Retrouver le prochain

La France vient de perdre son triple A. De l’avis de tous les experts, dont je ne suis pas, il semble que nous soyons embarqués pour de bon dans une crise globale et profonde. Et si les meilleures solutions de cette tourmente internationale et structurelle se trouvaient… tout près de nous ?

La semaine qui s’achève a vu la deuxième édition d’un projet, lancé l’année dernière à Versailles, et dont le succès me semble intéressant de ce point de vue. Il s’agit des « 24 heures vers l’Emploi », dont la Croix s’est fait récemment l’écho. Dans notre ville, comme partout en France, nous sommes confrontés à l’augmentation très forte du taux de chômage des jeunes. La Mission locale, qui accompagne les jeunes en difficulté d’insertion professionnelle, le Pôle emploi, et notre expérience personnelle sur le terrain, confirment cette évidence : lorsque le marché de l’emploi se resserre, c’est d’abord ceux qui n’y ont pas encore leur place qui s’en trouvent durablement exclus. Pendant les premières années de notre mandat, je suis resté désemparé devant cette demande récurrente : « donne-moi un travail ! »

A la rentrée 2010, nous avons décidé de réagir, en sortant avec un peu d’imagination du cadre d’intervention normal d’une Mairie. En quelques mois, nous avons organisé cette opération, qui se déroule en deux temps. Le moment fort est un forum, pour lequel nous avons sollicité une par une les entreprises locales ou nationales qui interviennent sur notre territoire. Le but : leur demander de venir avec des contrats fermes, disponibles, précis et communiqués à l’avance, qui soient majoritairement accessibles à des candidats peu expérimentés. C’est en effet ce frein qui bloque les jeunes au seuil de l’emploi, plutôt que le manque de diplômes : on leur demande une expérience qu’ils ne peuvent par définition pas avoir, et cette surenchère désespérante suscite chez beaucoup d’entre eux, même les plus qualifiés, un fort sentiment d’injustice.

Avec ces contrats en ligne de mire, nous proposons en amont, dans tous les quartiers de la Ville, des séances de formation et d’accompagnement, pour que les demandeurs d’emploi, et en particulier ceux qui partent de plus loin, soient vraiment prêts à décrocher l’entretien qui les conduira au but le jour du forum. Ce long temps préparatoire, qui est la singularité des « 24 heures », ne peut exister que par l’implication réellement incroyable des professionnels et des associations spécialistes de l’insertion professionnelle, qui viennent à la rencontre des candidats dans tous les quartiers de la ville, jour après jour, pendant deux mois.

Après le succès inespéré de l’année dernière, 38 entreprises nous ont rejoint cette année, du bâtiment à l’aide à la personne, de la vente à l’action sociale, de la culture à l’agriculture. Le Château de Versailles à côté du Club Med, les commerces jouxtant les restaurants, une large palette de métiers pour proposer 1276 contrats au total (hors emplois de la Défense). Et mercredi dernier, ce sont 869 candidatures qui ont été reçues par ces recruteurs, ce qui augure bien des embauches à venir.

La clé de l’efficacité surprenante d’un tel projet : la proximité. Les responsables de ressources humaines présents mercredi m’expliquaient, comme l’année dernière, qu’un tel forum leur permettait de rencontrer des jeunes habitant sur le lieu de leur activité. Transports raccourcis au maximum, déracinements évités : cela constitue pour eux un sérieux atout pour faciliter le recrutement. De la même façon, le temps de préparation proposé en amont permet d’aller vraiment au plus près des besoins pour aller chercher un par un ceux qui sont le plus en difficulté.

J’en tire une leçon simple, mais sans doute centrale pour les années à venir : il nous faut redécouvrir l’importance première de la proximité. Enfants de l’universalisme désincarné des Lumières, fidèles de la globalisation abstraite promise par les progrès technologiques du siècle dernier, citoyens du monde dématérialisé du numérique, nous avons cru à la fin de l’enracinement et à l’annulation des distances. Plus rien pour nous n’est lointain ; et paradoxalement, c’est maintenant qu’il nous faut retrouver le sens du prochain.

La crise de l’emploi est causée par des déséquilibres économiques internationaux ; mais ses solutions seront d’abord locales. Ce n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres : l’importante fréquentation du site de Versailles dédié aux jeunes prouve bien qu’Internet est d’abord un média local : les représentants de la génération internet passent leur temps, sur le web et les réseaux sociaux, à s’enquérir de ce qui se passe tout près de chez eux, bien plus qu’à l’autre bout du monde. Au CNOUS, organisme en charge du logement et de la restauration étudiante, et dont je suis administrateur, on travaille à la restauration des « circuits courts » : cette relation directe entre la restauration collective et les producteurs locaux conforte l’agriculture, et peut faire baisser les prix en supprimant les coûts inutiles. Cela n’est que le retour à la sagesse ancestrale de la civilisation, qui trouvait dans la proximité l’harmonie que nous avons cherché dans la démesure.

Voilà quelques illustrations parmi tant d’autres de ce dont le succès des 24 heures vers l’emploi est le signe encourageant : le lieu où tout se joue vraiment, c’est le lieu le plus proche. Les solutions qui remédieront efficacement aux crises de notre temps, elles se trouvent tout près de nous. Et celui qu’il nous faut redécouvrir, pour donner ou pour recevoir, en tous les cas pour rétablir le centre de gravité incarné et concret de nos vies, c’est notre prochain. Un souhait pour 2012 ?

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Je profite de ce billet pour souhaiter une très belle année à ceux qui fréquentent ces pages, toujours plus nombreux, et pour remercier en particulier tous ceux qui m’écrivent pour m’encourager. Je suis désolé de n’avoir pu encore répondre à chacun. Le projet de ce blog est très modeste (participant de cette humble proximité où notre action pourra retrouver un sens) ; je sais qu’il n’est pas à la hauteur de ces encouragements, qui cependant me touchent beaucoup, et dont je vous remercie sincèrement !

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« Il y avait plus rien : soudain il y eut l’espoir. »

Il y a quelques jours, je me suis plongé – ou, pour mieux dire, j’ai été littéralement happé – par la lecture des minutes du procès de Jeanne d’Arc (qui sont disponibles en ligne). Tout ce que nous connaissons de l’histoire certaine de cette figure devenue légendaire, tient dans ce dialogue soigneusement consigné entre une assemblée de juges expérimentés et une jeune fille de dix-neuf ans. La précision minutieuse du greffe a porté jusqu’à nous, à travers les siècles, le récit détaillé de ces quelques journées qui virent la plus improbable et la plus grande victoire de Jeanne.

Jeanne d’Arc dépasse tous les clivages

Les discussions partisanes qui entourent la commémoration du six centième anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, sont un symptôme du délitement de notre société. L’évidence devrait s’imposer à nous : Jeanne d’Arc dépasse tous les clivages, elle nous dépasse ; dans les derniers siècles, les grands esprits de notre pays, quels que soient leurs engagements politiques ou leurs convictions religieuses, ont su reconnaître la grandeur unique de son aventure et de son sacrifice. De ce sacrifice qui ressuscita la paix, la justice et la France, il serait temps plus que jamais de nous inspirer. Ce texte de Malraux, qui me rappelle son inoubliable hommage à Jean Moulin, le fait sentir mieux que je ne saurais le dire.

Nous savons aujourd’hui qu’elle est une âme invulnérable. Ce qui vient d’abord de ce qu’elle ne se tient que pour la mandataire de ses voix : « Sans la grâce de Dieu je ne saurai que faire. » On connaît la sublime cantilène de ses témoignages de Rouen : « La première fois, j’eus grand-peur. La voix vint à midi ; c’était l’été, au fond du jardin de mon père… Après l’avoir entendue trois fois, je compris que c’était la voix d’un ange… Elle était belle, douce et humble ; et elle me racontait la grande pitié qui était au royaume de France… Je dis que j’étais une pauvre fille qui ne savait ni aller à cheval ni faire la guerre… Mais la voix disait : « Va, fille de Dieu… » (…)

Dans ce monde où Isabeau de Bavière avait signé à Troyes la mort de la France en notant seulement sur son journal l’achat d’une nouvelle volière, dans ce monde où le dauphin doutait d’être dauphin, la France d’être la France, l’armée d’être une armée, elle refit l’armée, le roi, la France.

Il y avait plus rien : soudain il y eut l’espoir – et par elle, les premières victoires qui rétablirent l’armée.

Puis – par elle contre presque tous les chefs militaires -, le sacre qui rétablit le roi. Parce que le sacre était pour elle la résurrection de la France, et qu’elle portait la France en elle de la même façon qu’elle portait sa foi. (…)

Le plus mort des parchemins nous transmet le frémissement stupéfait des juges de Rouen lorsque Jeanne leur répond : « Je n’ai jamais tué personne ». Ils se souviennent du sang ruisselant sur son armure : ils découvrent que c’était le sien. Il y a trois ans, à la reprise d’Antigone, la princesse thébaine avait coupé ses cheveux comme elle et disait avec le petit profil intrépide de Jeanne la phrase immortelle : « Je ne suis pas venue pour partager la haine, mais l’amour. » Le monde reconnaît la France lorsqu’elle redevient pour tous les hommes une figure secourable, et c’est pourquoi elle ne perd jamais toute confiance en elle. (…)

« Comment vous parlaient vos voix ? » lui avait-on demandé. – Elles me disaient « Va fille de Dieu, va fille au grand cœur… » Ce pauvre cœur qui avait battu pour la France comme jamais cœur ne battit, on le retrouva dans les cendres, que le bourreau ne put ou n’osa ranimer. Et l’on décida de le jeter à la Seine, « afin que nul n’en fît des reliques ».

Alors naquit la légende.

 Le cœur descend le fleuve. Voici le soir. Sur la mer, les saints et les fées de l’arbre-aux-fées de Domrémy l’attendent. Et à l’aube, toutes les fleurs marines remontent la Seine, dont les berges se couvrent de chardons bleus des sables, étoilés par les lys…

La légende n’est pas si fausse. Ce ne sont pas les fleurs marines que ces cendres ont ramenées vers nous, c’est l’image la plus pure et la plus émouvante de France. O Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants, peu importent tes vingt mille statues, sans compter celles des églises : à tout ce pour quoi la France fut aimée, tu as donné ton visage inconnu. Une fois de plus, les fleurs des siècles vont descendre. Au nom de tous ceux qui sont ou qui seront ici, qu’elles te saluent sur la mer, toi qui a donné au monde la seule figure de victoire qui soit aussi une figure de pitié !

Texte intégral ici. In Le Miroir des Limbes.

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Nuit de Noël

« Et le Verbe s’est fait chair, et les journalistes n’en ont rien su… » (Bernanos, Journal d’un curé de campagne)

Pour deux milliards de chrétiens dans le monde, Noël rappelle la naissance d’un Dieu qui se fait homme pour révéler aux hommes la bonne nouvelle du salut. Pour toute l’humanité, et singulièrement pour nos pays de culture chrétienne, Noël vient aussi rappeler que l’essentiel de nos vies se joue dans le secret, bien loin du bruit médiatique et de l’activisme social. L’essentiel d’une existence se joue dans le silence du coeur, dans la simplicité des relations, dans la discrétion d’une vie de famille, d’amitiés, de travail. Fêter Noël, c’est retrouver le sens de ce qui seul compte – ce qui est intérieur, et donc invisible. C’est dans l’obscurité de cette longue et belle nuit d’hiver, à laquelle notre quotidien ressemble souvent, qu’il faut chercher la seule véritable lumière.

Joyeux Noël !

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L’enjeu social de la culture

Enjeu social de la culture

A la suite de la note publiée sur ce blog la semaine dernière, l’hebdomadaire Valeurs Actuelles m’a proposé d’écrire une tribune sur cette question de la place de la culture générale, et la publie dans son édition d’aujourd’hui, sous le même titre. Vous en retrouverez le texte intégral sur le site de la revue.

Notre système d’enseignement est de plus en plus inégalitaire :

Toutes les études internationales le confirment. Symboles de cette injustice, les grandes écoles ne reçoivent plus qu’une infime minorité d’élèves issus de milieux défavorisés. Alors Ministre de l’enseignement supérieur, Valérie Pécresse avait demandé à ces institutions de supprimer de leurs concours d’entrée l’épreuve « la plus discriminatoire« , la culture générale, présentée comme l’obstacle majeur pour ces jeunes. « Ne plus évaluer un élève sur son savoir, mais sur son intelligence et sur son parcours » : tel était le leitmotiv, que Sciences Po reprend aujourd’hui à son compte. […]

L’objectif est évidemment louable : il est absolument révoltant que, dans notre pays, un jeune n’ait pas les mêmes chances de succès selon l’endroit où il est né. Mais le remède envisagé ne pourra qu’aggraver le mal. La décision de Sciences Po est le symptôme d’une conception du savoir qui est, en fait, l’origine même du problème. […]

La culture n’est en fait qu’un accessoire mondain ; elle est le coupable privilège des « héritiers« , ceux que leur environnement familial a préparés à devenir la prochaine génération de l’élite au pouvoir. C’est la deuxième étape de la dénonciation, celle du sociologue français Pierre Bourdieu, qui aura tant marqué la vision contemporaine de l’éducation – au point que Valérie Pécresse, jetant l’anathème sur la culture, reprenait ce propos marxiste.

L’intelligence sans culture n’est rien :

Quand la ministre a pris cette position, je faisais mes premiers pas d’enseignant dans une zone urbaine sensible. Comme beaucoup de professeurs, je partais chaque jour vers ces jeunes porté par la certitude que j’avais quelque chose de précieux à leur transmettre, qui pouvait les aider à construire leur existence. Nous avons tous fait l’expérience que notre intelligence s’agrandit, que notre personnalité s’épanouit au contact de la culture. Dès lors, que peut bien signifier cette idée absurde, « mesurer l’intelligence et non le savoir » ? L’intelligence sans culture n’est rien. […]

L’enjeu social de la culture :

C’est en cela que l’on se trompe d’objectif : lutter pour l’égalité réelle ne peut passer que par la transmission de cette culture à tous les élèves, quels que soient leur milieu d’origine. Notre école est devenue l’une des plus inefficaces et des plus inégalitaires d’Europe depuis que ses responsables la considèrent comme un outil de discrimination. […] Faire reculer cette injustice, et préparer un avenir meilleur, suppose de transmettre aux jeunes la culture dont ils sont tous les légitimes héritiers, sans laquelle il n’est pas de regard libre ni authentiquement humain sur le monde.

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Il est permis d’espérer

Discours présidentiel de Vaclav Havel

Vaclav Havel / ICP

Vaclav Havel est décédé aujourd’hui ; il restera l’une des figures politiques les plus lumineuses du vingtième siècle, qu’il aura marqué de son action mais aussi de sa pensée. Dramaturge et philosophe, il fut l’incarnation de la résistance intellectuelle au totalitarisme en Tchécoslovaquie, avant de devenir le premier chef d’Etat de son pays à l’issue de la révolution de velours.

Outre son oeuvre littéraire, il nous laisse de nombreux textes exceptionnels, toujours clairs, souvent pleins d’humour, qui construisent une réflexion lucide la fonction du politique, ses dangers et sa mission. Parmi ceux-ci, Le Pouvoir des sans-pouvoirTentative de vivre dans la véritéIl est permis d’espérer, ou encore L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge, un recueil de discours qui n’est malheureusement plus édité mais qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte si vous avez la chance d’en trouver un exemplaire.

Le texte qui suit est un extrait de son premier discours présidentiel à l’occasion du 1er janvier, qui pourrait valoir aussi bien pour nous aujourd’hui…

Extrait du discours présidentiel de Vaclav Havel

« Chers concitoyens,

Pendant quarante ans, vous avez entendu de la bouche de mes prédécesseurs, chaque nouvel an, sous diverses formes, la même chose : notre pays prospère, nous avons produit tant de millions de tonnes d’acier, nous sommes tous heureux, nous croyons en notre gouvernement et de belles perspectives s’ouvrent devant nous.

Mais je suppose que vous ne m’avez pas proposé pour cette fonction pour que je vous mente. Notre pays ne prospère pas. Le grand potentiel créateur et spirituel de nos peuples n’est pas utilisé à plein. Des branches entières de l’industrie produisent des articles qui ne présentent pas d’intérêt tandis que nous manquons de ce dont nous avons besoin. Notre économie désuète gaspille le peu d’énergie que nous avons. Nous avons détérioré la terre, les rivières et les forêts que nos prédécesseurs nous ont léguées. Permettez-moi de vous faire part d’une impression personnelle : alors que je me rendais récemment à Bratislava par avion, j’ai pris le temps de regarder par la fenêtre.

Ce coup d’œil [sur notre pays] a suffi pour me faire comprendre que nos hommes d’Etat et politiciens pendant des dizaines d’années n’ont pas regardé, ou n’ont pas voulu regarder, par la fenêtre de l’avion. Aucune lecture des statistiques dont je dispose ne me permettrait de comprendre plus vite et plus facilement la situation à laquelle nous sommes parvenus.

Mais cela n’est pas le principal. Le pire c’est que nous vivons dans un environnement moralement dépravé. Nous sommes moralement malades, car nous nous sommes habitués à dire une chose et à penser autrement. Nous avons appris à ne croire en rien, à être indifférents les uns à l’égard des autres, à ne nous occuper que de nous-mêmes. Les notions telles que l’amour, l’amitié, la pitié, l’humilité ou le pardon ont perdu leur profondeur et leur dimension, et pour beaucoup d’entre nous ne représentent que des particularités psychologiques, des saluts égarés des temps les plus reculés, un peu ridicules à l’ère des ordinateurs et des fusées spatiales. Notre régime a abaissé l’homme à la notion de force de production et la nature à celle d’instrument de production, les transformant en petites vis d’une grande et monstrueuse machine dont personne ne connaît en fait le sens.

Quand je parle d’atmosphère morale dépravée, je ne parle pas seulement de ceux qui ne regardent pas par la fenêtre des avions, mais de nous tous. Il serait très imprudent de comprendre le triste héritage des quarante dernières années comme quelque chose d’étranger que nous aurait légué un parent éloigné. Nous devons au contraire l’accepter comme l’héritage de nos propres actes. Alors, nous comprendrons que c’est seulement à nous tous d’en faire quelque chose. Nous ne pouvons pas tout rejeter sur les souverains précédents, non seulement parce que cela ne correspondrait pas à la vérité, mais également parce que cela pourrait diminuer la responsabilité actuelle de chacun d’entre nous, c’est-à-dire le devoir d’agir dès maintenant de façon libre et raisonnable. Ne nous trompons pas : il serait tout à fait faux d’attendre que la réforme générale vienne seulement de la politique. La liberté et la démocratie signifient la participation active et, de ce fait, la responsabilité de tous.

[Pour cela, nous devons reprendre confiance en nous.] La confiance en soi n’est pas l’orgueil, bien au contraire ; seul un homme ou une nation pleins d’assurance au meilleur sens du terme sont capables d’écouter la voix des autres, de les accepter d’égal à égal, de pardonner à ses ennemis et de regretter ses propres fautes. Essayons, en tant qu’hommes, d’introduire l’assurance ainsi définie dans la vie de notre communauté et, en tant que nations, dans notre action sur la scène internationale. C’est seulement ainsi que nous gagnerons l’estime de nous- mêmes et des autres nations.

Essayons de rénover, dans une époque nouvelle et d’une façon nouvelle, cette conception de la politique fondée sur la moralité. Apprenons que la politique devrait être l’expression de la volonté de contribuer au bonheur de la communauté et non du besoin de la tromper et de la violer. Apprenons que la politique ne doit pas être seulement l’art du possible, surtout si l’on entend par là celui des spéculations, des calculs, des intrigues, des accords secrets et des manœuvres pragmatiques, mais qu’elle peut être aussi l’art de l’impossible, c’est-à-dire celui de rendre soi-même et le monde meilleurs.

Nous sommes un petit pays, pourtant nous avons été jadis un carrefour spirituel de l’Europe. Pourquoi ne pas le redevenir ?

La mafia de ceux qui ne regardent pas par les fenêtres des avions vit encore et de temps en temps remonte à la surface mais elle n’est plus notre ennemi principal. Notre ennemi principal, ce sont aujourd’hui nos propres défauts : l’indifférence à l’égard des choses communes, la vanité, l’ambition, l’égoïsme, les ambitions personnelles et les rivalités. C’est sur ce terrain que nous aurons à livrer notre combat.

Nous nous trouvons au seuil des élections libres et de la campagne préélectorale. Ne permettons pas que, sous le noble désir de servir la chose commune, fleurisse de nouveau celui de se servir soi-même. Dans l’immédiat, il n’est pas vraiment important de savoir quel parti remportera les élections. Il est important que ce soient ceux qui possèdent les meilleures qualités morales, civiques, politiques et professionnelles.

Vous vous demandez peut-être quelle est la république dont je rêve. Je vais vous répondre : il s’agit d’une république indépendante, libre, démocratique, économiquement prospère et socialement juste, bref d’une république humaine au service de l’homme et c’est pourquoi elle peut s’attendre à ce que l’homme la serve en retour. Il s’agit d’une république qui réunit des gens d’une culture générale étendue, sans laquelle on ne peut résoudre aucun de nos problèmes humains, économiques, écologiques, sociaux et politiques. (…)

Désormais, ton pouvoir, peuple, est entre tes mains ! »

Vaclav Havel

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Le droit de savoir

A l’heure où la France se distingue en ouvrant, sous la conduite d’Etalab, son premier portail d’accès aux données publiques, la transparence recule dans l’Education nationale. L’Association des Journalistes éducation (Ajé) a diffusé lundi un communiqué pour dénoncer la diminution des statistiques communiquées par le ministère. A titre d’exemple, les rapports de l’Inspection générale, qui portent sur la situation de l’enseignement en France, sont de moins en moins publiés. Pour 22 rapports diffusés en 2001, on n’en compte plus que deux en 2010 !

Les données ministérielles ne sont plus transmises qu’à des fins de communication. Depuis plusieurs années déjà, les rectorats imposent aux enseignants de ne plus rendre publics les résultats des évaluations annuelles, qui doivent vérifier l’acquis des connaissances de base. D’ailleurs, ce n’est plus la Direction de l’Evaluation (DEPP) qui conçoit les évaluations nationales de CE1 et de CM2 et interprète leurs résultats, mais la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), qui se trouve ainsi en position de s’auto-évaluer. Pédagogiquement très en vogue dans les classes, cette méthode n’est sans doute pas la plus rigoureuse pour une administration…

L’école n’est plus le lieu de la transmission du savoir

Les données qui nous sont proposées sont donc beaucoup moins complètes, et moins fiables. La raison en est simple. Par exemple, un rapport retraçant l’évolution de la lecture sur dix ans, retenu par le ministère, a été finalement diffusé par l’INSEE dans son « portrait social ». On y apprend que le niveau des élèves les plus faibles s’est encore nettement fragilisé : « Le pourcentage d’élèves en difficulté face à l’écrit a augmenté de manière significative, et près d’un élève sur cinq est aujourd’hui concerné en début de 6ème. » Cette réalité, qu’il s’agit de dissimuler, est confirmée par les études internationales de haut niveau autant que par l’expérience de beaucoup d’enseignants. Les citoyens, et les parents d’élèves en particulier, ont le droit de le savoir !

Pour ma part, je suis convaincu que ce phénomène est le résultat, non pas d’abord d’un problème de moyens (si ce n’est de moyens mal utilisés), mais d’un problème de méthodes liées à une vision générale de la mission de l’école. Aujourd’hui, il n’est plus du tout évident que l’école soit le lieu de la transmission d’un savoir. La culture, bagage encombrant, est perçue comme un poids inutile dont l’accès numérique au savoir universel pourrait finir par nous dispenser ; pire encore, elle est d’abord un moyen de sélection.

« La culture est discriminatoire. »

Un autre fait récent l’illustre bien : Richard Descoings, emblématique directeur de Sciences-Po Paris, a décidé de supprimer l’épreuve de culture générale du concours d’admission à l’IEP. La culture, explique-t-il, c’est ce qui permet aux élèves les plus favorisés de se distinguer aux concours. Et d’ailleurs, « qui peut prétendre en avoir une à l’âge de 17 ans ? » C’est vrai, ça, vos quinze années à l’école n’avaient quand même pas pour but de vous cultiver !

L’argument est fondé sur une idée simple : il s’agit de recruter des candidats pour ce qu’ils sont, par pour ce qu’ils savent. Inutile alors, le savoir et les efforts qu’il implique. Inutiles, l’histoire, la littérature, l’apprentissage des sciences, la mémoire, la lecture… Toutes ces connaissances superflues pourraient vous faire perdre de vue ce que vous êtes vraiment. On valorisera donc plutôt les expériences associatives ou militantes. Pour entrer à Sciences Po, lycéens, vous êtes prévenus : mieux vaut maintenant être engagé, impliqué, ou syndiqué, que cultivé.

La valeur de la culture

L’intention n’est pas mauvaise. Mais la culture est-elle seulement quelque chose qu’on « a » ou pas, que l’on possède ? Serions-nous ce que nous sommes sans la fréquentation du savoir ? Ce que nous avons appris nous a appris à être nous-mêmes – à être libres. Apprendre une langue, mémoriser des raisonnements scientifiques, connaître son histoire, c’est se découvrir soi-même, et construire son propre regard sur le monde (je reviendrai bientôt sur cette question décisive). Et c’est la raison pour laquelle l’école devrait se recentrer sur la transmission du savoir, que les élèves attendent tant en réalité.

C’est cette expérience qui donne sens à la vocation d’un professeur. J’ai voulu enseigner la philosophie parce que, à travers elle, des enseignants m’ont appris à devenir ce que je suis. Il n’y a rien de plus beau que de conduire ses élèves, par le chemin du savoir, à un regard plus libre sur leur propre vie. Dans une vie humaine, il n’y a pas de réussite, au sens large – celui de l’épanouissement personnel autant que de l’insertion sociale – sans ce chemin de la culture. C’est en cela que M. Descoings se trompe radicalement d’objectif dans sa lutte contre les injustices : l’école qui disqualifie la culture comme une discrimination est en fait la plus injuste de toutes. Et la nôtre est d’ailleurs de plus en plus inégalitaire, à mesure qu’elle renonce à transmettre. Le désir de justice sociale, autant que la préparation de notre avenir, nous imposent collectivement cette exigence : parce que la culture est du côté de l’être et non de l’avoir, tout enfant a le droit de savoir.