Toute la France veille à Toulouse.

Cette nuit, toute la France veille à Toulouse. La mort a pénétré dans une école, dans ce lieu où l’être s’éveille à la vie.

Bien des enseignants en font l’expérience : une école est toujours un foyer, le lieu qui par nature résiste à la barbarie. Dans les espaces les plus hostiles du monde et jusque dans notre pays, au milieu de la pire violence, une école est toujours un signe singulier, l’appel à ce qu’il y a de meilleur en l’homme. En France comme dans le monde, l’école ne reste jamais indemne des conflits qui l’environnent ; mais lorsque la brutalité l’envahit, c’est à chaque fois un sanctuaire qu’on profane.

La mort a pénétré dans une école et elle a frappé des enfants.

Rien au monde n’est plus scandaleux, au sens biblique de ce terme, que le massacre des innocents. Rien n’est plus révoltant que la mort, que la souffrance d’un enfant. Il y a là l’injustice inexplicable, le deuil inconsolable. Une fois de plus, le peuple juif porte dans sa chair cette indicible détresse. Premier pas nécessaire vers l’espérance, l’immense émotion qui traverse le monde entier est signe que les peuples sont prêts à porter ensemble le poids de cette tragédie.

J’y vois en particulier un signe pour nous. Notre pays semble, singulièrement en cette période, si prompt à la division, si rétif à l’unité. Ce drame doit nous permettre au moins de saisir l’importance de ce qui nous rassemble. Il y a bien quelque chose d’essentiel, quelque chose qui aujourd’hui a fait taire les intérêts, les querelles, les ambitions et les bassesses.

L’essentiel, c’est au moins le refus profond de cette souffrance du plus petit, du plus fragile, du plus vulnérable. Ne le perdons jamais de vue, ni de coeur. Nous le devons à Myriam, à Gabriel, Arieh et Jonathan, que nous veillons ensemble ce soir.

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Job prit la parole et dit : Oh! s’il était possible de peser ma douleur,

et si toutes mes détresses étaient sur la balance,

elles seraient plus pesantes que le sable de la mer…

Quelle est ma force, pour que j’attende ?

Quelle est la durée de mes jours, pour que j’aie patience ?

Ma force est-elle la force des pierres, et ma chair est-elle d’airain ?

Ne suis-je pas dénué de tout secours, et tout espoir de salut ne m’est-il pas enlevé ?

Mais celui qui souffre a droit à la compassion de son ami…

 

Livre de Job, chapitre VI

 

Les jeunes et la présidentielle

Ces jours-ci, toute la presse répète le même constat : cette campagne présidentielle ne fait décidément pas rêver les Français. Le JDD constate que « la campagne déçoit les Français. » « La France s’agace », titre Le Monde, tandis que l’Express demande à ses lecteurs s’ils trouvent la campagne « barbante ».

La tournure de cette campagne était prévisible depuis bien longtemps. Je l’écrivais il y a exactement un an, dans un article publié en mars 2011 sur Atlantico.fr, qui évoquait le rapport des jeunes à l’élection, et que je reproduis ici.

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I have no dream

Les jeunes seront-ils au rendez-vous de 2012 ? Rien n’est moins sûr. Après les manifestations contre la réforme des retraites, la classe politique était pourtant unanime à considérer la jeunesse comme l’un des enjeux majeurs de la prochaine décennie. Dans la rue, des milliers de lycéens criaient alors, plus que leur refus d’une réforme dont beaucoup ne connaissaient guère les implications techniques, leur angoisse et leur révolte devant une société dont ils se sentent largement exclus.

Depuis, des statistiques alarmantes ne cessent de justifier ce sentiment d’impuissance d’une génération, que la stagnation économique et les échecs du système éducatif condamnent à rester au bord de la route. A chaque fois, les responsables politiques de tous bords ont décrété que la jeunesse serait l’une des grandes questions de 2012.

La « rupture », concept adolescent

Mais les jeunes, eux, seront-ils là ? Tout laisse à penser, à un an des présidentielles, que ces élections les laisseront largement indifférents. 2007 avait suscité un vrai enthousiasme et d’intenses engagements : les candidats, de gauche comme de droite, apportaient un renouveau dans le paysage politique. Nicolas Sarkozy prônait la rupture, incarnait un nouveau style, plus direct, moins compassé que celui de la génération précédente. Le contraste était saisissant avec un Chirac solennel et définitivement décalé ; d’aussi loin qu’on s’en souvienne, il avait toujours été Président, et maintenant il faisait figure de grand-père moralisateur, incapable de comprendre le rythme et les envies du nouveau siècle, et chaussant ses lunettes pour réprimander sans convaincre les jeunes révoltés par le CPE.

Ségolène Royal, de son côté, lançait des idées nouvelles, jouait la rebelle contre les caciques de son parti, représentants du socialisme de papa. François Bayrou créait le suspense en s’imposant comme le troisième homme inattendu, et dénonçait la dictature des médias comme le pouvoir de l’argent dans une rhétorique presque révolutionnaire. Bref, la jeunesse était au centre du jeu ; liberté d’action avec Sarko, liberté d’expression avec la démocratie participative de Ségo, liberté de choix avec Bayrou, on ne parlait que de renouveau et de « rupture » – un concept fondamentalement adolescent.

Effet boomerang

Hélas, la désillusion fut brutale. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la source de l’animosité si vive qui, bien au-delà des jeunes d’ailleurs, vise le président de la République : il a eu le grand tort de faire rêver beaucoup de monde. Promettre la rupture, assurer que tout devient possible, ne s’interdire aucun des mots qui portent le plus d’espoirs, c’est prendre le risque presque inéluctable de décevoir. La nature inédite de cette impopularité dont Nicolas Sarkozy ne parvient pas à se débarrasser est l’exacte réplique de cet espoir nouveau qu’il avait suscité. Impossible maintenant de retrouver cette ferveur passée.

Finie la promesse de gagner plus, ou de rendre l’ordre juste. L’heure n’est plus aux rêves et au renouveau, il est au pragmatisme et à la dure réalité. La droite ne peut promettre que la rigueur, c’est-à-dire la perspective d’une vie plus petite, plus inquiète, plus prudente, que celle des générations précédentes. Quant à la gauche, il est peu probable qu’elle puisse capitaliser sur le vent de révolte qui agite régulièrement lycéens et étudiants. Quel candidat socialiste se risquera à promettre l’abrogation immédiate de la réforme des retraites ?

Une vraie raison de s’engager ?

Un match Sarkozy – DSK, par exemple, risquerait fort de faire fuir les jeunes, loin de l’isoloir, ou bien dans les extrêmes. 2012 ressemblera à 2002 plus qu’à 2007 : en ces temps de crise, il semble que la parole politique joue sur l’anxiété plus que sur l’enthousiasme. Et la vertu de prudence n’a jamais été l’apanage de la jeunesse.

Le soubresaut de 2007 aura peut-être été une victoire à la Pyrrhus des partis pour mobiliser les jeunes. « Tous ceux qui veulent changer le monde » : le slogan a suscité l’ironie, tout autant que la piètre qualité du lip-dub auquel il servait de titre. Preuve, s’il en fallait, que les jeunes ne sont pas d’abord touchés par les moyens de communication, mais par la qualité du message qu’ils véhiculent. Il ne suffit pas d’être sur Facebook pour y être populaire – c’est au contraire la seconde partie qui est la plus difficile. L’armada des consultants pourra toujours aller chercher dans la campagne d’Obama une recette miracle pour mobiliser la jeunesse ; ils ne la trouveront pas, si on ne lui offre pas une vraie raison de s’engager.

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Reconquérir le langage


Colin Firth dans "Le Discours d'un roi", un film sur le discours politique.

La question de la vérité hante le débat politique en cette période électorale. La vérité est la première promesse des candidats, et le mensonge la première accusation. Cette invocation permanente renvoie un écho paradoxal : la parole politique est discréditée comme elle ne l’a sans doute jamais été.

La fragilisation de la parole politique est liée à des causes qui lui sont extérieures, et notamment au développement des nouvelles technologies : la présence permanente de l’image témoigne d’un pouvoir supérieur à celui des mots. Les réseaux sociaux sont venus disperser un langage politique autrefois rare et centralisé, le tirer parfois vers l’anecdote et le bavardage. Les nouvelles technologies, en donnant un accès instantané au savoir et à l’information, ont aussi permis le développement du fact-checking, qui vient sur les plateaux de télévision concurrencer en direct la parole de l’invité.

Mais ce discrédit est aussi dû à la parole politique elle-même, aux innombrables contradictions, à l’habitude des promesses non tenues, au dialogue de sourds qu’entretiennent partis et adversaires.

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Pouvoir des mots, pouvoir sur les mots

La parole politique entretient un rapport singulier avec la vérité. Elle a une dimension performative : les mots qu’emploie le responsable politique agissent. C’est une expérience banale, et pourtant mystérieuse, que celle du pouvoir des mots. Seuls les mots changent l’histoire. Ils peuvent agir dans une vie pour guérir, ou pour détruire. Ils peuvent créer des liens ou les distendre, fonder une unité ou isoler les individus. Dans l’ordre du pouvoir politique, les mots peuvent réunir un pays ou le dissoudre – et ce sont parfois les mêmes mots qui peuvent prendre des significations contradictoires.

Le responsable politique est d’abord responsable de la qualité du sens des mots qu’il emploie. Une promesse n’est pas susceptible d’être vraie ou fausse ; elle peut seulement être tenue, ou pas. Lorsqu’elle ne l’est pas, la première conséquence est l’érosion de la confiance que nous portons à la parole. C’est là la singularité de la parole politique.

Le scientifique ne fait que décrire ce dont il parle ; en ce sens, il ne saurait dévaluer les mots qu’il utilise. En revanche, la politique peut prescrire : elle conjugue au futur la correspondance de la parole et du réel. Cette correspondance dépend alors de l’exigence éthique du politique qui s’engage à rendre réel ce qu’il a dit.

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Connotation ou communication

Lorsque l’action politique manque à cette exigence, la parole politique se trouve largement dévaluée. Le premier symptôme de cette dévaluation, c’est que les mots, qui nous sont communs par essence – puisqu’ils servent à communiquer – sont utilisés pour leur connotation, et non pour leur signification. Pour le dire simplement, ils sont, particularisés, partagés entre les familles politiques. On ne se pose pas la question de savoir s’il est bon de parler du travail, on dit que c’est un mot de droite. Les communicants vendent aux candidats des listes de mots « connotés » pour leur électorat. En ce sens, ils ne cherchent pas à susciter une véritable communication, mais une identification. Le mot « égalité » est ainsi un clin d’oeil pour la gauche, le terme de « morale » pour la droite. Parler d' »immigration », c’est pencher vers l’extrême droite. Dire « lutte », ça parle à l’extrême gauche. Voilà comment on finit par ne plus rien se dire qui dépasse vraiment les clivages convenus ; on ne se parle plus.

Lorsque le langage est dévalué, l’activité politique devient profondément difficile. Bernanos, dans la période confuse de l’après-guerre, identifie les troubles que traverse le pays à l’absence d’une parole crédible : « Quiconque tenait une plume à ce moment-là s’est trouvé dans l’obligation de reconquérir sa propre langue, de la rejeter à la forge. Les mots les plus sûrs étaient pipés. Les plus grands étaient vides, claquaient dans la main. »

Ouvrir un journal, écouter un discours, suffit pour mesurer combien le commentaire politique s’est résigné aujourd’hui à cette perte de sens du langage politique. « Les mots même mentent. » Il nous reste à reconquérir notre langage. Là encore, l’engagement politique local, l’expérience des solidarités proches et concrètes, pourrait servir de point de départ.

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La démocratie, sans le peuple ?

Qu’il y ait ou non des civilisations supérieures, l’actualité de la semaine écoulée aura suffi à confirmer que la question ne pouvait rien apporter au débat politique, sinon le prétexte à d’inutiles affrontements idéologiques. Pressons-nous donc de retourner aux choses sérieuses – car heureusement, il y a des propositions sérieuses, qui méritent d’être écoutées avec intérêt et sans idéologie.

J’avoue par exemple ne pas comprendre du tout l’émoi que suscite actuellement, dans les états-majors de campagne, les déclarations de Nicolas Sarkozy ouvrant la voie à un recours au référendum sur quelques sujets précis de la vie économique et sociale de notre pays. Le président cite explicitement, dans un entretien accordé au Figaro, la question du mode d’accompagnement des demandeurs d’emploi ; puis, un peu plus loin et en réponse à une question des journalistes, le sujet de l’immigration et de ses implications juridiques.

De tout l’entretien, c’est cette ouverture qui a été la plus critiquée. L’idée de consulter le peuple français, sur des questions qui concernent pourtant de façon profonde notre conception collective de la justice, de l’équité, du bien commun, hérisse instantanément les concurrents du président presque-candidat. Pierre Moscovici y lit une volonté d’affaiblir la République. François Bayrou dénonce solennellement une attaque contre les valeurs. Ces critiques me paraissent très surprenantes : au nom de quoi, en démocratie, refuser comme une nuisance l’intervention directe du peuple dans les choix majeurs qui engagent son avenir ? Nous n’avons peut-être pas les mêmes idées que M. Sarkozy sur l’assurance-chômage ou l’accueil des immigrés ; mais, sauf à admettre que nous ne sommes pas démocrates, nous ne pourrions que nous féliciter que le prochain président prenne le risque personnel (car c’en est forcément un) d’ouvrir aux citoyens la possibilité d’une participation plus active aux grandes décisions démocratiques.

Cette proposition est un engagement courageux ; c’est aussi une piste utile, et surtout maintenant, que tous les partis républicains pourraient s’approprier. Ceux qui la repoussent aussi vivement ignorent peut-être encore la désaffection profonde que les Français éprouvent vis-à-vis de la vie démocratique de leur pays ! L’histoire d’un référendum volé n’est certainement pas pour rien dans ce désaveu. Revenir à la voie référendaire, et la respecter cette fois-ci, sera sans doute l’un des moyens appropriés pour restaurer la confiance collective dans les procédures institutionnelles. Car le référendum, ne l’oublions pas, est une voie d’expression républicaine des citoyens, prévue comme telle, à égalité avec celle de la représentation parlementaire, par l’article 3 de la Constitution de 1958 : « La souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. » Il ne me semble pas qu’il éprouvait, ce peuple, une telle crise de confiance à l’encontre du général de Gaulle, qui prit – et paya – le risque de lui demander son avis par référendum en 1969.

La souveraineté nationale appartient au peuple. Ceux qui s’indignent contre la possibilité même d’un référendum se rendent-ils compte que leur réaction renforce le sentiment d’un détournement de la souveraineté par les élites ? Comprennent-ils qu’elle fragilise cette démocratie qu’ils prétendent défendre ? Ces sujets sont trop graves, diront-ils, ils concernent les plus faibles, les plus fragiles : faudrait-il alors refuser aux simples citoyens de décider de questions importantes ? Les électeurs doivent-ils être considérés comme irresponsables, aveugles au point qu’il faudrait protéger chômeurs et immigrés de leur égoïsme stupide, sourds au point qu’ils ne pourraient entendre des arguments de justice et de solidarité ? Et pour tout dire, sur ces sujets essentiels, ne serait-ce pas l’occasion de vider l’abcès, de se dire enfin les choses, de se décider ensemble au lieu de se soupçonner réciproquement comme nous le faisons depuis si longtemps ?

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Nous avons un avenir à sauver

Maintenant, ça suffit. Nous avons un avenir à construire. Ce n’est pas sur des petites phrases électoralistes que nous le fonderons.

Claude Guéant en a une fois de plus fait la démonstration en déclarant hier que « toutes les civilisations ne se valent pas. » Les exemples qu’il choisit pour le montrer désignent très clairement les sociétés musulmanes. Quel résultat pouvons-nous attendre d’une telle affirmation ? Aucun — si ce n’est un regain de tensions dans un pays qui doit, tant bien que mal, tenter de maintenir une unité nationale en réussissant l’exploit de rassembler des communautés issues précisément de civilisations différentes.

La ficelle est si énorme, que c’en est écoeurant. Notre civilisation est, de toute évidence, fondée sur une histoire chrétienne et sur un héritage gréco-latin : si M. Guéant la considère comme supérieure, on aurait aimé qu’elle inspire alors les décisions du gouvernement auquel il appartient :

  • Le choix de ne pas travailler le dimanche, par exemple, qui témoigne que l’existence humaine n’est pas faite que de consommation et de rentabilité.
  • Le désir de partager avec tout homme un dialogue fondé en raison, qui impose à la société le devoir de transmettre à chaque enfant les moyens d’une pensée libre et d’une intelligence éclairée.
  • Le souci permanent des plus faibles, des plus fragiles, des plus petits – jusqu’à celui qui n’a pas de lobby pour le défendre.
  • La recherche constante de la paix, qui suppose une prise de parole mesurée et respectueuse, dans l’exigence de la vérité qui interdit la communication mensongère autant que les manoeuvres occultes.
  • Le sens de l’éthique dans les décisions, et de la politique vécue comme un service : en serions-nous là aujourd’hui si la majorité au pouvoir depuis dix ans avait été fidèle à ces principes ?

Voilà ce qui fait l’infinie valeur de notre civilisation, voilà ce qu’elle a mûri de meilleur, dans l’humble travail de ses artistes, de ses philosophes, de ses théologiens, de ses responsables politiques, au cours des siècles et des millénaires de l’histoire européenne. Voilà ce à quoi il fallait rester fidèle, au lieu de donner à ce trésor menacé le baiser de Judas qui contribuera à le disperser.

Notre civilisation est, de toute évidence, fondée sur une histoire chrétienne et sur un héritage gréco-latin : si M. Guéant la considère comme supérieure, on aurait aimé qu’elle inspire alors les décisions du gouvernement auquel il appartient

Cette manoeuvre est écoeurante. La majorité actuelle a refusé à plusieurs reprises d’inscrire dans la Constitution européenne les racines chrétiennes de l’Europe ; c’était là pourtant une réalité historique factuelle, indubitable, qui aurait pu constituer le terrain commun nécessaire à une conciliation respectueuse et paisible des différentes traditions religieuses et spirituelles qui composent aujourd’hui nos sociétés. C’eût été un moyen clair, serein et sans provocation, de fonder notre refus de la burqa, par exemple – autant que le principe de dignité inaliénable de la personne humaine qui nous oblige envers les plus fragiles, en matière d’action sociale, de santé, d’éducation…

La même majorité qui a eu la lâcheté de renoncer à cela s’amuse aujourd’hui à jeter de l’huile sur un feu qui ne demande qu’à s’embraser, en jouant par un électoralisme de bas étage avec cette idée de la « supériorité » d’une civilisation sur l’autre. Idée bien plus contestable, car en nous enfonçant dans le consumérisme, la financiarisation, l’individualisme, nous avons contribué à avilir notre société de façon affligeante – et les politiques y ont leur part de responsabilité. Idée surtout inutilement blessante et provocatrice : un musulman ne pouvait pas être humilié que l’on rappelle ce simple fait historique de l’histoire chrétienne de l’Europe – et encore moins qu’on lui propose une politique fondée sur les quelques principes évangéliques et gréco-latins que j’ai rappelés plus haut. Mais comment ne pas se sentir insulté lorsqu’on vous crache à la figure que votre civilisation est inférieure ? Comment ne pas comprendre le citoyen français qui, musulman fidèle, ou asiatique conscient de son héritage pluri-millénaire, se sentira méprisé, giflé, par une déclaration aussi gratuite et péremptoire ? Personnellement, je n’ai pas peur de le dire : je comprends, et j’estime, la colère qui les saisira sans doute – et que je ressens de la même façon lorsque, en pays musulman ou dans la Chine communiste, on traite comme inférieure la civilisation dans laquelle j’ai grandi et que je regarde comme un trésor.

M. Guéant choisit la seconde option pour n’avoir pas eu le courage de s’engager dans la première. Une fois de plus, c’est la surface, et non la profondeur ; c’est la parole, et non les actes ; c’est la provocation inféconde, et non la vision à long terme. Une fois de plus, ce sont les acteurs de terrain, les associations, les profs, les élus locaux, qui vont devoir rattraper les dégâts en s’échinant à recoller les morceaux, à empêcher, malgré les coups de barre intéressés et irresponsables à la tête de l’Etat, la dissolution définitive qui menace notre unité nationale. Nous n’avons pas d’élections à gagner, M. Guéant ; nous avons un avenir à sauver, nous. Et quelle tristesse de vous voir tout faire pour nous en empêcher.

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