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Entretien avec Valeurs Actuelles à la veille de l’élection européenne

Entretien paru dans Valeurs Actuelles, mai 2019. Propos reccueillis par Tugdual Denis, Geoffroy Lejeune, Raphaël Stainville.

Dans un entretien récent avec Valeurs actuelles , Nicolas Dupont-Aignan vous accuse d’être « un rabatteur de voix » pour Emmanuel Macron et le énième représentant de « la droite qui trahit ». Comment réinstaurer la confiance ?

La cohérence de M. Dupont-Aignan est difficile à cerner : il n’a cessé de changer de discours au fil des ans. Jean-Frédéric Poisson, qui a fait campagne avec lui, dit que le cœur de son système repose sur le mensonge : je le crois, en effet, au rythme des calomnies qu’il ne cesse de répandre sur nous. Cela étant dit, je comprends le ressort de cet argument. La droite a souvent déçu et beaucoup se demandent si elle saura se relever de ses incohérences passées. Je sais que les déceptions ont été fortes et qu’il faudra reconstruire la confiance patiemment, humblement, par un travail de fond. Je ne vois pas d’autre option : qu’est-ce que les à-coups individuels de M. Dupont-Aignan ont apporté à notre pays ? Pour moi, je suis trop libre pour servir d’alibi, d’autant plus que je ne suis pas attaché à une carrière politique et que je n’ai pas sollicité cette investiture. J’ai accepté la mission qui m’était proposée parce qu’on ne peut pas déplorer la crise où nous sommes et refuser ensuite de contribuer à reconstruire.

Édouard Philippe a raillé, dans le Figaro, précisément « la droite Trocadéro » qui avait choisi François Fillon. Vous vous en revendiquez, au contraire ?

Cette sortie du Premier ministre est symptomatique d’un vieux réflexe du politiquement correct, qui consiste à insulter la droite quand elle ose être fidèle à ses convictions et à ses électeurs. Édouard Philippe applique aujourd’hui une politique qui correspond à tout ce à quoi il s’était supposément opposé durant sa carrière. Je préfère être de la droite qui reste constante que de celle qui s’enorgueillit de se dissoudre dans la gauche. Aujourd’hui, Édouard Philippe soutient une liste dont le numéro 2, Pascal Canfin, a refusé d’embarquer dans un avion quand il était ministre de François Hollande, sous prétexte qu’un Malien condamné pour viol s’y trouvait pour être extradé. Une liste dont le projet est de dépenser toujours plus d’argent public et de créer de nouveaux impôts… Une liste parrainée par Daniel Cohn-Bendit, Élisabeth Guigou et Ségolène Royal. Cela n’a plus rien à voir avec la droite !

De ce point de vue, le politiquement correct est une machine qui ne cesse de s’étendre. Le sentiment qu’il est de plus en plus difficile d’exprimer un désaccord sans être voué aux gémonies alimente une frustration politique indéniable. C’est pourquoi le politiquement correct me semble être l’un des carburants qui alimentent ce qu’on s’obstine à appeler le populisme sans jamais vraiment le définir.

À quoi peut concrètement servir un député européen qui s’engage à préserver notre civilisation ?

L’Europe, ce ne sont pas seulement des traités ou une organisation administrative, mais d’abord un héritage à transmettre et à sauver de tout ce qui nous fragilise aujourd’hui. Le défile plus important, c’est la fracturation de notre société : nous devenons une juxtaposition de communautés qui ne se reconnaissent plus de liens, une addition d’individus qui poursuivent leurs propres calculs. Nous avons su construire un marché commun, qui peut être un atout décisif dans la mondialisation ; mais l’Europe ne peut pas se réduire à un marché. La réduction de la politique à l’économie nous piège dans le consumérisme et nous empêche d’agir pour préserver notre modèle de civilisation : il faut pourtant le redire, nous ne sommes pas que des consommateurs préoccupés de leur seul intérêt.

N’est-il pas plus facile de lutter contre cela en tant que candidat, à l’heure des discours, que durant le mandat, à l’heure de l’action ?

Non, cela se traduit très concrètement. Je m’engagerai personnellement en allant dans les capitales européennes pour défendre une initiative commune contre la GPA et contre l’eugénisme. Ce qui est en jeu, ce sont les nouveaux modèles contre lesquels l’Europe doit peser : celui du tout-marchand américain, qui fait que l’on peut, en contournant la loi européenne, choisir des bébés sur catalogue dans des cliniques aux États-Unis ; celui de la Chine, qui a annoncé, il y a quelques semaines, que pour la première fois des enfants génétiquement modifiés étaient nés. Réussir cette course contre la montre pour interdire la marchandisation du corps, empêcher l’eugénisme, faire comprendre que le transhumain ouvrirait un monde inhumain, voilà un enjeu de civilisation absolument décisif. La voix de la France est malheureusement sans doute trop isolée, trop faible et trop passive aujourd’hui, pour pouvoir faire contrepoids à ces grandes forces.

Vous prendrez donc votre bâton de pèlerin pour vous rendre au Portugal, en Suède, en Espagne, ou en Hongrie ?

Oui, il est temps de parler d’une seule voix. On doit, dans notre droit français, continuer à interdire la GPA. Mais cette interdiction est fragilisée si, dans l’espace européen, nous avons des législations différentes sur cette question. Notre droit est sans arrêt contourné et violé. Il faut donc qu’on arrive à se mettre d’accord entre nous.

L’enjeu est essentiel. Nous sommes la première génération dans l’histoire qui devra décider de l’avenir de la condition humaine. C’est fascinant et vertigineux. Tout cela se joue aujourd’hui : les grandes entreprises américaines investissent massivement dans la recherche pour dépasser les limites de la condition humaine. En Chine, une stratégie d’État voudrait mettre l’homme au service d’une course à la performance qui le détruira de l’intérieur. Si nous sommes les héritiers des Grecs, qui répondaient à la tentation de l’hubris par la juste mesure d’Aristote ; si nous sommes les enfants de l’école du droit naturel que les Romains ont développée ; si nous sommes à la hauteur de cet effort de la pensée chrétienne qui a mûri le caractère inaliénable de la dignité humaine, alors il faut faire de la voix de l’Europe le contrepoids indispensable à ces forces de destruction de l’homme. Si on croit à la politique, c’est l’enjeu le plus important des années qui viendront.

Parmi les périls qui nous guettent, celui de l’islamisme se développe-t-il en raison de la passivité du progressisme ?

Je l’ai dit durant tous nos meetings : on ne peut pas regarder nos malheurs comme s’ils venaient uniquement de l’extérieur. L’islamisme ne fait que remplir le vide que le consumérisme individualiste a laissé derrière nous. On a expliqué aux jeunes qu’il n’y avait pas de culture française, que l’Europe n’avait pas de racines, que notre seule identité était la diversité. Que les grandes conquêtes sociales de demain consistaient à pouvoir pousser son Caddie au supermarché même le dimanche. Et à la fin, on s’étonne qu’ils cherchent une transcendance de substitution… Le plus grand besoin d’un jeune n’est pas de trouver une raison de vivre, mais une raison de donner sa vie. L’émotion provoquée par le don absolu des commandos Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, comme celui d’Arnaud Beltrame, dit tout de la soif qui habite les cœurs. Si l’on s’en tenait aux critères que notre société individualiste se fixe, cela n’aurait aucun sens ! Emmanuel Macron avait dit : « Il faut que les jeunes Français aient envie de devenir milliardaires. » En réalité, ce sont des jeunes capables de défier tous les calculs, de se donner jusqu’au bout qui font notre plus grande reconnaissance, en sauvant notre pays de ce repli individualiste. L’histoire de ces vies, ce n’est pas l’émancipation de l’individu, c’est au contraire la force du lien qu’elles se reconnaissent avec les inconnus qu’il s’agissait de sauver.

Vous êtes donc étonné que cette société finisse par reconnaître leur valeur ?

Je ne suis pas étonné, je suis émerveillé. Cela montre qu’au cœur du cœur humain, il y a cette soif de se donner, pourtant si méprisée par le monde contemporain. L’époque d’Adopte un mec et de Tinder n’empêchera pas qu’on admire plus que tout le don total de soi. Et cela prouve que l’espoir est possible. Les progressistes ne nous comprennent pas. Dire que la société contemporaine est individualiste, ce n’est pas un jugement moral : il n’y a sans doute pas plus d’égoïsme ou moins de générosité aujourd’hui qu’hier. L’individualisme est une métaphysique du calcul solitaire. Mais avec le drame de Notre-Dame, quelque chose fait échec à cette logique : le général de la brigade des sapeurs pompiers de Paris, avec qui j’ai discuté deux jours après l’incendie, m’a confié qu’aucun de ses hommes n’avait posé de question ou eu de mouvement de recul au moment de monter dans les tours de la cathédrale, alors même que celles-ci pouvaient s’écrouler. Ces hommes ne montaient pas pour sauver des vies mais des pierres, qui sont le signe de cet héritage qui nous précède et nous relie.

Cet incendie a-t-il agi comme un signe dans votre campagne, vous qui vous voulez le candidat de la mémoire ?

Cela nous a rappelé de façon sensible la raison même de notre engagement. En voyant Notre-Dame brûler, nous avons tous eu l’impression de voir brûler une part de notre culture commune, de ce patrimoine matériel mais aussi immatériel que nous savons à la fois magnifique et vulnérable. J’ai toujours été touché par cette confession d’Alain Finkielkraut, qui affirme avoir appris à mieux aimer la France non plus seulement pour sa grandeur, mais de l’amour qu’on porte à ce qui est fragile et menacé.

Êtes-vous surpris de constater qu’après les polémiques soulevées lors de votre entrée en politique, les critiques se soient taries ?

J’ai d’abord été un peu stupéfait de la disproportion des polémiques. Et, je le dis très simplement, je regarde maintenant avec un peu d’étonnement l’excès d’éloges dont je suis parfois l’objet. La démesure dans ces jugements si rapides ne doit pas faire oublier l’essentiel. Le plus important reste à venir : reconstruire la confiance qui a été profondément érodée dans la politique et dans notre famille politique. Bien au-delà d’une personne, l’enjeu est immense. Dans cette société atomisée, nous avons besoin de retrouver du lien. Dans cette société matérialiste, nous avons besoin de retrouver des idées.

Vous arrivez avec votre bienveillance, à rebours des postures habituelles… Est-ce une nouvelle manière de faire de la politique ?

Je n’ai pas cherché à jouer un rôle ou à calculer une attitude, je suis resté moi-même. Mais c’est intéressant de voir les témoignages des gens à la fin des réunions publiques, les courriers qu’ils écrivent… Beaucoup expriment leur désir de prendre de la hauteur, de retrouver de la sérénité. Ce qui me frappe le plus, c’est de voir des gens qui pleurent à la fin des réunions publiques. Beaucoup de Français se sentent perdus, désespérés, ont le sentiment de ne plus être entendus et de ne plus maîtriser leur avenir. Il y a une immense inquiétude collective.

L’orateur rompu aux meetings politiques agite des stimuli pour enflammer les foules. Vous, vous laissez une large place au silence…

J’avoue que j’ai toujours du mal à entendre scander mon nom. Ce que je trouve le plus beau dans les réunions publiques, c’est de tenter d’emmener les gens avec soi pour mieux comprendre avec eux nos échecs et nos espoirs. Hier soir, nous étions à côté d’Angers. Nous avons parlé du défi économique et commercial devant lequel l’Europe se trouve, de la manière de retrouver notre place dans la mondialisation, des moyens de sortir de la crise et de redonner de l’oxygène à ceux qui travaillent… Nous vivons une crise profonde du travail. C’est un sujet technique, économique ; mais c’est aussi parce que nous avons perdu le sens du travail, en faisant systématiquement le choix de la consommation. Et j’ai repris un passage de Péguy que j’avais déjà risqué dans un meeting un peu plus tôt. C’est une vraie joie de sentir la densité du silence, l’attention des gens qui trouvent dans ces lignes des mots pour comprendre ce qu’ils veulent retrouver. [Il récite] « J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait… »

Lorsque le Monde, après des semaines de campagne, vous met en une et titre sur « les habits neufs du conservatisme », cela infirme l’idée qu’il n’y aurait en France que des populistes ou des progressistes…

Oui, ce faux débat entre progressistes et populistes est scandaleux. Si on regarde les sondages, en prenant en compte l’abstention, moins de 20 % des Français se reconnaissent dans l’un ou l’autre de ces camps. Mais Emmanuel Macron sait que la seule personne qui pourra le sauver, dans trois ans, c’est Marine Le Pen. Il l’installe donc en unique opposante, parce que son seul but est d’empêcher que se reconstruise une alternative crédible à droite, la seule qui pourrait réellement l’empêcher d’être réélu en 2022.

Est-ce la raison pour laquelle Nathalie Loiseau a refusé de débattre avec vous ?

Son seul but est de faire exister Jordan Bardella. Elle prétend que son engagement est de battre le Rassemblement national et, en même temps, le considère comme le seul interlocuteur démocratique valide. Ne parler que d’un combat contre le populisme, c’est une manière pour elle de s’exonérer du bilan dramatique de son parti ou d’éviter de parler des sujets de fond, alors que nous sommes face aux défis les plus importants de notre temps. C’est vrai aussi du RN, qui a totalement changé de discours sur l’Europe… Le seul débat en est réduit à battre Marine Le Pen ou à battre Emmanuel Macron. Les Français n’en peuvent plus de ces élections tristes.

À la fin du mois de février, une dépêche de l’agence Reuters relatant un échange dans lequel vous auriez affirmé pencher pour Jean-Claude Juncker plutôt que Viktor Orbán, Emmanuel Macron plutôt que Marine Le Pen. Dans un long texte sur Facebook, vous avez rétabli votre version, puis dénoncé le mirage d’une souveraineté européenne et accusé les populistes et les progressistes de « s’alimenter mutuellement ». Que vous a enseigné cet épisode sur le rapport à la vérité de la société de l’information ?

Il m’a enseigné qu’au fond nous vivons dans un univers d’artifices, où manque souvent l’exigence intellectuelle de rendre compte de la réalité d’un propos. Ce qui compte, c’est de chercher la petite phrase qui enfermera, quand bien même elle ne dit pas du tout ce que vous cherchiez à exprimer. J’ai éprouvé à cette occasion beaucoup de compassion pour des responsables politiques qu’on a parfois vigoureusement critiqués parce qu’un de leur propos avait été réduit à trois mots… Je comprends que beaucoup aient cédé à la dictature des “éléments de langage” pour se protéger. Mais cela pose une vraie question : quel espace laisse-t-on à la réflexion, au temps qu’elle exige, au sens de la complexité ? Sommes-nous prêts à un dialogue qui cherche à comprendre plutôt qu’à étiqueter ? Quand Jordan Bardella prend une phrase de quarante secondes prononcée sur une radio et qu’il en ressort un extrait de neuf secondes qui me fait dire exactement le contraire de ce que j’exprimais, j’y vois le signe que le débat politique va mal. Je crois au pluralisme : j’ai de vrais désaccords avec lui, mais ça ne m’empêche pas de respecter tous ceux qui s’engagent pour défendre leurs idées. Un enjeu essentiel pour nos démocraties, c’est de sauver la possibilité du désaccord intelligent. Je suis sûr que les Français en sont capables, beaucoup plus que leurs responsables politiques.

À quoi jugeriez-vous que votre campagne a été réussie ? Avez-vous des regrets ?

Les plus beaux moments ont été les rencontres, comme ce matin dans un centre pour enfants autistes, ou pendant les réunions publiques. Une campagne est une occasion rare de mieux connaître la réalité de la France ; mais c’est surtout éprouvant et intense. Je m’accroche au fait qu’il ne reste que quelques jours de campagne… [Rires] J’estimerai que cette campagne aura été réussie quand, dans cinq ans, on aura pu avancer sur les objectifs concrets que nous nous sommes donnés.

En quoi la philosophie vous a-t-elle aidé ?

Marc Aurèle m’a bien aidé… Il faut être un bon stoïcien pour faire de la politique, avec le détachement, la distance et l’engagement que cela impose. Par ailleurs, le fait de rentrer dans la réalité des sujets me tenait vraiment à cœur. Nous avons consacré des réunions publiques à approfondir des questions précises, avec des spécialistes de notre liste, par exemple avec Arnaud Danjean et Frédéric Péchenard sur les enjeux de sécurité et de défense. Nous continuerons d’ailleurs pendant le mandat.

Avez-vous aussi appris sur les rapports humains ?

C’est vrai, la politique est un terrain favorable pour mieux appréhender le cœur humain… On voit tout ce qu’il y a de plus médiocre et de plus décevant parfois, mais je peux vous promettre qu’on y trouve aussi ce qu’il y a de plus noble. J’ai été très marqué par la bienveillance de beaucoup, et par le dévouement et la générosité de tant d’élus. Ce pays tient par l’engagement discret de tant de Français, sur le terrain. Il nous manque un cap qui puisse nous unir de nouveau, mais nous avons tout pour retrouver l’espérance.

À propos de Vincent Lambert (encadré)

Ce qui me frappe, c’est de voir la violence qui s’exprime dans l’affaire de Vincent Lambert, cette instrumentalisation écœurante qui est faite de cette vie blessée et fragile par ceux qui militent pour l’euthanasie et qui défendent ‘le droit à mourir dans la dignité’. Ceux-là mêmes qui déclarent indignes tous ceux qui ne correspondent pas au standard de performance et de réussite qu’on voudrait voir appliquer à une existence humaine légitime pour être vécue. Il y a là une violence insoutenable. Nous sommes devant le grand point de bifurcation qui nous attend : soit on définit la vie comme la force, la force poussée à son paroxysme, soit on reconnaît que la vie, c’est d’abord l’expérience de la faiblesse. Aujourd’hui, nous nous définissons comme des individus consommateurs qui rentrent dans leur vie comme un client devant un catalogue, en voulant avoir toutes les options. Pour ma part, je crois que la vie commence par l’extrême dépendance qu’est l’état d’enfance et qu’elle se termine dans l’extrême dépendance qu’est la vieillesse. Ces deux termes de l’existence nous enseignent que c’est par les brèches de notre capacité d’agir que passe la rencontre avec l’autre et le lien qui nous rattache à lui. Nous sommes tous les débiteurs de ceux qui nous ont fait grandir et nous n’étions pas malades parce que nous étions des enfants. Le regard que l’on porte sur Vincent Lambert aujourd’hui, qui effectivement a besoin d’aide pour pouvoir simplement se nourrir, c’est le regard que nous portons sur notre humanité. Oui, je crois que dans ce débat, on n’a pas concrètement le droit d’exploiter une pareille situation pour propager son idéologie. On devrait se l’interdire, même ! Par ailleurs, on a aujourd’hui un équilibre défini par la loi Léonetti, qui a été votée à l’unanimité du Parlement – ce qui est déjà très rare, et sur un sujet comme celui-ci encore plus exceptionnel. Il y a des vies humaines dont je ne crois pas qu’on puisse dire, sauf à renoncer au sens même de ce qu’est la condition humaine, qu’elles ne sont pas dignes d’être vécues.

Politique agricole commune : c’est notre avenir qui est en jeu (tribune)

Tribune co-signée par Arnaud Danjean, Agnès Evren et François-Xavier Bellamy, parue sur le site du JDD, février 2019. Présentation de la vision stratégique et des orientations du programme « agriculture » pour l’élection européenne 2019.

A moins de cent jours des élections européennes, le Salon International de l’Agriculture s’ouvre dans le contexte d’une réforme de la Politique agricole commune (PAC) sur laquelle les élections du 26 mai auront un impact déterminant. Conséquence budgétaire directe du départ annoncé des britanniques et de l’émergence de nouvelles priorités au niveau européen (sécurité, migration et défense), la Commission européenne propose en effet de diminuer le budget alloué à la PAC de 15% pour la période allant de 2021 à 2027, soit un manque à gagner de près de 7 milliards d’euros pour les agriculteurs français. Ce serait en moyenne 20 000 euros de moins pour chaque exploitation. On mesure l’impact qu’aurait une telle baisse pour les agriculteurs, leurs familles, et le tissu rural qu’ils font vivre, dans un contexte déjà très difficile que Michel Houellebecq décrivait comme « un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM… »

Cette baisse, fruit des tergiversations du gouvernement français, qui pendant des mois a refusé de jouer son rôle de premier défenseur de la PAC, est inacceptable. Que traduit-elle comme vision? Que l’agriculture est un marché comme un autre ; que les agriculteurs doivent se débattre seuls dans l’économie mondiale ; que les exploitations n’ont plus qu’à augmenter de taille et industrialiser leurs activités pour rester compétitives ; et qu’en même temps la transition vers une agriculture écologiquement responsable se fera spontanément.

La PAC doit demeurer l’un des piliers stratégiques pour préserver notre modèle agricole

Pourtant, l’agriculture n’est pas un marché comme les autres. Voilà la vision que les gouvernements de François Hollande et Emmanuel Macron n’ont pas su défendre en Europe au cours des dernières années : au moment où la démographie mondiale explose, la PAC doit demeurer l’un des piliers stratégiques pour préserver notre modèle agricole et préparer l’avenir de notre continent. Toute autre option serait une folie.

Car notre agriculture, ce sont les produits qui se trouvent chaque jour dans les assiettes de millions d’enfants, et garantissent à chacun d’accéder à une alimentation sûre et saine. La sécurité alimentaire ne doit rien à un coup de chance : conditions météo, changement climatique, volatilité des cours mondiaux… les agriculteurs font face à des risques auxquels aucun autre secteur économique n’est exposé. Le rôle de la puissance publique en France et en Europe est de les soutenir et de les protéger pour assurer notre sécurité.

Notre agriculture, c’est aussi 7 milliards d’excédents commerciaux pour la France. L’Argentine, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Brésil, les Etats-Unis et la Chine font tout pour concurrencer nos producteurs : giga-fermes industrielles, normes sanitaires inférieures, subventions massives aux entreprises agrochimiques. On trouve déjà en supermarché des produits frais venus de Nouvelle-Zélande… Des milliers d’hectares agricoles et des dizaines de vignobles passent sous pavillon chinois. Ce serait une naïveté coupable que de baisser la garde dans un tel contexte.

Notre agriculture, enfin, ce sont des missions que l’on ne peut monétiser : valorisation du monde rural, sauvegarde et entretien des paysages, aménagement de nos territoires dans une cohérence entre activité économique et géographie, que nous appelons, en France, le terroir – un mot qui n’a d’équivalent dans aucune autre langue.

En 2016, le revenu moyen des agriculteurs est inférieur au Smic pour 54 heures travaillées par semaine

Maintien des budgets, des droits de douane et vigilance sur les négociation d’accords de libre-échange

Pour permettre à nos agriculteurs de survivre et de faire rayonner encore longtemps les savoir-faire qu’ils représentent, nous exigeons un maintien du budget de la PAC ; un maintien des droits de douane qui protègent notre marché, et de la préférence européenne qui expriment notre exigence de sécurité alimentaire et de responsabilité écologique ; et une vigilance absolue sur toute future négociation d’accords de libre-échange.

Bien sûr, les aides publiques doivent être mieux orientées ; les agriculteurs doivent pouvoir vivre dignement de leur travail : en 2016, leur revenu moyen est inférieur au Smic pour 54 heures travaillées par semaine. Dans les négociations commerciales, ils font face à des distributeurs et des industriels peu nombreux, davantage en mesure d’imposer leurs conditions, alors que le monde agricole reste très atomisé et peine à se structurer de manière suffisante, ou en est même empêché.

A cela s’ajoutent des normes toujours plus complexes, décidées bien loin des réalités locales, aboutissant à des absurdités réglementaires, et la gestion administrative calamiteuse des aides européennes par l’État français : travailleurs acharnés, défenseurs de la diversité et de la richesse de nos terroirs, les agriculteurs n’ont pas de temps à dédier à des procédures toujours plus lourdes.

Grâce notamment au travail persévérant des eurodéputés LR sur ces sujets, des réorientations nécessaires sont déjà achevées ou en cours : réforme du droit de la concurrence et de l’organisation agricole, création d’un cadre européen de lutte contre les pratiques commerciales déloyales, avancées sur les outils de lutte contre la volatilité des prix, mise en place d’outils de soutien des filières agricoles, et enfin simplification de la PAC.

La sécurité alimentaire, l’aménagement de notre territoire et la transition écologique

A partir de mai prochain, nous nous engageons à maintenir cette exigence et à porter une réforme ambitieuse de la PAC, pour permettre demain le renouvellement des générations et l’installation des jeunes agriculteurs, défendre un équilibre entre le développement économique et la transition écologique du secteur agricole ; ou encore mettre en place des outils permanents de protection et de gestion des crises.

La politique agricole commune avait permis de combattre efficacement la pénurie alimentaire et de moderniser le secteur agricole : ce fut un des grands succès économiques et politiques de l’histoire de l’Europe. Il n’y a pas de fatalité à sa dégradation. Sur ce sujet, nous ne croyons ni à une renationalisation illusoire, qui nous laisserait isolés dans un marché morcelé ; ni à une ouverture aveugle, qui abandonnerait ce pan essentiel de notre économie, de notre modèle social et de notre mode de vie à une concurrence mondiale faussée et très éloignée de notre exigence environnementale.

La sécurité alimentaire, l’aménagement de notre territoire et la transition écologique, qui sont des conditions essentielles de notre avenir, passent d’abord par ce chemin.

 

« La distorsion de concurrence n’est plus tenable pour nos agriculteurs »

 

"La distorsion de concurrence n'est plus tenable pour nos agriculteurs" FX Bellamy sur Franceinfo (06.04.19)

Nous proposons une barrière écologique, qui impose nos standards écologiques à tout produit entrant sur notre territoire.

Publiée par François-Xavier Bellamy sur Lundi 8 avril 2019

 

« Je regrette qu’on ne parle de l’agriculture que pour parler des pesticides. »

 

« Alstom, la France, l’Europe » (tribune)

Tribune co-signée par Agnès Evren, Arnaud Danjean et François-Xavier Bellamy, initialement parue dans l’Opinion en février 2019.

Après plusieurs mois de négociations, la Commission européenne a rejeté la fusion entre les deux champions du ferroviaire, le français Alstom et l’allemand Siemens. Ce rejet n’est pas seulement un échec pour le gouvernement ; il est aussi le symptôme d’une politique de concurrence européenne devenue inadaptée aux défis industriels d’aujourd’hui.

« Aucun dogme ne doit nous conduire à affaiblir nos entreprises sur des marchés mondiaux. »

Alstom, c’est d’abord le symbole d’une faillite, celle de la politique industrielle de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Alors qu’en 2004 Nicolas Sarkozy avait réussi à sauver ce fleuron français, en faisant entrer l’Etat à son capital, le groupe a été vendu à la découpe sous les quinquennats suivants. La branche énergie a été cédée à l’américain General Electric en 2014, alors même qu’une proposition industrielle avec l’allemand Siemens et profitable pour Alstom était sur la table ; et en 2017, le projet d’une fusion entre égaux de sa branche transport avec Siemens s’est discrètement transformé durant les négociations en prise de contrôle de Siemens sur Alstom. Le gouvernement aurait dû montrer plus de fermeté et s’engager au capital du nouvel ensemble comme il en avait la possibilité, pour éviter ce déséquilibre dangereux pour notre politique industrielle.

Pourtant, il est bien sûr indispensable de pouvoir construire une alliance solide sur le ferroviaire afin de s’adapter au nouveau contexte de l’économie mondiale. Notre droit de la concurrence a été conçu pour éviter la constitution d’un acteur dominant sur le marché intérieur européen. La concurrence est bien sûr utile quand une saine compétition conduit les entreprises à produire mieux et au prix le plus juste ; mais aucun dogme ne doit nous conduire à affaiblir nos entreprises sur des marchés mondiaux. C’est aussi la Commission qui avait conduit à privilégier une cession de la branche « énergie » à GE plutôt qu’une fusion avec Siemens en 2014, pourtant plus favorable à nos intérêts stratégiques nationaux et européens, puisqu’elle aurait permis alors de faire émerger un champion européen allemand côté énergie et un champion européen français côté ferroviaire. Désormais, c’est une entreprise américaine qui produit les turbines à vapeur de nos centrales nucléaires…

On ne peut pas d’un côté empêcher la constitution de champions européens au nom de la concurrence, et de l’autre laisser entrer les champions extra-européens au nom de l’ouverture commerciale. Une vision naïve de la mondialisation condamne à terme nos entreprises et nos emplois

« Cette nouvelle donne fait peser une menace existentielle sur l’économie européenne. »

Acteurs mondiaux. Le droit de la concurrence européen a été écrit pour un monde désormais révolu, dans lequel la compétition se jouait essentiellement au sein de la sphère occidentale où les règles étaient globalement partagées. Aujourd’hui, nos entreprises sont en concurrence avec des acteurs de niveau mondial, en particulier chinois et américains, soutenus par des Etats interventionnistes, qui se développent sur des marchés fermés et peuvent assez librement accéder à notre marché intérieur. Cette nouvelle donne fait peser une menace existentielle sur l’économie européenne. Dans ce contexte, il devient chaque jour plus évident que l’articulation entre la politique de la concurrence et la politique commerciale de l’Union européenne n’est plus adaptée : on ne peut pas d’un côté empêcher la constitution de champions européens au nom de la concurrence, et de l’autre laisser entrer les champions extra-européens au nom de l’ouverture commerciale. Une vision naïve de la mondialisation condamne à terme nos entreprises et nos emplois.

Il faut réagir vite, pour éviter de laisser l’industrie européenne subir encore de nouvelles défaites… Ce n’est pas tant la Commission qui est en cause, puisqu’elle a pour mission d’arbitrer en respectant le droit actuel, que le droit européen lui-même. Le prochain mandat européen sera donc décisif pour retrouver une vraie politique de la concurrence, qui puisse servir efficacement notre rayonnement économique. Deux réponses différentes doivent être apportées : dans les secteurs où le marché est mondial, il faut assouplir notre politique de concurrence, tandis que dans les secteurs où les marchés sont davantage régionaux, il faut rendre plus restrictive notre politique commerciale.

Ce n’est pas seulement une question industrielle ; il nous faut une vision stratégique pour mieux configurer l’avenir de la mondialisation, et garantir qu’elle ne sera pas l’occasion de notre sortie de l’histoire

Ce n’est pas seulement une question industrielle ; il nous faut une vision stratégique pour mieux configurer l’avenir de la mondialisation, et garantir qu’elle ne sera pas l’occasion de notre sortie de l’histoire. Un autre projet de société pour l’Europe est possible : redonner toute sa place à l’échange local et régional, afin que les individus puissent se réapproprier leur destin ; faire davantage coïncider la production et la consommation au sein de notre marché commun pour que mondialisation cesse de rimer avec délocalisation et désastre écologique ; focaliser le libre-échange sur les secteurs où les marchés sont à l’évidence mondiaux, afin de rester en pointe dans la compétition internationale.

Rompre avec la naïveté

Il y a urgence. Notre campagne européenne, nous l’avons commencée à Belfort : l’annonce récente du PDG américain de General Electric de supprimer 470 postes en France menace 146 emplois dans cette seule ville. Or l’industrie représente beaucoup plus qu’une activité économique : c’est aussi la transmission de savoir-faire, un patrimoine et une excellence française, une fierté partagée par ceux qui la font vivre, et toute une structuration de la vie sociale et locale. L’échec du gouvernement sur ce dossier menace encore un peu plus ce tissu fragilisé, qui a fait la force de la France. Nous avons besoin de l’Europe pour le reconstruire et le faire rayonner encore longtemps dans le monde ; mais si nous ne savons pas rompre avec cette dramatique naïveté, le projet européen restera durablement discrédité.

Retrouver les fondations

Le Figaro Magazine du 30 juin publie, dans sa rubrique Esprits Libres, un long entretien à propos de la situation politique et de l’avenir de la droite. Propos recueillis par Vincent Tremolet de Villers.

Le Figaro – Vous étiez candidat aux législatives et vous avez été battu au second tour de quelques centaines de voix. Quelles leçons tirez-vous de votre passage de la théorie, de la réflexion philosophique à l’action politique ?

FXB – Comme élu local, j’ai déjà vécu plusieurs campagnes ; celle-ci a été totalement atypique du fait de la nouvelle situation politique créé par l’élection d’Emmanuel Macron. En 2012, après la victoire de François Hollande, il était clair pour les électeurs qu’une opposition devait se construire pour équilibrer la vie parlementaire. En 2017, plus personne ne semblait vouloir de cet équilibre. Pendant toute la campagne, on nous a répété qu’il ne fallait pas que le pays soit paralysé – comme si la condition de l’efficacité du gouvernement était l’abandon du pluralisme démocratique… Cette inquiétude ne reposait sur rien, car jamais l’existence d’un groupe parlementaire indépendant du pouvoir n’a empêché les majorités passées de mener les réformes qu’elles décidaient. Le rejet très profond des partis politiques traditionnels a donc entraîné une forme de fatigue démocratique préoccupante. Elle s’est finalement traduite par l’abstention très élevée de ces élections législatives, et par la faiblesse du débat. On nous parle de renouveau, mais jamais l’étiquette d’un parti n’a à ce point suffi à faire élire des députés ! Peu de gens se sont intéressés aux projets, aux engagements passés des candidats, à leur crédibilité personnelle, ou à leur vision de l’avenir. En fait, c’est le regard même que nous portons sur la politique qui est en jeu : voulons-nous redevenir des citoyens actifs, et reconstruire la vitalité de notre débat public, ou préférons-nous nous abandonner à une politique gestionnaire, qui sous prétexte d’efficacité et d’unité nationale nous propose d’absorber ou d’annuler le pluralisme démocratique ?

Que vous inspirent les débuts d’Emmanuel Macron et notamment la restauration d’une incarnation et le souci de rendre à l’école ses raisons premières. N’est-ce pas finalement une bonne nouvelle pour le pays ?

La chance d’Emmanuel Macron, c’est qu’il est impossible de faire pire que son prédécesseur, dont il était hier l’un des principaux soutiens. Son atout, c’est l’incroyable bienveillance de la presse : le charisme très réel de ce jeune président semble devoir suffire à notre bonheur. On nous parle de restaurer l’incarnation de la fonction, mais qu’en est-il réellement ? M. Macron n’a obtenu à son premier sommet européen qu’un refus humiliant de renégocier la directive sur le travail détaché ; il en avait fait, à raison, un combat prioritaire, et le voilà abandonné dès la première occasion. C’est pourtant l’emploi des Français qui est en jeu ! Mais France Info préfère nous raconter que tout le monde l’a trouvé charmant. C’est la même chose pour l’éducation : Jean-Michel Blanquer porte une vision de l’école plus pragmatique que celle du gouvernement précédent, dont M. Macron faisait partie. Il fait des annonces encourageants : il déclare par exemple le rétablissement des classes bilangues, ou des langues anciennes, si bien que beaucoup croient que tout cela est réalisé. Mais dans les faits, rien n’a changé… Les établissements scolaires n’ont pas vu un seul changement pour la rentrée prochaine. Il faut que les médias fassent leur travail !

« La France est à droite », « les conservateurs ont gagné la bataille des idées », ces formules ont émaillé le quinquennat Hollande pour aboutir à une déroute de la droite et au triomphe de Macron. Les défenseurs du « réel » ont-ils vécu dans le virtuel ? 

Il ne s’agit pas de la droite, mais de la France. Ce qu’Emmanuel Macron a parfaitement perçu, c’est que le clivage politique dont nous héritons n’a plus de sens pour penser les problèmes que notre pays rencontre aujourd’hui : l’opposition entre la gauche et la droite s’était largement structurée autour du Mur de Berlin, à travers l’acceptation ou le refus de l’économie de marché. Le mur s’est écroulé ; mais le fait que les partis de gouvernement soient désormais d’accord pour reconnaître la nécessité d’une économie libre, ne signifie pas que la démocratie doive s’achever dans un consensus gestionnaire ! La politique ne se réduit pas au marché. Et il est clair que la société est traversée par une demande de repères et de stabilité très forte – qu’Emmanuel Macron a eu l’intelligence de ne jamais heurter de front. Il est ainsi apparu comme acceptable pour beaucoup d’électeurs qui, sur le fond, ne partagent sans doute pas sa vision du monde. Le succès d’En Marche est moins dû à la victoire des idées progressistes qu’à la défaite des autres candidats, et notamment au rejet profond qu’a inspiré François Fillon. Le candidat de la droite s’est révélé en contradiction manifeste avec l’exigence d’exemplarité qui avait tant contribué à son succès dans la primaire : il n’a pas perdu à cause des idées qu’il avait défendues, mais parce qu’il ne leur avait pas été fidèle. Son échec n’était donc pas écrit d’avance dans la sensibilité politique qu’il incarnait ; et il ne faudrait pas en déduire que toute la France est devenue progressiste. Cette année aura simplement prouvé que l’histoire existe encore, dans toute sa contingence… Il faut maintenant en tirer les enseignements. La demande de protection, de permanences, de transmission, n’a certainement pas disparu avec les derniers résultats électoraux. Mais si la droite veut porter cette aspiration, il faut qu’elle fasse l’effort de se renouveler en profondeur dans sa vision, dans ses propositions et dans ses pratiques politiques.

Pour reconstruire la droite, faut-il, comme le dit Xavier Bertrand, qu’elle se préoccupe des questions d’inégalités sociales plutôt que d’identité ou d’immigration ?

Une chose est sûre : la droite a fini par apparaître comme un syndicat de défense des privilégiés – et c’est une catastrophe politique, non pour la droite seulement, mais pour le débat politique français. Parce qu’ils n’ont pas fait l’effort de se renouveler, par paresse intellectuelle, par tactique électorale parfois, les partis de gauche et de droite ne se distinguent plus que par des variations de curseur en matière de fiscalité, d’endettement, d’effectifs dans la fonction publique – et finalement par l’opposition caricaturale et dangereuse de deux clientèles : les aisés contre les aidés. La défense de François Fillon face aux affaires a parachevé ce cliché. C’est évidemment un désastre : la démocratie ne peut pas être l’expression d’une lutte de classes, mais le choix entre des projets qui touchent à notre avenir commun, et qui devraient pouvoir parler à chaque citoyen, quelque soit son niveau de vie. Il faut donc que la droite non seulement reparle aux plus déshérités, mais qu’elle se consacre à eux avant tout ; ce qui ne signifie pas qu’elle doive se renier, au contraire ! C’est pour eux d’abord qu’elle doit parler de sécurité, de transmission, d’identité… Quand l’école échoue à transmettre notre culture, ce sont les enfants des familles les plus modestes qui en paient le prix fort. Quand nous renonçons à combattre clairement l’islamisme, ce sont les quartiers les plus défavorisés que nous abandonnons sous l’étau de cette idéologie. Quand nous asphyxions les entreprises sous le poids des charges et de la complexité administrative, ce sont des jeunes et des chômeurs qui sont exclus, empêchés d’accéder à un emploi. Et quand nous abdiquons toute volonté de maîtriser les flux migratoires, ce sont encore les plus vulnérables qui en sont victimes : les Français les plus précaires, les plus exposés aux turbulences économiques et aux tensions sociales que cela créé ; mais aussi les migrants eux-mêmes, pris au piège du mirage d’un faux eldorado, que nous laissons seulement entrer sans retour dans la nasse de la misère. Refuser d’affronter ces questions, ce serait encore s’enfermer dans le monde des inclus, dans l’entre-soi des élites.

Plus largement les catégories populaires semblent être laissées à la France insoumise et au FN. N’est-ce pas inquiétant de voir se mettre en place un vote de classe ?

C’est très inquiétant en effet. Jamais nous n’aurons vécu un vote aussi socialement déterminé. L’élection d’Emmanuel Macron aura été déterminée par des oppositions sociologiques, géographiques : c’est le vote des centres urbains contre la France périphérique. Il est urgent de rompre avec cette logique mortifère. Le politique consiste à mettre fin au conflit des intérêts catégoriels, à la lutte de tous contre tous, pour la remplacer par le sens de la cité, de la polis, c’est-à-dire par la préoccupation pour un bien qui nous est commun. Le dialogue politique, en particulier en démocratie, suppose le pluralisme ; mais le recoupement des clivages partisans et des oppositions sociales signerait la fin de la démocratie comme un exercice de choix collectif. Cela nous impose de reconstruire en profondeur les clivages politiques ; et de ce point de vue le succès d’En Marche peut nous y aider, si Emmanuel Macron choisit d’incarner le progressisme intégral qu’il a souvent revendiqué. A ce progressisme, la droite peut apporter une réponse cohérente, intelligente et concrète – une réponse qui est sans aucun doute attendue notamment par les classes populaires, qui aspirent plutôt à une politique qui protège qu’à la passion du mouvement permanent.

Vous défendez dans vos interventions publiques la supériorité de l’esprit sur la matière et l’établissement de limites contre l’extension illimitée du marché. Les électeurs de droite au bout du compte ne préfèrent-ils pas défendre leurs valeurs économiques et financières avant les valeurs morales et spirituelles ?

Encore une fois il ne s’agit pas de retrouver des valeurs qui seraient propres à la droite, mais de reconstituer une préoccupation pour le bien commun. Emmanuel Macron a affirmé, dans son meeting de Bercy, que son projet politique était celui de « l’émancipation de l’individu. » Pour ma part je crois profondément que l’individu ne trouve sa liberté et sa sécurité que dans les liens qui le rattachent aux autres – et que c’est en protégeant ces liens dans la famille, l’éducation, la santé, la solidarité, que nous pourrons reconstruire une société plus apaisée et plus unie. Mais si la droite veut porter ce renouveau véritable dont nous avons tant besoin, elle ne peut pas se contenter d’oppositions et d’anathèmes : il faut d’abord qu’elle s’interroge sur l’individualisme qui la traverse elle aussi, dans sa vision du monde, ses propositions politiques, ses stratégies électorales, et jusque dans les pratiques de ses cadres… C’est une question qui concerne les élus, mais aussi les électeurs et les citoyens que nous sommes.

Tous les leaders des républicains parlent d’une « refondation » de la droite, comptez-vous y prendre part ?

Il faut en effet retrouver les fondations, non seulement de la droite, mais de notre débat public. Ce n’est pas uniquement de la droite qu’il s’agit en effet, car dans la recomposition qui s’annonce, je suis sûr que des convergences inattendues peuvent se produire. Au second tour de l’élection législative, parmi les milliers d’électeurs qui ont choisi de me soutenir, il y avait beaucoup d’écologistes ou d’électeurs de gauche. Beaucoup d’entre eux peuvent se reconnaître dans un projet qui refuse l’individualisme de la société liquide, et qui réponde à la fascination pour le progrès à tout prix par la volonté de préserver et de transmettre ce qui nous précède – notre héritage naturel et culturel. Ce double héritage sera le grand sujet des années à venir : il constitue tout ensemble le patrimoine fragile et précieux que nous devons aux générations qui viennent, comme une condition de la vie, et d’une vie authentiquement humaine. Autour de cette responsabilité collective, un projet politique peut se reconstruire, qui préserve notre lucidité collective des mirages du progressisme. Pour ma part, oui, je voudrais continuer d’œuvrer à mon humble mesure pour y parvenir, et contribuer à la recomposition du débat, à ce renouvellement profond que la France attend. C’est un enjeu politique majeur bien sûr ; mais comme toute véritable révolution, ce changement passera d’abord par le chemin de la culture, des idées, de l’intelligence, et par une prise de conscience au cœur de la société. Voilà sans doute le défi qui attend notre pays, et ma génération en particulier.

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Tout est à reconstruire. Tout commence.

Texte paru dans le Figaro du  27 avril 2017.

 

Cette élection présidentielle laissera à des millions de Français le sentiment amer d’un rendez-vous manqué ; et cet échec est lourd de conséquences. Alors que notre pays, pourtant riche d’un potentiel exceptionnel, traverse une crise qui touche aujourd’hui toutes les dimensions de notre vie collective, il était plus nécessaire que jamais d’aboutir à un choix clair, assumé, et rendu légitime par un vrai débat de fond. C’est ce cap cohérent qui a tant manqué à la France depuis cinq ans. Pouvions-nous nous offrir le luxe d’un nouveau choix grevé d’ambiguïtés ? C’est pourtant ce qui vient d’arriver. Emmanuel Macron va emporter cette élection présidentielle en ayant essayé jusqu’à un mois avant le vote de ne pas présenter de projet, remplaçant l’exigence démocratique de clarté et de transparence par une stratégie marketing qui disait tout et son contraire à toutes les clientèles possibles : la France est coupable de crimes contre l’humanité, mais en même temps ils ont eu des aspects positifs ; M. Saou est un islamiste radical, mais en même temps c’est quelqu’un de très bien ; il faut promouvoir la culture française, mais en même temps elle n’existe pas ; il faut plus de protection sociale, mais en même temps moins de charges… A quelques jours du premier tour, dans une triste comédie, les partisans de M. Macron scandaient ce « en même temps », devenu symbole des séductions contradictoires par lesquelles ils avaient été attirés, et que notre pays va maintenant payer au prix fort par la colère et la frustration qu’elles ne manqueront pas de susciter à l’inévitable épreuve du réel.

A rebours de ces calculs, la droite avait vécu une expérience forte de clarification politique, à travers une primaire dont le débat avait suscité une très large participation. Elle était prête à contribuer à cette élection présidentielle en proposant un projet approfondi, explicite, courageux, et légitimé par des millions de Français. On connaît la suite : il est apparu que François Fillon n’avait pas été fidèle à l’idée qui l’avait fait sortir vainqueur de cette primaire, et il s’en est suivi un emballement médiatique qui a dépassé de très loin le devoir d’information. Dans cette affaire, la première victime n’a pas été la droite, mais la France : il aurait fallu parler d’emploi, d’éducation, de famille, de culture, d’innovation, de fiscalité, de sécurité, de défense… et nous avons finalement débattu pendant deux mois de costumes et d’assistants parlementaires. Aujourd’hui, une campagne défectueuse accouche d’un choix par défaut. Un de plus. Un de trop.

Maintenant, la responsabilité qui pèse sur la droite est immense : délivrée des affaires qui pesaient sur son candidat, elle doit porter avec force son projet pour les élections législatives, dont l’enjeu sera décisif. Il faut rassembler une majorité de Français autour de ce projet, face à M. Macron, afin d’éviter que se réalisent les dérives graves sur lesquelles nous n’avons cessé, à raison, de lancer l’alerte tout au long de ces derniers mois. Ne pas reprendre le flambeau, ce serait de toute évidence laisser M. Macron installer le scénario dont il rêve, celui d’un duo pour dix ans avec Marine Le Pen dans le rôle de seule opposante. C’est tout le sens du rouleau compresseur moralisant par lequel ses soutiens exigent que tout responsable public fasse séance tenante allégeance à leur candidat, au motif qu’en dépendrait un second tour qu’ils ont pourtant déjà célébré comme un succès gagné d’avance… Cette stratégie d’intimidation est un scénario bien rôdé ; mais elle constitue un grand risque pour l’avenir de notre débat politique, alors que la peur qu’on nous mime ne se fonde sur aucun élément raisonnable.

Car cette élection nous livre un dernier enseignement. Mme Le Pen ne gagnera pas ce second tour : jamais, même à l’issue d’un premier tour aux régionales qui lui était bien plus favorable, elle n’a suscité autour d’elle une majorité ; et ce ne sont pas les contradictions tout aussi inquiétantes de ses lieutenants, qui lançaient lundi matin un appel pathétique aux soutiens de Nuit Debout, qui pourront la réunir. Le Front National apparaît donc pour ce qu’il est : une formidable machine à empêcher le renouveau, et à maintenir en fonction les tenants de la déconstruction. Mme Le Pen avait fait élire François Hollande en 2012, et elle s’apprête à rééditer l’exploit : il aura fallu tout son poids pour réussir aujourd’hui cette incroyable prouesse, que le premier président à avoir été assez impopulaire pour ne même pas oser se représenter soit pourtant remplacé par celui qu’il voit comme son « fils », son double et son héritier.

La situation est donc claire : au terme d’une campagne qui n’aurait hélas pas pu lui être plus propice, il est désormais certain que le Front National ne sera jamais qu’une impasse pour les électeurs qui se tournent vers lui. Il les condamne ainsi au désespoir politique. Si nous ne voulons pas que demain toutes les colères de la France ne finissent par déborder avec violence la voie de nos institutions, il nous faut reconstruire une proposition qui puisse parler à tous ceux que les transformations du monde laissent aujourd’hui au bord du chemin. Ce n’est pas l’injonction morale qui nous sortira de ce piège, c’est le travail politique, quand il fera l’humble effort de se remettre au service de tous, et notamment des plus fragiles parmi nous. Nous devons porter le projet d’une société qui saura d’autant mieux aborder les opportunités nouvelles qu’elle aura su reconstruire les permanences qui la fondent – la famille, l’école, une culture ancrée dans la fécondité d’un héritage, un modèle politique solide qui garantit nos libertés – toutes ces stabilités que la société liquide du progressisme naïf continuera de fragiliser, au détriment des plus vulnérables. M. Macron est le candidat de ce qui marche sans savoir où, nous devons défendre ce qui demeure et qui nous relie – parce que cela seul peut donner à la France une raison de s’engager dans l’avenir avec confiance et liberté. Si nous n’y parvenons pas, notre débat politique sera durablement paralysé, incapable d’offrir un vrai choix démocratique, et la défiance qu’il suscite ne cessera de s’aggraver. Le travail qui nous attend est immense. Tout est à reconstruire. Tout commence.

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