Esta es la juventud del Papa

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« Son élection avait suscité un concert d’inquiétudes médiatiques. Parmi elles, je me souviens avoir entendu bien des spécialistes affirmer que ce théologien austère, élu pape à 78 ans, serait parfaitement incapable de parler aux jeunes. Il allait certainement renoncer aux Journées Mondiales de la Jeunesse, pour éviter la comparaison avec un prédécesseur charismatique et familier de ces immenses rassemblements. La cause était entendue d’avance : après Jean-Paul II, ce n’est pas auprès des jeunes que Benoît XVI était attendu.

Et pourtant, il est venu. Trois mois après son élection, le Pape allemand est à Cologne pour accueillir les JMJ ; et les jeunes sont au rendez-vous. Malgré la pression des médias, qui attendent l’épreuve comme un test, Benoît XVI reste lui-même : discret, réservé, presque timide. Tellement simple et libre, au fond, que le contact passe tout de suite.

Cibles habituées d’un marketing stéréotypé, les jeunes se reconnaissent dans ce pape qui, avec eux, se risque à être authentique. Sans artifice, sans détour, il leur donne l’essentiel. Pendant les JMJ, Benoît XVI enseigne longuement, remet au centre les sacrements ; et pour la première fois dans l’histoire de ces immenses rassemblements, il pousse l’audace jusqu’à proposer à cette foule de prier dans le silence.

C’est l’image que je garderai de ce pontificat, celle d’un miracle répété dans ce monde saturé de vitesse et de bruit : l’image de ces millions de jeunes à Cologne, puis à Sydney et Madrid, rassemblés ensemble dans le silence. Un long silence, gratuit, intense, habité par la prière.

Pendant huit ans, Benoît XVI aura sans cesse rappelé les jeunes à l’urgence de la vie intérieure, qui seule ouvre à la liberté. Il leur aura proposé l’exigence que plus personne n’ose leur offrir : celle de relations vraies, d’un amour authentique, d’une soif sincère de vérité. A une génération fragilisée par la crise, il a rappelé la nécessité d’abandonner un rapport consumériste au monde et à la société. A contre-courant, il aura été pour notre génération, souvent privée de repères, ce père dont elle avait tant besoin.

Et la jeunesse du monde a su le remercier, en lui répondant avec une ferveur que nul autre ne pourrait susciter, et qui ne s’est jamais démentie. Esta es la juventud del Papa ! »

(Ce billet a été publié à la sollicitation du Figaro Magazine, dans un numéro spécial daté du 17/18 février. Sur cet acte si marquant du Pape, j’interviendrai également dans le prochain numéro de Valeurs Actuelles, ainsi que dans le prochain Figaro Hors série pour un article sur Benoît XVI et la question de l’enseignement.)

« On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité. »

Est-il encore possible de souhaiter une bonne année 2013 ? Alors que les médias semblent ajouter chaque jour une ligne à la litanie des épreuves qui doivent s’abattre sur nous, alors que notre pays semble ajouter ses propres crispations à la crise qui frappe largement le monde occidental, alors que tant d’entre nous, et tant de jeunes en particulier, souffrent déjà de l’injustice d’une société qui fait payer aux plus fragiles le résultat de ses inconséquences… Non, il semble que sacrifier au rite des vœux de bonne année soit décidément difficile.

A l’heure où j’écris ces lignes, le Président de la République a enregistré son allocution de vœux, qui sera diffusée ce soir. Il veut porter, nous disent les médias, un message d’optimisme. Le terme est étonnant. Il ne suffira pas que nous nous forcions à y croire pour que tout aille mieux. Aucune crise, personnelle ou collective, ne se résout sans un effort de lucidité. Il me semble que notre vie publique aurait bien besoin de cet effort-là aujourd’hui. L’optimisme le plus engagé ne saurait nous en dispenser.

Aussi je vous laisse, en guise de vœux, ce beau texte de Bernanos, que j’ai lu et relu des centaines de fois dans les dernières années. Extrait des Essais et écrits de combats, il a été écrit en 1942, à un moment où il était plus difficile que jamais, sans doute, de croire en un avenir meilleur. Dans des circonstances pourtant bien différentes, il dit tout, me semble-t-il, de ce dont nous avons besoin pour l’année qui vient. Je ne nous souhaite rien de mieux que le courage de l’espérance ; et dans cette espérance, je vous souhaite de tout coeur, à vous qui visitez ces pages – par amitié, par curiosité ou par hasard – une belle et heureuse année 2013 !

 

« Les gens qui me veulent trop de bien me traitent de prophète. Ceux qui ne m’en veulent pas assez me traitent de pessimiste. Le mot de pessimisme n’a pas plus de sens à mes yeux que le mot d’optimisme, qu’on lui oppose généralement. Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux. Le pessimiste est un imbécile malheureux. (…)

Je sais bien qu’il y a parmi vous des gens de très bonne foi, qui confondent l’espoir et l’optimisme. L’optimisme est un ersatz de l’espérance, dont la propagande officielle se réserve le monopole. Il approuve tout, il subit tout, il croit tout, c’est par excellence la vertu du contribuable. Lorsque le fisc l’a dépouillé même de sa chemise, le contribuable optimiste s’abonne à une revue nudiste et déclare qu’il se promène ainsi par hygiène, qu’il ne s’est jamais mieux porté.

Neuf fois sur dix l’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui.

C’est un ersatz de l’espérance, qu’on peut rencontrer facilement partout, et même, tenez par exemple, au fond de la bouteille. Mais l’espérance se conquiert. On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts et d’une longue patience. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.

Le pessimisme et l’optimisme ne sont à mon sens, je l’ai dit une fois pour toutes, que les deux aspects, l’envers et l’endroit d’un même mensonge. Il est vrai que l’optimisme d’un malade peut faciliter sa guérison. Mais il peut aussi bien le faire mourir s’il l’encourage à ne pas suivre les prescriptions du médecin. Aucune forme d’optimisme n’a jamais préservé d’un tremblement de terre, et le plus grand optimiste du monde, s’il se trouve dans le champ de tir d’une mitrailleuse, est sûr d’en sortir troué comme une écumoire.

L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté.

Mais l’espoir lui-même ne saurait suffire à tout. Lorsque vous parlez de « courage optimiste », vous n’ignorez pas le sens exact de cette expression dans notre langue et qu’un « courage optimiste » ne saurait convenir qu’à des difficultés moyennes. Au lieu que si vous pensez à des circonstances capitales, l’expression qui vient naturellement à vos lèvres et celle de courage désespéré, d’énergie désespérée. Je dis que c’est précisément cette sorte d’énergie et de courage que notre pays attend de nous. »

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Georges Bernanos, Essais et écrits de combat

Le choix à faire

En philosophie, rien ne mérite plus de reconnaissance que la générosité intellectuelle qui consiste à aller jusqu’au bout de sa propre pensée. C’est la cohérence d’une idée avancée jusque dans ses conséquences ultimes qui permet en effet d’en discerner le bien-fondé – ou l’inverse. Mais peu d’esprits en sont capables ; on reconnaît une idée à moitié convaincante au fait qu’elle trouve toujours de bonnes raisons de s’arrêter sur le seuil de son propre développement.

En ce sens, il faut dire un immense merci à Pierre Bergé. Voilà un homme honnête et franc, qui va jusqu’au bout de la vision du monde qu’il défend. Participant hier à la manifestation pour l’égalité, il n’a pas hésité à expliciter les conséquences nécessaires de cette revendication. Conséquences logiques, à la vérité…

Exiger l’égalité, c’est affirmer que « tous ceux qui s’aiment » (selon la formule de la pétition du PS, d’une généralité déconcertante) doivent se voir reconnaître le droit d’avoir des enfants. Fort bien. Le droit à l’enfant est donc acté, et prétendre le contraire serait une supercherie malhonnête.

Pour que ce droit soit effectif, l’adoption, on le sait très bien, ne suffira pas ; ne serait-ce d’ailleurs que parce que, comme d’autres exemples l’ont montré, la plupart des pays avec lesquels nous entretenons des conventions d’adoption n’acceptent pas d’envoyer des enfants dans des couples de même sexe, et rompront donc ces conventions.

Il faudra donc produire des enfants pour satisfaire ce droit. Admettons-le ; là encore, promouvoir le fait et s’émouvoir des termes n’aurait pas de sens.

Mais comment faire ? Pour les femmes, c’est techniquement assez simple : la procréation médicalement assistée, qui jusque là servait uniquement de palliatif à l’infécondité accidentelle de couples hétérosexuels, sera généralisée pour suppléer à l’infécondité de fait de l’union homosexuelle.

Et pour les hommes ? L’égalité ne sera pas complète tant qu’une solution ne leur aura pas été ouverte… Et cette solution ne peut passer que par la gestation pour autrui. Autrement dit, la possibilité ouverte aux hommes de salarier une femme pour porter l’enfant désiré.

Tout cela est d’une imparable logique ; admettre le premier principe du raisonnement, l’exigence d’une égalité absolue dans les faits de tous les couples, revient à en accepter ces conséquences. Ce qu’a fait Pierre Bergé avec une remarquable clarté :

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« Nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA, la GPA ou l’adoption. Moi, je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? »

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Un immense merci à Pierre Bergé, donc, qui d’un seul coup met en évidence ce que tant d’autres, militants et politiques, cherchaient à dissimuler par de pénibles subterfuges : oui, ce projet de loi entraîne des implications majeures. Et oui, ce projet de société est bien, dans son principe, un projet ultralibéral.*

Affirmer, au nom de « toutes les libertés », que rien ne doit être placé au-dessus du désir individuel, c’est entrer dans un monde où la loi s’interdit de réguler l’économie consumériste qui, tôt ou tard, doit investir tous les champs de l’existence humaine. Tout peut devenir objet d’une relation commerciale : plus seulement nos relations professionnelles, mais nos relations amoureuses ; plus seulement nos entreprises, mais nos familles ; plus seulement notre travail, mais nos corps. Tout se vend, tout s’achète, tout se loue : l’amour, le sexe, la vie.

La totalisation de l’économie s’exprime par le fait qu’il n’y a plus de barrières, plus de différence. Aujourd’hui, notre droit reconnaît, par exemple, que le corps humain n’est pas une matière comme une autre : on ne peut en disposer comme d’un bien de consommation. C’est au titre de cette indisponibilité du corps humain qu’il est interdit, par exemple, de vendre un organe.

A cette limite, Pierre Bergé répond par une simple question : en fait, « quelle différence ? » Quelle différence entre la marchandisation d’un corps ou de tout autre bien matériel ? Le propre de cette vision du monde, c’est l’indifférenciation. Produire un objet par le travail de ses mains ou louer son corps, c’est la même chose : c’est simplement de l’économie. « C’est faire une différence qui serait choquant », ajoute même Pierre Bergé : les différences sont scandaleuses, elles doivent être effacées, toujours au nom d’une égalité factice. C’est la même vision, au fond, qui nous rend insupportables bien d’autres distinctions, à commencer par la différence entre l’homme et la femme, entre le couple homosexuel et hétérosexuel. Et c’est la même tentative d’uniformisation rageuse qui inspire une laïcité détournée de son sens, triste revendication qui ne s’estimera satisfaite que quand l’homme ne reconnaîtra plus rien, et surtout pas lui-même, comme sacré…

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Rencontrer une pensée assumée jusqu’au bout permet de faire un vrai choix entre les visions du monde qui s’offrent à nous. Dans quelle société voulons-nous vivre demain ? Voulons-nous d’un monde où tout sera mesuré par l’économie du désir individuel, un monde où tout a un prix de marché parce que plus rien n’a, en soi, de valeur ? Ou bien accepterons-nous que la loi ait pour fonction de fixer des bornes au pouvoir que les hommes ont les uns sur les autres, à la pression de la force sur le faible, et de l’argent sur le pauvre ?

Préférons-nous un monde où l’enfant se marchande, plutôt qu’un monde où il se reçoit ? Prenons garde que, dans une société où les ventres se louent, ne se donne plus une vie vraiment humaine…

Militer pour que la GPA me permette enfin d’obtenir « un enfant si je veux, un enfant quand je veux », c’est faire apparaître l’individualisme auquel finira par aboutir la rhétorique de l’égalité. Ce n’est pas un projet altruiste, non, c’est une vision marchande fondée sur l’ivresse du pouvoir de la technique et de l’argent, que rien ne doit plus limiter. Il faut que tout s’achète, pour que je sois enfin tout-puissant. A cet égard, il n’est malheureusement pas insignifiant que l’un des premiers à appeler au commerce des utérus soit un milliardaire de sexe masculin.

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Je conclus cette brève réflexion par deux remarques.

Le propos de Pierre Bergé est l’occasion d’une intéressante mise en perspective. On cherche souvent à discréditer l’opposition au mariage homosexuel en soulignant que ce sont les mêmes qui, hier, s’opposaient au PACS. La critique, me semble-t-il, vaudrait plutôt en sens inverse. J’ai reproduit ici le discours de Mme Guigou, qui expliquait il y a une dizaine d’années qu’elle ne soutiendrait jamais le mariage homosexuel. Où est-elle aujourd’hui ? Où sont les dizaines de parlementaires de gauche qui applaudissaient lorsqu’elle rappelait le droit de tout enfant à avoir un père et une mère ? Evanouis dans la nature. Tétanisés, sans doute, par la peur de n’avoir pas l’air assez branchés. Disparus. De fait, ce sont les mêmes qui jurent aujourd’hui leurs grands dieux que la GPA ne se fera jamais ! Au sujet de la PMA, François Hollande a eu cette expression éloquente : « J’y suis opposé à ce stade. » A ce stade, c’est-à-dire jusqu’à quand ? Jusqu’à une prochaine « évolution de la société ? » Quelle crédibilité ont encore ces élus qui n’ont cessé de se rallier à ce qu’ils avaient dénoncé ? Je préfère au moins la loyale cohérence du propos de Pierre Bergé : elle a le mérite d’annoncer déjà la couleur. (La première surprise passée, il a d’ailleurs rapidement été rejoint par quelques éditorialistes en vue, qui déballent déjà l’attirail usé des mauvais arguments et des vraies insultes pour commencer d’imposer le « droit » à la GPA. L’étape suivante est donc bien en route…)

Ma deuxième remarque est pour tous mes amis qui soutiennent le projet du mariage pour tous, en toute bonne foi et animés par une belle et vraie générosité. Je pense en particulier à mes amis de gauche, du PS ou du Front de gauche, camarades de prépa ou d’école. Les amis, votre engagement d’aujourd’hui suscite en moi autant d’incompréhension que de tristesse. Comment ne discernez-vous pas l’inspiration ultralibérale de ce projet ? Comment ne pas voir qu’il porte en germe la disparition de la loi commune derrière le droit du plus fort, de la figure du citoyen derrière celle du consommateur, de la société politique derrière l’universel marché ? Comment ne pas comprendre que ce projet va contre l’idée même de République, que vous défendez si courageusement par ailleurs ? Engageons-nous ensemble pour le respect de tous ; mais ne laissons pas voler ce combat par ce détournement qui laisserait le marché libre et l’idéologie technique confisquer l’essentiel de nos vies…

Je l’avais déjà écrit, il y a plusieurs mois, et je comprends que vous ne m’ayez pas cru ; mais j’espère au moins que vous entendrez Pierre Bergé. Deux visions se rencontrent, deux projets antagonistes : il faut choisir. Ne vous laissez pas abuser, le réveil serait douloureux…

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(*On a critiqué précédemment l’usage du terme ultralibéralisme comme trop vague. Pour le préciser d’une façon encore trop approximative, j’entends ici par ultralibéralisme un projet politique qui entre en conflit avec la loi au nom du désir de l’individu, sans reconnaissance de sa responsabilité – corollaire nécessaire de tout libéralisme authentique.)

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Mille jeunes s’engagent pour la famille

Ce matin, avec mille jeunes, je signe dans Libération un appel aux parlementaires sur la question du mariage. Un projet important, à retrouver en ligne sur le site generationjusticepourtous.fr (lien vers le compte twitter dédié). Rendez-vous dans vos kiosques aujourd’hui !

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Nous avons moins de trente ans. C’est nous qui hériterons de l’avenir que vous préparez aujourd’hui. Or vous serez bientôt conduits à vous prononcer sur l’évolution du mariage, et votre décision comptera pour dessiner cet avenir ; aussi avons-nous notre mot à dire.

Vous pensez peut-être que l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe n’est pas d’une grande importance, et que d’autres sujets sérieux pourraient nous préoccuper. Nous sommes nés dans un monde en crise, et cette crise devrait être l’unique sujet d’inquiétude de notre génération. Mais nous pensons justement que la question du mariage en est l’un des aspects majeurs. C’est cette inquiétude qui nous pousse à parler aujourd’hui, et elle seule : nous refusons une réforme qui ne pourra qu’aggraver la précarité des équilibres sociaux, et dont les plus jeunes seront les premières victimes.

Toutes les formes de la crise que nous traversons sont le résultat d’une même rupture. Au nom du progrès et de la consommation conquérante, l’individualisme de nos sociétés occidentales a partout produit l’affaiblissement des repères fondamentaux. Il y a trente ans, dans le monde de l’économie, appeler à la mesure dans la consommation ou au respect de la nature vous valait d’être considéré comme un rétrograde ou un marginal. Aujourd’hui, c’est une nouvelle forme de dérégulation qui s’annonce, cette fois-ci en matière de droit de la famille : une petite minorité, munie des armes classiques du lobbying politique et médiatique, martèle que la structure ancestrale de la famille, fondée sur l’alliance complémentaire d’un homme et d’une femme, doit être dépassée. Elle exige, sous prétexte de « progressisme », qu’on adapte la définition de la famille à la mesure de son désir, qu’elle prétend, à tort, partagé par toutes les personnes homosexuelles. Et qu’on lui cède, sans discussion, des enfants adoptés, ou fabriqués pour l’occasion s’il venait à en manquer.

Les voix qui alertent ne manquent pas. Des juristes, qui appellent à la prudence avant de bouleverser le socle même du droit de la famille et de la filiation. Des associations d’enfants adoptés, qui, avec les psychologues et les pédopsychiatres, s’inquiètent des conséquences sur les enfants. Des psychanalystes, qui rappellent combien la différence des sexes est nécessaire à la construction des personnalités et des sociétés. Tout cela est balayé d’un revers de main : ceux qui doutent de cette réforme sont taxés en bloc de passéisme. Et pourtant, les rétrogrades ne sont pas où l’on croit : au nom des vieilles revendications d’une idéologie dépassée, certains voudraient refuser un débat nécessaire, et écarter ces voix qui pointent le risque pour les générations futures – pour notre avenir ! Mais comment accepter que le principe de précaution s’applique pour la défense de l’environnement, et non lorsqu’il s’agit de nos enfants ?

Nous ne parlons au nom d’aucun conservatisme, d’aucune haine. Nous serons les premiers à le rappeler, toute personne doit être absolument respectée dans sa dignité ; et nous espérons que notre jeunesse saura toujours se révolter contre le mépris, l’intolérance et la discrimination. L’injustice est scandaleuse quand elle touche les personnes homosexuelles ; mais elle ne l’est pas moins quand elle atteint les enfants. Affirmer que la société doit offrir à chaque jeune, autant qu’il est possible, de grandir avec un père et une mère ; que  c’est le bien des plus petits qui doit être notre première préoccupation ; que le droit ne peut réinventer les liens de filiation pour satisfaire le désir des adultes – rien de tout cela n’est homophobe !

Nous voulons parler pour les plus vulnérables d’entre nous. Les jeunes, dans notre pays, sont touchés de plein fouet par la précarité ; comme partout, quand la crise frappe, c’est vers leur famille qu’ils se tournent. Dans les années d’épreuve qui s’annoncent pour notre génération, dans l’instabilité du monde qui vient, nous aurons plus que jamais besoin de la stabilité des repères familiaux. Le bouleversement que susciteraient ces filiations artificielles, séparées de la complémentarité des sexes, fragiliserait définitivement la structure la plus nécessaire. Le mariage pour tous, c’est, en fin de compte, la famille pour personne. C’est le législateur qui fuit son rôle, parce qu’il abandonne, au nom d’un faux progrès, la norme et le bien communs. C’est la République qui perd du terrain, au profit de l’individualisme consumériste et du communautarisme identitaire. Et quand le terrain perdu est celui de la famille, alors, le perdant, c’est l’enfant. Nous ne pouvons prendre ce risque ; nous comptons sur vous !

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L’enseignement de l’histoire, suite

A la suite de la publication du dernier numéro du Figaro Histoire que j’évoquais ici, Michel Field a consacré la dernière édition de son émission Historiquement Show à la question de l’enseignement si débattu de cette discipline. Le dossier auquel j’ai contribué a en effet contribué à remettre en scène cette question une nouvelle fois : la discussion s’est prolongée sur différents sites internet, et dans les colonnes de Libération.

Cette émission me permet donc de revenir sur le sujet, avec Stéphane Courtois, Dimitri Casali et Sylvain Boulouque. 

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Pourquoi enseigner l’histoire ?

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Dans le dernier dossier du Figaro Histoire, qui se penche sur « l’Histoire à l’école », je reviens dans un long article sur deux siècles de ruptures pédagogiques qui ont marqué cet enseignement essentiel.

Parmi plusieurs articles très fouillés, j’espère que ce modeste travail pourra contribuer à une nouvelle approche d’une question qui me paraît plus urgente que jamais. Alors que notre société est traversée de tensions de plus en plus vives, et sans cesse ramenée à la tentation du communautarisme, l’histoire est plus que jamais d’actualité : son enseignement dans le cadre scolaire devrait contribuer à la faire connaître et partager, et par là à recréer ce lien que l’école a su autrefois susciter entre des générations pourtant divisées comme jamais.

Il ne s’agit pas d’entretenir pour cela des légendes artificielles ou des nostalgies inutiles, mais d’offrir à tous une connaissance authentique de l’histoire, qui puisse rassembler comme seule le permet la recherche honnête de la vérité. C’est seulement en revenant à ce souci de vérité dans l’enseignement que nous pourrons, comme le souhaitait Vincent Peillon, « reconstruire du commun entre tous les enfants de France ».

Quand certains se plaisent à diviser inutilement par la provocation et la caricature, il devient d’autant plus nécessaire de réfléchir ensemble à la façon de mieux transmettre les moyens de la connaissance, et le sentiment de l’unité.

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« Il n’y a pas d’autre pays au monde où l’enseignement de l’histoire soit une question d’Etat. » Antoine Prost décrivait ainsi, en 1984, la fièvre singulière des débats qui, depuis les premiers développements de l’institution scolaire, entourent la transmission de la mémoire. Pourquoi enseigner l’histoire ? En France, cette simple interrogation est une question d’Etat, parce que c’est l’unité de l’Etat qui s’y joue : « Depuis la Révolution, nous sommes un peuple divisé en une droite et une gauche, qui se sont affrontées de façon presque permanente. » Prise dans les clivages politiques qu’elle devrait surmonter, nécessairement captive des conflits idéologiques et mémoriels qui marquent la construction de la France, la pédagogie de l’histoire est à la fois champ de bataille par excellence et clé d’une unité rêvée. « Son importance pour la nation vient des divisions mêmes de celle-ci », conclut Prost.

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On ne s’étonnera donc pas de trouver, dans plus d’un siècle de théories, de manuels, d’instructions et de réformes, la trace de ruptures nombreuses et profondes. Si l’enseignement de l’histoire n’est jamais neutre, faire l’histoire de cet enseignement est, à plus forte raison, une gageure. Cette histoire seconde est néanmoins une nécessité absolue : nécessité didactique, car la pédagogie ne saurait ignorer les projets implicites qui la fondent. Nécessité politique aussi, car c’est aux Français qu’il appartient de déterminer ce qu’ils attendent de l’enseignement de leur histoire à leurs enfants : le débat, dans cette discipline moins que dans toute autre, ne saurait être confisqué par des experts ou des techniciens. (…)

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Le Figaro Histoire,  numéro d’octobre-novembre

Jeunes de France, battez-vous !

Après un été silencieux et quelques jours de reprise, ce blog fait sa rentrée ! Et pour ouvrir cette nouvelle année, voici la réponse que je publie ce matin dans Libération pour répondre à une tribune cosignée que le journal publiait, il y a quelques jours, sous le titre « Jeunes de France, votre salut est ailleurs : barrez-vous ».

Devant la difficulté, se battre ou s’évader : il y a là une alternative cruciale, et décisive pour l’avenir de notre génération !

Bonne rentrée à tous.

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Tribune parue dans le journal « Libération » daté du 10 septembre 2012

 C’est la rentrée ; en cette période où des millions de jeunes retrouvent le chemin des cours, l’actualité semble accumuler sur leur avenir des nuages plus noirs que jamais. C’est le moment qu’ont choisi trois auteurs pour signer, dans ces pages (Libération du 4 septembre), une tribune au titre encourageant : « Jeunes de France, votre salut est ailleurs ! »

Le texte qui s’ensuit est un passionnant mélange de toutes les pulsions qui habitent l’inconscient collectif de notre génération. La première d’entre toutes, un fatalisme à toute épreuve, qui proclame avec assurance l’inéluctable déclin de nos sociétés occidentales, en trouvant d’ailleurs des raisons de s’en réjouir : notre pauvreté future, et bien méritée, serait le corrélat nécessaire du développement du tiers-monde – comme si l’activité humaine, dépourvue de toute créativité, était un jeu à somme nulle…

La même passivité inspire un discours victimaire, qui nous présente comme des « ânes sans oreilles », maltraités par une gérontocratie qui nous abuse. Je ne nous pensais pas si bêtes ! Cette lamentation puérile converge avec un individualisme absolu, qui ne se reconnaît aucun héritage et aucun devoir, puisque nous sommes « du monde tout entier ».

Le propos aboutit donc à un résultat simple et logique : « Barrez-vous ! »

De deux choses l’une : soit nos auteurs ont voulu expliquer qu’il était bon d’aller voir ailleurs comment tourne le monde pour revenir plus intelligents. Voilà qui n’est pas bien nouveau ; il aurait suffi de rappeler que « les voyages forment la jeunesse », rien n’a changé de ce point de vue.

Soit il faut prendre au sérieux leur argumentation, ce qu’ils semblent parfois ne pas oser faire eux-mêmes. La France est en crise ; la croissance est ailleurs ; vous ne devez rien à personne : partez ! Alors, cette incitation à l’évasion apparaît brutalement dans sa prodigieuse lâcheté.

Jeunes de France, notre pays va mal. Il est inutile de détailler les difficultés dans lesquelles il se trouve pris ; si nous ne les connaissons pas toutes, elles viendront à nous bien à temps. Ne nous plaignons pas que notre pays nous a manqué : c’est nous qui manquerions à notre pays. Toutes les portes nous sont grandes ouvertes, pourvu que nous voulions les pousser. Nous aurons toutes les solutions, si nous voulons les inventer. Cela suppose simplement de faire face, au lieu de tourner le dos.

C’est peut-être la seule chose que nous puissions reprocher aux responsables qui nous ont précédé : avoir trop souvent tourné le dos, et ainsi brûlé l’avenir pour éviter d’assumer le présent. Mais la tentation paraît bien partagée… Y cèderons-nous à notre tour ?

Nous n’en avons pas le droit. Pour une raison simple : nous ne sommes pas de nulle part. Nous ne nous sommes pas faits tout seuls. Certes, rien n’est parfait dans notre pays ; mais enfin, arrêtons avec cette malhonnête ingratitude : qu’avons-nous que nous n’ayons reçu, de nos familles, de nos amitiés, de ces solidarités locales et nationales, de cet effort collectif qui s’appelle un pays ? Qui s’appelle pour nous la France ? Cet effort-là, la langue, l’histoire, la culture que nous avons reçues, le modèle social qui nous a vu naître, grandir, apprendre, tout cela, nous en sommes débiteurs. De tout cela, nous voilà donc responsables.

Responsables, nous le sommes dès maintenant. L’heure n’est plus à l’insouciance, mais à l’exigence. Quelle que soit notre voie, nous ne pourrons nous contenter de l’à-peu-près. Sans doute sera-ce le lot de notre génération, après quelques décennies de facilité. Mais soyons assurés que, des batailles qui nous attendent – celle de la justice, de l’emploi, de l’école,… – aucune ne sera jamais perdue avant que nous ne l’ayons livrée. Seul le mercenaire s’enfuit à l’heure du danger : le résistant sait que rien n’est joué d’avance. L’évasion qu’on nous propose n’est pas une solution, elle est un aveu d’impuissance. Et le plus triste, dans cette histoire, c’est de voir notre génération appelée à cette résignation calculatrice pourtant si peu de son âge… Où sont la fougue, la volonté – et la jeunesse ?

Bref, ce n’est pas le moment de dégager ; c’est le moment de s’engager. Formons-nous, et allons à l’étranger si c’est pour mieux nous former. Mais que notre but soit très clair ! Notre pays a besoin de nous pour surmonter les défis qui l’attendent, et nous n’allons pas lui faire défaut maintenant. C’est aussi le meilleur service que nous puissions rendre à l’équilibre du monde. Jeunes de France, notre salut à tous n’est nulle part ailleurs que dans nos mains. Ne vous barrez pas : battons-nous !

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Le fragile miracle des mots

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Quelques mots sur la parole, à l’occasion de la remise du Grand Prix de la Fondation pour l’Ecole, le 20 juin, à Paris. Ce prix est remis chaque année à des élèves de primaire et de collège après un concours de rédaction sur des sujets d’invention.

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(…) Si nous sommes là ce matin, c’est parce que vous avez écrit des histoires, et que nous les avons lues. En écrivant, vous avez ouvert les mêmes sentiers imaginaires à tous ceux qui ont lu et liront vos récits ; et vous avez ainsi ouvert la voie d’aventures sans cesse renouvelées.

Cette expérience partagée est à elle seule un miracle : le miracle de la langue, qui repose sur la force singulière des mots.

Chers élèves, voici l’expérience que vous avez faite – cette expérience qui nous réunit maintenant : vous avez éprouvé la puissance des mots.

Qu’est-ce qu’un mot ? C’est, comme un objet matériel, quelque chose que nous percevons, par le regard ou par l’écoute. Nous voyons les lettres danser sous nos yeux au milieu de la profusion des choses visibles ; nous entendons les syllabes, les consonnes, les voyelles, qui, parmi d’autres bruits, chantent à nos oreilles.

Mais le mot n’est pas n’importe quel son, et nous ne le voyons pas comme n’importe quel autre objet. S’il possède une puissance singulière, c’est parce que cette chose que nous pouvons voir ou entendre a un sens. Voilà la clef du miracle.

Ecoutez : si je vous dis le mot « école », chers amis, je suis certain qu’il suffit de ces deux syllabes, de ces cinq lettres, pour que bien des images vous viennent à l’esprit – des souvenirs, des attachements, et peut-être des préoccupations ou des projets. Je suis sûr qu’il suffit de ce mot pour que nos pensées se rejoignent.

Les mots ont un sens ; voilà tout le miracle de la langue. C’est grâce à lui que nous avons suivi, captivés, les aventures que vous nous avez racontées. Voilà ce qui vous a donné de communiquer le fruit de votre imagination, et ce qui nous a permis de la partager.

Parce qu’il a un sens, le mot est seul capable de nous relier les uns aux autres. Parce qu’elle a un sens, la parole permet d’échanger des idées, de les produire et de les approfondir ; elle peut réunir les hommes et additionner leurs énergies. Elle forge des amitiés, suscite des choix, sauve des vies – ou en détruit. Un mot, un simple oui, peut vous engager pour toute votre existence. Un mot suffit à déclarer la guerre, ou à faire la paix ; un mot peut bâtir des cités entières. Sans ce miracle des mots, il n’y aurait pas de communauté humaine, et nous serions condamnés au silence de la solitude.

Mais voilà, ce miracle est une merveille fragile. Chers élèves, vous qui avez la chance de passer vos journées à découvrir le sens des mots, il faut que vous sachiez cette chose terrible : les mots peuvent perdre leur sens.

Vous l’imaginez, c’est la plus grande catastrophe qui puisse se produire. Que se passerait-il si les mots n’avaient plus aucun sens ? Comment pourrions-nous nous comprendre, comment pourrions-nous nous parler ? Nous serions comme des étrangers les uns pour les autres, incapables de nous rejoindre dans un véritable dialogue. Les mots n’auraient plus aucun effet : il nous serait impossible de nous entendre, de nous exprimer – impossible de nous réunir, et de nous aimer !

Cette expérience, vous l’avez peut-être déjà vécue… Lorsque quelqu’un vous a menti, ou qu’un autre parle à tort ou à travers, la catastrophe ne manque pas de se produire en effet : les mots perdent leur sens. Nous n’arrivons pas à les croire ;  ils ne veulent plus rien dire pour nous. Même le meilleur ami, si sa parole ne signifie rien, ne peut plus nous parler. Même le plus proche nous devient étranger.

Chers amis, nous en avons fait une fois de plus la douloureuse expérience dans les derniers mois : la parole la plus nécessaire à notre société, qui est la parole politique, a été vidée de son sens par ceux à qui elle avait été confiée. Et lorsque nous avons eu besoin d’elle, au moment de faire les choix qui engagent notre pays, nous avons eu le sentiment de ne plus pouvoir nous parler, parce que les mots de la parole publique ne signifient plus rien pour bon nombre d’entre nous. Or, notre cité est construite sur la langue ; vivre en cité, nous dit Aristote, c’est d’abord partager un même logos, un discours raisonné, par lequel une communauté de destin s’accomplit dans l’exercice du discernement partagé. Parler ensemble du bien et du mal, des buts que nous voulons poursuivre, c’est là l’essence même de l’expérience politique. Et lorsque cesse ce dialogue de raison, la politique cède la place à la violence. Lorsque les mots n’ont plus de sens, ils ne servent plus qu’à l’insulte, à l’invective, à la caricature, à tout ce qui clôt la communication qu’un langage commun devrait ouvrir. Lorsque les mots n’ont plus de sens, la cité se dissout, et s’annonce la barbarie. Vous savez sans doute, chers élèves, d’où vient le mot de barbare : les Grecs l’ont forgé en imitant les sons inarticulés qui sortent de la bouche d’un peuple qui ne partage pas le sens des mots, qui ne possède pas le logos. Lorsque nous ne pouvons plus parler, il ne nous reste que l’expression brutale de la force.

Vous l’avez compris, chers élèves : les mots sont notre trésor, et c’est un trésor fragile. Vous avez reçu, dans vos familles, dans vos écoles, le sens de ces mots que vous employez chaque jour, et de ceux que vous découvrez encore. Vous avez fait la belle expérience du miracle de la langue, en écrivant ces récits que nous partageons ; et c’est ce miracle qui nous rassemble encore ce matin. Vous voilà donc responsables du miracle de la langue : c’est à vous de le sauver. C’est à vous de le continuer.

Si vous voulez que les mots gardent leur sens, si vous refusez d’être condamnés à vous exprimer par la force – ce qui revient à ne plus s’exprimer du tout, alors cela suppose de faire des choix.

Cela suppose de respecter les mots, de ne jamais les travestir ou les galvauder, de ne pas employer légèrement les mots les plus forts et les plus importants.

Cela suppose d’aimer les mots : ne cédons jamais à la tentation de la laideur dans l’expression, de la banalité du « gros mot » ! Le défi enthousiasmant que nous avons à relever doit nous entraîner à travailler pour mieux connaître et faire connaître l’infinie beauté de notre langue. Aimer les mots, c’est lire, dire, écrire, écouter la littérature. C’est apprendre par coeur la poésie, qui fait entrer par le coeur la matière même, la musique, la chair des mots – qui nous fait comprendre la rencontre de nos sens et de leur sens.

Cela suppose, enfin, de protéger le sens des mots, lorsque nous les employons : de ne pas parler pour ne rien dire, et de ne rien dire que nous ne pensions vraiment, ou que nous ne voulions vivre.

Chers amis, nous sommes les dépositaires émerveillés d’un grand miracle : le sens des mots est un trésor fragile, ténu, que la longue histoire de notre langue a mis des siècles à sécréter. En suivant l’exemple que vous nous avez donné aujourd’hui, par la vivacité et la jeunesse de vos belles plumes, nous voulons continuer à faire rayonner ensemble ce trésor : explorer la beauté de la langue, et permettre à nos contemporains d’en être touchés, voilà le seul moyen de sauver les mots.

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« Une belle histoire »

Au milieu du flot des commentaires politiques qui accompagnent l’entre-deux tours de la présidentielle, j’ai une belle histoire à vous raconter qui nous change, pour un instant, des querelles partisanes…

C’est l’histoire d’un service reçu qui, par la force d’une coïncidence, se transforme en service rendu – à la vie, à la mort !

Juin 2011. Christophe est élève en Première S au lycée Hoche, à Versailles. Comme d’autres lycéens, il participe à l’Opération Bac. Ce projet que j’ai lancé en 2008, juste après les élections municipales, mobilise des étudiants ou des enseignants qui, pendant la période de révision du bac, donnent des cours particuliers bénévoles à des lycéens à l’approche du bac. Les enseignants n’ayant pas le temps d’accompagner personnellement chacun des élèves dans la dernière ligne droite, beaucoup d’entre eux, nous le savons, se tournent vers la solution des cours particuliers ; mais payer un prof ou une agence, c’est un investissement souvent très lourd. Pour tous les élèves dont les familles ne peuvent supporter ce coût, nous avons crée l’Opération bac : grâce aux dizaines de bénévoles qui s’y sont associés depuis quatre ans, chaque année, dans notre ville, la solidarité prend le relais du système scolaire pour aider tous les élèves à réussir.

Christophe prépare cette année-là l’oral du bac de français. Le premier jour de l’Opération bac, il rencontre Monsieur G., professeur de littérature et de culture générale en classes préparatoires, qui lui consacrera plusieurs heures de son temps, après ses propres cours, pour l’entraîner à l’oral, le conseiller, l’encourager, compléter avec lui ses lectures et ses connaissances. En juillet, Christophe décroche un 14 à l’examen ; il envoie aussitôt un message pour transmettre la bonne nouvelle à son professeur et à M. G., remerciant ainsi son éphémère compagnon de route.

Novembre 2011, cinq mois après. Christophe croise M. G., passé au Lycée Hoche à l’occasion de l’inauguration de la chapelle, merveille d’architecture religieuse tout juste restaurée. Quelques mots échangés, quelques nouvelles. Une heure plus tard, M. G. s’effondre, à la station de bus Europe, victime d’un arrêt cardiaque. Quand il se réveille, miraculeusement indemne après plusieurs jours passés dans le coma, les pompiers qui l’ont secouru lui racontent qu’il ne doit la vie qu’à l’intervention décidée, et décisive, d’un anonyme qui, passant par là, a donné efficacement l’alerte avant de procéder à un long massage cardiaque. M. G. sait que sa vie n’a tenu qu’à un fil, pendant plusieurs longues minutes ; et que ce fil infime n’a été préservé que par un mystérieux passant…

Lundi de Pâques, 9 avril 2012, il y a quelques jours. A l’occasion de la première Messe dans la chapelle restaurée, Christophe retrouve M. G., qui lui apprend qu’il est en congés maladie et lui raconte son accident. Bref instant de stupéfaction : Christophe n’a pas oublié, il n’oubliera jamais, ce jour du 25 novembre où, appliquant avec anxiété les techniques apprises pendant son brevet de secourisme, il a pratiqué un massage cardiaque sur un homme qui s’était écroulé près de lui. Le rapprochement est vite fait. Obnubilé par le massage cardiaque, Christophe n’avait pas reconnu le bon samaritain de l’Opération bac, qu’il venait de quitter et dont il devenait, sans le savoir, le sauveur. Stressé par l’urgence, il n’avait pas dévisagé cet inconnu, détaillé les traits défigurés par le malaise ; il ne s’était pas demandé qui était tombé avant de se jeter à terre pour lui porter secours. Et quand les pompiers étaient arrivés, le lycéen s’était effacé discrètement, afin de ne pas gêner l’intervention qui emmenait vers la vie cet éphémère compagnon de route. Aujourd’hui encore, il raconte cela avec beaucoup de simplicité, ne se considérant que comme l’un des maillons d’une chaîne d’entraide et de secours.

M. G. m’a raconté la nouvelle, encore sous le coup de l’émotion après ces retrouvailles si inattendues et si intenses. J’ai reçu ce matin Christophe, avec qui nous avons parlé longuement de cette « belle histoire », comme il l’appelle, de ces étonnantes coïncidences, et de leurs enseignements. « J’ai reçu, me dit Christophe, et j’ai donné ; et en donnant j’ai reçu encore. » La vie est faite pour cet échange, gratuit – et si inattendu ! On ne dira jamais assez que l’important est de se préparer soi-même à servir, toujours plus et mieux. « L’occasion n’arrive jamais quand on l’imagine, reconnaît Christophe ; ce qui compte, c’est d’être prêt. » Et pour s’y disposer, me dit-il, il faut faire l’expérience de la responsabilité. Christophe est engagé dans le scoutisme. Ce brevet de secourisme qu’il a passé, et qu’il venait de « recycler » en prenant le temps de se remettre à jour, a sauvé une vie.

M. G. avait mis son savoir au service de la fragilité d’un jeune qu’il ne connaissait pas ; Christophe a pris le temps d’apprendre ce qui allait secourir l’extrême vulnérabilité d’un prochain au seuil de la mort.

Ainsi vont les solidarités humaines. Ce que j’avais déjà tenté de décrire dans un précédent billet, M. G. et son élève l’ont vécu pleinement : chacune de nos vies repose sur celle des autres. L’indépendance est un leurre, l’individualisme un échec. Et la ville, humble échelle de nos existences, peut être le lieu où se reconstituent, contre la solitude anonyme d’une société de consommation globalisée, les solidarités de proximité qui font que l’homme résiste encore à la mort – à la mort biologique, parfois, et plus sûrement encore à la mort intérieure.

Dans cette expérience se révèle la mesure de l’enjeu de l’action municipale, et l’importance de cette intuition qui guide nos projets.

Christophe me lit le message qu’il a envoyé à M. G., juste après leurs retrouvailles inattendues : « La vie est précieuse, belle et fragile, et je suis si content que vous en profitiez encore. » Je ne saurais trop lui dire combien je suis admiratif et reconnaissant de son témoignage, humble et discret !

L’Opération Bac, elle, reprend dans quelques semaines. M. G., que je sais fidèle lecteur de ce blog et qui se reconnaîtra, a promis d’y participer de nouveau…

Reconquérir le langage


Colin Firth dans "Le Discours d'un roi", un film sur le discours politique.

La question de la vérité hante le débat politique en cette période électorale. La vérité est la première promesse des candidats, et le mensonge la première accusation. Cette invocation permanente renvoie un écho paradoxal : la parole politique est discréditée comme elle ne l’a sans doute jamais été.

La fragilisation de la parole politique est liée à des causes qui lui sont extérieures, et notamment au développement des nouvelles technologies : la présence permanente de l’image témoigne d’un pouvoir supérieur à celui des mots. Les réseaux sociaux sont venus disperser un langage politique autrefois rare et centralisé, le tirer parfois vers l’anecdote et le bavardage. Les nouvelles technologies, en donnant un accès instantané au savoir et à l’information, ont aussi permis le développement du fact-checking, qui vient sur les plateaux de télévision concurrencer en direct la parole de l’invité.

Mais ce discrédit est aussi dû à la parole politique elle-même, aux innombrables contradictions, à l’habitude des promesses non tenues, au dialogue de sourds qu’entretiennent partis et adversaires.

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Pouvoir des mots, pouvoir sur les mots

La parole politique entretient un rapport singulier avec la vérité. Elle a une dimension performative : les mots qu’emploie le responsable politique agissent. C’est une expérience banale, et pourtant mystérieuse, que celle du pouvoir des mots. Seuls les mots changent l’histoire. Ils peuvent agir dans une vie pour guérir, ou pour détruire. Ils peuvent créer des liens ou les distendre, fonder une unité ou isoler les individus. Dans l’ordre du pouvoir politique, les mots peuvent réunir un pays ou le dissoudre – et ce sont parfois les mêmes mots qui peuvent prendre des significations contradictoires.

Le responsable politique est d’abord responsable de la qualité du sens des mots qu’il emploie. Une promesse n’est pas susceptible d’être vraie ou fausse ; elle peut seulement être tenue, ou pas. Lorsqu’elle ne l’est pas, la première conséquence est l’érosion de la confiance que nous portons à la parole. C’est là la singularité de la parole politique.

Le scientifique ne fait que décrire ce dont il parle ; en ce sens, il ne saurait dévaluer les mots qu’il utilise. En revanche, la politique peut prescrire : elle conjugue au futur la correspondance de la parole et du réel. Cette correspondance dépend alors de l’exigence éthique du politique qui s’engage à rendre réel ce qu’il a dit.

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Connotation ou communication

Lorsque l’action politique manque à cette exigence, la parole politique se trouve largement dévaluée. Le premier symptôme de cette dévaluation, c’est que les mots, qui nous sont communs par essence – puisqu’ils servent à communiquer – sont utilisés pour leur connotation, et non pour leur signification. Pour le dire simplement, ils sont, particularisés, partagés entre les familles politiques. On ne se pose pas la question de savoir s’il est bon de parler du travail, on dit que c’est un mot de droite. Les communicants vendent aux candidats des listes de mots « connotés » pour leur électorat. En ce sens, ils ne cherchent pas à susciter une véritable communication, mais une identification. Le mot « égalité » est ainsi un clin d’oeil pour la gauche, le terme de « morale » pour la droite. Parler d' »immigration », c’est pencher vers l’extrême droite. Dire « lutte », ça parle à l’extrême gauche. Voilà comment on finit par ne plus rien se dire qui dépasse vraiment les clivages convenus ; on ne se parle plus.

Lorsque le langage est dévalué, l’activité politique devient profondément difficile. Bernanos, dans la période confuse de l’après-guerre, identifie les troubles que traverse le pays à l’absence d’une parole crédible : « Quiconque tenait une plume à ce moment-là s’est trouvé dans l’obligation de reconquérir sa propre langue, de la rejeter à la forge. Les mots les plus sûrs étaient pipés. Les plus grands étaient vides, claquaient dans la main. »

Ouvrir un journal, écouter un discours, suffit pour mesurer combien le commentaire politique s’est résigné aujourd’hui à cette perte de sens du langage politique. « Les mots même mentent. » Il nous reste à reconquérir notre langage. Là encore, l’engagement politique local, l’expérience des solidarités proches et concrètes, pourrait servir de point de départ.

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