Leonarda ou la triple ignorance du Président

Le Figaro m’ayant demandé un texte d’analyse sur l’affaire Leonarda, je relaie ici ces lignes, publiées dans l’édition d’aujourd’hui.

Il est des décisions qu’il faut regarder comme des symptômes. L’intervention du président de la République dans le dossier de la jeune Leonarda a marqué et inquiété les Français, parce qu’elle confirme que nos gouvernants agissent dans l’ignorance de trois repères pourtant nécessaires à l’équilibre de notre société.

En s’adressant à la collégienne expulsée pour lui proposer, « et à elle seule », de revenir en France, François Hollande a d’abord montré qu’il ignorait délibérément la réalité d’une famille. De quel droit un responsable public pouvait-il s’adresser directement à une mineure, sans un seul mot pour ses parents ? Quels que soient leurs défauts, et leurs torts certainement bien réels dans cette histoire, ils demeurent évidemment les premiers responsables de leurs enfants. Mais il y a plus grave encore que ce mépris affiché pour le rôle des parents, auquel la politique familiale et éducative du gouvernement nous a déjà, hélas, suffisamment habitués. Par sa proposition, le président de la République place une jeune fille de quinze ans devant une alternative inhumaine : il la somme publiquement, sur les écrans de toutes les chaînes nationales, de choisir entre la France et sa famille. Après le traumatisme de l’expulsion, Léonarda se trouve piégée par François Hollande dans un épisode de téléréalité qui ressemble à un cauchemar. Abandonnera-t-elle ses proches pour aller chercher un avenir loin d’eux ? Cette simple proposition du président dit tout de la vision du monde et de l’homme qui semble inspirer sa majorité : on peut lire en elle l’éclatement de cette solidarité première qu’est la cellule familiale, la solitude de l’individu que l’on déplace au gré des calculs, le primat de la volonté politique qui, en toute bonne conscience, arrache un enfant à ses frères, ses soeurs, ses parents, aux liens primordiaux qui le construisent. Pour faire cette proposition, il fallait ignorer ce qu’est une famille.

Il fallait aussi abandonner tout sens de la loi. Voici un président de la République qui intervient pour dire que le droit, la loi et les décisions de justice ont été respectées ; et qui n’affirme cela que pour les contredire immédiatement, dans une décision caractérisée par l’arbitraire le plus total. Le chef de l’exécutif décide donc, de façon parfaitement unilatérale, que des décisions judiciaires plusieurs fois confirmées ne seront pas appliquées. Et puisque, une fois passé la loi, il n’y a plus de bornes, voilà toute la majorité qui s’engage derrière lui dans une sinistre négociation : qui laisserons-nous revenir ? Personne ? Seulement les enfants ? Avec la mère ? Mais sans le père ? En lieu et place des processus démocratiques, qui garantissent l’application égale du droit pour tous, l’opinion subjective des figures du clan socialiste se permet de faire la loi, au grand jour. Jamais le principe de séparation des pouvoirs n’aura été aussi massivement méprisé, jamais l’arbitraire des puissants n’aura été aussi tranquillement affirmé – et par ceux-là mêmes qui s’étaient fait une spécialité de dénoncer l' »hyperprésidence » de Nicolas Sarkozy. Cet épisode renforcera chez les Français le sentiment désespérant que l’application du droit est affaire de calculs et de combinaisons dont les ressorts obscurs n’ont rien à voir avec la justice : selon que vous serez médiatisé ou non… Pour se permettre semblable « jugement de cour », il fallait bien ignorer ce qu’est une loi.

Au fond, et c’est là ce qui reste encore le plus inquiétant, il semble que le président de la République ignore jusqu’à sa propre fonction. Au moment où serait nécessaire une parole qui prenne de la hauteur, qui fixe une orientation générale, qui dessine une vision d’ensemble – il se tait. Lorsque son propre camp se déchire sur la question fondamentale de l’intégration, par exemple, il se tait, et son silence est insupportable. Mais que survienne un cas particulier – important, certes, mais qui demeure le cas d’une famille parmi tant d’autres : alors il intervient avec fracas, entre dans le dossier par l’effraction des écrans de télévision pour court-circuiter en direct tous les intervenants légitimes et offrir une solution à la fois inexplicable et injustifiable. François Hollande sait-il bien quel est son propre rôle ? Pour agir ainsi, ignorait-il ce qu’est un président de la République ?

Cette triple ignorance du chef de l’Etat et de sa majorité a donné lieu à l’un de ces grands moments du théâtre de l’absurde auquel notre vie politique nationale finit trop souvent par ressembler. L’absurde donne le vertige, ou la nausée ; il fait rire aussi parfois, et nous pourrions nous sortir de cette situation en souriant, si elle n’était aussi tragique. L’ignorance des puissants est toujours destructrice. Et cette fois encore, elle a fait des victimes : je plains de tout cœur Léonarda et ses frères et sœurs, gamins ballottés entre le mirage européen qui aimante les peuples fragiles, et la cruauté d’une lâcheté déguisée en « humanisme » qui n’aura pas su leur offrir même la sécurité d’une parole claire. Le visage angoissé de Léonarda, jetée en pâture aux caméras du monde entier, constitue une obligation pour nous tous. Il nous commande de combattre l’inconscience de nos propres dirigeants par le travail d’une pensée exigeante, qui reconstruira patiemment une vision plus juste de la famille, de la loi et de la République.

.

Pourquoi nous devrions tous défendre la liberté de conscience

.

La loi Taubira ayant été adoptée, le prochain débat s’ensuit immédiatement : celui de l’objection de conscience, que réclament des milliers de maires et d’adjoints (y compris de gauche) qui considèrent comme une grave injustice la mutation profonde de la famille et de la filiation qu’entraîne le « mariage pour tous. »

Avec le sens du respect, du dialogue et de la nuance qui lui est coutumier, Pierre Bergé déclarait hier qu’il faut « faire soigner » ces élus récalcitrants – rien de moins – au motif qu’il ne saurait y avoir aucune liberté vis-à-vis des lois de la République. On se souviendra que la tactique qui consiste à traiter des opposants politiques comme des malades psychiatriques a été communément utilisée par les régimes totalitaires au XXème siècle ; mais bien sûr, avec la vigilance démocratique exemplaire qui les caractérise, les grands médias ont oublié de le signaler. (Ils ont également oublié de rappeler que le même Pierre Bergé, il y a moins de dix ans, appelait à la liberté de conscience des maires, en publiant un « manifeste pour l’égalité » qui appelait les élus à violer la loi établie pour célébrer partout des mariages homosexuels…)

Au-delà de ces menaces aussi incohérentes qu’inquiétantes, on peut lire dans le débat actuel une surprenante incompréhension de la nature même de l’objection de conscience, et plus largement du rapport de la conscience individuelle à la loi politique. Pour y répondre, à mon humble mesure, je reproduis ici un article que j’ai publié récemment sur le sujet, en espérant qu’il pourra contribuer à éclairer l’intelligence – et la conscience – de chacun, dans le dialogue difficile et nécessaire qui commence.

C’est aussi pour témoigner de l’urgence d’un authentique respect des consciences, exigence qui devrait nous rassembler indépendamment de nos positions individuelles sur la loi Taubira, que je retournerai manifester le 26 mai prochain, avec des centaines de milliers de Français qui espèrent que notre démocratie retrouve bientôt le chemin du progrès !

.

La conscience et la loi

.

Deux voies pour l’autorité politique

Pourquoi obéissons-nous à la loi ? La première raison qui nous conduit à nous conformer à ce que prescrit le droit, c’est le fait que toute loi s’accompagne nécessairement de la menace d’une sanction : si je ne paye pas mes impôts, je risque d’aller en prison. Voilà le calcul spontané, primitif mais efficace, qui conduit généralement à renoncer à l’infraction parfois tentante pour plier notre conduite à la norme commune. De ce fait, une règle dont l’entorse n’est plus réellement sanctionnée devient bientôt obsolète : lorsque les peines ne sont plus effectives, les lois ne sont plus efficaces.

Cependant, ce calcul primitif nous enferme dans un simple rapport de contrainte : il ne contient en lui-même aucune exigence de justice. C’est ici qu’on distingue une société vraiment démocratique : si la peur du gendarme demeure toujours le commencement de la sagesse, elle ne doit rester qu’un commencement, et laisser place à un autre rapport à la loi : dans une société libre, le citoyen obéit aux lois parce que cela est juste. Seule cette seconde raison permet de concilier l’obéissance à la règle avec la liberté individuelle.

Il y a donc deux motifs pour expliquer le respect des lois, deux fondements possibles pour asseoir l’autorité politique : la peur, ou l’adhésion. La contrainte, ou l’obligation. La force, ou la conscience. On l’a dit, ces deux principes ne sont pas toujours exclusifs dans la pratique ; mais en droit, ils supposent un choix radical, duquel dépend depuis toujours la nature même de l’autorité politique. L’antique tragédie de Sophocle éclaire l’opposition irréconciliable de ces deux voies. La première est celle de Créon, qui affirme que les commandements doivent être suivis pour la seule raison que le souverain, qui possède pour lui la force, les a fixés. La seconde est celle d’Antigone, qui réplique que rien, pas même le risque de la mort, ne la contraindra à fuir la seule obligation qui puisse compter pour elle, l’impératif de justice reçu en conscience.

  .

La reconnaissance juridique de la conscience, critère décisif de la démocratie

C’est donc l’importance accordée à la conscience qui distingue Créon d’Antigone. Là se joue ce choix absolu, qui n’admet pas de degrés : il faut donner la première place à la conscience, ou bien ne lui en laisser aucune. Il faut faire le choix politique, collectif, d’Antigone ou de Créon. De notre décision dépendra la forme de la société dans laquelle nous vivons. Une authentique liberté politique ne peut se fonder que sur l’exigence du respect des consciences : parce que la loi trouve sa justification dans le fait qu’elle répond à la recherche partagée de la justice, alors il est nécessaire de permettre à chacun de contribuer personnellement à son élaboration. De là s’ensuivent les procédures électives, parlementaires, référendaires, la liberté d’expression et d’association, et tant d’autres dispositions qui rendent effective la primauté donnée à la liberté de conscience. Si, à l’inverse, la conscience individuelle ne mérite aucun respect, alors à quoi bon parler de démocratie ?

La reconnaissance progressive de la dignité de toute personne, qui a émergé en Europe à la faveur de plusieurs siècles de philosophie et de théorie du droit imprégnées de christianisme, a abouti à l’affirmation politique des droits de la conscience. Dans des pages décisives, st. Thomas d’Aquin affirme clairement, en s’inspirant de l’intuition augustinienne, qu’une loi injuste ne saurait constituer une obligation pour le citoyen – et que résister à cette loi est parfois la véritable obligation. A partir de ces réflexions, la question décisive de la philosophie du droit n’est plus celle de la place de la conscience, désormais acquise, mais plutôt le difficile problème de la détermination des critères concrets permettant de reconnaître objectivement une loi comme injuste. Il est alors entendu que, dans une situation avérée d’injustice, le devoir moral commande de s’opposer à la loi. La Seconde Guerre mondiale voit s’incarner, dans les résistances européennes, une forme de contestation qui dépasse par son universalisme ce que pouvaient être par le passé, et jusqu’au début du XXème siècle, les mouvements de soulèvement nationalistes face aux invasions. Pour le résistant français, par exemple, il ne s’agit pas seulement de lutter pour la libération du pays, mais aussi et surtout contre le nazisme, considéré comme un mal politique et moral objectif. Cette même conviction inspirera les actions de résistance allemande à Hitler, de Stauffenberg aux étudiants munichois de la Rose blanche.

Ce tournant sera scellé par les procès de Nüremberg, qui constituent un moment décisif dans l’histoire du droit. Pour la première fois, des hommes sont jugés – et condamnés – pour avoir agi d’une façon qui pourtant, au regard du droit positif, était parfaitement et absolument légale. Le troisième Reich, arrivé au pouvoir par la voie des urnes, sans aucun coup de force ni aucune irrégularité, s’était distingué – suprême degré dans l’horreur – par son caractère parfaitement légaliste du point de vue formel. De ce point de vue formel, le droit nazi était donc pleinement valide. Et pourtant, les juges de Nüremberg décideront de sanctionner des responsables, parmi lesquels des hauts fonctionnaires ou des officiers, pour avoir appliqué ces lois, eux dont c’était pourtant le métier. Il fallait nécessairement pour cela invoquer une instance supérieure à la loi, à laquelle l’obligation morale fondamentale commande d’obéir en premier : cette loi de la conscience, que rien ne saurait faire taire, et que nous sommes toujours inexcusables de n’avoir pas entendue et suivie. C’était choisir la liberté de la conscience contre la soumission aveugle aux édits du pouvoir – choisir Antigone contre Créon. Ce choix juridique essentiel peut être relié à la reconnaissance de l’objection de conscience, notamment dans la tradition juridique française à l’occasion de quelques « cas de conscience » célèbres, comme la guerre d’Algérie ou la pratique de l’interruption volontaire de grossesse.

 .

La conscience menacée ?

La reconnaissance de l’objection de conscience est souvent décrite comme une conquête de la gauche. Et pourtant, c’est la gauche qui, aujourd’hui, menace dangereusement de revenir sur ce choix si décisif. A l’occasion du mariage homosexuel, le président de la République s’est illustré dans l’une de ces volte-face dont il a le secret. Devant dix sept mille Maires réunis en Congrès, il rappelle que les élus peuvent faire appel au principe de l’objection de conscience pour ne pas célébrer des mariages qui heurteraient les principes de leur conception de la famille. La déclaration suscite l’intérêt des médias ; et le lendemain, après avoir reçu deux représentants des associations LGBT, M. Hollande déclare laconiquement qu’il « retire » cette liberté de conscience. Une telle légèreté fait frémir, lorsqu’on prend la mesure des enjeux…

L’épisode est instructif : il dit l’inconsistance de la réflexion, au plus haut niveau de l’État, sur une question qui, comme nous avons tenté de le montrer, est pourtant décisive. Le flot de réactions qui s’en est ensuivi montrait d’ailleurs, hélas, que plus personne ne sait exactement ce que signifie la conscience. Loin qu’il s’agisse d’une liberté laissée à chacun de choisir dans les lois celles qui lui plaisent ou non, elle désigne au contraire l’exigence individuelle qui consiste à se reconnaître obligé devant la loi comme devant un impératif intérieur, et non pas simplement une contrainte extérieure. Si j’obéis à la loi, c’est parce que cela est juste, et non parce que j’y suis contraint. Cela suppose que mon obéissance demeure conditionnée à la justice de la loi… Parmi les détracteurs improvisés de la liberté de conscience, lequel oserait assumer qu’il faut obéir à tous les ordres du pouvoir en place, même lorsque je sais qu’ils produisent une injustice ?

Rappelons donc que l’objection de conscience n’a rien d’un choix de facilité, ou de convenance. C’est une décision grave, qui suppose d’être fondée sur des raisons solides et fortes, sur une considération générale et non personnelle de la loi. Mais c’est un choix parfois nécessaire. Si elle n’accepte pas de le reconnaître et de le protéger, la force publique transforme inéluctablement (quand bien même ce serait apparemment indolore, insensible) la liberté de la société civile en l’uniformité d’une dictature. Et elle transforme ainsi la loi en pure contrainte.

 .

Sauver la loi

Car au fond, c’est cette question qui est posée. Qu’est-ce qu’une loi ? A cette question, le positivisme juridique classique apportait une réponse simple : une loi est un commandement assorti de la menace d’une sanction. Mais cette réponse est objectivement, pour l’idéal démocratique, insuffisante et dangereuse. Insuffisante, parce qu’elle ne suffit pas à rendre raison de la nature propre de la loi. Après tout, si l’on s’en tient à ces deux critères, rien ne distingue l’injonction du percepteur de celle du voleur de grand chemin. Le premier dit : « Si vous ne payez pas l’impôt, vous irez en prison. » L’autre commande : « La bourse ou la vie ! » Dans les deux cas, nous avons affaire à un commandement assorti de la menace d’une sanction ; pourtant, l’un doit normalement nous obliger, en conscience ; mais à l’autre, seule la violence peut nous faire obéir. Si le percepteur commande de façon légitime, c’est que son injonction ne dépend pas de lui, mais d’un principe qui le dépasse. C’est qu’il est juste de contribuer au bien commun dans la mesure de ses moyens, alors qu’il est nécessairement injuste de devoir se dépouiller de son bien pour le seul profit de plus fort que soi.

Un Etat qui refuserait de considérer que, en dernier ressort, l’obligation juridique ne peut trouver de fondement que dans la primauté de la conscience, deviendrait comparable à ce bandit de grand chemin, dont les injonctions n’ont d’autre fondement que la violence dont il peut les accompagner. Au fond, la nature même de l’autorité politique se joue donc dans sa capacité à reconnaître ou non le droit à l’objection de conscience. La majorité actuelle saura-t-elle s’en souvenir ? Tout gouvernement qui veut contribuer par son autorité à la construction jamais achevée d’une société libre, comme tout législateur qui veut authentiquement produire des lois, doit commencer par reconnaître comme un principe essentiel et intangible le respect et la protection de la liberté de conscience de chaque citoyen, pourvu que son exercice soit suffisamment précis et exigeant pour que rien ne puisse faire craindre qu’il soit détourné de sa signification première.

.

Une loi déjà dépassée

.

Alors que la loi Taubira doit être votée aujourd’hui, je propose dans le Figaro quelques éléments de réflexion pour mettre en perspective le débat que nous avons connu dans les derniers mois, et ses conséquences de long terme.

Je crois profondément que nous avons toutes les raisons d’espérer, si l’espérance est autre chose qu’un optimisme facile. Je voudrais que ce texte puisse exprimer ce que nous sommes si nombreux à ressentir en ce moment. En l’écrivant, je pensais en particulier à ceux qui auront été précurseurs, dans la génération de nos aînés. A ceux qui auront porté le mouvement qui a fait de ce débat, malgré le vote d’aujourd’hui, une victoire paradoxale. A ces parlementaires qui ont défendu, avec tant de courage et de persévérance, les convictions que notre société semblait ne plus vouloir entendre.

Et je pense enfin tout particulièrement aux veilleurs qui se relaient, jour après jour, pour que soit entendue, dans leur silence, une exigence de justice et de vérité que rien ne saurait faire taire.

 

AdobePhotoshopExpress_2013_04_23_14-10-44

Le projet de loi Taubira devrait être voté aujourd’hui à l’Assemblée Nationale, au terme de plusieurs mois marqués par une contestation intense du mariage pour tous. Le plus frappant est la distance croissante qui s’est installée entre la réalité de cette contestation et sa représentation dans le monde politique et médiatique. A force de jouer sur les caricatures, la majorité a fini par ne plus rien comprendre au mouvement qui naissait sous ses yeux ; et les journalistes, pour la plupart, n’ont pas su rendre compte de la nouveauté d’un élan qu’ils ne savaient comment interpréter. L’accusation permanente d’homophobie, la projection fantasmatique d’une nouvelle ligue réactionnaire, l’épouvantail de la « radicalisation »… Ces indignations hors sujet révèlent seulement combien nos gouvernants se sont coupés des citoyens, en préférant répondre à leurs inquiétudes par le mépris plutôt que par le dialogue. Murés dans leurs certitudes, comment pouvaient-ils comprendre ce qui se passe ?

Oui, quelque chose est en train de se passer. Une révolution silencieuse, intérieure, inattendue et si difficile encore à décrire. Au fond, par sa surdité poussée jusqu’à l’absurde, le gouvernement aura rendu un immense service à ceux que la loi Taubira heurtait. Il nous aura permis de prendre vraiment conscience de l’importance du combat : la crispation de la majorité, depuis le début, donne la mesure de ce qui est en jeu, et le refus du débat indique bien que ce n’est pas un progrès qui se prépare. Surtout, la tentative permanente pour nous exclure du jeu démocratique nous a obligés à réinventer nos moyens d’expression, à clarifier encore le sens de notre action, et jusqu’à renouveler l’idée que nous nous faisions de notre rôle dans cette période. En ce sens, la majorité ne le sait pas encore, mais elle a déjà perdu. La loi Taubira sera sans doute votée aujourd’hui, et peut-être promulguée demain – à moins que le François Hollande ne se souvienne à temps que son premier engagement était la République apaisée. Mais quoi qu’il arrive, cette loi est déjà périmée ; et on ne s’en souviendra bientôt plus que comme d’un contresens historique étonnant.

La radicalisation que le gouvernement dénonce, il en est le seul responsable, pour avoir installé la tension par la provocation, et n’avoir jamais répondu qu’à des violences marginales. Pour la majorité d’entre nous, cette accusation nous aura seulement conduits à rechercher une paix plus radicale encore. On nous a reproché de diviser, et nous avons mieux compris la valeur de notre unité, de la nécessité de rechercher en vérité le bien de toute la société, et non la défense d’une communauté d’intérêt ou d’idéologie. On nous a accusés de parler au nom des valeurs d’une caste, d’une confession, et nous avons peu à peu éclairci les raisons profondes de notre opposition d’aujourd’hui – qui sont les raisons de notre victoire prochaine.

Si nous nous opposons à cette loi, c’est parce qu’elle ébranle en profondeur l’essence même du lien familial. En faisant reposer la filiation uniquement sur la volonté, elle fait de l’enfant le jouet des projets d’un adulte, qui ne sera plus « parent » que par l’effet momentané de son désir. Le mépris affiché pour la « filiation biologique » témoigne seulement de la rage froide de l’individu contemporain qui voudrait que rien, et surtout pas la réalité charnelle de la différence des sexes, ne puisse résister à son projet. Cette haine des corps, dont témoigne le nouveau dogme du genre, est inspirée par un consumérisme absolu qui, après avoir déstabilisé tous les pans de la société, atteint aujourd’hui la famille : un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux.

Cet individualisme ne concerne pas spécifiquement les homosexuels ; le dénoncer n’a donc rien à voir avec de l’homophobie. Il s’agit seulement de rompre avec les rêves dangereux d’une génération dépassée : pour avoir donné partout le primat à l’immédiateté des revendications individuelles, nos aînés auront tout déréglé. La finance devenue folle, la dette sans cesse accumulée, les déséquilibres du marché de l’emploi, les ressources environnementales surexploitées… : autant de conséquences d’une même erreur, qui a consisté à se révolter partout contre les limites qui s’opposaient à nos pulsions consuméristes. Partout, un même individualisme a détourné le sens de la loi, revendiquant pour l’intérêt immédiat et particulier ce qui devait servir au bien durable de la société. Nous affranchir maintenant de l’inscription de la fécondité dans la dualité des sexes, c’est prolonger cette immense régression. D’autres pays occidentaux font ce choix ; tous le regretteront bientôt. Loin de créer de nouveaux droits, cette loi offre aux homosexuels un mariage désormais vidé de son sens et de son efficacité : plus de stabilité dans ce monde désincarné où seul compte le désir de l’individu. La dérégulation ultralibérale aura connu une nouvelle et prodigieuse étape, et avec elle la dissolution de tous les liens qu’elle aura partout suscitée. Je ne peux m’empêcher de plaindre ces hommes et ces femmes de gauche dont la générosité sincère, qui pensait promouvoir l’égalité, aura seulement servi l’ultralibéralisme qu’elle a combattu partout ailleurs.

Mais loin des politiques, dont beaucoup auront confondu une fois de plus le sens de l’histoire avec le sens du vent, une majorité de Français a vécu une prise de conscience. De cette fausse piste, nous voilà définitivement revenus : nous avons compris qu’elle ne conduisait qu’à la crise pour tous. Cette crise, dont la jeunesse paie le prix fort, nous aura au moins guéris du culte de la consommation et des folies de la toute-puissance. Elle nous réconcilie, dans notre fragilité, avec la mesure que la réalité naturelle impose parfois à notre désir. Et c’est sans doute pour cela que tant de jeunes, si loin de tous les clichés, se sont mobilisés contre cette loi. Le clivage générationnel n’était pas où on l’attendait. Il s’est passé quelque chose d’inédit : face aux fantasmes irresponsables de la génération Bergé, une nouvelle génération s’est levée. En inondant largement les manifs, en inventant de nouvelles formes d’engagement, veilleurs, volontaires, blogueurs, des centaines de milliers de jeunes ont témoigné avec force de leur espérance. Ils ne veulent plus détruire des normes, mais reconstruire le lien social. Ils ne proclament plus qu’il est interdit d’interdire, mais que la loi doit servir le plus faible et le plus petit. Parce qu’ils veulent lutter contre les discriminations et contre l’injustice, ils se sont opposés à une réforme qui fait de l’enfant une variable d’ajustement. Ils veulent donner à notre démocratie l’exigence de vérité et l’élan d’authentique générosité dont elle a tant besoin. Au moment où le législateur trahit l’avenir une nouvelle fois, cédant par idéologie à une régression sans précédent, ils savent que son vote est déjà dépassé, et que cette loi est anachronique. Ils sortiront bientôt de cette erreur historique, non pour revenir en arrière – mais pour repartir vers l’avant. Ils n’ont plus peur. Ils sont l’avenir.

.

Bienvenue à Gattaca

.

Ce ne sont pas les sujets qui manquent, en ce moment. Et même si le travail, lui non plus, ne manque pas par ailleurs, je ne peux pas ne pas vous parler du rendez-vous décisif qui se joue demain, dans un silence médiatique presque absolu…

L’Assemblée Nationale devrait adopter, jeudi 28 mars, une proposition de loi visant à libéraliser l’utilisation de l’embryon humain comme matériau pour la recherche scientifique.

La dernière révision des lois de bioéthique, processus auquel j’ai eu l’occasion de participer de près, avait fait l’objet d’une concertation préalable longue et approfondie. Entre 2009 et 2011, le gouvernement organisait des centaines de rencontres, de conférences et de débats dans tous les départements français. Les experts étaient sollicités pour venir présenter aux Français les enjeux complexes de la recherche, et leur permettre ainsi de formuler ensuite un avis personnel informé. Un site dédié, toujours en ligne aujourd’hui, permettait de prolonger ces interactions. Les parlementaires de toutes tendances, ayant eu l’occasion d’écouter l’avis de tous, allaient poursuivre ensuite leur réflexion dans une commission spécialement créée sur ce sujet.

Ce temps prolongé de concertation permit d’aboutir à la rédaction d’un rapport précis et développé sur des questions claires et bien identifiées. Pour une fois, le législateur disposait, au moment de la décision, d’un panorama reflétant en vérité les opinions des citoyens, en même temps que d’une information précise et très en pointe sur les tous derniers progrès de la recherche scientifique.

Vous vous en souvenez sans doute : pendant cinq ans, la majorité précédente a fait l’objet d’un procès en abus de pouvoirs, instruit jour après jour par l’opposition et largement relayé par la presse. Force est de reconnaître aujourd’hui que les socialistes, qui se complaisaient hier dans ces indignations de circonstance, ont été parfaitement incapables de reproduire, et même de respecter, ce grand moment de démocratie.

La majorité parlementaire jette en effet à la poubelle, en toute hâte, sans aucun autre débat qu’une brève discussion parlementaire, le régime d’interdiction de la recherche sur l’embryon auquel cette longue maturation démocratique avait abouti. La nouvelle proposition de loi a été votée au Sénat, et sera probablement adoptée demain à l’Assemblée, sans même que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ait été consulté ! On croit rêver.

.

Pourquoi une telle précipitation ? Sur ce projet, les socialistes ont peur de la transparence ; je les comprends. Il recouvre en effet un triple scandale.

– Il constitue d’abord une absurdité scientifique : contrairement à la précédente révision, cette réforme bioéthique est déjà obsolète. La découverte des potentialités offertes par les cellules adultes reprogrammées, dites cellules iPS, a valu le prix Nobel 2012 aux biologistes John Gurdon et Shinya Yamanaka. Apparemment, le gouvernement français n’est pas encore au courant… Ces cellules iPS, dont l’utilisation ne pose aucun problème éthique (pas plus que dans le cas du don de sang ou du don d’organes), permettent le développement d’applications thérapeutiques qui dépassent déjà de très loin les résultats obtenus par les recherches effectuées, sous régime dérogatoire, sur les cellules souches embryonnaires (manipulations qui aboutissent, rappelons-le, à la destruction de l’embryon). Mais alors, pourquoi s’entêter dans cette voie sans issue ?

– Là est le scandale politique. Cette libéralisation n’apporte aucun espoir thérapeutique ; le professeur Claude Huriet le rappelait récemment dans le Monde : « en quinze ans, aucun patient n’a été traité par des cellules souches embryonnaires. » En fait – cela me fait froid dans le dos rien que de l’écrire, la seule perspective est industrielle. Oui, vous avez bien lu : industrielle. La recherche sur l’embryon coûte moins cher, pour le développement de nouveaux médicaments, que l’expérimentation sur les hommes, ou sur les animaux de laboratoire. Obtenue sous la pression des lobbys de l’industrie pharmaceutique, dont on connaît depuis l’affaire du Médiator l’influence dans les cercles de décision, cette loi abandonne l’embryon, en toute discrétion, aux intérêts commerciaux.

– Elle opère ainsi une rupture philosophique profonde : à travers ce nouveau régime de libéralisation, pour la première fois dans le droit de notre république, le corps humain devient un matériau exploitable comme un autre. C’est le principe fondamental de l’indisponibilité du corps qui est profondément remis en cause. La technique peut désormais manipuler, utiliser, exploiter, transformer ce matériau humain, dans un régime d’encadrement (l’Agence de biomédecine) dont tout le monde sait qu’il est rendu inefficace par d’évidents conflits d’intérêts.

Une nouvelle dérégulation, opérée au bénéfice des lobbys industriels, qui cède à la marchandisation du corps humain : quand je pense que ceux qui procèdent à cette libéralisation inédite se disent de gauche, je comprends mieux qu’ils préfèrent que personne n’en parle…

.

Il reste une voie pour s’opposer : elle consiste à faire nous-mêmes le travail qu’on veut nous empêcher de faire. Informez-vous, lisez, faites-vous une opinion libre et vraie sur ce sujet essentiel. Les enjeux sont complexes, mais les sources d’information ne manquent pas (par exemple ici).

Il est urgent de prendre conscience de ce qui se passe ; l’enjeu – si proche au fond de celui du mariage pour tous, c’est la société dans laquelle nous voulons vivre. Si nous cherchons à faire de notre nature le jouet de notre pouvoir d’agir, si nous cédons à la tentation de libérer l’emprise conjuguée sur nos vies de la technique et du marché, si nous abandonnons le sens du caractère essentiellement singulier de cette chair dont nos corps sont pétris, nous finirons d’emporter, dans une bataille insensible et insensée, la victoire de l’homme contre sa propre humanité.

Demain, l’Assemblée Nationale vous souhaite la bienvenue à Gattaca !

.

.

Bienvenue à Gattaca, un film de science-fiction réalisé par Andrew Niccol en 1997. Avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law. Malheureusement rattrapé par le réel, c’est un film à voir et à diffuser largement ! Un extrait que je trouve très beau, et particulièrement marquant en ce moment…

 

 

Délit de démocratie

Délit de démocratie

Avec sans doute plus d’un million de Français, parmi lesquels des centaines d’élus, j’ai manifesté cet après-midi. Le décalage entre la réalité de cette manifestation et les réactions des responsables politiques de la majorité, ce soir, ce contraste est si étonnant que l’on se demande s’il reste encore un peu d’honnêteté, d’exigence intellectuelle ou de simple bonne foi chez ceux qui nous gouvernent.

Nous voulions juste dire qu’il nous semble qu’un enfant a le droit de grandir avec un papa et une maman ; et Denis Baupin, vice président de l’Assemblée nationale, nous a considérés comme « une pluie de déjections homophobes. »

Nous voulions dire notre désir d’un vrai débat de fond ; et le député Yann Galut répète qu’ « il faut passer à autre chose. »

Nous voulions ouvrir le dialogue ; et le sénateur Jean-Pierre Michel affirme que nous avons « perdu la bataille. »

Nous nous sommes rassemblés, puis dispersés – une foule entière ! – dans un grand calme ; les quelques familles qui avaient commis le crime d’être placées à l’avant et poussées par la foule ont été repoussées à coups de matraque… Mais Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, estime que « la manifestation a échappé aux organisateurs. »

Nous étions, à tout le moins, des centaines de milliers ; mais Arnaud Montebourg, membre du gouvernement, n’a vu qu’ « une poignée d’individus. »

Nous venions de toute la France, dans sa diversité ; mais le sénateur Michel s’est bien moqué quand même : « quelques serre-têtes et jupes plissées pensent sincèrement que nous allons reculer sur le mariage pour tous ! » Monsieur Michel, la myopie se soigne ; la mauvaise foi, c’est peut-être plus difficile. Pour la guérir, allez donc jeter un coup d’oeil aux photos de la manif…

Nous venions de toute la France, et beaucoup d’entre nous avaient passé une journée, une nuit, en train, en car ou en voiture, pour porter le message qui leur tenait à coeur. Des centaines de milliers de personnes ont donné de leur temps, et de leur argent, pour ne pas manquer ce rendez-vous. J’ai même croisé cet après-midi des étudiants qui, passant un an à l’étranger, ont économisé pour s’offrir un aller-retour en France, eux qui voulaient tant que leur pays les entende ; et la seule réponse du député Erwann Binet aura consisté à s’interroger sur « l’origine des fonds qui ont financé ces déplacements. » Leur générosité, Monsieur Binet – la voilà l’origine des fonds !

Voilà aussi ce que vous ne comprenez pas, ce que vous faites semblant de ne pas comprendre. La générosité n’est pas dans l’égalité que vous promettez d’une voix doucereuse, dans l’hypocrisie d’un débat dont votre peur aura privé les Français. Un débat que vous avez morcelé, étouffé, empêché en culpabilisant dès le départ toute opinion différente de la vôtre. Non, la vraie générosité n’aurait pas de raison de craindre ainsi le dialogue, elle n’aurait pas de raison de s’exprimer par l’insulte, le mensonge et le mépris.

La vraie générosité tient parfois dans la franchise d’un non courageux. Et cette générosité, elle était à Paris aujourd’hui. Je l’ai rencontrée partout, loin du bruit médiatique et des gaz lacrymos ; dans le sourire de ces jeunes, de ces vieux, de ces parents, de ces adolescents, venus dire ensemble que non, non, décidément non, ils ne pouvaient se résoudre à laisser leur pays s’engager dans la voie de l’injustice. Que non, le droit républicain ne peut pas priver un enfant d’un père ou d’une mère. Que non, on ne construit pas une vraie égalité sur le mensonge d’une fausse uniformité. Que non, ces élus qui pensaient la même chose que nous il y a dix ans ne peuvent pas nous insulter aujourd’hui pour la cohérence qu’ils n’ont pas eue. Et que non, il n’y a rien de haineux, ni d’homophobe, dans le désir de voir la loi mise au service du plus petit plutôt que du désir de l’adulte, si respectable soit-il.

Qui porte la responsabilité de la tension qui naît ? Qui se rend coupable d’insultes, qui abîme la démocratie ? Qui suscite la violence dont souffrent aujourd’hui tant de personnes – à commencer par les nombreux homosexuels qui vivent tellement mal le fait que le droit légitime à voir reconnue leur différence sombre dans une confusion totale, faute d’un vrai dialogue sur cette question ?

Nous savons tous que, dans nos vies, dans nos relations, il y a parfois des non qui sauvent, et des oui qui tuent. Il y a des oppositions fécondes, et des silences mortifères. Il y a des conflits nécessaires, et souvent des conforts coupables. Aujourd’hui, il fallait bien du courage pour venir dire ce non, ce simple non à des promesses irresponsables, à une pose idéologique, à un cadeau piégé qu’une minorité veut offrir aux homosexuels – ce non que tentent d’étouffer tant de haine et de caricatures. Oui, il fallait bien du courage ; et c’est seulement une courageuse générosité qui a poussé plus d’un million de Français, aujourd’hui encore, à venir dire ce non franc et simple.

La faute morale consisterait maintenant à refuser de les entendre.

.

Cinq Mars : quelques réflexions sur la démocratie

.

Que faire de celui qui ne pense pas comme moi ?

Les hommes pensent librement, et vivent en société. De ces deux constats, on peut déduire qu’un jour, forcément, je vais croiser quelqu’un dont l’opinion sera différente de la mienne.

La politique consiste à traiter ces désaccords inévitables de telle façon qu’ils ne dissolvent pas la société. Toutes les formes politiques possibles peuvent être ramenées à deux grands types de solutions : soit je cherche à supprimer l’opinion divergente par la force, soit je veux créer les conditions d’un dialogue équitable avec elle. La première solution, c’est la loi du plus fort. Réponse primitive, instinctive, presque animale, elle prend parfois, nous le savons, des formes sophistiquées, et nos sociétés européennes ont été capables au siècle dernier de la décliner avec un raffinement atroce. Mais quelle que soit sa forme, c’est toujours le même réflexe qui demeure : la divergence m’insupporte, je refuse de la considérer, il me faut donc la supprimer.

La seconde voie est plus difficile, plus élaborée, plus civilisée : elle suppose la patience de la rencontre. Elle ne définit plus la politique comme l’exercice d’une violence plus ou moins masquée, mais comme l’organisation d’une discussion rationnelle autour des conceptions divergentes de la justice. La loi juste est alors le résultat, non de la victoire du plus fort, mais de cette recherche formalisée par une vie institutionnelle destinée à permettre et à protéger l’expression de tous. Cette seconde réponse requiert une forme d’humilité de la part de l’individu qui se sait précédé par ce qu’il recherche, et qui dépasse sa seule opinion personnelle.

Malgré l’infinité de nuances possibles, la question qui nous est posée est toujours identique : que faire de celui qui ne pense pas comme moi ? Suis-je prêt à prendre le risque d’un vrai dialogue, ou me suffit-il d’être le plus fort ? Guerre ou paix, force ou respect, violence ou démocratie ?

.

Ce dernier mot, la démocratie, est l’incantation préférée de notre époque ; elle semble être pour notre société un horizon indépassable. Et pourtant…

Il y a quelques jours, le sénateur Jean-Pierre Michel, rapporteur du projet de loi sur le mariage des personnes de même sexe, auditionnait le philosophe Thibault Collin. Au détour d’une réponse, le parlementaire lâche cette réflexion, qui, dans un pays attaché à la démocratie, aurait du faire l’effet d’une bombe :

« Pour moi, ce qui est juste, c’est ce que dit la loi. Et la loi, elle se réfère à un rapport de forces à un moment donné, et point final. »


Jean-Pierre Michel : »le fondement du juste, c… par Le_Salon_Beige

M. Michel précise qu’il s’agit là d’une conception marxiste – on pourrait le discuter. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il ne s’agit en rien d’une conception démocratique de la loi. Bien au contraire : la loi devient démocratique précisément quand le rapport de forces est remplacé par l’équilibre des institutions. Cet équilibre n’est jamais parfait ; évidemment, il n’enlève à aucune majorité la tentation d’abuser de son pouvoir. Mais un pays n’est libre qu’autant qu’il conserve pour étalon les règles formelles de la démocratie qui encadrent sa vie politique. (1)

Nos gouvernants semblent perdre de vue ces équilibres fragiles. Ils discréditent chaque jour un peu plus le fonctionnement de la démocratie parlementaire, en favorisant des logiques de conflit qui ne demandent qu’à resurgir derrière nos mœurs policées.

Par le vote de l’amnistie des syndicalistes coupables de violences, le Sénat contourne le fonctionnement normal de l’institution judiciaire, qui applique la loi de façon démocratique en mettant en balance les actes et les circonstances, la divergence des points de vue qui s’expriment dans l’arène judiciaire.

Au même moment, il ferme la porte à ceux qui voulaient jouer sincèrement le jeu de la démocratie parlementaire. Le sénateur Jean-Pierre Michel se vante de refuser d’entendre des centaines de milliers de citoyens, qui se sont pourtant exprimés par tous les moyens institutionnels possibles, et il les empêche d’accéder à l’un des lieux de dialogue prévu pour eux par la République. Quel est son motif ? Il n’est pas d’accord avec eux. Et puisqu’il est le plus fort, cohérent avec sa logique « marxiste », il leur adresse, en une longue page d’arguments vides, de suffisance pénible et de fautes d’orthographe, une fin de non-recevoir qui voudrait ressembler à une gifle publique.

Je ne crois pas que le brave sénateur Michel soit hostile aux institutions démocratiques. Elles le rémunèrent depuis trente ans, comment pourrait-il leur vouloir du mal ? Je crains en revanche qu’il ne mesure pas exactement ce qu’il est en train de faire, ou de dire. Qu’il ne comprend pas lui-même la portée de la réponse qu’il adresse à la question politique ultime : que faire de celui qui ne pense pas comme moi ?

.

Une société n’évolue pas toujours dans le bon sens, je l’écrivais ici il y a quelques semaines. Nous serions avisés de nous en souvenir. Pour cela, les coïncidences de date peuvent être utiles ; et la date d’aujourd’hui, 5 mars, me semble particulièrement significative.

Le 5 mars 2013, sur Twitter, M. Michel est assimilé à Staline pour sa lettre fort peu démocratique. Contre toute attente, il en profite… pour réhabiliter Staline.

Tweet JP Michel

.

Premier constat, la culture historique de notre sénateur socialiste semble à peu près aussi approximative que son orthographe. Ce serait assez risible, si ce n’était aussi grave. A un certain niveau de responsabilité, l’ignorance poussée aussi loin est difficilement excusable…

Mais le plus important, c’est que M. Michel, au fond, ne fait rien d’autre que poursuivre sa logique. Face à la divergence, promouvoir le sectarisme : quand le premier pas est fait, le second est indolore. Eradiquer la contradiction après l’avoir copieusement insultée, en la traitant de réactionnaire, de sectaire, de fasciste, etc…, c’était précisément la tactique soviétique. Est-ce la politique que nous avons choisie ?

Décision du massacre de Katyn

Décision du massacre de Katyn, signée par Staline le 5 mars 1940

Le 5 mars 1940, justement, Joseph Staline signait l’acte d’exécution des massacres de Katyn – au nom de cette même logique historique qui guide aujourd’hui la bonne conscience de M. Michel. Après avoir livré 40 000 prisonniers de guerre aux nazis (signalons ici à notre brillant sénateur à quel point le pacte germano-soviétique aida à la victoire contre Hitler…), le Petit Père des Peuples envoyait à la fosse commune, d’un trait de plume sans repentir, 25 700 polonais coupables de n’avoir pas de place dans la société du progrès.

Le 5 mars 1953, lorsqu’il meurt, Joseph Staline laisse un bilan estimé aujourd’hui par la plupart des historiens à plus de 20 millions de morts. (Parmi eux, faut-il le rappeler, des dizaines de milliers d’homosexuels condamnés et déportés au nom de leur orientation sexuelle…)

Comment expliquer alors que personne ne se révolte lorsque M. Michel, sénateur maire, vice président de la commission des lois du Sénat, revendique une conception marxiste de la loi ? Lorsque, parlant de Staline, il vante ses mérites et plaisante sur sa moustache ? Comment comprendre que personne ou presque n’ait réagi ? Faut-il en déduire que ce dont nous sommes les plus fiers – notre conscience démocratique, notre exigence de mémoire – sont en fait déjà anesthésiées, disparues ?

Coïncidence : le 5 mars 2013, France 2 diffusait un documentaire signé par Caroline Fourest à la gloire des Femen. Le film commence par une séquence étonnante, qui mérite quelques explications. On y voit l’une des Femen tronçonner, seins nus devant les caméras, une grande croix de bois qui domine la ville de Kiev. Son oeuvre accomplie, la jeune fille pose brièvement devant son trophée, explique avoir voulu libérer les femmes de l’oppression religieuse. Puis, les images étant dans la boîte, elle met fin à ce grand moment d’héroïsme en prenant ses jambes à son cou. On la retrouvera en France, pays des droits de l’homme, qui, non content de la protéger, assure la communication de ces hauts faits dans un documentaire financé par le service public et diffusé en prime time.

Il y a cependant un détail que le passage ne mentionne pas : cette grande croix abattue était en fait le mémorial des dizaines de milliers de victimes ukrainiennes… de Joseph Staline. Derrière l’acte de pseudo-résistance, c’est une vraie profanation, méthodique, glaçante, qui se déroule.

.

En fait, rien de tout cela n’est incohérent. Derrière les intentions les plus fleuries se cache la réalité d’une conception de la politique. La question est toujours la même : que faire de celui qui ne pense pas comme moi ? L’écouter – ou le faire taire ? Dans la revendication du mariage homosexuel, par exemple, la générosité n’est pas toujours première ; le paradoxe est que certains, si prompts à dénoncer l’homophobie surtout où elle n’est pas, assument pourtant sans complexes d’agir par haine, ou par mépris.

Il y a là une pente glissante, d’autant plus glissante que faiblit la vigilance de notre mémoire collective. Il est temps de nous réveiller, de refaire ensemble un choix politique lucide et conscient – sans quoi nous risquons de n’ouvrir les yeux que trop tard, comme ce jeune condamné à mort dans un dernier mot de surprise douloureuse : « Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que ce monde ? » Il s’appelait Henri d’Effiat, mais vous connaissez sans doute mieux son surnom : Cinq-Mars

.

1 – Prise au mot, la définition proposée par le sénateur Michel impliquerait que n’importe quelle loi, comme produit d’un rapport de forces, soit juste. On voit bien l’abîme dans lequel nous plongerait une telle conception. J’y reviendrai un peu plus tard dans un prochain billet.

NB – A l’heure où je publie ce billet, j’apprends la mort de Hugo Chavez. Décidément, le 5 mars n’aura pas été un jour banal…

.

Droits des femmes : chercher l’égalité, ou l’uniformité ?

Aujourd’hui se tenait la réunion du Comité Interministériel sur les Droits des Femmes : bonne nouvelle. Il y a des comités par dizaines, mais quand par extraordinaire il s’en réunit un sur un vrai sujet, on ne peut que s’en réjouir. Dans notre société, trop d’injustices réelles pèsent encore sur les femmes, sur les mères en particulier, si souvent abandonnées à une responsabilité qu’elles portent seules pour le bien de tous.

Sur ce point, parmi d’autres, il y a urgence : toutes les associations de lutte contre l’exclusion constatent que la grande pauvreté, qui augmente dans notre pays, touche de plus en plus majoritairement les femmes, contraintes d’assumer seules la charge d’une famille. Seules, à cause de la fragilité des unions et, il faut bien l’admettre, à cause de ce qui ressemble à un égoïsme mieux partagé par les hommes…

J’ai donc lu avec attention le document issu de la réunion de ce comité. J’imaginais y trouver des mesures d’accompagnement pour ces mères en difficulté qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts, pour qui l’alimentation et la santé ne sont même plus accessibles ; je pensais lire des pistes concrètes pour permettre aux femmes de faire des choix vraiment libres, sans avoir à les payer si cher. Je m’attendais à un projet de valorisation de la place des femmes dans la société, seule voie qui puisse montrer que la parité est nécessaire à l’expression de nos différences.

Hélas, j’ai rapidement du reconnaître ma méprise : au lieu de ces mesures urgentes, consistantes, je suis tombé sur un texte militant pour la théorie du genre… Ce n’est pas difficile à reconnaître, tous les ingrédients y sont.

Cela commence par un travail de culpabilisation en bonne et due forme. Vous êtes tous sexistes, sans le savoir. Oui, vous. Toi, là, qui me lis, tu es un infâme sexiste. – Et que tu sois une femme n’y change rien, cela ne fait qu’aggraver ton cas. – Oui, vous me lisez bien : nous véhiculons malgré nous des jugements sexistes, c’est-à-dire que nous partageons, consciemment ou non, un même mépris condamnable de la condition féminine. Pécheurs avant d’avoir voulu pécher : voilà une stratégie de culpabilisation que le Nietzsche de la Généalogie de la Morale aurait reconnue à sa juste valeur.

La solution s’impose en effet tout naturellement : laissez-vous rééduquer. Mme Vallaud-Belkacem a commencé par rééduquer ses collègues du gouvernement, maintenant c’est à votre tour. Ou plutôt non, vous, vous êtes sans doute déjà périmé, perdu pour la cause. Ils vont donc s’occuper de vos enfants.

Commence alors le plus formidable projet de détournement de la mission de l’Education nationale qu’on puisse imaginer. De la maternelle à l’Université, inculquer les postulats du gender devient une priorité absolue : sensibilisation à l’égalité au primaire, au collège, au lycée (le terme sensibilisation revient 32 fois dans ce compte rendu), cours sur le genre dans tout l’enseignement supérieur, financement des recherches sur le genre, formation à l’égalité de genre pour les profs (les pires coupables d’ailleurs, mais ça, ils finissent par avoir l’habitude). Bref, à l’école on n’apprend toujours pas à lire correctement, mais au moins on va « réapprendre une autre société. » Une école qui rééduque avant  même d’éduquer : tout un programme…

Pourquoi est-ce grave ? Parce que l’école, et tous les moyens de l’Etat, se trouvent mis au service de cette thèse très particulière qu’est la théorie du genre. Elle consiste à affirmer que l’homme et la femme sont, non pas égaux, mais identiques. Il n’y a pas entre eux de différences ; ou plutôt, toute différence doit être immédiatement dénoncée comme le résultat d’un « stéréotype sexiste », ces fameux préjugés du « sexisme d’habitude » que dénonce Mme Vallaud-Belkacem. Le gouvernement ne lutte pas pour l’égalité, mais pour l’uniformité. Ce faisant, au lieu de servir la liberté réelle des femmes, il les enferme dans un nouveau carcan.

La théorie du genre peut être, comme toute théorie, stimulante, intéressante, et discutable. En faire un dogme incontesté, c’est d’abord une supercherie intellectuelle ; mais la convertir en programme politique, c’est surtout prendre le risque d’une gigantesque régression pour les droits des femmes elles-mêmes. Demain, le service public d’orientation que le gouvernement prépare jettera le soupçon sur une jeune fille qui souhaiterait s’engager dans le secteur médical ou social, en expliquant publiquement que son désir repose sur des réflexes sexistes. Pour Mme Vallaud-Belkacem, le but n’est pas de faire en sorte que chacun puisse faire un choix vraiment personnel ; le but, c’est que l’Etat organise une société où il y ait 50% d’hommes chez les sages-femmes, et 50% de femmes chez les maçons. Invitée sur un plateau télé il y a quinze jours, notre ministre du droit des femmes a offert à la journaliste qui la recevait, jeune maman d’une petite fille, un jeu de bricolage en guise de cadeau pour son enfant : qu’elle ne s’avise pas de jouer à la poupée ! Il faut être ferme, n’est-ce pas : c’est comme ça qu’on prépare les maçon(ne)s de demain.

Il est triste de voir ce gouvernement asservi à la théorie du genre, pourtant restée marginale dans la communauté scientifique elle-même. Triste de voir autant de moyens déployés au service d’un projet aussi oppressant. La « société de l’égalité » qu’on nous promet, c’est en effet la société uniforme de l’universel quota. C’est aussi l’obligation faite aux femmes d’entrer dans la stupide course aux pouvoirs superficiels de l’argent et de la politique – puisque y renoncer serait une défaite devant les « stéréotypes. » C’est, au fond, l’alignement de la féminité (encore un mot condamné) sur ce qu’il y a de pire dans l’instinct machiste : faire carrière à tout prix, et même, par exemple, au prix d’une voie singulière vers le bonheur.

Bien sûr, il faut qu’une femme puisse faire carrière si elle le veut, exercer des responsabilités, trouver sa place dans le domaine qui l’attire. Et l’école doit se battre pour cela. Je refuse catégoriquement d’être considéré comme un sexiste qui s’ignore, moi qui travaille chaque jour, avec mes 852 906 collègues, pour aider des jeunes, garçons ou filles, à préparer leur avenir. Mais l’école ne peut offrir la même chance à tous qu’en assumant plus efficacement sa seule véritable mission : transmettre la connaissance. Tout ce que l’on ajoutera à cette unique vocation sera, au mieux, de la communication sans effet ; au pire, un détournement du service public à des fins partisanes, fussent-elles camouflées derrière les meilleures intentions du monde.

.

La boussole ou la girouette

.

Le site de l’hebdomadaire La Vie a diffusé samedi une esquisse du projet de loi visant à ouvrir le mariage et l’adoption aux couples homosexuels. Ce texte, et l’exposé des motifs qui l’accompagne, méritent une attention approfondie, et j’y reviendrai dès que possible.

En attendant, puisque le temps me manque, je voudrais reproduire ici un discours qui me semble réunir quelques principes essentiels sur cette question : il s’agit du discours d’Elisabeth Guigou, alors Garde des Sceaux, défendant le projet du PACS à l’Assemblée nationale, il y a quelques années seulement.

Si je laisse la place à une parole peut-être inattendue ici, ce n’est pas par goût du paradoxe ou de la provocation.

Ce n’est pas seulement parce que ce texte me semble juste, dans le contenu comme dans le ton, et que pour cette seule raison il mérite d’être lu, et largement diffusé.

C’est aussi pour pointer du doigt ce qui pourrait bien être une nouvelle preuve de l’instabilité effrayante des positions de nos responsables politiques, gouvernants ou législateurs, sur des sujets pourtant déterminants. On invoquera encore l’« évolution de notre société », pour se faire pardonner d’obéir à l’esprit du temps. Mais cette versatilité est en réalité profondément angoissante, qui pourrait finir par excuser n’importe quoi. Nous le savons, une société, hélas, n’évolue pas toujours dans le bon sens ; et de ce fait, il me semble que le rôle d’un parlementaire est d’abord de proposer un discours construit, stable, qui puisse servir de repère. Si demain, par exemple, le racisme gagnait massivement du terrain dans notre pays, j’espère que des responsables politiques courageux oseraient encore s’élever, fût-ce contre l’opinion majoritaire, face à ce qui restera toujours un scandale objectif.

Sur la question du mariage, de la famille, de l’adoption, nous avons particulièrement besoin de cette vision forte et cohérente. Mme Guigou parlait du rôle structurant de la famille, de la reconnaissance de l’altérité sexuelle, du droit de l’enfant à grandir auprès d’un père et d’une mère. Voilà des repères anthropologiques qui, s’ils sont fondés – et j’y reviendrai – ne sauraient varier avec « l’évolution de la société ».

Je n’ose imaginer qu’une responsable politique comme Mme Guigou ait évoqué ces convictions majeures, à l’ouverture d’un débat parlementaire important, sans les avoir longuement mûries et réfléchies ; et c’est donc tout naturellement que j’espère qu’elle les défendra de nouveau, avec tous les parlementaires de gauche qui l’applaudissaient alors, dans le débat qui s’ouvre maintenant.

Ce n’est pas seulement la question du mariage qui est en jeu, mais aussi la cohérence et la crédibilité de nos responsables politiques. Dans une période plus heurtée et plus instable que jamais, ils ont un choix à faire : être des boussoles, ou des girouettes. Espérons qu’ils sauront garder le cap magnétique de leur conscience, plutôt que de céder à toutes les bourrasques qui s’annoncent…

.

COMPTE RENDU ANALYTIQUE OFFICIEL

SÉANCE DU MARDI 3 NOVEMBRE 1998

Mme Elisabeth Guigou, Garde des sceaux, ministre de la justice Aujourd’hui, de même que le 9 octobre dernier, le Gouvernement soutient la proposition de loi sur le pacte civil de solidarité qui permet à deux personnes d’organiser leur vie commune dans la clarté et la dignité. (…)

Pourquoi avoir dissocié le pacte de la famille ?

Une famille ce n’est pas simplement deux individus qui contractent pour organiser leur vie commune. C’est l’articulation et l’institutionnalisation de la différence des sexes. C’est la construction des rapports entre les générations qui nous précèdent et celles qui vont nous suivre. C’est aussi la promesse et la venue de l’enfant, lequel nous inscrit dans une histoire qui n’a pas commencé avec nous et ne se terminera pas avec nous. (…)

Nous reconnaissons, sans discrimination aucune, une même valeur à l’engagement de ces deux personnes, hétérosexuelles ou homosexuelles. Il fallait trouver une formule qui traduise cet engagement et le gratifie de nouveaux droits.

Mais il fallait aussi bien marquer qu’au regard de l’enfant, couples homosexuels et hétérosexuels sont dans des situations différentes. La non-discrimination n’est pas l’indifférenciation. Le domaine dans lequel la différence entre hommes et femmes est fondatrice, et d’ailleurs constitutive de l’humanité, c’est bien celui de la filiation. Voilà pourquoi le PACS ne légifère pas sur l’enfant et la famille. Voilà pourquoi le pacte concerne le couple et lui seul (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste).

Les opposants au PACS prétendent que celui-ci serait dangereux pour le mariage. Mais ce n’est pas le PACS qui est dangereux pour le mariage ! Celui-ci est en effet confronté depuis longtemps déjà aux évolutions de la société : crainte de s’engager pour la vie, peur d’évoluer différemment de l’autre, indépendance financière de plus en plus tardive, acceptation sociale de la cohabitation, volonté de ne pas faire sienne la famille de l’autre… mais malgré ces difficultés le mariage reste un idéal et a de beaux jours devant lui. (…)

Le pacte civil de solidarité serait en deuxième lieu dangereux pour la famille et pour la société !

Mais le choix a été fait de dissocier pacte et famille car lorsqu’on légifère sur la famille, on légifère aussi forcément sur l’enfant. (…)

En troisième lieu, certains s’inquiètent de ce que l’enfant serait oublié.

Notre société ne protège pas assez l’enfant et en même temps qu’elle proclame l’enfant roi, elle le soumet trop souvent au seul désir de l’adulte.

Un enfant a droit à un père et une mère, quel que soit le statut juridique du couple de ses parents. D’ailleurs aujourd’hui, la situation de l’enfant légitime qui vit avec ses deux parents est plus proche de la situation de l’enfant naturel qui vit lui aussi avec ses deux parents que de celle de l’enfant légitime de deux parents divorcés ou séparés (Applaudissements sur les bancs du groupe communiste, du groupe socialiste et du groupe RCV). (…)

Enfin, certains ajoutent encore une menace : le pacte ne serait qu’une première étape vers le droit à la filiation pour les couples homosexuels !

Ceux qui le prétendent n’engagent qu’eux-mêmes. Le Gouvernement a, quant à lui, voulu que le pacte ne concerne pas la famille. Il n’aura donc pas d’effet sur la filiation.

Je veux être parfaitement claire : je reconnais totalement le droit de toute personne à avoir la vie sexuelle de son choix. Mais je dis avec la plus grande fermeté que ce droit ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe socialiste).

Un couple, hétérosexuel ou homosexuel, n’a pas de droit à avoir un enfant en-dehors de la procréation naturelle. Les lois récentes sur la procréation médicalement assistée ont tracé les limites du droit à l’enfant comme source de bonheur individuel en indiquant que les procréations médicalement assistées ont pour but de remédier à l’infertilité pathologique d’un couple composé d’un homme et d’une femme. Elles n’ont pas pour but de permettre des procréations de convenance sur la base d’un hypothétique droit à l’enfant (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe socialiste).

Je reconnais que des homosexuels doivent continuer à s’occuper des enfants qu’ils ont eus même s’ils vivent ensuite avec un ou une compagne du même sexe, car la paternité ou la maternité confère des obligations qui ne peuvent cesser (Applaudissements sur les bancs du groupe communiste, du groupe socialiste et du groupe RCV).

Or c’est une chose de maintenir un lien de parenté déjà constitué entre parents et enfants, c’en est une toute autre de permettre, en vertu de la loi, l’établissement d’un lien ex nihilo entre un enfant et deux adultes homosexuels. Dans le premier cas, il s’agit d’une solution conforme à l’intérêt de l’enfant qui a le droit de conserver son père et sa mère lorsque ses parents se séparent. Dans le second, il s’agirait de créer de toutes pièces, par le droit, une mauvaise solution.

Pourquoi l’adoption par un couple homosexuel serait-elle une mauvaise solution ? Parce que le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir, la différence entre les sexes.

Cette différence est constitutive de l’identité de l’enfant. Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir face à lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. Un enfant adopté, déjà privé de sa famille d’origine, a d’autant plus besoin de stabilité sans que l’on crée pour lui, en vertu de la loi, une difficulté supplémentaire liée à son milieu d’adoption.

Mon refus de l’adoption pour des couples homosexuels est fondé sur l’intérêt de l’enfant et sur ses droits à avoir un milieu familial où il puisse épanouir sa personnalité (Applaudissements sur certains bancs du groupe socialiste). C’est ce point de vue que je prends en considération, et non le point de vue des couples, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels.

Je n’ignore pas les procès d’intention sur un éventuel « après » de cette proposition de loi qui préparerait des évolutions plus fondamentales de notre droit. Ce texte serait « une valise à double fond ». Je m’élève avec la plus grande énergie contre de telles insinuations.

Ce vocabulaire de contrebande, qui fait croire que ce texte cacherait autre chose et que vos rapporteurs et le Gouvernement exerceraient une fraude à la loi, est inacceptable (Applaudissements sur les bancs du groupe communiste, du groupe socialiste et du groupe RCV).

Bien au contraire, le débat que nous allons avoir doit être conduit en toute clarté et je souhaite y contribuer.

.

Le texte intégral est disponible sur le site de l’Assemblée Nationale.

.

Jeunes de France, battez-vous !

Après un été silencieux et quelques jours de reprise, ce blog fait sa rentrée ! Et pour ouvrir cette nouvelle année, voici la réponse que je publie ce matin dans Libération pour répondre à une tribune cosignée que le journal publiait, il y a quelques jours, sous le titre « Jeunes de France, votre salut est ailleurs : barrez-vous ».

Devant la difficulté, se battre ou s’évader : il y a là une alternative cruciale, et décisive pour l’avenir de notre génération !

Bonne rentrée à tous.

.

Tribune parue dans le journal « Libération » daté du 10 septembre 2012

 C’est la rentrée ; en cette période où des millions de jeunes retrouvent le chemin des cours, l’actualité semble accumuler sur leur avenir des nuages plus noirs que jamais. C’est le moment qu’ont choisi trois auteurs pour signer, dans ces pages (Libération du 4 septembre), une tribune au titre encourageant : « Jeunes de France, votre salut est ailleurs ! »

Le texte qui s’ensuit est un passionnant mélange de toutes les pulsions qui habitent l’inconscient collectif de notre génération. La première d’entre toutes, un fatalisme à toute épreuve, qui proclame avec assurance l’inéluctable déclin de nos sociétés occidentales, en trouvant d’ailleurs des raisons de s’en réjouir : notre pauvreté future, et bien méritée, serait le corrélat nécessaire du développement du tiers-monde – comme si l’activité humaine, dépourvue de toute créativité, était un jeu à somme nulle…

La même passivité inspire un discours victimaire, qui nous présente comme des « ânes sans oreilles », maltraités par une gérontocratie qui nous abuse. Je ne nous pensais pas si bêtes ! Cette lamentation puérile converge avec un individualisme absolu, qui ne se reconnaît aucun héritage et aucun devoir, puisque nous sommes « du monde tout entier ».

Le propos aboutit donc à un résultat simple et logique : « Barrez-vous ! »

De deux choses l’une : soit nos auteurs ont voulu expliquer qu’il était bon d’aller voir ailleurs comment tourne le monde pour revenir plus intelligents. Voilà qui n’est pas bien nouveau ; il aurait suffi de rappeler que « les voyages forment la jeunesse », rien n’a changé de ce point de vue.

Soit il faut prendre au sérieux leur argumentation, ce qu’ils semblent parfois ne pas oser faire eux-mêmes. La France est en crise ; la croissance est ailleurs ; vous ne devez rien à personne : partez ! Alors, cette incitation à l’évasion apparaît brutalement dans sa prodigieuse lâcheté.

Jeunes de France, notre pays va mal. Il est inutile de détailler les difficultés dans lesquelles il se trouve pris ; si nous ne les connaissons pas toutes, elles viendront à nous bien à temps. Ne nous plaignons pas que notre pays nous a manqué : c’est nous qui manquerions à notre pays. Toutes les portes nous sont grandes ouvertes, pourvu que nous voulions les pousser. Nous aurons toutes les solutions, si nous voulons les inventer. Cela suppose simplement de faire face, au lieu de tourner le dos.

C’est peut-être la seule chose que nous puissions reprocher aux responsables qui nous ont précédé : avoir trop souvent tourné le dos, et ainsi brûlé l’avenir pour éviter d’assumer le présent. Mais la tentation paraît bien partagée… Y cèderons-nous à notre tour ?

Nous n’en avons pas le droit. Pour une raison simple : nous ne sommes pas de nulle part. Nous ne nous sommes pas faits tout seuls. Certes, rien n’est parfait dans notre pays ; mais enfin, arrêtons avec cette malhonnête ingratitude : qu’avons-nous que nous n’ayons reçu, de nos familles, de nos amitiés, de ces solidarités locales et nationales, de cet effort collectif qui s’appelle un pays ? Qui s’appelle pour nous la France ? Cet effort-là, la langue, l’histoire, la culture que nous avons reçues, le modèle social qui nous a vu naître, grandir, apprendre, tout cela, nous en sommes débiteurs. De tout cela, nous voilà donc responsables.

Responsables, nous le sommes dès maintenant. L’heure n’est plus à l’insouciance, mais à l’exigence. Quelle que soit notre voie, nous ne pourrons nous contenter de l’à-peu-près. Sans doute sera-ce le lot de notre génération, après quelques décennies de facilité. Mais soyons assurés que, des batailles qui nous attendent – celle de la justice, de l’emploi, de l’école,… – aucune ne sera jamais perdue avant que nous ne l’ayons livrée. Seul le mercenaire s’enfuit à l’heure du danger : le résistant sait que rien n’est joué d’avance. L’évasion qu’on nous propose n’est pas une solution, elle est un aveu d’impuissance. Et le plus triste, dans cette histoire, c’est de voir notre génération appelée à cette résignation calculatrice pourtant si peu de son âge… Où sont la fougue, la volonté – et la jeunesse ?

Bref, ce n’est pas le moment de dégager ; c’est le moment de s’engager. Formons-nous, et allons à l’étranger si c’est pour mieux nous former. Mais que notre but soit très clair ! Notre pays a besoin de nous pour surmonter les défis qui l’attendent, et nous n’allons pas lui faire défaut maintenant. C’est aussi le meilleur service que nous puissions rendre à l’équilibre du monde. Jeunes de France, notre salut à tous n’est nulle part ailleurs que dans nos mains. Ne vous barrez pas : battons-nous !

.

« Une patrie intellectuelle »

Une fois n’est pas coutume, je me contente de reproduire ici quelques extraits d’un texte entendu aujourd’hui : il s’agit du discours prononcé par le doyen de l’Assemblée Nationale, François Scellier qui, comme le veut la coutume, a ouvert cet après-midi les travaux de la nouvelle législature. Le bref discours qu’il a prononcé à cette occasion est tout simple, comme sa brièveté l’exigeait ; mais il pose, non sans humour, de bons principes et de belles questions. Il restera sans doute totalement ignoré, et c’est dommage : si les débats parlementaires qui s’ouvriront bientôt pouvaient être à l’image de ces premiers mots, nous serions des électeurs comblés…

.

Discours du Président de Séance, François Scellier

Monsieur le ministre, mes chers collègues, je dois au seul privilège de l’âge d’ouvrir aujourd’hui les travaux de notre assemblée. C’est un honneur, le plus grand peut-être de ma vie de parlementaire.

Vous comprendrez que je ressente une forte émotion à cet instant, comme sans doute nos 218 collègues qui se sont installés pour la première fois dans cet hémicycle. Cette émotion est d’autant plus forte qu’outre la présence de ma famille à la tribune je sais que ma maman, qui vient d’avoir cent ans, me regarde à la télévision. (Applaudissements.)

J’ose à peine parler d’elle, de crainte de désespérer, si je bénéficie des mêmes gênes, ceux qui attendent sûrement avec une certaine impatience de prendre ma place et qui pourraient se demander si je ne serais pas capable de renouveler l’exercice à la prochaine législature. (Rires et applaudissements.)

Cette présidence du doyen d’âge, par laquelle commence chaque législature, exprime ce miracle de la démocratie et de la république (…) : au-delà de la majorité et de l’opposition, nous sommes tous ensemble l’Assemblée nationale et non l’assemblée des partis. Au-dessus de chacun d’entre nous et de nos différences, il y a la République une et indivisible, qui s’impose à nous comme une exigence non pas seulement politique, mais aussi morale.

C’est une cause que, dans les affrontements inhérents à toute démocratie, nous ne devons jamais perdre de vue, quelle que soit la passion légitime que nous mettons dans nos débats.

C’est un devoir plus grand encore dans les circonstances où se trouve notre pays, alors qu’il doit affronter des crises d’une gravité telle qu’elles peuvent mettre en danger, nous le pressentons tous, notre indépendance, voire notre démocratie. (…)

Dans les circonstances actuelles, je vous le dis, mes chers collègues, les Français ne nous pardonneraient pas une autre attitude que celle inspirée par une saine vertu républicaine. (…) Comme l’a si bien écrit Tocqueville au sujet de la Révolution française, faisons de notre assemblée législative une « patrie intellectuelle » où tous les arguments peuvent être entendus, où le sérieux des débats prévaut sur les effets de manche, où l’intérêt général structure notre action.

Soyons des éveilleurs de conscience. (…) En ces temps difficiles, nous devons veiller à conserver le bon sens comme boussole et le bien commun comme horizon.

Mes chers collègues, ce petit exercice de prise de recul n’est pas une invitation à la contemplation. C’est bien davantage un exercice de salubrité intellectuelle pour se poser les bonnes questions : pourquoi, comment et pour qui nous sommes-nous engagés ?

Entré tard en politique, j’ai parcouru le trajet classique d’un élu de terrain. Je dois avouer que ce n’est pas la plus mauvaise école. Je vous ai parlé du privilège du doyen en commençant ce propos, mais je ne compte pas en abuser longtemps. Pour clore cette réflexion sur notre mission de parlementaire, je vous livre ces mots de Tzvetan Todorov : « L’existence humaine ressemble à ce jardin imparfait […]. Elle est ce lieu où nous apprenons à fabriquer de l’éternel avec du fugitif, où le hasard d’une rencontre se transforme en nécessité de vie. »

Cette sagesse, transposée au mandat que le peuple français nous a confié, nous commande d’être des jardiniers conscients que les tailles, les coupes, les semis auront plus ou moins d’effets, bénéfiques ou non, de court ou de long terme. En dépend la floraison ou son dépérissement.

C’est donc en jardiniers responsables que nous devons nous comporter, toujours soucieux de la prochaine récolte. (Applaudissements.)

.