Indignez-vous !

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Chers lecteurs,

Jusque là, vous l’aurez sans doute remarqué, je m’étais abstenu de publier toute analyse sur les élections présidentielles en cours. Le sujet suscite une littérature assez abondante pour que j’évite d’y ajouter un commentaire supplémentaire. Mais aujourd’hui, en conscience, je ne peux plus tenir cette résolution. Il se passe quelque chose de trop grave dans notre pays.

Un parti a obtenu, dimanche dernier, un score jamais atteint dans les dernières décennies de notre histoire électorale. Un parti pas comme les autres. Un parti qui appelle à la haine entre les Français, qui tient un discours de violence à peine réfrénée, qui excite les peurs et les rejets. Un parti qui jette en permanence le soupçon sur les institutions et les médias qui font vivre notre démocratie.

Plus grave encore : il s’agit d’un parti qui n’a jamais explicitement rompu avec l’idéologie totalitaire la plus meurtrière du XXème siècle. Dont les responsables se sont affichés aux côtés de responsables politiques internationaux notoirement hostiles à la démocratie. Dont les meetings ont vu arborer souvent les drapeaux d’un régime qui a compté parmi les plus inhumains de l’histoire. Des images existent. Des vidéos ont été diffusées, au grand jour, sur les principales chaînes de télévisions. Sans que jamais ce parti ne réagisse, ne condamne ou ne prenne ses distances.

Ce parti a fait un score à deux chiffres. A deux chiffres. En France, en 2012.

Mais il y a pire encore : dans cette période d’entre-deux tours propices à tous les calculs, il semble que l’un des deux finalistes soit prêt à tout pour s’accommoder les faveurs de ce parti, avec lequel aucune tractation ne devrait pouvoir être possible.

Voilà pourquoi je prends la plume ce soir. La démocratie est en danger dans notre pays ; parce qu’un parti extrémiste, aux frontières du respect de notre république, a réussi à attirer des millions de Français en jouant sur les exaspérations légitimes nées de la crise. Et parce que, plutôt que de dénoncer l’archaïsme insensé, l’idéologie haineuse et les complaisances coupables de ce parti, l’un des candidats du second tour, susceptible donc – quand on y pense ! – d’obtenir un prochain mandat présidentiel, semble résolu à pousser l’indignité jusqu’à faire les yeux doux à ce parti pour se rallier ses électeurs.

Oui, vous avez bien lu. François Hollande pactise avec le Front de Gauche. Il a déclaré hier soir qu’il était prêt à gouverner avec des ministres issus de ce mouvement. Il a déclaré ce soir vouloir « rendre hommage à la culture communiste. » Un peu de recul historique, un peu de lucidité politique, un peu de bon sens, enfin, devraient nous faire mesurer toute la facilité scandaleuse, toute la compromission honteuse d’un tel propos !

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Bon, quelques lignes et je suis déjà épuisé de jouer l’incantation de la grande conscience morale… Venons-en au fait : ce petit laïus n’avait d’autre but que de montrer l’incroyable dissymétrie dans le traitement réservé aux deux candidats, notamment dans leur rapport aux extrêmes. J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt la campagne de Jean-Luc Mélenchon – et, je dois le dire, avec beaucoup d’admiration. Il y avait chez lui une vision cohérente, un propos fondé et approfondi, une indéniable énergie, la capacité à créer une fraternité dans l’engagement et, qualité hélas de plus en plus rare, un art de la parole qui a fait honneur comme rarement à notre langue.

Mais enfin, bien que je n’aie pu retenir une certaine estime pour le candidat, les faits sont là : le discours de Mélenchon ne joue que sur les haines et les rancoeurs. Il est à l’évidence dangereusement irréaliste dans ses promesses, et donne de fausses réponses à de vrais problèmes. Il crée la division, opposant plusieurs fois le drapeau rouge au drapeau tricolore, qui porte « ces couleurs que nous n’aimons pas. » Il appelle à l’insurrection, contestant explicitement les institutions républicaines. Il témoigne d’une complaisance répétée à l’égard de régimes connus comme des dictatures meurtrières. Il est candidat du parti communiste, enfin, le seul qui n’ait pas changé de nom, ni de sigle, ni d’hymne, ni de journal, ni d’idéologie, depuis son affiliation à l’Internationale de Lénine en 1920, assumant ainsi l’histoire la plus sanglante qui ait traversé le siècle dernier. Et voilà le mouvement que M. Hollande voudrait intégrer à son gouvernement ? Voilà la « culture communiste » à laquelle, ce soir du 27 avril 2012, il cherche encore à rendre hommage ?

 Je sais, vous pensez sans doute que Marine Le Pen est vraiment méchante, elle, et que le camarade Jean-Luc a quand même un côté sympa. Vous allez me reprocher cette critique, parce que parler des ravages que le communisme a laissés derrière lui au XXème siècle, c’est déjà un peu douteux, hein. Cela étant, je ne doute pas, moi, de la sincérité, de la générosité de l’engagement de nombreux militants du Front de gauche ; mais aucune générosité n’est suffisante sans le courage de l’honnêteté intellectuelle. Parlons franchement : attaché à la démocratie comme à l’une des conquêtes les plus précieuses de notre histoire encore récente, comme à l’une des plus coûteuses aussi aux générations qui nous ont précédées, je ne peux pas ne pas trouver le propos de Jean-Luc Mélenchon dangereux, et la manoeuvre électoraliste de François Hollande irresponsable et immorale, de la part d’un candidat à la présidence de la République.

On se bornera à constater qu’on fait à Nicolas Sarkozy un procès bien plus acharné pour un rapprochement bien moins évident avec Marine Le Pen. M. Sarkozy a beau répéter qu’il ne gouvernera pas avec le FN, qu’aucun accord ne se fera pour les législatives, qu’il n’a aucune estime pour le combat que mène sa candidate, on s’obstine à le dénoncer comme un crypto-fasciste, et des élus socialistes – oui, des élus ! – ont poussé le triste ridicule jusqu’à l’assimiler à Hitler. Malgré tout ce que j’ai écrit ici, je n’assimilerai pas M. Mélenchon à Staline. Les raccourcis historiques sont malhonnêtes, lorsqu’ils sont à ce point infondés qu’ils finissent par insulter les véritables victimes du totalitarisme en banalisant, dans un sens comme dans l’autre, l’idéologie qui les a broyées ; ils sont doublement malhonnêtes, qui plus est, lorsqu’ils fonctionnent si évidemment à géométrie variable…

 

Je reviendrai dans les prochains jours sur cette campagne d’entre-deux tours, qui, me semble-t-il, rend si difficile le choix qu’il nous reste à faire…

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Toute la France veille à Toulouse.

Cette nuit, toute la France veille à Toulouse. La mort a pénétré dans une école, dans ce lieu où l’être s’éveille à la vie.

Bien des enseignants en font l’expérience : une école est toujours un foyer, le lieu qui par nature résiste à la barbarie. Dans les espaces les plus hostiles du monde et jusque dans notre pays, au milieu de la pire violence, une école est toujours un signe singulier, l’appel à ce qu’il y a de meilleur en l’homme. En France comme dans le monde, l’école ne reste jamais indemne des conflits qui l’environnent ; mais lorsque la brutalité l’envahit, c’est à chaque fois un sanctuaire qu’on profane.

La mort a pénétré dans une école et elle a frappé des enfants.

Rien au monde n’est plus scandaleux, au sens biblique de ce terme, que le massacre des innocents. Rien n’est plus révoltant que la mort, que la souffrance d’un enfant. Il y a là l’injustice inexplicable, le deuil inconsolable. Une fois de plus, le peuple juif porte dans sa chair cette indicible détresse. Premier pas nécessaire vers l’espérance, l’immense émotion qui traverse le monde entier est signe que les peuples sont prêts à porter ensemble le poids de cette tragédie.

J’y vois en particulier un signe pour nous. Notre pays semble, singulièrement en cette période, si prompt à la division, si rétif à l’unité. Ce drame doit nous permettre au moins de saisir l’importance de ce qui nous rassemble. Il y a bien quelque chose d’essentiel, quelque chose qui aujourd’hui a fait taire les intérêts, les querelles, les ambitions et les bassesses.

L’essentiel, c’est au moins le refus profond de cette souffrance du plus petit, du plus fragile, du plus vulnérable. Ne le perdons jamais de vue, ni de coeur. Nous le devons à Myriam, à Gabriel, Arieh et Jonathan, que nous veillons ensemble ce soir.

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Job prit la parole et dit : Oh! s’il était possible de peser ma douleur,

et si toutes mes détresses étaient sur la balance,

elles seraient plus pesantes que le sable de la mer…

Quelle est ma force, pour que j’attende ?

Quelle est la durée de mes jours, pour que j’aie patience ?

Ma force est-elle la force des pierres, et ma chair est-elle d’airain ?

Ne suis-je pas dénué de tout secours, et tout espoir de salut ne m’est-il pas enlevé ?

Mais celui qui souffre a droit à la compassion de son ami…

 

Livre de Job, chapitre VI

 

Les jeunes et la présidentielle

Ces jours-ci, toute la presse répète le même constat : cette campagne présidentielle ne fait décidément pas rêver les Français. Le JDD constate que « la campagne déçoit les Français. » « La France s’agace », titre Le Monde, tandis que l’Express demande à ses lecteurs s’ils trouvent la campagne « barbante ».

La tournure de cette campagne était prévisible depuis bien longtemps. Je l’écrivais il y a exactement un an, dans un article publié en mars 2011 sur Atlantico.fr, qui évoquait le rapport des jeunes à l’élection, et que je reproduis ici.

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I have no dream

Les jeunes seront-ils au rendez-vous de 2012 ? Rien n’est moins sûr. Après les manifestations contre la réforme des retraites, la classe politique était pourtant unanime à considérer la jeunesse comme l’un des enjeux majeurs de la prochaine décennie. Dans la rue, des milliers de lycéens criaient alors, plus que leur refus d’une réforme dont beaucoup ne connaissaient guère les implications techniques, leur angoisse et leur révolte devant une société dont ils se sentent largement exclus.

Depuis, des statistiques alarmantes ne cessent de justifier ce sentiment d’impuissance d’une génération, que la stagnation économique et les échecs du système éducatif condamnent à rester au bord de la route. A chaque fois, les responsables politiques de tous bords ont décrété que la jeunesse serait l’une des grandes questions de 2012.

La « rupture », concept adolescent

Mais les jeunes, eux, seront-ils là ? Tout laisse à penser, à un an des présidentielles, que ces élections les laisseront largement indifférents. 2007 avait suscité un vrai enthousiasme et d’intenses engagements : les candidats, de gauche comme de droite, apportaient un renouveau dans le paysage politique. Nicolas Sarkozy prônait la rupture, incarnait un nouveau style, plus direct, moins compassé que celui de la génération précédente. Le contraste était saisissant avec un Chirac solennel et définitivement décalé ; d’aussi loin qu’on s’en souvienne, il avait toujours été Président, et maintenant il faisait figure de grand-père moralisateur, incapable de comprendre le rythme et les envies du nouveau siècle, et chaussant ses lunettes pour réprimander sans convaincre les jeunes révoltés par le CPE.

Ségolène Royal, de son côté, lançait des idées nouvelles, jouait la rebelle contre les caciques de son parti, représentants du socialisme de papa. François Bayrou créait le suspense en s’imposant comme le troisième homme inattendu, et dénonçait la dictature des médias comme le pouvoir de l’argent dans une rhétorique presque révolutionnaire. Bref, la jeunesse était au centre du jeu ; liberté d’action avec Sarko, liberté d’expression avec la démocratie participative de Ségo, liberté de choix avec Bayrou, on ne parlait que de renouveau et de « rupture » – un concept fondamentalement adolescent.

Effet boomerang

Hélas, la désillusion fut brutale. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la source de l’animosité si vive qui, bien au-delà des jeunes d’ailleurs, vise le président de la République : il a eu le grand tort de faire rêver beaucoup de monde. Promettre la rupture, assurer que tout devient possible, ne s’interdire aucun des mots qui portent le plus d’espoirs, c’est prendre le risque presque inéluctable de décevoir. La nature inédite de cette impopularité dont Nicolas Sarkozy ne parvient pas à se débarrasser est l’exacte réplique de cet espoir nouveau qu’il avait suscité. Impossible maintenant de retrouver cette ferveur passée.

Finie la promesse de gagner plus, ou de rendre l’ordre juste. L’heure n’est plus aux rêves et au renouveau, il est au pragmatisme et à la dure réalité. La droite ne peut promettre que la rigueur, c’est-à-dire la perspective d’une vie plus petite, plus inquiète, plus prudente, que celle des générations précédentes. Quant à la gauche, il est peu probable qu’elle puisse capitaliser sur le vent de révolte qui agite régulièrement lycéens et étudiants. Quel candidat socialiste se risquera à promettre l’abrogation immédiate de la réforme des retraites ?

Une vraie raison de s’engager ?

Un match Sarkozy – DSK, par exemple, risquerait fort de faire fuir les jeunes, loin de l’isoloir, ou bien dans les extrêmes. 2012 ressemblera à 2002 plus qu’à 2007 : en ces temps de crise, il semble que la parole politique joue sur l’anxiété plus que sur l’enthousiasme. Et la vertu de prudence n’a jamais été l’apanage de la jeunesse.

Le soubresaut de 2007 aura peut-être été une victoire à la Pyrrhus des partis pour mobiliser les jeunes. « Tous ceux qui veulent changer le monde » : le slogan a suscité l’ironie, tout autant que la piètre qualité du lip-dub auquel il servait de titre. Preuve, s’il en fallait, que les jeunes ne sont pas d’abord touchés par les moyens de communication, mais par la qualité du message qu’ils véhiculent. Il ne suffit pas d’être sur Facebook pour y être populaire – c’est au contraire la seconde partie qui est la plus difficile. L’armada des consultants pourra toujours aller chercher dans la campagne d’Obama une recette miracle pour mobiliser la jeunesse ; ils ne la trouveront pas, si on ne lui offre pas une vraie raison de s’engager.

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Reconquérir le langage


Colin Firth dans "Le Discours d'un roi", un film sur le discours politique.

La question de la vérité hante le débat politique en cette période électorale. La vérité est la première promesse des candidats, et le mensonge la première accusation. Cette invocation permanente renvoie un écho paradoxal : la parole politique est discréditée comme elle ne l’a sans doute jamais été.

La fragilisation de la parole politique est liée à des causes qui lui sont extérieures, et notamment au développement des nouvelles technologies : la présence permanente de l’image témoigne d’un pouvoir supérieur à celui des mots. Les réseaux sociaux sont venus disperser un langage politique autrefois rare et centralisé, le tirer parfois vers l’anecdote et le bavardage. Les nouvelles technologies, en donnant un accès instantané au savoir et à l’information, ont aussi permis le développement du fact-checking, qui vient sur les plateaux de télévision concurrencer en direct la parole de l’invité.

Mais ce discrédit est aussi dû à la parole politique elle-même, aux innombrables contradictions, à l’habitude des promesses non tenues, au dialogue de sourds qu’entretiennent partis et adversaires.

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Pouvoir des mots, pouvoir sur les mots

La parole politique entretient un rapport singulier avec la vérité. Elle a une dimension performative : les mots qu’emploie le responsable politique agissent. C’est une expérience banale, et pourtant mystérieuse, que celle du pouvoir des mots. Seuls les mots changent l’histoire. Ils peuvent agir dans une vie pour guérir, ou pour détruire. Ils peuvent créer des liens ou les distendre, fonder une unité ou isoler les individus. Dans l’ordre du pouvoir politique, les mots peuvent réunir un pays ou le dissoudre – et ce sont parfois les mêmes mots qui peuvent prendre des significations contradictoires.

Le responsable politique est d’abord responsable de la qualité du sens des mots qu’il emploie. Une promesse n’est pas susceptible d’être vraie ou fausse ; elle peut seulement être tenue, ou pas. Lorsqu’elle ne l’est pas, la première conséquence est l’érosion de la confiance que nous portons à la parole. C’est là la singularité de la parole politique.

Le scientifique ne fait que décrire ce dont il parle ; en ce sens, il ne saurait dévaluer les mots qu’il utilise. En revanche, la politique peut prescrire : elle conjugue au futur la correspondance de la parole et du réel. Cette correspondance dépend alors de l’exigence éthique du politique qui s’engage à rendre réel ce qu’il a dit.

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Connotation ou communication

Lorsque l’action politique manque à cette exigence, la parole politique se trouve largement dévaluée. Le premier symptôme de cette dévaluation, c’est que les mots, qui nous sont communs par essence – puisqu’ils servent à communiquer – sont utilisés pour leur connotation, et non pour leur signification. Pour le dire simplement, ils sont, particularisés, partagés entre les familles politiques. On ne se pose pas la question de savoir s’il est bon de parler du travail, on dit que c’est un mot de droite. Les communicants vendent aux candidats des listes de mots « connotés » pour leur électorat. En ce sens, ils ne cherchent pas à susciter une véritable communication, mais une identification. Le mot « égalité » est ainsi un clin d’oeil pour la gauche, le terme de « morale » pour la droite. Parler d' »immigration », c’est pencher vers l’extrême droite. Dire « lutte », ça parle à l’extrême gauche. Voilà comment on finit par ne plus rien se dire qui dépasse vraiment les clivages convenus ; on ne se parle plus.

Lorsque le langage est dévalué, l’activité politique devient profondément difficile. Bernanos, dans la période confuse de l’après-guerre, identifie les troubles que traverse le pays à l’absence d’une parole crédible : « Quiconque tenait une plume à ce moment-là s’est trouvé dans l’obligation de reconquérir sa propre langue, de la rejeter à la forge. Les mots les plus sûrs étaient pipés. Les plus grands étaient vides, claquaient dans la main. »

Ouvrir un journal, écouter un discours, suffit pour mesurer combien le commentaire politique s’est résigné aujourd’hui à cette perte de sens du langage politique. « Les mots même mentent. » Il nous reste à reconquérir notre langage. Là encore, l’engagement politique local, l’expérience des solidarités proches et concrètes, pourrait servir de point de départ.

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La démocratie, sans le peuple ?

Qu’il y ait ou non des civilisations supérieures, l’actualité de la semaine écoulée aura suffi à confirmer que la question ne pouvait rien apporter au débat politique, sinon le prétexte à d’inutiles affrontements idéologiques. Pressons-nous donc de retourner aux choses sérieuses – car heureusement, il y a des propositions sérieuses, qui méritent d’être écoutées avec intérêt et sans idéologie.

J’avoue par exemple ne pas comprendre du tout l’émoi que suscite actuellement, dans les états-majors de campagne, les déclarations de Nicolas Sarkozy ouvrant la voie à un recours au référendum sur quelques sujets précis de la vie économique et sociale de notre pays. Le président cite explicitement, dans un entretien accordé au Figaro, la question du mode d’accompagnement des demandeurs d’emploi ; puis, un peu plus loin et en réponse à une question des journalistes, le sujet de l’immigration et de ses implications juridiques.

De tout l’entretien, c’est cette ouverture qui a été la plus critiquée. L’idée de consulter le peuple français, sur des questions qui concernent pourtant de façon profonde notre conception collective de la justice, de l’équité, du bien commun, hérisse instantanément les concurrents du président presque-candidat. Pierre Moscovici y lit une volonté d’affaiblir la République. François Bayrou dénonce solennellement une attaque contre les valeurs. Ces critiques me paraissent très surprenantes : au nom de quoi, en démocratie, refuser comme une nuisance l’intervention directe du peuple dans les choix majeurs qui engagent son avenir ? Nous n’avons peut-être pas les mêmes idées que M. Sarkozy sur l’assurance-chômage ou l’accueil des immigrés ; mais, sauf à admettre que nous ne sommes pas démocrates, nous ne pourrions que nous féliciter que le prochain président prenne le risque personnel (car c’en est forcément un) d’ouvrir aux citoyens la possibilité d’une participation plus active aux grandes décisions démocratiques.

Cette proposition est un engagement courageux ; c’est aussi une piste utile, et surtout maintenant, que tous les partis républicains pourraient s’approprier. Ceux qui la repoussent aussi vivement ignorent peut-être encore la désaffection profonde que les Français éprouvent vis-à-vis de la vie démocratique de leur pays ! L’histoire d’un référendum volé n’est certainement pas pour rien dans ce désaveu. Revenir à la voie référendaire, et la respecter cette fois-ci, sera sans doute l’un des moyens appropriés pour restaurer la confiance collective dans les procédures institutionnelles. Car le référendum, ne l’oublions pas, est une voie d’expression républicaine des citoyens, prévue comme telle, à égalité avec celle de la représentation parlementaire, par l’article 3 de la Constitution de 1958 : « La souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. » Il ne me semble pas qu’il éprouvait, ce peuple, une telle crise de confiance à l’encontre du général de Gaulle, qui prit – et paya – le risque de lui demander son avis par référendum en 1969.

La souveraineté nationale appartient au peuple. Ceux qui s’indignent contre la possibilité même d’un référendum se rendent-ils compte que leur réaction renforce le sentiment d’un détournement de la souveraineté par les élites ? Comprennent-ils qu’elle fragilise cette démocratie qu’ils prétendent défendre ? Ces sujets sont trop graves, diront-ils, ils concernent les plus faibles, les plus fragiles : faudrait-il alors refuser aux simples citoyens de décider de questions importantes ? Les électeurs doivent-ils être considérés comme irresponsables, aveugles au point qu’il faudrait protéger chômeurs et immigrés de leur égoïsme stupide, sourds au point qu’ils ne pourraient entendre des arguments de justice et de solidarité ? Et pour tout dire, sur ces sujets essentiels, ne serait-ce pas l’occasion de vider l’abcès, de se dire enfin les choses, de se décider ensemble au lieu de se soupçonner réciproquement comme nous le faisons depuis si longtemps ?

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Nous avons un avenir à sauver

Maintenant, ça suffit. Nous avons un avenir à construire. Ce n’est pas sur des petites phrases électoralistes que nous le fonderons.

Claude Guéant en a une fois de plus fait la démonstration en déclarant hier que « toutes les civilisations ne se valent pas. » Les exemples qu’il choisit pour le montrer désignent très clairement les sociétés musulmanes. Quel résultat pouvons-nous attendre d’une telle affirmation ? Aucun — si ce n’est un regain de tensions dans un pays qui doit, tant bien que mal, tenter de maintenir une unité nationale en réussissant l’exploit de rassembler des communautés issues précisément de civilisations différentes.

La ficelle est si énorme, que c’en est écoeurant. Notre civilisation est, de toute évidence, fondée sur une histoire chrétienne et sur un héritage gréco-latin : si M. Guéant la considère comme supérieure, on aurait aimé qu’elle inspire alors les décisions du gouvernement auquel il appartient :

  • Le choix de ne pas travailler le dimanche, par exemple, qui témoigne que l’existence humaine n’est pas faite que de consommation et de rentabilité.
  • Le désir de partager avec tout homme un dialogue fondé en raison, qui impose à la société le devoir de transmettre à chaque enfant les moyens d’une pensée libre et d’une intelligence éclairée.
  • Le souci permanent des plus faibles, des plus fragiles, des plus petits – jusqu’à celui qui n’a pas de lobby pour le défendre.
  • La recherche constante de la paix, qui suppose une prise de parole mesurée et respectueuse, dans l’exigence de la vérité qui interdit la communication mensongère autant que les manoeuvres occultes.
  • Le sens de l’éthique dans les décisions, et de la politique vécue comme un service : en serions-nous là aujourd’hui si la majorité au pouvoir depuis dix ans avait été fidèle à ces principes ?

Voilà ce qui fait l’infinie valeur de notre civilisation, voilà ce qu’elle a mûri de meilleur, dans l’humble travail de ses artistes, de ses philosophes, de ses théologiens, de ses responsables politiques, au cours des siècles et des millénaires de l’histoire européenne. Voilà ce à quoi il fallait rester fidèle, au lieu de donner à ce trésor menacé le baiser de Judas qui contribuera à le disperser.

Notre civilisation est, de toute évidence, fondée sur une histoire chrétienne et sur un héritage gréco-latin : si M. Guéant la considère comme supérieure, on aurait aimé qu’elle inspire alors les décisions du gouvernement auquel il appartient

Cette manoeuvre est écoeurante. La majorité actuelle a refusé à plusieurs reprises d’inscrire dans la Constitution européenne les racines chrétiennes de l’Europe ; c’était là pourtant une réalité historique factuelle, indubitable, qui aurait pu constituer le terrain commun nécessaire à une conciliation respectueuse et paisible des différentes traditions religieuses et spirituelles qui composent aujourd’hui nos sociétés. C’eût été un moyen clair, serein et sans provocation, de fonder notre refus de la burqa, par exemple – autant que le principe de dignité inaliénable de la personne humaine qui nous oblige envers les plus fragiles, en matière d’action sociale, de santé, d’éducation…

La même majorité qui a eu la lâcheté de renoncer à cela s’amuse aujourd’hui à jeter de l’huile sur un feu qui ne demande qu’à s’embraser, en jouant par un électoralisme de bas étage avec cette idée de la « supériorité » d’une civilisation sur l’autre. Idée bien plus contestable, car en nous enfonçant dans le consumérisme, la financiarisation, l’individualisme, nous avons contribué à avilir notre société de façon affligeante – et les politiques y ont leur part de responsabilité. Idée surtout inutilement blessante et provocatrice : un musulman ne pouvait pas être humilié que l’on rappelle ce simple fait historique de l’histoire chrétienne de l’Europe – et encore moins qu’on lui propose une politique fondée sur les quelques principes évangéliques et gréco-latins que j’ai rappelés plus haut. Mais comment ne pas se sentir insulté lorsqu’on vous crache à la figure que votre civilisation est inférieure ? Comment ne pas comprendre le citoyen français qui, musulman fidèle, ou asiatique conscient de son héritage pluri-millénaire, se sentira méprisé, giflé, par une déclaration aussi gratuite et péremptoire ? Personnellement, je n’ai pas peur de le dire : je comprends, et j’estime, la colère qui les saisira sans doute – et que je ressens de la même façon lorsque, en pays musulman ou dans la Chine communiste, on traite comme inférieure la civilisation dans laquelle j’ai grandi et que je regarde comme un trésor.

M. Guéant choisit la seconde option pour n’avoir pas eu le courage de s’engager dans la première. Une fois de plus, c’est la surface, et non la profondeur ; c’est la parole, et non les actes ; c’est la provocation inféconde, et non la vision à long terme. Une fois de plus, ce sont les acteurs de terrain, les associations, les profs, les élus locaux, qui vont devoir rattraper les dégâts en s’échinant à recoller les morceaux, à empêcher, malgré les coups de barre intéressés et irresponsables à la tête de l’Etat, la dissolution définitive qui menace notre unité nationale. Nous n’avons pas d’élections à gagner, M. Guéant ; nous avons un avenir à sauver, nous. Et quelle tristesse de vous voir tout faire pour nous en empêcher.

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Le droit de savoir

A l’heure où la France se distingue en ouvrant, sous la conduite d’Etalab, son premier portail d’accès aux données publiques, la transparence recule dans l’Education nationale. L’Association des Journalistes éducation (Ajé) a diffusé lundi un communiqué pour dénoncer la diminution des statistiques communiquées par le ministère. A titre d’exemple, les rapports de l’Inspection générale, qui portent sur la situation de l’enseignement en France, sont de moins en moins publiés. Pour 22 rapports diffusés en 2001, on n’en compte plus que deux en 2010 !

Les données ministérielles ne sont plus transmises qu’à des fins de communication. Depuis plusieurs années déjà, les rectorats imposent aux enseignants de ne plus rendre publics les résultats des évaluations annuelles, qui doivent vérifier l’acquis des connaissances de base. D’ailleurs, ce n’est plus la Direction de l’Evaluation (DEPP) qui conçoit les évaluations nationales de CE1 et de CM2 et interprète leurs résultats, mais la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), qui se trouve ainsi en position de s’auto-évaluer. Pédagogiquement très en vogue dans les classes, cette méthode n’est sans doute pas la plus rigoureuse pour une administration…

L’école n’est plus le lieu de la transmission du savoir

Les données qui nous sont proposées sont donc beaucoup moins complètes, et moins fiables. La raison en est simple. Par exemple, un rapport retraçant l’évolution de la lecture sur dix ans, retenu par le ministère, a été finalement diffusé par l’INSEE dans son « portrait social ». On y apprend que le niveau des élèves les plus faibles s’est encore nettement fragilisé : « Le pourcentage d’élèves en difficulté face à l’écrit a augmenté de manière significative, et près d’un élève sur cinq est aujourd’hui concerné en début de 6ème. » Cette réalité, qu’il s’agit de dissimuler, est confirmée par les études internationales de haut niveau autant que par l’expérience de beaucoup d’enseignants. Les citoyens, et les parents d’élèves en particulier, ont le droit de le savoir !

Pour ma part, je suis convaincu que ce phénomène est le résultat, non pas d’abord d’un problème de moyens (si ce n’est de moyens mal utilisés), mais d’un problème de méthodes liées à une vision générale de la mission de l’école. Aujourd’hui, il n’est plus du tout évident que l’école soit le lieu de la transmission d’un savoir. La culture, bagage encombrant, est perçue comme un poids inutile dont l’accès numérique au savoir universel pourrait finir par nous dispenser ; pire encore, elle est d’abord un moyen de sélection.

« La culture est discriminatoire. »

Un autre fait récent l’illustre bien : Richard Descoings, emblématique directeur de Sciences-Po Paris, a décidé de supprimer l’épreuve de culture générale du concours d’admission à l’IEP. La culture, explique-t-il, c’est ce qui permet aux élèves les plus favorisés de se distinguer aux concours. Et d’ailleurs, « qui peut prétendre en avoir une à l’âge de 17 ans ? » C’est vrai, ça, vos quinze années à l’école n’avaient quand même pas pour but de vous cultiver !

L’argument est fondé sur une idée simple : il s’agit de recruter des candidats pour ce qu’ils sont, par pour ce qu’ils savent. Inutile alors, le savoir et les efforts qu’il implique. Inutiles, l’histoire, la littérature, l’apprentissage des sciences, la mémoire, la lecture… Toutes ces connaissances superflues pourraient vous faire perdre de vue ce que vous êtes vraiment. On valorisera donc plutôt les expériences associatives ou militantes. Pour entrer à Sciences Po, lycéens, vous êtes prévenus : mieux vaut maintenant être engagé, impliqué, ou syndiqué, que cultivé.

La valeur de la culture

L’intention n’est pas mauvaise. Mais la culture est-elle seulement quelque chose qu’on « a » ou pas, que l’on possède ? Serions-nous ce que nous sommes sans la fréquentation du savoir ? Ce que nous avons appris nous a appris à être nous-mêmes – à être libres. Apprendre une langue, mémoriser des raisonnements scientifiques, connaître son histoire, c’est se découvrir soi-même, et construire son propre regard sur le monde (je reviendrai bientôt sur cette question décisive). Et c’est la raison pour laquelle l’école devrait se recentrer sur la transmission du savoir, que les élèves attendent tant en réalité.

C’est cette expérience qui donne sens à la vocation d’un professeur. J’ai voulu enseigner la philosophie parce que, à travers elle, des enseignants m’ont appris à devenir ce que je suis. Il n’y a rien de plus beau que de conduire ses élèves, par le chemin du savoir, à un regard plus libre sur leur propre vie. Dans une vie humaine, il n’y a pas de réussite, au sens large – celui de l’épanouissement personnel autant que de l’insertion sociale – sans ce chemin de la culture. C’est en cela que M. Descoings se trompe radicalement d’objectif dans sa lutte contre les injustices : l’école qui disqualifie la culture comme une discrimination est en fait la plus injuste de toutes. Et la nôtre est d’ailleurs de plus en plus inégalitaire, à mesure qu’elle renonce à transmettre. Le désir de justice sociale, autant que la préparation de notre avenir, nous imposent collectivement cette exigence : parce que la culture est du côté de l’être et non de l’avoir, tout enfant a le droit de savoir.

Les larmes d’une ministre

Un billet très rapide pour vous faire partager un petit évènement qui est, à la fois, un symptôme de grande détresse et un signe d’espoir.

C’est un moment comme la politique en voit tant, une conférence de presse réunissant, autour de Mario Monti, les ministres italiens chargés de préparer le plan d’austérité drastique qui doit permettre à l’Italie d’éviter la faillite. Comme l’explique le nouveau Président du Conseil, il s’agit de s’engager dans des efforts immenses pour payer le coût de plusieurs décennies de laisser-aller. L’Italie connaît son heure de vérité. A en croire les nouvelles les plus récentes, cela ne devrait pas tarder à nous arriver.

Chaque ministre détaille les mesures consenties pour parvenir à réunir plus de 30 milliards d’euros d’économies, et 10 milliards d’euros de recettes supplémentaires. Passage de l’âge de la retraite à 66 ans, hausse de la TVA à 23%… A Elsa Fornero, ministre du Travail, par ailleurs universitaire reconnue et spécialiste des questions sociales, revient la lourde tâche d’annoncer le gel de l’indexation des pensions de retraite sur l’inflation. Pour le dire clairement, cela signifie que les centaines de milliers de ménages qui dépendent de leurs modestes pensions vont devenir totalement vulnérables à la hausse des prix, qui ne sera pas accompagnée par une augmentation de leurs revenus. On imagine sans peine l’inquiétude et les sacrifices que cela pourrait représenter pour les retraités les plus fragiles, aux budgets déjà très tendus.

Comme il doit être difficile pour un responsable politique d’annoncer de telles mesures, de les endosser. Et combien estimable est celui qui, s’exposant avec les plus fragiles et les plus petits (rappelons que M. Monti a renoncé à tout son salaire de chef du gouvernement et de ministre des finances), combien estimable celui qui accepte malgré tout de prendre ces décisions. Qui en assume le risque politique, et même le poids éthique, pour ce qu’il sait être le bien commun.

C’est ce souci profond du bien commun, et cette inquiétude partagée avec les plus vulnérables, qui produit cette scène où la politique trouve sa limite et son achèvement. Elsa Fornero explique que cette mesure du plan de rigueur, qui durcit encore une situation déjà difficile, lui a beaucoup coûté. Et soudain, la voix ferme et posée de l’universitaire se brise, le visage un peu dur de la ministre semble figé. Elle voudrait s’en empêcher mais n’y parvient pas ; elle pleure.

Ces larmes sont un signal d’alarme, qui révèle à quel point les responsables politiques européens ne maîtrisent plus une situation qui les dépasse. Elles rappellent le récit récemment publié des employés de Fukushima, qui racontent avoir pleuré en mesurant l’ampleur de la catastrophe et l’importance de la menace. On pleure d’angoisse et de douleur lorsque l’on ne peut plus rien faire pour éviter ce que l’on redoutait, lorsque l’on se sent impuissant dans la tragédie. Ces larmes marquent la limite de la politique, qui se heurte à des contraintes qu’elle semble incapable de surmonter. Et en même temps, elles sont une raison d’espérer de nouveau en la politique. Lorsqu’elle tombe ainsi les masques, lorsqu’elle ne peut plus se mettre en scène, lorsqu’elle se reconnaît servante modeste du bien de chacun, la politique retrouve son sens.

La prospérité matérielle a conduit quelques générations à dilapider l’avenir dans un moment d’immense irresponsabilité collective. La crise a été un révélateur brutal ; et elle aura déjà constitué une contrainte éthique inédite pour les dirigeants. Elle sera peut-être aussi, de surcroît, l’occasion de faire surgir le meilleur en l’homme, et de susciter des responsables politiques – et des citoyens – à la hauteur des enjeux. Si c’est par l’épreuve qu’il faut que nous soyons arrachés à nos dérisoires ambitions personnelles, à nos calculs d’intérêts, à l’individualisme qui dissout inexorablement le lien social, eh bien, nous y aurons gagné l’essentiel.

La démocratie verrouillée, suite

Le texte que j’ai publié hier sur le problème des parrainages a été coupé et repris à plusieurs reprises par des sites qui en ont donné une interprétation partisane, dénaturant en cela mon propos. Je fais l’expérience des surprises inattendues que réserve l’exercice du blog… Ces quelques lignes, donc, pour clarifier mon intention : il me semblait simplement important d’expliquer que, le débat politique et médiatique étant ce qu’il est, il est absolument illusoire d’imaginer que le parrainage donné par un maire ne soit pas interprété par ses concitoyens comme un soutien. Et que, de ce fait, le principe de publication de ces parrainages, ajouté tardivement au système initialement prévu, ne saurait conduire qu’à un verrouillage évident de la démocratie dans son rendez-vous le plus important.

Un reportage très intéressant diffusé le 27/11 dans l’émission « Dimanche Plus » montre parfaitement l’ampleur de l’obstacle rencontré par de nombreux candidats objectivement sérieux, de Christine Boutin à Philippe Poutou. De tous ceux-là, Marine Le Pen est d’ailleurs la moins en difficulté, car elle sait qu’il serait inimaginable qu’elle ne puisse participer au vote. Ce reportage, qui n’a rien de partisan, révèle également la difficulté dans laquelle se trouvent les maires. Il permet de comprendre ce que je voulais expliquer : si les élus refusent leur parrainage, ce n’est pas par manque de courage, mais par sens de leur responsabilité. Encore une fois, étant données les conséquences de la publication des signatures, on ne saurait imaginer qu’il en soit autrement. Cette publication, démontre le reportage, est devenue le moyen pour les grands partis de limiter les candidatures pour mieux monopoliser les voix, en exerçant d’ailleurs sur les maires, comme nous avons eu l’occasion de le constater récemment, des pressions très explicites… Est-ce fidèle à l’esprit de nos institutions ? Après tout, dans le code électoral, la liberté du vote est garantie par l’isoloir, passage obligé pour tout électeur ; et demander aux citoyens de faire preuve de « responsabilité » et de « transparence » en publiant leurs suffrages marquerait la fin de la démocratie !

En rappelant une règle dont il n’est pas responsable, François Fillon était assurément dans son rôle. Mais en la défendant, au nom d’une « transparence » contre-productive, il justifie ce verrouillage inquiétant. Nos institutions facilitent l’installation d’un jeu politique fermé sur lui-même ; et c’est là un problème qui devrait tous nous préoccuper, bien au-delà des enjeux partisans.

La démocratie verrouillée

François Fillon a rejeté lundi la demande que lui avait adressée Marine Le Pen, qui demandait que soit garanti l’anonymat des élus qui parrainent un candidat à l’élection présidentielle. En substance, lui répond-il, les maires peuvent faire leur choix en toute indépendance ; quoique la requérante ne m’inspire aucune sympathie, je dois dire que cette réponse me paraît être d’une hypocrisie extraordinaire.

Publier les parrainages, une réforme inefficace et dangereuse

Rappelons les faits : la Constitution prévoit que, pour se porter candidat à l’élection présidentielle, il faut avoir été « présenté » par 500 élus, dont le vivier est essentiellement composé des 36 682 maires. Dans une élection aussi importante pour la V° République, rien n’est plus naturel que d’instaurer un filtre permettant d’éviter les propositions trop fantasques qui, sinon, ne manqueraient pas de se multiplier.

Mais ce filtre naturel a de toute évidence été dévié de son sens initial lorsqu’il a été décidé de publier ces signatures. Le principe originel prévoyait un seuil de cent parrainages seulement, dont la liste n’était pas divulguée. C’est uniquement pour éviter un trop grand nombre de candidatures que ces règles ont été durcies : depuis la réforme constitutionnelle de 1976, les noms des signataires sont rendus publics. Le scrutin précédent avait rassemblé 12 candidats, et il semblait nécessaire de limiter ce nombre. Cette disposition s’est avérée inefficace, puisqu’elle n’a pas empêché la présidentielle de 2002 d’atteindre le chiffre record de 16 candidats. En attendant, elle a surtout fait la preuve de son caractère profondément antidémocratique.

Car quoi qu’en dise M. Fillon, il est faux que les maires puissent signer librement. N’importe quel élu sait que ce parrainage, aussi républicain soit-il, sera nécessairement interprété comme un soutien – ou comme un calcul. On ne peut demander à tous les citoyens d’être assez constitutionnalistes pour comprendre la distinction… Les maires, qui sont dans leur grande majorité sans étiquette partisane, ont légitimement à coeur d’éviter que les enjeux nationaux ne perturbent l’action locale. Il faut souvent protéger l’unité d’une équipe municipale aux sensibilités diverses, ou la relation avec une collectivité de rattachement. De ce fait, il est parfaitement raisonnable, dans l’intérêt même de la commune, de ne pas s’engager dans un choix qui ne comporte que des risques. La transparence qu’on impose aux maires implique qu’ils aient à porter, devant l’opinion et jusque dans leur propre conseil, un choix qui ne pourra que diviser. Le plus absurde serait d’ailleurs d’en venir à les blâmer de cette inquiétude très naturelle. Au nom de quoi vouloir les acculer à prendre une décision dont les effets indésirables sont si lourds ? Comment espérer d’eux qu’ils prennent ce risque pour leur équipe et pour leur ville ?

La place du peuple

Les élus ne sont pas responsables du blocage actuel, et M. Fillon le sait. Le principe de la publication des parrainages ne pouvait pas avoir d’autre résultat que celui de transformer un filtre légitime en véritable verrou politique : les grands partis ont confisqué la démocratie, purement et simplement. Ceux-là même dont les pratiques ont largement discrédité nos institutions, ceux qui sont les moins crédibles pour refonder la relation de confiance dont nous avons tant besoin, détournent sans pudeur les rendez-vous politiques qui s’annoncent. Le blocage que rencontrent plusieurs candidats sérieux, animés par le désir de porter un vrai projet à l’occasion des prochaines échéances, est un scandale démocratique – et il n’est pas nécessaire d’être en accord avec l’un d’entre eux pour le comprendre. Si ce blocage devait empêcher des millions de Français de faire leur choix librement, il dévaluerait profondément la signification démocratique du scrutin.

Au fond, ce problème n’est qu’un symptôme. C’est un aveu de faiblesse d’abord, car que pourrait craindre un responsable politique sérieux du débat avec ses contradicteurs ? Si ses idées sont justes, elles en sortiront renforcées. Vouloir éviter le dialogue est un signe de crainte. Au-delà, cette décision est surtout révélatrice d’une situation qui l’explique et la dépasse largement : la politique nationale est totalement, profondément, pathologiquement déconnectée du peuple. Elle se joue entre experts, conseillers et têtes d’affiches, « en interne », dans le jeu bien réglé des institutions, des partis et des médias. L’opinion publique, dans ce jeu, est une sorte de facteur partiellement imprévisible, qu’il s’agit de maîtriser au mieux et qui intervient, de façon plus ou moins maîtrisée, comme une perturbation presque aléatoire qui vient rebattre les cartes à intervalles réguliers.

La démocratie ne sera pas totalement vidée de son sens tant que les structures politiques n’auront pas installé définitivement les partenaires de cette partie presque fermée. La règle des 500 signatures pourrait devenir le moyen d’y parvenir. En choisissant, non pas seulement de la conserver, mais de la défendre, M. Fillon sait parfaitement ce qu’il fait. Il prend le risque de donner raison à Mme Le Pen ; et surtout, il contribue à enfermer le monde politique sur lui-même et à le priver d’un débat plus nécessaire que jamais.