bien même ce serait apparemment indolore, insensible) la liberté de la société civile en l’uniformité d’une dictature. Et elle transforme ainsi la loi en pure contrainte.

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Sauver la loi

Car au fond, c’est cette question qui est posée. Qu’est-ce qu’une loi ? A cette question, le positivisme juridique classique apportait une réponse simple : une loi est un commandement assorti de la menace d’une sanction. Mais cette réponse est objectivement, pour l’idéal démocratique, insuffisante et dangereuse. Insuffisante, parce qu’elle ne suffit pas à rendre raison de la nature propre de la loi. Après tout, si l’on s’en tient à ces deux critères, rien ne distingue l’injonction du percepteur de celle du voleur de grand chemin. Le premier dit : « Si vous ne payez pas l’impôt, vous irez en prison. » L’autre commande : « La bourse ou la vie ! » Dans les deux cas, nous avons affaire à un commandement assorti de la menace d’une sanction ; pourtant, l’un doit normalement nous obliger, en conscience ; mais à l’autre, seule la violence peut nous faire obéir. Si le percepteur commande de façon légitime, c’est que son injonction ne dépend pas de lui, mais d’un principe qui le dépasse. C’est qu’il est juste de contribuer au bien commun dans la mesure de ses moyens, alors qu’il est nécessairement injuste de devoir se dépouiller de son bien pour le seul profit de plus fort que soi.

Un Etat qui refuserait de considérer que, en dernier ressort, l’obligation juridique ne peut trouver de fondement que dans la primauté de la conscience, deviendrait comparable à ce bandit de grand chemin, dont les injonctions n’ont d’autre fondement que la violence dont il peut les accompagner. Au fond, la nature même de l’autorité politique se joue donc dans sa capacité à reconnaître ou non le droit à l’objection de conscience. La majorité actuelle saura-t-elle s’en souvenir ? Tout gouvernement qui veut contribuer par son autorité à la construction jamais achevée d’une société libre, comme tout législateur qui veut authentiquement produire des lois, doit commencer par reconnaître comme un principe essentiel et intangible le respect et la protection de la liberté de conscience de chaque citoyen, pourvu que son exercice soit suffisamment précis et exigeant pour que rien ne puisse faire craindre qu’il soit détourné de sa signification première.

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Une loi déjà dépassée

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Alors que la loi Taubira doit être votée aujourd’hui, je propose dans le Figaro quelques éléments de réflexion pour mettre en perspective le débat que nous avons connu dans les derniers mois, et ses conséquences de long terme.

Je crois profondément que nous avons toutes les raisons d’espérer, si l’espérance est autre chose qu’un optimisme facile. Je voudrais que ce texte puisse exprimer ce que nous sommes si nombreux à ressentir en ce moment. En l’écrivant, je pensais en particulier à ceux qui auront été précurseurs, dans la génération de nos aînés. A ceux qui auront porté le mouvement qui a fait de ce débat, malgré le vote d’aujourd’hui, une victoire paradoxale. A ces parlementaires qui ont défendu, avec tant de courage et de persévérance, les convictions que notre société semblait ne plus vouloir entendre.

Et je pense enfin tout particulièrement aux veilleurs qui se relaient, jour après jour, pour que soit entendue, dans leur silence, une exigence de justice et de vérité que rien ne saurait faire taire.

 

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Le projet de loi Taubira devrait être voté aujourd’hui à l’Assemblée Nationale, au terme de plusieurs mois marqués par une contestation intense du mariage pour tous. Le plus frappant est la distance croissante qui s’est installée entre la réalité de cette contestation et sa représentation dans le monde politique et médiatique. A force de jouer sur les caricatures, la majorité a fini par ne plus rien comprendre au mouvement qui naissait sous ses yeux ; et les journalistes, pour la plupart, n’ont pas su rendre compte de la nouveauté d’un élan qu’ils ne savaient comment interpréter. L’accusation permanente d’homophobie, la projection fantasmatique d’une nouvelle ligue réactionnaire, l’épouvantail de la « radicalisation »… Ces indignations hors sujet révèlent seulement combien nos gouvernants se sont coupés des citoyens, en préférant répondre à leurs inquiétudes par le mépris plutôt que par le dialogue. Murés dans leurs certitudes, comment pouvaient-ils comprendre ce qui se passe ?

Oui, quelque chose est en train de se passer. Une révolution silencieuse, intérieure, inattendue et si difficile encore à décrire. Au fond, par sa surdité poussée jusqu’à l’absurde, le gouvernement aura rendu un immense service à ceux que la loi Taubira heurtait. Il nous aura permis de prendre vraiment conscience de l’importance du combat : la crispation de la majorité, depuis le début, donne la mesure de ce qui est en jeu, et le refus du débat indique bien que ce n’est pas un progrès qui se prépare. Surtout, la tentative permanente pour nous exclure du jeu démocratique nous a obligés à réinventer nos moyens d’expression, à clarifier encore le sens de notre action, et jusqu’à renouveler l’idée que nous nous faisions de notre rôle dans cette période. En ce sens, la majorité ne le sait pas encore, mais elle a déjà perdu. La loi Taubira sera sans doute votée aujourd’hui, et peut-être promulguée demain – à moins que le François Hollande ne se souvienne à temps que son premier engagement était la République apaisée. Mais quoi qu’il arrive, cette loi est déjà périmée ; et on ne s’en souviendra bientôt plus que comme d’un contresens historique étonnant.

La radicalisation que le gouvernement dénonce, il en est le seul responsable, pour avoir installé la tension par la provocation, et n’avoir jamais répondu qu’à des violences marginales. Pour la majorité d’entre nous, cette accusation nous aura seulement conduits à rechercher une paix plus radicale encore. On nous a reproché de diviser, et nous avons mieux compris la valeur de notre unité, de la nécessité de rechercher en vérité le bien de toute la société, et non la défense d’une communauté d’intérêt ou d’idéologie. On nous a accusés de parler au nom des valeurs d’une caste, d’une confession, et nous avons peu à peu éclairci les raisons profondes de notre opposition d’aujourd’hui – qui sont les raisons de notre victoire prochaine.

Si nous nous opposons à cette loi, c’est parce qu’elle ébranle en profondeur l’essence même du lien familial. En faisant reposer la filiation uniquement sur la volonté, elle fait de l’enfant le jouet des projets d’un adulte, qui ne sera plus « parent » que par l’effet momentané de son désir. Le mépris affiché pour la « filiation biologique » témoigne seulement de la rage froide de l’individu contemporain qui voudrait que rien, et surtout pas la réalité charnelle de la différence des sexes, ne puisse résister à son projet. Cette haine des corps, dont témoigne le nouveau dogme du genre, est inspirée par un consumérisme absolu qui, après avoir déstabilisé tous les pans de la société, atteint aujourd’hui la famille : un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux.

Cet individualisme ne concerne pas spécifiquement les homosexuels ; le dénoncer n’a donc rien à voir avec de l’homophobie. Il s’agit seulement de rompre avec les rêves dangereux d’une génération dépassée : pour avoir donné partout le primat à l’immédiateté des revendications individuelles, nos aînés auront tout déréglé. La finance devenue folle, la dette sans cesse accumulée, les déséquilibres du marché de l’emploi, les ressources environnementales surexploitées… : autant de conséquences d’une même erreur, qui a consisté à se révolter partout contre les limites qui s’opposaient à nos pulsions consuméristes. Partout, un même individualisme a détourné le sens de la loi, revendiquant pour l’intérêt immédiat et particulier ce qui devait servir au bien durable de la société. Nous affranchir maintenant de l’inscription de la fécondité dans la dualité des sexes, c’est prolonger cette immense régression. D’autres pays occidentaux font ce choix ; tous le regretteront bientôt. Loin de créer de nouveaux droits, cette loi offre aux homosexuels un mariage désormais vidé de son sens et de son efficacité : plus de stabilité dans ce monde désincarné où seul compte le désir de l’individu. La dérégulation ultralibérale aura connu une nouvelle et prodigieuse étape, et avec elle la dissolution de tous les liens qu’elle aura partout suscitée. Je ne peux m’empêcher de plaindre ces hommes et ces femmes de gauche dont la générosité sincère, qui pensait promouvoir l’égalité, aura seulement servi l’ultralibéralisme qu’elle a combattu partout ailleurs.

Mais loin des politiques, dont beaucoup auront confondu une fois de plus le sens de l’histoire avec le sens du vent, une majorité de Français a vécu une prise de conscience. De cette fausse piste, nous voilà définitivement revenus : nous avons compris qu’elle ne conduisait qu’à la crise pour tous. Cette crise, dont la jeunesse paie le prix fort, nous aura au moins guéris du culte de la consommation et des folies de la toute-puissance. Elle nous réconcilie, dans notre fragilité, avec la mesure que la réalité naturelle impose parfois à notre désir. Et c’est sans doute pour cela que tant de jeunes, si loin de tous les clichés, se sont mobilisés contre cette loi. Le clivage générationnel n’était pas où on l’attendait. Il s’est passé quelque chose d’inédit : face aux fantasmes irresponsables de la génération Bergé, une nouvelle génération s’est levée. En inondant largement les manifs, en inventant de nouvelles formes d’engagement, veilleurs, volontaires, blogueurs, des centaines de milliers de jeunes ont témoigné avec force de leur espérance. Ils ne veulent plus détruire des normes, mais reconstruire le lien social. Ils ne proclament plus qu’il est interdit d’interdire, mais que la loi doit servir le plus faible et le plus petit. Parce qu’ils veulent lutter contre les discriminations et contre l’injustice, ils se sont opposés à une réforme qui fait de l’enfant une variable d’ajustement. Ils veulent donner à notre démocratie l’exigence de vérité et l’élan d’authentique générosité dont elle a tant besoin. Au moment où le législateur trahit l’avenir une nouvelle fois, cédant par idéologie à une régression sans précédent, ils savent que son vote est déjà dépassé, et que cette loi est anachronique. Ils sortiront bientôt de cette erreur historique, non pour revenir en arrière – mais pour repartir vers l’avant. Ils n’ont plus peur. Ils sont l’avenir.

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Bienvenue à Gattaca

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Ce ne sont pas les sujets qui manquent, en ce moment. Et même si le travail, lui non plus, ne manque pas par ailleurs, je ne peux pas ne pas vous parler du rendez-vous décisif qui se joue demain, dans un silence médiatique presque absolu…

L’Assemblée Nationale devrait adopter, jeudi 28 mars, une proposition de loi visant à libéraliser l’utilisation de l’embryon humain comme matériau pour la recherche scientifique.

La dernière révision des lois de bioéthique, processus auquel j’ai eu l’occasion de participer de près, avait fait l’objet d’une concertation préalable longue et approfondie. Entre 2009 et 2011, le gouvernement organisait des centaines de rencontres, de conférences et de débats dans tous les départements français. Les experts étaient sollicités pour venir présenter aux Français les enjeux complexes de la recherche, et leur permettre ainsi de formuler ensuite un avis personnel informé. Un site dédié, toujours en ligne aujourd’hui, permettait de prolonger ces interactions. Les parlementaires de toutes tendances, ayant eu l’occasion d’écouter l’avis de tous, allaient poursuivre ensuite leur réflexion dans une commission spécialement créée sur ce sujet.

Ce temps prolongé de concertation permit d’aboutir à la rédaction d’un rapport précis et développé sur des questions claires et bien identifiées. Pour une fois, le législateur disposait, au moment de la décision, d’un panorama reflétant en vérité les opinions des citoyens, en même temps que d’une information précise et très en pointe sur les tous derniers progrès de la recherche scientifique.

Vous vous en souvenez sans doute : pendant cinq ans, la majorité précédente a fait l’objet d’un procès en abus de pouvoirs, instruit jour après jour par l’opposition et largement relayé par la presse. Force est de reconnaître aujourd’hui que les socialistes, qui se complaisaient hier dans ces indignations de circonstance, ont été parfaitement incapables de reproduire, et même de respecter, ce grand moment de démocratie.

La majorité parlementaire jette en effet à la poubelle, en toute hâte, sans aucun autre débat qu’une brève discussion parlementaire, le régime d’interdiction de la recherche sur l’embryon auquel cette longue maturation démocratique avait abouti. La nouvelle proposition de loi a été votée au Sénat, et sera probablement adoptée demain à l’Assemblée, sans même que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ait été consulté ! On croit rêver.

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Pourquoi une telle précipitation ? Sur ce projet, les socialistes ont peur de la transparence ; je les comprends. Il recouvre en effet un triple scandale.

– Il constitue d’abord une absurdité scientifique : contrairement à la précédente révision, cette réforme bioéthique est déjà obsolète. La découverte des potentialités offertes par les cellules adultes reprogrammées, dites cellules iPS, a valu le prix Nobel 2012 aux biologistes John Gurdon et Shinya Yamanaka. Apparemment, le gouvernement français n’est pas encore au courant… Ces cellules iPS, dont l’utilisation ne pose aucun problème éthique (pas plus que dans le cas du don de sang ou du don d’organes), permettent le développement d’applications thérapeutiques qui dépassent déjà de très loin les résultats obtenus par les recherches effectuées, sous régime dérogatoire, sur les cellules souches embryonnaires (manipulations qui aboutissent, rappelons-le, à la destruction de l’embryon). Mais alors, pourquoi s’entêter dans cette voie sans issue ?

– Là est le scandale politique. Cette libéralisation n’apporte aucun espoir thérapeutique ; le professeur Claude Huriet le rappelait récemment dans le Monde : « en quinze ans, aucun patient n’a été traité par des cellules souches embryonnaires. » En fait – cela me fait froid dans le dos rien que de l’écrire, la seule perspective est industrielle. Oui, vous avez bien lu : industrielle. La recherche sur l’embryon coûte moins cher, pour le développement de nouveaux médicaments, que l’expérimentation sur les hommes, ou sur les animaux de laboratoire. Obtenue sous la pression des lobbys de l’industrie pharmaceutique, dont on connaît depuis l’affaire du Médiator l’influence dans les cercles de décision, cette loi abandonne l’embryon, en toute discrétion, aux intérêts commerciaux.

– Elle opère ainsi une rupture philosophique profonde : à travers ce nouveau régime de libéralisation, pour la première fois dans le droit de notre république, le corps humain devient un matériau exploitable comme un autre. C’est le principe fondamental de l’indisponibilité du corps qui est profondément remis en cause. La technique peut désormais manipuler, utiliser, exploiter, transformer ce matériau humain, dans un régime d’encadrement (l’Agence de biomédecine) dont tout le monde sait qu’il est rendu inefficace par d’évidents conflits d’intérêts.

Une nouvelle dérégulation, opérée au bénéfice des lobbys industriels, qui cède à la marchandisation du corps humain : quand je pense que ceux qui procèdent à cette libéralisation inédite se disent de gauche, je comprends mieux qu’ils préfèrent que personne n’en parle…

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Il reste une voie pour s’opposer : elle consiste à faire nous-mêmes le travail qu’on veut nous empêcher de faire. Informez-vous, lisez, faites-vous une opinion libre et vraie sur ce sujet essentiel. Les enjeux sont complexes, mais les sources d’information ne manquent pas (par exemple ici).

Il est urgent de prendre conscience de ce qui se passe ; l’enjeu – si proche au fond de celui du mariage pour tous, c’est la société dans laquelle nous voulons vivre. Si nous cherchons à faire de notre nature le jouet de notre pouvoir d’agir, si nous cédons à la tentation de libérer l’emprise conjuguée sur nos vies de la technique et du marché, si nous abandonnons le sens du caractère essentiellement singulier de cette chair dont nos corps sont pétris, nous finirons d’emporter, dans une bataille insensible et insensée, la victoire de l’homme contre sa propre humanité.

Demain, l’Assemblée Nationale vous souhaite la bienvenue à Gattaca !

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Bienvenue à Gattaca, un film de science-fiction réalisé par Andrew Niccol en 1997. Avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law. Malheureusement rattrapé par le réel, c’est un film à voir et à diffuser largement ! Un extrait que je trouve très beau, et particulièrement marquant en ce moment…