France Culture, les Nouveaux Chemins

Pour l’émission « les Nouveaux Chemins de la Philosophie », Anastasia Colosimo évoque, dans Le Journal de la Philo du 5 octobre 2018, la parution de Demeure.

« En partant de cette véritable méditation métaphysique sur le mouvement comme seul principe d’existence, Bellamy nous embarque dans une exploration philosophique magistrale à la recherche du temps gâché à suivre le mouvement sans en chercher le sens. Ce qui avance est préférable à ce qui est immobile. Le progrès s’installe peu à peu comme nouvelle religion. Pour lui, cette passion moderne pour le changement est une forme de ressentiment au sens nietzschéen, compris comme un refus d’accepter que les choses soient telles qu’elles sont, une incapacité maladive à accepter le réel et à le reconnaître.

C’est au prisme de ce grand voyage que Bellamy propose de lire la crise systémique qui traverse notre époque. Il faudrait déconstruire notre fascination pour le changement pour sauver la possibilité du mouvement. Habiter le monde et ne plus s’y abriter. Sortir du monde liquide et lui redonner corps. »

Critique de Demeure dans L’Opinion

François-Gilles Egretier consacre un long article à Demeure, accessible sur le site de l’Opinion.

« (…) François-Xavier Bellamy avec Demeure nous donne les outils pour poursuivre ce travail. Il apparaît comme une lueur dans un débat public largement dévitalisé, en proie aux doutes mortifères des populismes de tous poils. Le refuge dans le passé ne saurait en aucun cas servir de sésame dans ce nouveau monde qui se dresse devant nous. Les défis majeurs de la transition écologique, de l’Europe, de l’immigration… doivent trouver des réponses étayées sur un corpus d’idées et de valeurs solides inscrites au cœur du débat public. François-Xavier Bellamy met en évidence le risque de dilution dans ce mouvement moderne où le flux renverse tous les repères : frontières, traditions, particularismes. Le capitalisme, en s’affranchissant le plus possible de la régulation, vise à libérer l’individu de toutes entraves pour le propulser dans le grand « mouvement » sans fin, sans but, seul face à son désir indéfini, et ce faisant, le plonge dans une forme de solitude qui le prive de liens pour faire société et le détache du collectif. (…)

Ce jeune philosophe nous donne l’énergie de nous réinvestir dans une réflexion politique au sens large qui nous concerne tous en nous questionnant sur les fausses promesses du progrès et du tout numérique : eh oui tout ce qui est nouveau n’est pas beau ! Avec son dernier opus, il ne fige pas nos consciences dans les certitudes d’un nouveau catéchisme qui substituerait le triomphe du progressisme à la tyrannie du conservatisme ; il nous place dans les starting-blocks pour reconquérir notre pensée et réinvestir le collectif : l’invitation est tentante.

Il est temps alors de répondre à cet appel de Demeure, une invitation à devenir acteur de notre destinée commune, et bâtisseur du droit imprescriptible du peuple à disposer de lui-même. »

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Dossier du Figaro Magazine à l’occasion de la parution de Demeure

C’est un vrai honneur de pouvoir présenter Demeure dans le long dossier que le Figaro Magazine lui consacre ce week-end. Je suis le premier impressionné du temps et de l’intérêt que lui ont accordés les équipes de ce journal, au premier rang desquels Alexandre Devecchio. Je n’aurais jamais imaginé que ce travail susciterait une telle attention ; j’espère que cette visibilité bien imprévue pourra être utile pour servir, dans le débat public, les inquiétudes et les aspirations que nous partageons !

Lire ce dossier en ligne sur le site du Figaro.

Les Soirées de la Philo : saison 6

Les Soirées de la Philo font leur rentrée ! Avec un programme entièrement refondu, et un nouveau cycle de soirées pour aller à la rencontre des grands auteurs qui, à travers l’histoire, peuvent éclairer les grandes questions que nous nous posons aujourd’hui…

Hâte de vous retrouver pour cette sixième saison !

▶ Pour en savoir plus et pour réserver votre place : www.philia-asso.fr

▶ Pour suivre les Soirées sur Facebook : Les Soirées de la Philo

Philia : vers la sixième saison

L’année des Soirées de la Philo s’achève, avec les dernières dates dans les villes qui ont rejoint l’expérience… Je profite de ce moment pour dire un immense bravo à toute l’équipe avec qui nous portons ce beau projet – et pour redire encore de tout cœur ma profonde reconnaissance aux milliers de personnes qui ont partagé avec nous cette cinquième saison ! Grâce à vous, cette proposition toute simple est devenue une étonnante aventure…

Elle continuera de se développer l’année prochaine, avec un nouveau cycle : tous les quinze jours, j’aurai la joie de vous emmener à la rencontre des philosophes. Nous passerons une soirée en compagnie de Platon, puis d’Aristote, de Hegel ou de Nietzsche, et de bien d’autres encore… Et en parallèle, nous continuerons les conférences tous les quinze jours sur de grandes questions, qui seront renouvelées comme chaque année – n’hésitez pas à me proposer les thèmes qui vous intéresseraient !

Vous pouvez réserver dès maintenant votre place pour ces deux cycles, les abonnements étant en nombre limité… L’inscription s’effectue sur cette page.

Et en attendant ce nouveau développement, vous pouvez bien sûr, même si vous n’étiez pas abonné cette année, retrouver en ligne toutes les soirées de cette saison, en podcasts et en vidéos.

Rencontres sur l’éducation en Italie et en Espagne

Il y a un petit moment que je ne vous ai pas donné de nouvelles sur ces pages. Les dernières semaines ont été l’occasion de travailler sur plusieurs projets, dont je vous parlerai prochainement…

Je voudrais revenir sur un moment marquant, les quelques jours très intenses que j’ai eu l’occasion de passer récemment en Italie et en Espagne, pour une série de conférences et de rencontres autour de l’éducation. Une traduction des Déshérités est parue en italien il y a plus d’un an déjà, et en espagnol au mois de mars dernier. C’est bien sûr une très belle expérience pour moi de pouvoir rencontrer des lecteurs d’autres pays.

Ces quelques jours au nord de l’Italie ont été rythmés par plusieurs conférences à Milan, Varese, Turin, Côme… J’en ai profité à chaque fois pour répondre, dans la journée, à l’invitation d’établissements scolaires très variés, et j’ai pu chaque jour visiter des écoles, intervenir auprès des élèves ou rencontrer les enseignants. J’ai été très impressionné de découvrir que plusieurs équipes pédagogiques ont choisi de travailler à partir des Déshérités. Ce voyage a également été l’occasion d’entretiens avec plusieurs médias italiens. Je suis ensuite parti pour Madrid, où j’étais invité à conclure un colloque national sur l’éducation, organisé par des professeurs passionnés, que j’ai eu la grande chance de rencontrer à cette occasion.

De ces quelques jours, je reviens avec plusieurs sentiments. Le premier, c’est une surprise mêlée de reconnaissance pour le chemin étonnant qu’aura fait ce petit livre. Conduit à cette question de la transmission par ma propre expérience de jeune professeur plongé dans la crise de notre école, je suis toujours profondément touché de voir que tant de personnes, enseignants, parents, éducateurs, avec souvent bien plus d’expérience que moi, partagent les aspirations et les difficultés que je tentais de décrire. Ce livre était une réponse bien modeste à un immense problème de notre temps ; et je n’aurais jamais pu prévoir qu’il recevrait un tel écho… Je m’attendais encore moins à ce que cette réflexion, que je pensais si liée au contexte français, puisse trouver un écho dans d’autres pays ! Pourtant, pendant ces quelques jours, malgré la barrière de la langue et la complexité qu’impose la traduction simultanée, j’ai retrouvé la même expérience que dans les nombreuses rencontres que j’ai pu vivre en France : le même intérêt pour ces questions pédagogiques, des inquiétudes similaires sur la crise éducative, mais aussi la même ferveur dans les échanges, et autant d’émerveillement à réfléchir ensemble sur la nécessité essentielle et oubliée de la transmission.

Cela conforte en moi cette certitude, déjà bien souvent répétée : la crise de l’école n’est pas le problème de l’école. Bien sûr, notre éducation nationale peut progresser ; mais le défi éducatif que nous connaissons est d’abord le signe d’une difficulté qui traverse en profondeur notre société française, et plus généralement notre modernité. Comme l’écrivait Péguy, « les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » Eh bien, il semble que toutes les sociétés occidentales sont aujourd’hui traversées par cette même « crise de vie générale » ; et l’expérience que j’ai vécue ces dernières années m’a permis d’observer que, à Londres, à Bruxelles, à Milan ou à Madrid, nous sommes conduits aux mêmes renoncements, qui nous condamnent aux mêmes échecs. Si la question de la transmission se pose partout, c’est qu’elle n’est pas d’abord un sujet de méthodes ou de moyens, mais une question bien plus essentielle. « Quand une société ne peut pas enseigner, écrit Péguy, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; quand une société ne peut pas enseigner, c’est qu’une société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner. »

Et cependant il y a tant d’éducateurs qui ont au cœur la passion de transmettre ! De ce point de vue, je reviens aussi de ces quelques jours avec beaucoup d’admiration et d’espérance. Admiration pour les nombreux parents, enseignants, chefs d’établissement que j’ai eu la chance de rencontrer, et dont beaucoup m’ont marqué par leur courage, leur générosité, leur inventivité – mais aussi par la simplicité avec laquelle ils partagent ensemble leurs doutes et leurs difficultés, ce que peut-être nous avons plus de mal à vivre en France. Admiration aussi, bien sûr, pour la maturité des élèves avec qui j’ai eu la joie d’échanger, pour les talents qu’ils mûrissent – ces apprentis qui à Côme m’ont fait découvrir leur atelier d’ébénisterie, ou ces élèves milanais avec qui nous avons lu Baudelaire… Je garderai longtemps le souvenir de très beaux moments, qui m’ont profondément touché : parmi eux, je voudrais citer la découverte d’une école extraordinaire, Cometa, créée par un couple italien pour accueillir des jeunes en difficulté, et qui leur offre le meilleur – le cadre le plus beau, stimulant et bienveillant, pour qu’ils puissent s’y construire. Un autre moment rare a été un dîner partagé à Madrid, avec de nombreux collègues notamment, au cours duquel nous avons pu échanger avec beaucoup de simplicité ce que nous avons au cœur, nos joies d’enseignants et nos raisons d’espérer. Bien sûr, ces quelques rencontres pèsent bien peu de choses à côté de l’actualité internationale bien préoccupante de cette période. Mais puisque nos défis et notre avenir seront communs, même si le signe est bien discret, je puis le dire : ces amis d’Europe croisés trop rapidement, et que j’espère revoir bientôt, font désormais partie pour moi de ces raisons d’espérer… Grazie mille e a presto – muchas gracias y hasta pronto !

Pâques

« Cloches de retour au matin de Pâques, pour nous aussi vous ressuscitez les beaux jours candides, les réveils dans un éclat de rire, les volets écartés devant la prairie où l’aube, en s’évadant, avait laissé sa blancheur comme un dernier voile oublié. Le jeune soleil splendide nous aveuglait et nous voilions nos visages ; nos mains, sur nos yeux, étaient transparentes et toutes pénétrées de lueur. On se criait Alléluia d’une chambre à l’autre ; nous étions joyeux parce que nous étions immortels.

L’enfant qui, au réveil, fermait les yeux dans trop de lumière ce matin de Pâques empli de cloches et d’oiseaux – je verrai son éblouissement éternel. Désormais nous croyons qu’aucun visage n’est effacé à jamais, qu’aucun regard ne s’éteint, et que tout amour s’accomplira. »

– François Mauriac, Impressions et Réflexions

Il y a près d’un siècle, Mauriac évoquait cette « victoire, difficile victoire » qu’est l’espérance de Pâques, à travers cette réconciliation avec l’esprit d’enfance. Nous vivons aujourd’hui cette espérance en union avec tous ceux qui traversent la nuit de l’épreuve, et en particulier Marielle Beltrame, et tous les proches des victimes des récents attentats… Oui, nous voulons le redire avec eux : « Tout amour s’accomplira. »

Très belle fête de Pâques à chacun d’entre vous !

Donner sa vie ou détruire celle des autres

Aujourd’hui, en pleine attaque terroriste, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a proposé, et obtenu, de prendre la place d’une femme, retenue en otage par un homme qui le matin même tentait d’assassiner des policiers. Il savait qu’en libérant cette otage, il prenait le plus grand des risques ; en ce moment, il lutte contre la mort.

En sauvant une vie innocente, le choix de cet officier constitue à lui seul une victoire définitive sur la violence islamiste… C’est par ce choix en effet qu’un peuple vit : par la priorité donnée à l’autre sur soi-même. Par le don de soi plutôt que la mort d’autrui, « pour que triomphent la vie et le droit. »

Cette devise des gendarmes du GIGN montre aujourd’hui, dans le geste infiniment grand et simple de leur frère d’armes, tout ce qui doit nous porter dans le long combat qui nous attend contre le djihadisme, et contre toutes les forces qui voudraient dissoudre l’unité de notre société.

De tout cœur avec la famille d’Arnaud Beltrame, avec toute la grande famille de la Gendarmerie touchée à travers lui, et avec les proches de toutes les victimes…

L’éternité reçue

Texte paru dans Le Figaro Histoire de février 2018.

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face », dit une célèbre maxime de La Rochefoucauld. C’est pourtant ce que choisit de faire le philosophe Martin Steffens en méditant sur L’Eternité reçue (Desclée de Brouwer, 2017). Après plusieurs ouvrages marquants, consacrés à esquisser ce qu’Aristote appelait une « sagesse pratique » pour le temps présent, il relie cette fois-ci notre vie à ce qui la clôt – ou à ce qui l’ouvre. Tâche nécessaire, car la mort constitue sans doute le plus grand impensé de la modernité, le refoulé qui la hante ; mais tâche difficile, car les plus fortes et irréfutables raisons n’ont jamais su nous guérir de la peur qu’elle nous inspire.

Alors Martin Steffens accepte patiemment de prendre avec lui cette angoisse. Et se donne une méthode étonnante… Il commence par afficher clairement son projet : montrer que la mort ne détruit pas la vie, qu’elle l’agrandit. Mais une fois cette destination fixée, il reste à faire le chemin ; et, mesurant ce qu’il faut de conversion pour arriver jusqu’à ce point, ce livre est un itinéraire assez sage pour ne pas aller directement au but. Il commence par prendre en charge notre révolte contre la mort, la crispation de la vie en nous qui crie qu’elle ne veut pas mourir – de la vie qui voit dans la mort son autre, son adversaire absolu.

Steffens progresse de façon claire et didactique ; son écriture retrouve et renouvelle le style propre aux grands pédagogues qui, dans la tradition française notamment, ont marqué l’histoire de la philosophie par leur capacité à rendre à toutes les intelligences la culture et la réflexion qui appartiennent à tous, et qu’une certaine condescendance universitaire a eu parfois le tort de confisquer dans des complexités superflues. Comme Bergson, comme Alain, Steffens enseigne dans le secondaire, et cela se manifeste dans sa manière d’écrire et de démontrer, à la fois accessible, exigeante et incarnée. C’est donc de façon concrète qu’il montre que la mort, en réalité, fait partie de chacune de nos vies : cette expérience, qu’il désigne sous le nom de « petites morts », constitue le pivot de sa démonstration. La maladie, la souffrance, mais aussi l’expérience du désir auquel quelque chose résiste, ou celle de la beauté, qui ne se révèle jamais que dans la distance – tout cela est autant de façons de « mourir parfois » : et de ces petites morts, on peut faire l’occasion de comprendre que le réel se découvre quand il n’est pas possédé, maîtrisé, consommé. On ne reçoit l’essentiel que quand on s’en déprend.

…et de ces petites morts, on peut faire l’occasion de comprendre que le réel se découvre quand il n’est pas possédé, maîtrisé, consommé.

C’est cette efficacité des « petites morts », ce « bon usage des maladies » que cherchait Pascal, qui permet à Martin Steffens de changer finalement notre regard sur le trépas, cette grande et absolue dépossession, qui devient par conséquent l’occasion ultime de tout recevoir. C’est cela que la foi appelle : résurrection. Une telle révolution est exactement à l’inverse de la logique du transhumanisme, qui voudrait au contraire se conserver pour toujours, ne jamais lâcher prise. L’absolu de la maîtrise est peut-être ce par quoi nous pourrions finalement tout perdre, en fait. Si ce qu’il y a d’éternel entre dans la vie par la mort, alors « la mort de la mort » que promet la science pourrait bien être le synonyme de l’enfer – une interminable « possession », dans tous les sens de ce terme ; une infinie aliénation de soi par soi.

Sans jamais verser dans la « morale de camomille » ou les consolations faciles, Martin Steffens nous propose de redécouvrir que nous n’avons qu’une vie, et qu’elle est éternelle. Quitte à écarter peut-être ce que la mort gardera toujours de scandale, même au point de vue théologique… Mais il est impossible de tout dire, puisqu’il n’y aura pas de dernier mot. Il faut donc simplement se laisser accompagner par le mouvement de cette pensée, qui est aussi un récit – le récit du salut qui ressaisit chaque vie quand elle est regardée du point de vue de l’éternité, de cette vie qui nous est rendue quand nous retrouvons le sens de notre propre mort, cette « grande mort, écrit Rilke, que chacun porte en soi ».

Illustration : une scène du film Tree of Life, de Terrence Malick (2011)

Le propre de l’homme ?

Texte paru dans la newsletter Time To Philo.

Les députés européens ont interdit mardi la pratique de la pêche électrique dans les eaux qui dépendent des pays de l’Union. Une décision qui soulève en fait cette question bien plus profonde : quelles sont les limites de nos droits à l’endroit des animaux ?

La philosophie a longtemps fourni un bon prétexte à notre domination sur le règne animal : parce que l’homme est un être de raison, il est normal qu’il gouverne le monde qui l’entoure, en disposant de ce qu’il contient. Descartes, qui définit l’homme comme le seul « être pensant », en tire la conséquence que son intelligence devrait « le rendre comme maître et possesseur de la nature. » Et notamment des animaux… Ceux-ci ne peuvent vivre l’expérience du cogito, et dire comme nous : « je pense comme je suis » ; dépourvus de pensée, ils ne sont donc qu’un assemblage d’organes et de muscles, comme des rouages et des ressorts – des « animaux machines. » Si l’animal n’a pas de conscience, alors il est un simple objet, dont on peut user comme de n’importe quel objet.

Pourtant, quelques décennies plus tôt, Montaigne avait déjà jeté le soupçon sur cette supériorité si confortable. N’y a-t-il pas une sensibilité chez les animaux ? « Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aimons, aussi font-elles de la nôtre », écrit-il dans les Essais. A bien les regarder, nous observerons même une forme d’intelligence animale. Peut-être ne pouvons-nous pas les comprendre, mais « pas plus qu’ils ne nous comprennent. C’est pourquoi ils peuvent tout autant nous estimer bêtes que nous le faisons… » Par conséquent, « ce n’est par vrai discours, mais par une fierté folle, que nous nous préférons aux autres animaux et nous séquestrons de leur condition et société. » Que signifierait alors vivre dans la société des animaux, « nous ramener et nous joindre à leur nombre » ?

« Je ne prends bête en vie à qui je ne redonne les champs », écrit Montaigne. Faut-il ne toucher poisson vivant qu’on ne rejette à la mer ? Ce serait paradoxalement une manière de se mettre à l’écart du règne animal, car les animaux font eux aussi du vivant leur nourriture… Mais le prédateur qu’est l’animal tue avec parcimonie, à la mesure de son besoin. La pêche, la chasse, la domestication de l’animal ont obéi à la même économie de vie pendant des millénaires. C’est la puissance inédite de la technique qui s’est affranchie de toute limite : aujourd’hui, 40 % du poisson pêché est excédentaire, et rejeté, mort, à la mer. L’océan, milieu vivant et condition de toute vie, devient un cimetière, menaçant la pérennité de nombreuses espèces – peut-être un jour de la nôtre. Dans L’animal que donc je suis, Derrida observe : « personne aujourd’hui ne peut nier cet événement, à savoir les proportions sans précédent de cet assujettissement de l’animal. »

Face aux innovations techniques, Hans Jonas recommandait de suivre le « principe responsabilité » : nous avons des devoirs envers la nature, parce que nous avons une responsabilité pour l’avenir – transmettre le monde dont nous avons hérité. Et voilà peut-être ce qu’est le « propre de l’homme » : les grands prédateurs marins ne nous accordent pas de droits… Seul l’homme sait se reconnaître des devoirs. Mais encore faut-il s’y tenir : en poursuivant dans la voie d’une exploitation sans limite des pouvoirs de la technique, nous deviendrions inhumains.

Photo : Pexels/Sebastian Voortman