Les larmes d’une ministre

Un billet très rapide pour vous faire partager un petit évènement qui est, à la fois, un symptôme de grande détresse et un signe d’espoir.

C’est un moment comme la politique en voit tant, une conférence de presse réunissant, autour de Mario Monti, les ministres italiens chargés de préparer le plan d’austérité drastique qui doit permettre à l’Italie d’éviter la faillite. Comme l’explique le nouveau Président du Conseil, il s’agit de s’engager dans des efforts immenses pour payer le coût de plusieurs décennies de laisser-aller. L’Italie connaît son heure de vérité. A en croire les nouvelles les plus récentes, cela ne devrait pas tarder à nous arriver.

Chaque ministre détaille les mesures consenties pour parvenir à réunir plus de 30 milliards d’euros d’économies, et 10 milliards d’euros de recettes supplémentaires. Passage de l’âge de la retraite à 66 ans, hausse de la TVA à 23%… A Elsa Fornero, ministre du Travail, par ailleurs universitaire reconnue et spécialiste des questions sociales, revient la lourde tâche d’annoncer le gel de l’indexation des pensions de retraite sur l’inflation. Pour le dire clairement, cela signifie que les centaines de milliers de ménages qui dépendent de leurs modestes pensions vont devenir totalement vulnérables à la hausse des prix, qui ne sera pas accompagnée par une augmentation de leurs revenus. On imagine sans peine l’inquiétude et les sacrifices que cela pourrait représenter pour les retraités les plus fragiles, aux budgets déjà très tendus.

Comme il doit être difficile pour un responsable politique d’annoncer de telles mesures, de les endosser. Et combien estimable est celui qui, s’exposant avec les plus fragiles et les plus petits (rappelons que M. Monti a renoncé à tout son salaire de chef du gouvernement et de ministre des finances), combien estimable celui qui accepte malgré tout de prendre ces décisions. Qui en assume le risque politique, et même le poids éthique, pour ce qu’il sait être le bien commun.

C’est ce souci profond du bien commun, et cette inquiétude partagée avec les plus vulnérables, qui produit cette scène où la politique trouve sa limite et son achèvement. Elsa Fornero explique que cette mesure du plan de rigueur, qui durcit encore une situation déjà difficile, lui a beaucoup coûté. Et soudain, la voix ferme et posée de l’universitaire se brise, le visage un peu dur de la ministre semble figé. Elle voudrait s’en empêcher mais n’y parvient pas ; elle pleure.

Ces larmes sont un signal d’alarme, qui révèle à quel point les responsables politiques européens ne maîtrisent plus une situation qui les dépasse. Elles rappellent le récit récemment publié des employés de Fukushima, qui racontent avoir pleuré en mesurant l’ampleur de la catastrophe et l’importance de la menace. On pleure d’angoisse et de douleur lorsque l’on ne peut plus rien faire pour éviter ce que l’on redoutait, lorsque l’on se sent impuissant dans la tragédie. Ces larmes marquent la limite de la politique, qui se heurte à des contraintes qu’elle semble incapable de surmonter. Et en même temps, elles sont une raison d’espérer de nouveau en la politique. Lorsqu’elle tombe ainsi les masques, lorsqu’elle ne peut plus se mettre en scène, lorsqu’elle se reconnaît servante modeste du bien de chacun, la politique retrouve son sens.

La prospérité matérielle a conduit quelques générations à dilapider l’avenir dans un moment d’immense irresponsabilité collective. La crise a été un révélateur brutal ; et elle aura déjà constitué une contrainte éthique inédite pour les dirigeants. Elle sera peut-être aussi, de surcroît, l’occasion de faire surgir le meilleur en l’homme, et de susciter des responsables politiques – et des citoyens – à la hauteur des enjeux. Si c’est par l’épreuve qu’il faut que nous soyons arrachés à nos dérisoires ambitions personnelles, à nos calculs d’intérêts, à l’individualisme qui dissout inexorablement le lien social, eh bien, nous y aurons gagné l’essentiel.

La démocratie verrouillée, suite

Le texte que j’ai publié hier sur le problème des parrainages a été coupé et repris à plusieurs reprises par des sites qui en ont donné une interprétation partisane, dénaturant en cela mon propos. Je fais l’expérience des surprises inattendues que réserve l’exercice du blog… Ces quelques lignes, donc, pour clarifier mon intention : il me semblait simplement important d’expliquer que, le débat politique et médiatique étant ce qu’il est, il est absolument illusoire d’imaginer que le parrainage donné par un maire ne soit pas interprété par ses concitoyens comme un soutien. Et que, de ce fait, le principe de publication de ces parrainages, ajouté tardivement au système initialement prévu, ne saurait conduire qu’à un verrouillage évident de la démocratie dans son rendez-vous le plus important.

Un reportage très intéressant diffusé le 27/11 dans l’émission « Dimanche Plus » montre parfaitement l’ampleur de l’obstacle rencontré par de nombreux candidats objectivement sérieux, de Christine Boutin à Philippe Poutou. De tous ceux-là, Marine Le Pen est d’ailleurs la moins en difficulté, car elle sait qu’il serait inimaginable qu’elle ne puisse participer au vote. Ce reportage, qui n’a rien de partisan, révèle également la difficulté dans laquelle se trouvent les maires. Il permet de comprendre ce que je voulais expliquer : si les élus refusent leur parrainage, ce n’est pas par manque de courage, mais par sens de leur responsabilité. Encore une fois, étant données les conséquences de la publication des signatures, on ne saurait imaginer qu’il en soit autrement. Cette publication, démontre le reportage, est devenue le moyen pour les grands partis de limiter les candidatures pour mieux monopoliser les voix, en exerçant d’ailleurs sur les maires, comme nous avons eu l’occasion de le constater récemment, des pressions très explicites… Est-ce fidèle à l’esprit de nos institutions ? Après tout, dans le code électoral, la liberté du vote est garantie par l’isoloir, passage obligé pour tout électeur ; et demander aux citoyens de faire preuve de « responsabilité » et de « transparence » en publiant leurs suffrages marquerait la fin de la démocratie !

En rappelant une règle dont il n’est pas responsable, François Fillon était assurément dans son rôle. Mais en la défendant, au nom d’une « transparence » contre-productive, il justifie ce verrouillage inquiétant. Nos institutions facilitent l’installation d’un jeu politique fermé sur lui-même ; et c’est là un problème qui devrait tous nous préoccuper, bien au-delà des enjeux partisans.

La démocratie verrouillée

François Fillon a rejeté lundi la demande que lui avait adressée Marine Le Pen, qui demandait que soit garanti l’anonymat des élus qui parrainent un candidat à l’élection présidentielle. En substance, lui répond-il, les maires peuvent faire leur choix en toute indépendance ; quoique la requérante ne m’inspire aucune sympathie, je dois dire que cette réponse me paraît être d’une hypocrisie extraordinaire.

Publier les parrainages, une réforme inefficace et dangereuse

Rappelons les faits : la Constitution prévoit que, pour se porter candidat à l’élection présidentielle, il faut avoir été « présenté » par 500 élus, dont le vivier est essentiellement composé des 36 682 maires. Dans une élection aussi importante pour la V° République, rien n’est plus naturel que d’instaurer un filtre permettant d’éviter les propositions trop fantasques qui, sinon, ne manqueraient pas de se multiplier.

Mais ce filtre naturel a de toute évidence été dévié de son sens initial lorsqu’il a été décidé de publier ces signatures. Le principe originel prévoyait un seuil de cent parrainages seulement, dont la liste n’était pas divulguée. C’est uniquement pour éviter un trop grand nombre de candidatures que ces règles ont été durcies : depuis la réforme constitutionnelle de 1976, les noms des signataires sont rendus publics. Le scrutin précédent avait rassemblé 12 candidats, et il semblait nécessaire de limiter ce nombre. Cette disposition s’est avérée inefficace, puisqu’elle n’a pas empêché la présidentielle de 2002 d’atteindre le chiffre record de 16 candidats. En attendant, elle a surtout fait la preuve de son caractère profondément antidémocratique.

Car quoi qu’en dise M. Fillon, il est faux que les maires puissent signer librement. N’importe quel élu sait que ce parrainage, aussi républicain soit-il, sera nécessairement interprété comme un soutien – ou comme un calcul. On ne peut demander à tous les citoyens d’être assez constitutionnalistes pour comprendre la distinction… Les maires, qui sont dans leur grande majorité sans étiquette partisane, ont légitimement à coeur d’éviter que les enjeux nationaux ne perturbent l’action locale. Il faut souvent protéger l’unité d’une équipe municipale aux sensibilités diverses, ou la relation avec une collectivité de rattachement. De ce fait, il est parfaitement raisonnable, dans l’intérêt même de la commune, de ne pas s’engager dans un choix qui ne comporte que des risques. La transparence qu’on impose aux maires implique qu’ils aient à porter, devant l’opinion et jusque dans leur propre conseil, un choix qui ne pourra que diviser. Le plus absurde serait d’ailleurs d’en venir à les blâmer de cette inquiétude très naturelle. Au nom de quoi vouloir les acculer à prendre une décision dont les effets indésirables sont si lourds ? Comment espérer d’eux qu’ils prennent ce risque pour leur équipe et pour leur ville ?

La place du peuple

Les élus ne sont pas responsables du blocage actuel, et M. Fillon le sait. Le principe de la publication des parrainages ne pouvait pas avoir d’autre résultat que celui de transformer un filtre légitime en véritable verrou politique : les grands partis ont confisqué la démocratie, purement et simplement. Ceux-là même dont les pratiques ont largement discrédité nos institutions, ceux qui sont les moins crédibles pour refonder la relation de confiance dont nous avons tant besoin, détournent sans pudeur les rendez-vous politiques qui s’annoncent. Le blocage que rencontrent plusieurs candidats sérieux, animés par le désir de porter un vrai projet à l’occasion des prochaines échéances, est un scandale démocratique – et il n’est pas nécessaire d’être en accord avec l’un d’entre eux pour le comprendre. Si ce blocage devait empêcher des millions de Français de faire leur choix librement, il dévaluerait profondément la signification démocratique du scrutin.

Au fond, ce problème n’est qu’un symptôme. C’est un aveu de faiblesse d’abord, car que pourrait craindre un responsable politique sérieux du débat avec ses contradicteurs ? Si ses idées sont justes, elles en sortiront renforcées. Vouloir éviter le dialogue est un signe de crainte. Au-delà, cette décision est surtout révélatrice d’une situation qui l’explique et la dépasse largement : la politique nationale est totalement, profondément, pathologiquement déconnectée du peuple. Elle se joue entre experts, conseillers et têtes d’affiches, « en interne », dans le jeu bien réglé des institutions, des partis et des médias. L’opinion publique, dans ce jeu, est une sorte de facteur partiellement imprévisible, qu’il s’agit de maîtriser au mieux et qui intervient, de façon plus ou moins maîtrisée, comme une perturbation presque aléatoire qui vient rebattre les cartes à intervalles réguliers.

La démocratie ne sera pas totalement vidée de son sens tant que les structures politiques n’auront pas installé définitivement les partenaires de cette partie presque fermée. La règle des 500 signatures pourrait devenir le moyen d’y parvenir. En choisissant, non pas seulement de la conserver, mais de la défendre, M. Fillon sait parfaitement ce qu’il fait. Il prend le risque de donner raison à Mme Le Pen ; et surtout, il contribue à enfermer le monde politique sur lui-même et à le priver d’un débat plus nécessaire que jamais.