Le choix à faire

Avant d’y revenir de façon plus approfondie dans Demeure, je republie ici à l’occasion de la décision du CCNE cet article paru dans Le Figaro il y a un an, le 16 septembre 2017, après l’annonce par Marlène Schiappa de « l’extension de la PMA ». 

 

Alors nous y voilà rendus, à cette frontière si longtemps rêvée, si longtemps imaginée, à cette frontière tant redoutée aussi. À la plus essentielle de toutes les frontières. Celle que les légendes de l’humanité ont tenté de décrire pendant des millénaires, celle qui a hanté les nuits des alchimistes, celle dont tant de héros et de puissants dans l’histoire ont recherché avidement la trace… La véritable Finis Terrae, le seuil du monde humain connu. Nous voilà prêts à passer la ligne. Et finalement ce n’est pas si impressionnant que cela. Et c’est peut-être ce qui est le plus inquiétant, au fond.

Il n’y a qu’un pas à faire, et nous allons le faire presque sans y penser. Juste un pas de plus, comme n’importe quel pas. Sans voir la ligne sous nos pieds.

On nous en avait pourtant parlé, de cette fameuse frontière dont les progrès de la science ne cessent de nous rapprocher. Le transhumanisme. L’homme augmenté. Nous avons eu le temps de l’imaginer, ce nouveau monde incroyable, qui devenait peu à peu attirant ou vaguement terrifiant à mesure qu’il semblait devenir possible.

Monde où la médecine ne servirait plus à réparer les corps, mais à les mettre au service de nos rêves. Monde où le donné naturel ne serait plus une limite, ni un modèle – où l’individu enfin émancipé des frontières ordinaires du vivant pourrait modeler sa vie, et celle des autres, à la mesure de son désir. Nous avons eu le temps de l’imaginer, ce monde de science-fiction.

Eh bien, nous y voilà. Et finalement c’est tout simple, de passer la frontière. Je ne pensais pas que cela paraîtrait si simple, et que cet événement inouï passerait presque inaperçu. Je suis sur le quai de la gare, ce matin. C’est une journée parfaitement banale. Les gens autour de moi semblent plongés dans leurs préoccupations quotidiennes. Et pourtant, nous sommes sur le point de changer de monde.

Je lis et relis cette notification sur mon portable. Entre les manifestations du jour et les résultats d’un match, cette information en apparence anodine: Marlène Schiappa annonce que la PMA sera bientôt ouverte aux couples de femmes et aux célibataires, « une mesure de justice sociale ». « Évidemment », a-t-elle dit. Évidemment.

Comment n’y avais-je pas pensé. Comment avons-nous pu croire que le transhumain allait débarquer tout de suite avec son cerveau augmenté, son cœur rechargeable, ses yeux bioniques… Nous étions tellement naïfs.

Finalement, c’est à cela que devait ressembler l’entrée dans le nouveau monde : à Marlène Schiappa chez Jean-Jacques Bourdin, évoquant, sans même en mesurer l’importance, la mutation inouïe – cette révolution probablement plus importante que tout autre événement dans l’histoire de l’humanité: désormais, lorsque notre pouvoir technique se saisira de nos corps, ce sera pour nier ce qu’ils sont, et non pour les réparer.

La nature n’existe plus. S’ouvre le règne du désir.

Une annonce de Marlène Schiappa, ça n’a pas l’air si décisif, bien sûr. Vous devez penser que je délire. Encore un rétrograde angoissé, et ses « passions tristes ». Je connais déjà par cœur les refrains qu’entonneront les partisans du progrès dans leur bonne conscience innocente, incapables sans doute de comprendre (c’est la meilleure excuse qu’on puisse leur trouver) quels intérêts gigantesques ils servent par leur naïveté enthousiaste.

Quoi, diront-ils, la société évolue, faut-il rester immobile ? Pourquoi refuser à des personnes qui désirent avoir un enfant le secours de la science ? Et surtout, au nom de quoi refuser à des femmes ce qui est accordé à des couples hétérosexuels? C’est une mesure de « justice sociale », a dit Marlène Schiappa. Si vous y résistez, ce ne peut être que par homophobie, par lesbophobie, par machisme même.

Comment s’opposer au fait que la PMA, qui existe déjà, puisse être ouverte à toutes les femmes ? Mais là réside le sophisme qui dissimule la frontière que nous sommes sur le point de franchir.

Mensonge en effet, puisqu’il faut bien l’annoncer: en fait, la procréation médicalement assistée ne sera jamais ouverte aux couples de femmes, ni aux célibataires. Parce que ce n’est pas possible.

Comme son nom l’indique, la PMA est un acte médical. Un acte qui pose des questions éthiques en lui-même, mais qui est dans son essence un acte thérapeutique, en ce sens qu’il vise à remédier à une pathologie. Le geste médical est un geste technique qui se donne pour objectif la santé: l’état d’un corps qu’aucune anomalie ne fait souffrir. Il met les artifices parfois prodigieux dont l’homme est capable au service de l’équilibre naturel du vivant. C’est quand la santé est atteinte, suite à un accident ou à une maladie, que la médecine intervient pour tenter de rétablir le cours régulier de la nature.

La procréation médicalement assistée est donc le geste thérapeutique par lequel un couple qui se trouve infertile pour une raison accidentelle ou pathologique, peut recouvrer la fécondité qu’un trouble de santé affectait.

Ce dont parle Marlène Schiappa, c’est en fait tout autre chose : en apparence, le même geste pratique ; en réalité, le contraire d’une thérapeutique. Ce n’est plus un acte médical : c’est une prestation technique. La différence est aussi grande, qu’entre greffer un bras à une personne amputée, et greffer un troisième bras sur un corps sain.

Les femmes auxquelles s’adresse Marlène Schiappa n’auront pas recours à une procréation médicalement assistée, pour une raison assez simple: ce n’est pas un problème de santé. Que pourrait guérir la médecine ? Quand notre désir n’implique pas que soit corrigé un échec aux lois de la biologie, mais qu’on organise cet échec, il s’agit d’un acte absolument nouveau – d’une procréation artificiellement suscitée.

Il n’est plus question de rétablir la nature, mais de s’en arracher. Le but n’est plus que nos corps soient réparés, mais qu’ils soient vaincus. Et que soit enfin brisée cette impuissance douloureuse de leur condition sexuée, qui nous faisant hommes ou femmes, interdit à chacun d’entre nous de pouvoir prétendre être tout, et de se suffire pour engendrer.

Pour la première fois dans l’histoire, la science médicale est détournée du principe qui la règle depuis ses commencements – préserver ou reconstituer la santé, pour être mise au service exclusif du désir. Et nous ne parlons pas ici de chirurgie esthétique ; il s’agit de créer des vies. Jamais un corps humain n’a été fécond sans contact avec l’altérité biologique.

Si nous décidons aujourd’hui d’autoriser un geste technique qui renie notre condition de vivants, nous faisons le premier pas d’une longue série. Nous choisissons la toute-puissance du désir contre l’équilibre naturel. Nous décidons de nous rêver plutôt que de nous recevoir.

C’est cette logique qui nous conduira de proche en proche jusqu’au monde de science-fiction que l’état de nos savoirs met presque à notre portée, ce monde où l’invasion de la technique dans nos corps libérera une surenchère inédite dans la consommation et la compétition vitale. Inutile de tenter de dissocier chacune des étapes qui suivront. «Une fois passée la borne, écrivait Pascal, il n’y a plus de bornes. »

Pour la première fois dans l’histoire, la science médicale est détournée du principe qui la règle depuis ses commencements – préserver ou reconstituer la santé, pour être mise au service exclusif du désir. Et nous ne parlons pas ici de chirurgie esthétique ; il s’agit de créer des vies. Jamais un corps humain n’a été fécond sans contact avec l’altérité biologique.

Nous ne voyons pas la frontière, et pourtant elle est là. Nous assistons sans le savoir à l’acte de naissance du transhumain. Ce que Marlène Schiappa vient de nous annoncer, ce n’est rien de moins que le passage de la grande frontière. L’histoire se joue avec les circonstances qu’elle se trouve, et qu’elle dépasse souvent, c’est vrai…

Mais nous, alors, serons-nous à la hauteur ? Depuis la nuit des temps, les civilisations humaines ont pressenti le débat qui s’engage aujourd’hui, sans oser imaginer qu’il puisse se réaliser de façon si concrète. Voici Prométhée déchaîné. Nous voilà obligés chacun à un choix lucide, en conscience. Il ne s’agit pas de gauche ou de droite, de croyants ou d’athées, d’homos ou d’hétéros. Une seule question compte : quelle humanité voulons-nous ?

C’est là sans doute la question politique majeure qui attend notre génération. Oh bien sûr, on nous explique déjà que l’avenir est écrit d’avance, que ce pas en avant est inévitable. « Hypocrisie, dira-t-on : vous savez que cette pratique est légale à l’étranger ; voulez-vous seulement obliger des femmes à quitter la France pour obtenir ce qu’elles espèrent ?» – comme si nous n’avions pas le choix, comme si nous ne pouvions plus fixer des règles puisque l’argent permet de tout contourner.

Au fond, ceux qui voudraient franchir toutes les limites veulent dissoudre en même temps la nature et la politique, puisque dans ces deux ordres il se trouve des lois qui gênent encore le règne infini du désir. Si notre droit doit s’adapter aux évolutions de la société – comme si toute « évolution de la société » était spontanée, constatable et juste – autant dissoudre tout de suite la politique et laisser les choses se faire.

Bref, il faudrait donc abdiquer et reconnaître que nous n’avons déjà plus le choix. La PMA se fera, « évidemment » ; et toutes les autres lignes seront franchies, tôt ou tard. A quoi sert donc le débat ? Dans l’esprit du progressisme, la démocratie n’existe plus, puisque la seule position valable consiste à consentir à ce qui sera.

Mais il reste encore assez d’hommes et de femmes pour savoir que leurs pauvres corps, limités, vulnérables, mortels, sont une merveille à recevoir, à aimer et à transmettre.

Qu’il vaut la peine de croire encore à la sagesse d’une fécondité qui suppose l’altérité, même dans ce que ce mystère comporte parfois de douleur et de silences dans l’itinéraire de nos vies.

Qu’il serait fou d’imaginer que nous serons plus heureux en poursuivant, comme un mirage destructeur, la surenchère infinie de nos désirs, qu’aucune transgression nouvelle ne suffira à satisfaire.

Et il reste encore, j’en suis sûr, assez d’hommes et de femmes pour continuer de croire en la politique, quand elle tente d’améliorer l’état du monde plutôt que d’abdiquer notre responsabilité, et quand elle consiste à prononcer librement les oui et les non collectifs qui nous protègent de la folie où tombe une société sans limites.

Dans l’esprit du progressisme, la démocratie n’existe plus, puisque la seule position valable consiste à consentir à ce qui sera.

Oui, nous avons le choix. Et c’est aujourd’hui qu’il faut le poser, en résistant aux fausses évidences, aux intimidations partisanes, à l’illusion d’un sens de l’histoire, au fantasme de toute-puissance. Nous avons le choix. Nous pouvons, au nom du supposé progrès, nous laisser dicter nos choix par nos seuls désirs, aveugles à tout ce qui nous précède et à tout ce qui nous suivra.

A l’heure où l’écologie nous a appris les catastrophes que cette logique avait produites, il serait absurde de transférer sur nos propres corps la violence d’une technique débridée dont nous tentons de protéger notre planète, et les vivants qui l’habitent. La nature en nous aussi appelle le respect. Céder au désir quand il exige que cette frontière soit franchie, c’est toujours répondre d’une fragilité qu’il menace pour l’avenir: comment regarderons-nous ces enfants que notre société, au nom du progrès « évidemment », aura fait naître orphelins de père ?

La voilà, la vraie frontière. De l’autre côté du monde humain connu, ce qui se dessine ressemble plutôt à l’inhumain. Nous avons encore un peu de temps pour nous réveiller ; et pour choisir librement de nous accepter tels que nous sommes.

Là serait le vrai progrès – évidemment.

Bonne rentrée !

Après un long silence numérique, heureux de vous retrouver sur ces pages, pour commencer une nouvelle année… Elle nous permettra de vivre de belles aventures ensemble, dont je vous dirai plus très bientôt.

Mais pour l’instant, en ce jour de rentrée scolaire, alors que des millions d’élèves et d’enseignants reprennent le chemin de l’école, je ne puis faire mieux que de partager avec vous un texte qui nous aide à prendre conscience de l’enjeu de la belle aventure qui se joue dans le quotidien discret des salles de classes… En rentrant de cours ce soir, j’ai pensé à ces lignes du jeune Nietzsche, méditant sur l’importance de ses éducateurs. « La culture est une délivrance » : sachons comme lui dire notre reconnaissance à ceux qui, malgré toutes les difficultés et parfois l’aridité de ce patient travail, s’engagent pour servir, par l’exigence de l’apprentissage, la liberté des générations qui viennent !

« Je veux faire l’essai de parvenir à la liberté », se dit la jeune âme. « Personne, se dit-elle, ne peut te construire le pont sur lequel toi tu devras fran­chir le pont de la vie, personne hormis toi seul. » Il est vrai qu’il existe d’innombrables sentiers et d’innombra­bles ponts et d’innombrables demi-dieux qui veulent te conduire à travers le fleuve ; mais le prix qu’ils te de­manderont ce sera le sacrifice de toi-même ; il faut que tu te donnes en gage et que tu te perdes. Il y a dans le monde un seul chemin que personne ne peut suivre en dehors de toi.

Mais comment pou­vons-nous nous retrouver nous-mêmes ? Comment l’homme peut-il se connaître ? Ce sont là des questions difficiles à résoudre. Cependant il y a un moyen pour faire cette enquête importante. Que la jeune âme jette un coup d’œil sur sa vie pas­sée et qu’elle se pose cette question : Qu’as-tu véritable­ment aimé jusqu’à présent ? Qu’est-ce qui t’a attiré et, tout à la fois, subjugué et rendu heureux ? Fais défiler devant tes yeux la série des objets que tu as admirés ; compare les, rends-toi compte qu’ils se complè­tent, s’élargissent, se surpassent et se transfigurent les uns les autres, qu’ils forment une échelle dont tu t’es servi jusqu’à présent pour grimper jusqu’à toi. Car ton essence véritable n’est pas profondément cachée au fond de toi-même : elle est placée au-dessus de toi à une hauteur incommensurable, ou du moins au-dessus de ce que tu crois connaître de toi.

Tes vrais éducateurs, tes vrais formateurs te révèlent ce qui est la véritable essence, le véritable noyau de ton être, qui dépasse finalement toute éducation et toute discipline, quelque chose qui est, en tous les cas, d’un accès difficile, dissimulé et si souvent paralysé. Tes éducateurs ne sauraient être autre chose pour toi que tes libérateurs.

C’est le secret de toute culture : elle ne procure pas de membres artificiels, un nez en cire ou des yeux à lunettes ; par ces adjonctions on n’obtient qu’une carica­ture de l’éducation. La culture est une délivrance ; elle arrache l’ivraie, déblaye les décombres, éloigne ce qui blesse le tendre germe de la plante ; elle projette des rayons de lumière et de chaleur ; elle est pareille à la chute bienfaisante d’une pluie nocturne.

Certes, il existe d’autres moyens de se retrouver, de revenir à soi-même de l’engourdissement où l’on vit généralement comme enveloppé d’un sombre nuage, mais je n’en connais point de meilleur que de revenir à son éducateur, à celui qui nous a formés.

Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, « Schopenhauer éducateur », traduction Henri Albert (Mercure de France, Œuvres complètes, Vol. 5, tome 2) – extraits

Unis pour Servir

Il y a un an avaient lieu les élections législatives. Au cours de cette campagne, j’avais promis de créer un mouvement qui puisse faire durer le lien qui s’était créé avec tous ceux d’entre vous qui m’avaient rejoint dans cette aventure, et pour ouvrir à ceux qui le voudraient cette occasion de travailler et de réfléchir ensemble. On peut tenir une promesse de campagne, quel que soit le contexte ! Nous avons donc travaillé tout au long de cette année, et aujourd’hui nous voilà unis pour Servir !

Pour en savoir plus et nous rejoindre : www.unispourservir.fr

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L’Esprit Public : Débat sur la laïcité / Occupation des Universités

Le dimanche 1er avril, Emilie Aubry recevait Sylvie Kauffmann, éditorialiste au Monde, Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), Thierry Pech, directeur général du think tank Terra nova et François-Xavier Bellamy, philosophe et enseignant.

« En l’honneur de l’honneur… »

En l'honneur de l'honneur

Texte paru dans le Figaro du 26 mars 2018.

« En l’honneur de l’Honneur, la beauté du devoir… » — Apollinaire

Les actions humaines ne sont pas des événements aléatoires. Un phénomène physique peut s’expliquer par ses circonstances immédiates ; mais pour comprendre le choix d’un homme, il faut le relier à une histoire, dont aucun geste n’est détachable. Ce n’est pas sur le champ de bataille, dit Aristote, que l’on devient courageux : nos actes sont toujours le résultat d’une disposition cultivée peu à peu. Dans la décision la plus spontanée, s’exprime en fait une intention – à travers elle un projet, une certaine idée de la vie, et la conception du monde dans laquelle elle a pu mûrir ; et par là, toute une culture, au sein de laquelle s’est formée peu à peu la vie intérieure dont notre action n’est finalement que l’émanation visible.

Ce vendredi matin, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est parti prendre son poste, comme il le faisait chaque jour depuis sa première mission, vingt ans plus tôt. Il ne pouvait se douter qu’il partait pour la dernière fois. Mais le don de soi ne s’improvise pas ; et c’est la somme de générosité cultivée dans les jours ordinaires qui s’est soudain condensée, face au danger, dans cette initiative inouïe. Sans même connaître le détail des faits, il est certain que l’officier n’a pas dû réfléchir longtemps : un tel choix, dans le feu de l’action, ne peut être que simple, aussi simple qu’il semble humainement impossible ; comme le geste virtuose d’un grand sportif, d’un grand artiste, paraissent simples, parce qu’ils sont en fait l’expression d’une habitude longtemps travaillée. Arnaud Beltrame, lui, avait choisi pour métier de servir : il s’était formé, entraîné et exercé pour cela. Sans avoir eu la chance de le connaître, il suffit de lire les quelques lignes qui racontent son geste pour comprendre que cet homme, en dépassant son devoir d’officier, a simplement été au bout de ce choix qu’il avait fait – et qui l’avait fait. Un tel acte ne naît pas par hasard, il ne s’invente pas sur le coup. Et il ne serait jamais arrivé, s’il n’avait pas été préparé par l’effort de toute une vie ; par l’esprit de tout un corps, celui de la Gendarmerie Nationale, de la communauté militaire ; et finalement, par l’âme de tout un peuple.

C’est sans doute pour cette raison qu’instinctivement, à travers lui, toute la France se sent touchée. Un esprit froid pourrait trouver cela étrange. Il y a eu d’autres victimes, à Carcassonne et à Trèbes, qui ne méritent pas moins notre deuil. Et puis, pour un siècle marqué par l’impératif de la rentabilité et par l’obsession numérique, l’acte de cet officier n’enlève rien à la défaite, puisque le terroriste a tué : Arnaud Beltrame a donné sa vie pour une autre. C’est une vie pour une vie. A la fin, le compte est le même : en termes de big data, l’événement est invisible. Pour l’éthique utilitariste qui prévaut si souvent aujourd’hui, son geste n’a servi à rien ; et j’ai même pu lire que certains finissaient par le critiquer : après tout, il y aura d’autres terroristes demain, et un gendarme bien formé serait plus utile vivant.

Mais voilà, nous avons le sentiment inexprimable que cet homme nous a sauvés. Tous. Pas seulement cette femme innocente arrachée à la violence, mais nous tous, à travers elle. Et je crois qu’en effet malgré les apparences, Arnaud Beltrame a, par le don de sa vie, remporté une victoire absolue contre la haine islamiste – et contre ce qui, dans nos affaissements intérieurs, avait permis à cette haine de se tracer un passage.

Victoire contre le terroriste : son but était d’arracher des vies pour créer la peur, et la soumission qu’elle prépare. Mais on ne prend rien à celui qui donne tout… Collectivement, à travers cet officier, notre peuple tout entier n’est plus une victime passive ; il nous rend l’initiative. Mourir n’est pas subir, dès lors qu’on sait pour quoi on meurt. Après tout, les djihadistes n’admirent rien tant que les martyrs.

Mais nos martyrs, eux, servent la vie. Et en nous le rappelant, Arnaud Beltrame, comme ses frères d’armes qui se sont risqués avec lui, nous sauve aussi de nous-mêmes, et de nos propres oublis… Nous avions fini par construire un monde où ce don était impensable : une société atomisée, faite de particules élémentaires entrant en contact ou en concurrence au gré de leurs calculs ; une société de consommateurs préoccupés de leur seul bien-être, composée de castes et de communautés d’intérêts plus que de citoyens conscients du commun essentiel qui les lie ; une société où la politique même pouvait se dissoudre dans le projet terminal de « l’émancipation de l’individu ». Mais dans cette société obsédée par la revendication des droits, le sacrifice d’Arnaud Beltrame deviendrait bientôt impossible ; car pour qu’un tel abandon advienne, il nous faut d’abord savoir que le sens de la vie humaine se trouve dans le don que chacun fait de lui-même. Non dans le contrat et l’échange bien calculés, qui enferment chaque homme dans sa solitude, mais dans ce que nous apportons à des œuvres qui nous dépassent. Non dans l’émancipation de tout lien, mais dans la force des engagements qui nous relient, et qui entraînent tout de nos vies.

Mourir n’est pas subir, dès lors qu’on sait pour quoi on meurt. Après tout, les djihadistes n’admirent rien tant que les martyrs. Mais nos martyrs, eux, servent la vie.

La maison est plus que les matériaux qui la composent, écrit Saint-Exupéry dans la Lettre au Général X. Un peuple est plus qu’une juxtaposition d’individus qui « vivent ensemble ». Cela, nous l’avons appris, comme d’autres, par ce que notre civilisation a cultivé de singulier ; pour faire un Arnaud Beltrame, il a fallu des siècles de civilité, de littérature, de philosophie, de science et de foi… En désertant cet héritage, nous traversons ensemble, au beau milieu de notre prospérité matérielle, un véritable « désert de l’homme ». Et la soif qu’il a fait naître, notamment chez les plus jeunes auxquels nous n’avons pas su transmettre, laisse proliférer la source empoisonnée de l’islamisme – ce succédané morbide de transcendance, dont le délire va jusqu’à faire du martyr un meurtrier. Face à son bourreau, un gendarme désarmé nous sauve tous, en nous rappelant qui nous sommes : de ceux qui sont prêts à mourir, non pour tuer, mais pour sauver.

Bien sûr, il nous reste encore beaucoup de chemin à faire avant que soient vaincus tous les avatars de cette haine qui veut nous détruire. Beaucoup, même, avant que nous soyons enfin tous capables de dénoncer notre adversaire, l’islamisme, dans sa violence terroriste comme dans ses tentatives politiques. Il nous faudra bien plus d’exigence, de vigilance, de lucidité, que la somme des lâchetés publiques qui ont permis à un délinquant condamné de rester sur le sol français jusqu’à cet ultime méfait. Mais, mon Colonel, avec ceux qui vous épaulaient et qui prennent votre relève, vous nous avez déjà montré comment atteindre la victoire que nous vous devons maintenant, parce qu’à travers votre engagement, nous reconnaissons simplement ce qu’il nous faut redevenir ; et de cela, simplement, nous vous serons, pour toujours, infiniment reconnaissants.

Matinale de France Inter, le 26 mars 2018

Le Mois pour l’Emploi

En 2011, la Ville de Versailles a crée l’opération « 24 heures vers l’Emploi », devenue aujourd’hui « Un Mois pour l’Emploi ».

Face à la crise de l’emploi, une mairie ne dispose pas normalement de moyens d’action, puisque l’Etat a conservé la responsabilité de ce sujet. Mais confronté de façon très régulière aux demandes et aux inquiétudes de nombreuses personnes en recherche d’emploi, notamment dans le cadre de notre travail auprès des jeunes, j’ai proposé au Maire de créer un dispositif innovant pour apporter une réponse qui soit concrète et efficace, sans nécessiter pour autant la création d’un doublon administratif avec les services de l’Etat.

Suite à une première édition réussie, le Mois pour l’Emploi a vu très rapidement le public s’ouvrir à toutes les générations ; il a été réédité à sept reprises depuis sa création, avec une ampleur chaque année plus importante. Il a lieu traditionnellement en mars : pendant un mois, des ateliers sont proposés gratuitement et en libre accès, à tous ceux qui veulent faire un point sur leur parcours, retravailler ou produire un CV, s’entraîner aux entretiens de recrutement… Des conseillers professionnels ou bénévoles, ainsi que des associations spécialisées, sont présents pour les accueillir de façon individualisée.

Au terme de ce mois, un Forum Emploi a lieu à la Mairie. Il réunit des dizaines d’entreprises et d’institutions venues proposer des contrats précis et publiés à l’avance, et accueille chaque année autour de 2000 participants. En 2016 par exemple, le Forum Emploi a permis que 1963 personnes rencontrent des entreprises de toutes tailles, mais toutes implantées sur le bassin d’emploi en proximité. Du fait du rayonnement de cet événement désormais bien implanté, les participants viennent d’ailleurs de toutes les communes de notre territoire.

Le Mois pour l’Emploi s’est ouvert à d’autres communes et à de nouvelles entreprises, grâce au partenariat depuis deux ans avec la Mairie de Vélizy ; il reflète aussi le dynamisme et le grand professionnalisme des associations impliquées sur les questions d’emploi sur notre territoire, qui sont un atout vraiment essentiel pour tous ceux qui dans notre ville cherchent à rebondir vers un emploi, ou à recruter.

Toutes les informations sur cette nouvelle édition : www.jversailles.fr

Emission C Politique

François-Xavier Bellamy était l’invité de l’émission C Politique, présentée par Karim Rissouli sur France 5, le dimanche 21 janvier 2017.

L’Esprit Public du 19 novembre 2017

L’intégrale de l’émission enregistrée en direct et en public depuis la Maison de la Radio. Au programme : l’avenir de la droite ; inquiétudes sur le climat.

Présenté par Emilie Aubry, avec Christine Ockrent, François-Xavier Bellamy, Gilles Finchelstein et Thierry Pech.

 

 

Retrouver les fondations

Le Figaro Magazine du 30 juin publie, dans sa rubrique Esprits Libres, un long entretien à propos de la situation politique et de l’avenir de la droite. Propos recueillis par Vincent Tremolet de Villers.

Le Figaro – Vous étiez candidat aux législatives et vous avez été battu au second tour de quelques centaines de voix. Quelles leçons tirez-vous de votre passage de la théorie, de la réflexion philosophique à l’action politique ?

FXB – Comme élu local, j’ai déjà vécu plusieurs campagnes ; celle-ci a été totalement atypique du fait de la nouvelle situation politique créé par l’élection d’Emmanuel Macron. En 2012, après la victoire de François Hollande, il était clair pour les électeurs qu’une opposition devait se construire pour équilibrer la vie parlementaire. En 2017, plus personne ne semblait vouloir de cet équilibre. Pendant toute la campagne, on nous a répété qu’il ne fallait pas que le pays soit paralysé – comme si la condition de l’efficacité du gouvernement était l’abandon du pluralisme démocratique… Cette inquiétude ne reposait sur rien, car jamais l’existence d’un groupe parlementaire indépendant du pouvoir n’a empêché les majorités passées de mener les réformes qu’elles décidaient. Le rejet très profond des partis politiques traditionnels a donc entraîné une forme de fatigue démocratique préoccupante. Elle s’est finalement traduite par l’abstention très élevée de ces élections législatives, et par la faiblesse du débat. On nous parle de renouveau, mais jamais l’étiquette d’un parti n’a à ce point suffi à faire élire des députés ! Peu de gens se sont intéressés aux projets, aux engagements passés des candidats, à leur crédibilité personnelle, ou à leur vision de l’avenir. En fait, c’est le regard même que nous portons sur la politique qui est en jeu : voulons-nous redevenir des citoyens actifs, et reconstruire la vitalité de notre débat public, ou préférons-nous nous abandonner à une politique gestionnaire, qui sous prétexte d’efficacité et d’unité nationale nous propose d’absorber ou d’annuler le pluralisme démocratique ?

Que vous inspirent les débuts d’Emmanuel Macron et notamment la restauration d’une incarnation et le souci de rendre à l’école ses raisons premières. N’est-ce pas finalement une bonne nouvelle pour le pays ?

La chance d’Emmanuel Macron, c’est qu’il est impossible de faire pire que son prédécesseur, dont il était hier l’un des principaux soutiens. Son atout, c’est l’incroyable bienveillance de la presse : le charisme très réel de ce jeune président semble devoir suffire à notre bonheur. On nous parle de restaurer l’incarnation de la fonction, mais qu’en est-il réellement ? M. Macron n’a obtenu à son premier sommet européen qu’un refus humiliant de renégocier la directive sur le travail détaché ; il en avait fait, à raison, un combat prioritaire, et le voilà abandonné dès la première occasion. C’est pourtant l’emploi des Français qui est en jeu ! Mais France Info préfère nous raconter que tout le monde l’a trouvé charmant. C’est la même chose pour l’éducation : Jean-Michel Blanquer porte une vision de l’école plus pragmatique que celle du gouvernement précédent, dont M. Macron faisait partie. Il fait des annonces encourageants : il déclare par exemple le rétablissement des classes bilangues, ou des langues anciennes, si bien que beaucoup croient que tout cela est réalisé. Mais dans les faits, rien n’a changé… Les établissements scolaires n’ont pas vu un seul changement pour la rentrée prochaine. Il faut que les médias fassent leur travail !

« La France est à droite », « les conservateurs ont gagné la bataille des idées », ces formules ont émaillé le quinquennat Hollande pour aboutir à une déroute de la droite et au triomphe de Macron. Les défenseurs du « réel » ont-ils vécu dans le virtuel ? 

Il ne s’agit pas de la droite, mais de la France. Ce qu’Emmanuel Macron a parfaitement perçu, c’est que le clivage politique dont nous héritons n’a plus de sens pour penser les problèmes que notre pays rencontre aujourd’hui : l’opposition entre la gauche et la droite s’était largement structurée autour du Mur de Berlin, à travers l’acceptation ou le refus de l’économie de marché. Le mur s’est écroulé ; mais le fait que les partis de gouvernement soient désormais d’accord pour reconnaître la nécessité d’une économie libre, ne signifie pas que la démocratie doive s’achever dans un consensus gestionnaire ! La politique ne se réduit pas au marché. Et il est clair que la société est traversée par une demande de repères et de stabilité très forte – qu’Emmanuel Macron a eu l’intelligence de ne jamais heurter de front. Il est ainsi apparu comme acceptable pour beaucoup d’électeurs qui, sur le fond, ne partagent sans doute pas sa vision du monde. Le succès d’En Marche est moins dû à la victoire des idées progressistes qu’à la défaite des autres candidats, et notamment au rejet profond qu’a inspiré François Fillon. Le candidat de la droite s’est révélé en contradiction manifeste avec l’exigence d’exemplarité qui avait tant contribué à son succès dans la primaire : il n’a pas perdu à cause des idées qu’il avait défendues, mais parce qu’il ne leur avait pas été fidèle. Son échec n’était donc pas écrit d’avance dans la sensibilité politique qu’il incarnait ; et il ne faudrait pas en déduire que toute la France est devenue progressiste. Cette année aura simplement prouvé que l’histoire existe encore, dans toute sa contingence… Il faut maintenant en tirer les enseignements. La demande de protection, de permanences, de transmission, n’a certainement pas disparu avec les derniers résultats électoraux. Mais si la droite veut porter cette aspiration, il faut qu’elle fasse l’effort de se renouveler en profondeur dans sa vision, dans ses propositions et dans ses pratiques politiques.

Pour reconstruire la droite, faut-il, comme le dit Xavier Bertrand, qu’elle se préoccupe des questions d’inégalités sociales plutôt que d’identité ou d’immigration ?

Une chose est sûre : la droite a fini par apparaître comme un syndicat de défense des privilégiés – et c’est une catastrophe politique, non pour la droite seulement, mais pour le débat politique français. Parce qu’ils n’ont pas fait l’effort de se renouveler, par paresse intellectuelle, par tactique électorale parfois, les partis de gauche et de droite ne se distinguent plus que par des variations de curseur en matière de fiscalité, d’endettement, d’effectifs dans la fonction publique – et finalement par l’opposition caricaturale et dangereuse de deux clientèles : les aisés contre les aidés. La défense de François Fillon face aux affaires a parachevé ce cliché. C’est évidemment un désastre : la démocratie ne peut pas être l’expression d’une lutte de classes, mais le choix entre des projets qui touchent à notre avenir commun, et qui devraient pouvoir parler à chaque citoyen, quelque soit son niveau de vie. Il faut donc que la droite non seulement reparle aux plus déshérités, mais qu’elle se consacre à eux avant tout ; ce qui ne signifie pas qu’elle doive se renier, au contraire ! C’est pour eux d’abord qu’elle doit parler de sécurité, de transmission, d’identité… Quand l’école échoue à transmettre notre culture, ce sont les enfants des familles les plus modestes qui en paient le prix fort. Quand nous renonçons à combattre clairement l’islamisme, ce sont les quartiers les plus défavorisés que nous abandonnons sous l’étau de cette idéologie. Quand nous asphyxions les entreprises sous le poids des charges et de la complexité administrative, ce sont des jeunes et des chômeurs qui sont exclus, empêchés d’accéder à un emploi. Et quand nous abdiquons toute volonté de maîtriser les flux migratoires, ce sont encore les plus vulnérables qui en sont victimes : les Français les plus précaires, les plus exposés aux turbulences économiques et aux tensions sociales que cela créé ; mais aussi les migrants eux-mêmes, pris au piège du mirage d’un faux eldorado, que nous laissons seulement entrer sans retour dans la nasse de la misère. Refuser d’affronter ces questions, ce serait encore s’enfermer dans le monde des inclus, dans l’entre-soi des élites.

Plus largement les catégories populaires semblent être laissées à la France insoumise et au FN. N’est-ce pas inquiétant de voir se mettre en place un vote de classe ?

C’est très inquiétant en effet. Jamais nous n’aurons vécu un vote aussi socialement déterminé. L’élection d’Emmanuel Macron aura été déterminée par des oppositions sociologiques, géographiques : c’est le vote des centres urbains contre la France périphérique. Il est urgent de rompre avec cette logique mortifère. Le politique consiste à mettre fin au conflit des intérêts catégoriels, à la lutte de tous contre tous, pour la remplacer par le sens de la cité, de la polis, c’est-à-dire par la préoccupation pour un bien qui nous est commun. Le dialogue politique, en particulier en démocratie, suppose le pluralisme ; mais le recoupement des clivages partisans et des oppositions sociales signerait la fin de la démocratie comme un exercice de choix collectif. Cela nous impose de reconstruire en profondeur les clivages politiques ; et de ce point de vue le succès d’En Marche peut nous y aider, si Emmanuel Macron choisit d’incarner le progressisme intégral qu’il a souvent revendiqué. A ce progressisme, la droite peut apporter une réponse cohérente, intelligente et concrète – une réponse qui est sans aucun doute attendue notamment par les classes populaires, qui aspirent plutôt à une politique qui protège qu’à la passion du mouvement permanent.

Vous défendez dans vos interventions publiques la supériorité de l’esprit sur la matière et l’établissement de limites contre l’extension illimitée du marché. Les électeurs de droite au bout du compte ne préfèrent-ils pas défendre leurs valeurs économiques et financières avant les valeurs morales et spirituelles ?

Encore une fois il ne s’agit pas de retrouver des valeurs qui seraient propres à la droite, mais de reconstituer une préoccupation pour le bien commun. Emmanuel Macron a affirmé, dans son meeting de Bercy, que son projet politique était celui de « l’émancipation de l’individu. » Pour ma part je crois profondément que l’individu ne trouve sa liberté et sa sécurité que dans les liens qui le rattachent aux autres – et que c’est en protégeant ces liens dans la famille, l’éducation, la santé, la solidarité, que nous pourrons reconstruire une société plus apaisée et plus unie. Mais si la droite veut porter ce renouveau véritable dont nous avons tant besoin, elle ne peut pas se contenter d’oppositions et d’anathèmes : il faut d’abord qu’elle s’interroge sur l’individualisme qui la traverse elle aussi, dans sa vision du monde, ses propositions politiques, ses stratégies électorales, et jusque dans les pratiques de ses cadres… C’est une question qui concerne les élus, mais aussi les électeurs et les citoyens que nous sommes.

Tous les leaders des républicains parlent d’une « refondation » de la droite, comptez-vous y prendre part ?

Il faut en effet retrouver les fondations, non seulement de la droite, mais de notre débat public. Ce n’est pas uniquement de la droite qu’il s’agit en effet, car dans la recomposition qui s’annonce, je suis sûr que des convergences inattendues peuvent se produire. Au second tour de l’élection législative, parmi les milliers d’électeurs qui ont choisi de me soutenir, il y avait beaucoup d’écologistes ou d’électeurs de gauche. Beaucoup d’entre eux peuvent se reconnaître dans un projet qui refuse l’individualisme de la société liquide, et qui réponde à la fascination pour le progrès à tout prix par la volonté de préserver et de transmettre ce qui nous précède – notre héritage naturel et culturel. Ce double héritage sera le grand sujet des années à venir : il constitue tout ensemble le patrimoine fragile et précieux que nous devons aux générations qui viennent, comme une condition de la vie, et d’une vie authentiquement humaine. Autour de cette responsabilité collective, un projet politique peut se reconstruire, qui préserve notre lucidité collective des mirages du progressisme. Pour ma part, oui, je voudrais continuer d’œuvrer à mon humble mesure pour y parvenir, et contribuer à la recomposition du débat, à ce renouvellement profond que la France attend. C’est un enjeu politique majeur bien sûr ; mais comme toute véritable révolution, ce changement passera d’abord par le chemin de la culture, des idées, de l’intelligence, et par une prise de conscience au cœur de la société. Voilà sans doute le défi qui attend notre pays, et ma génération en particulier.

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Tout est à reconstruire. Tout commence.

Texte paru dans le Figaro du  27 avril 2017.

 

Cette élection présidentielle laissera à des millions de Français le sentiment amer d’un rendez-vous manqué ; et cet échec est lourd de conséquences. Alors que notre pays, pourtant riche d’un potentiel exceptionnel, traverse une crise qui touche aujourd’hui toutes les dimensions de notre vie collective, il était plus nécessaire que jamais d’aboutir à un choix clair, assumé, et rendu légitime par un vrai débat de fond. C’est ce cap cohérent qui a tant manqué à la France depuis cinq ans. Pouvions-nous nous offrir le luxe d’un nouveau choix grevé d’ambiguïtés ? C’est pourtant ce qui vient d’arriver. Emmanuel Macron va emporter cette élection présidentielle en ayant essayé jusqu’à un mois avant le vote de ne pas présenter de projet, remplaçant l’exigence démocratique de clarté et de transparence par une stratégie marketing qui disait tout et son contraire à toutes les clientèles possibles : la France est coupable de crimes contre l’humanité, mais en même temps ils ont eu des aspects positifs ; M. Saou est un islamiste radical, mais en même temps c’est quelqu’un de très bien ; il faut promouvoir la culture française, mais en même temps elle n’existe pas ; il faut plus de protection sociale, mais en même temps moins de charges… A quelques jours du premier tour, dans une triste comédie, les partisans de M. Macron scandaient ce « en même temps », devenu symbole des séductions contradictoires par lesquelles ils avaient été attirés, et que notre pays va maintenant payer au prix fort par la colère et la frustration qu’elles ne manqueront pas de susciter à l’inévitable épreuve du réel.

A rebours de ces calculs, la droite avait vécu une expérience forte de clarification politique, à travers une primaire dont le débat avait suscité une très large participation. Elle était prête à contribuer à cette élection présidentielle en proposant un projet approfondi, explicite, courageux, et légitimé par des millions de Français. On connaît la suite : il est apparu que François Fillon n’avait pas été fidèle à l’idée qui l’avait fait sortir vainqueur de cette primaire, et il s’en est suivi un emballement médiatique qui a dépassé de très loin le devoir d’information. Dans cette affaire, la première victime n’a pas été la droite, mais la France : il aurait fallu parler d’emploi, d’éducation, de famille, de culture, d’innovation, de fiscalité, de sécurité, de défense… et nous avons finalement débattu pendant deux mois de costumes et d’assistants parlementaires. Aujourd’hui, une campagne défectueuse accouche d’un choix par défaut. Un de plus. Un de trop.

Maintenant, la responsabilité qui pèse sur la droite est immense : délivrée des affaires qui pesaient sur son candidat, elle doit porter avec force son projet pour les élections législatives, dont l’enjeu sera décisif. Il faut rassembler une majorité de Français autour de ce projet, face à M. Macron, afin d’éviter que se réalisent les dérives graves sur lesquelles nous n’avons cessé, à raison, de lancer l’alerte tout au long de ces derniers mois. Ne pas reprendre le flambeau, ce serait de toute évidence laisser M. Macron installer le scénario dont il rêve, celui d’un duo pour dix ans avec Marine Le Pen dans le rôle de seule opposante. C’est tout le sens du rouleau compresseur moralisant par lequel ses soutiens exigent que tout responsable public fasse séance tenante allégeance à leur candidat, au motif qu’en dépendrait un second tour qu’ils ont pourtant déjà célébré comme un succès gagné d’avance… Cette stratégie d’intimidation est un scénario bien rôdé ; mais elle constitue un grand risque pour l’avenir de notre débat politique, alors que la peur qu’on nous mime ne se fonde sur aucun élément raisonnable.

Car cette élection nous livre un dernier enseignement. Mme Le Pen ne gagnera pas ce second tour : jamais, même à l’issue d’un premier tour aux régionales qui lui était bien plus favorable, elle n’a suscité autour d’elle une majorité ; et ce ne sont pas les contradictions tout aussi inquiétantes de ses lieutenants, qui lançaient lundi matin un appel pathétique aux soutiens de Nuit Debout, qui pourront la réunir. Le Front National apparaît donc pour ce qu’il est : une formidable machine à empêcher le renouveau, et à maintenir en fonction les tenants de la déconstruction. Mme Le Pen avait fait élire François Hollande en 2012, et elle s’apprête à rééditer l’exploit : il aura fallu tout son poids pour réussir aujourd’hui cette incroyable prouesse, que le premier président à avoir été assez impopulaire pour ne même pas oser se représenter soit pourtant remplacé par celui qu’il voit comme son « fils », son double et son héritier.

La situation est donc claire : au terme d’une campagne qui n’aurait hélas pas pu lui être plus propice, il est désormais certain que le Front National ne sera jamais qu’une impasse pour les électeurs qui se tournent vers lui. Il les condamne ainsi au désespoir politique. Si nous ne voulons pas que demain toutes les colères de la France ne finissent par déborder avec violence la voie de nos institutions, il nous faut reconstruire une proposition qui puisse parler à tous ceux que les transformations du monde laissent aujourd’hui au bord du chemin. Ce n’est pas l’injonction morale qui nous sortira de ce piège, c’est le travail politique, quand il fera l’humble effort de se remettre au service de tous, et notamment des plus fragiles parmi nous. Nous devons porter le projet d’une société qui saura d’autant mieux aborder les opportunités nouvelles qu’elle aura su reconstruire les permanences qui la fondent – la famille, l’école, une culture ancrée dans la fécondité d’un héritage, un modèle politique solide qui garantit nos libertés – toutes ces stabilités que la société liquide du progressisme naïf continuera de fragiliser, au détriment des plus vulnérables. M. Macron est le candidat de ce qui marche sans savoir où, nous devons défendre ce qui demeure et qui nous relie – parce que cela seul peut donner à la France une raison de s’engager dans l’avenir avec confiance et liberté. Si nous n’y parvenons pas, notre débat politique sera durablement paralysé, incapable d’offrir un vrai choix démocratique, et la défiance qu’il suscite ne cessera de s’aggraver. Le travail qui nous attend est immense. Tout est à reconstruire. Tout commence.

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