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Entretien à Valeurs Actuelles

Entretien à Valeurs actuelles paru dans le numéro du 20 juin 2024. Propos recueillis par Edouard Roux.

Les derniers jours ont été on ne peut plus éprouvants pour votre parti. Qu’en avez-vous pensé ? Qu’est-ce qu’on ressent, lorsque, après avoir sauvé les meubles aux européennes, on se retrouve dans une telle situation ?

L’important n’est pas le parti, mais le pays. L’annonce de la dissolution a empêché de tirer les enseignements des européennes… Le président de la République a peut-être pris cette décision pour détourner l’attention de sa défaite. Pour nous, ce résultat n’est pas un point d’arrivée bien sûr, mais il peut servir de point de départ. Après 2022, cette campagne aura permis un nouvel élan. Reconstruire la droite sera long et difficile, mais je continue de croire que c’est le devoir qui nous attend si nous voulons vraiment relever la France pour de bon. Cette famille de pensée est la seule qui puisse offrir au pays l’action durable et persévérante qui le sortira de la crise existentielle qu’il traverse.

Vous qui avez parlé de l’importance du clivage gauche-droite au Parlement européen, le voyez-vous advenir au niveau national ? Ou existe-t-il trois blocs distincts ?

Je pense que ce serait une catastrophe, pour notre vie politique, de se laisser enfermer dans l’idée qu’il y aurait trois blocs qui se définissent par le rejet les uns des autres. Le retour du clivage gauche-droite se confirme partout en Europe, dans les grands pays qui nous entourent. Mais face à cette gauche qui affiche sa radicalité, nous ne voyons pas encore se dessiner en France le retour d’une droite capable d’assumer sa responsabilité… Il suffit de lire Marine Le Pen, il y a quelques jours encore, dans Le Figaro : sa première réponse est pour dire que l’alliance avec une partie de LR ne veut pas dire que le RN soit de droite. Après le « en même temps » macroniste, le RN se définit comme « ni de gauche, ni de droite ». C’est la même confusion ; et laisser la droite se fondre dans cette opération serait faire triompher le récit d’Emmanuel Macron, qui a toujours rêvé de faire croire aux Français qu’il n’y aurait plus de place que pour un « bloc central » opposé à tout le reste. J’ai combattu ce piège politique pendant sept ans, j’ai mené toute ma campagne européenne pour refuser ce faux débat et imposer la parole d’une droite qui reprend sa place ; la difficulté du moment ne me fera pas changer de cap.

On entend dire, y compris d’après quelques sondages, que de nombreux militants LR sont enclin à faire alliance avec le RN et cette fameuse « union des droites ». Qu’en pensez-vous?

Je comprends l’impatience de gagner, qui plus est devant l’urgence vitale dans laquelle se trouve le pays, menacé par l’immigration débridée, l’insécurité, l’effondrement de l’autorité. Et je comprends bien sûr la volonté d’union : si je me suis engagé pour renouveler cette famille politique, c’est pour qu’elle puisse réunir de nouveau tous les électeurs de droite. Mais je le redis, il suffit d’écouter Marine Le Pen pour comprendre que ce à quoi nous assistons n’a rien à voir avec une « union des droites », puisque le parti dans lequel il faudrait se dissoudre refuse de se définir comme tel…

La première priorité est d’empêcher que l’extrême-gauche ne l’emporte, et de sortir enfin le pays de la faillite du macronisme. Or pour cela, je reste convaincu que des candidats de droite feront de meilleurs remparts.

Avec une possible dilution de LR dans ce mouvement ?

Le sujet là encore n’est pas l’avenir de LR. La première priorité est d’empêcher que l’extrême-gauche ne l’emporte, et de sortir enfin le pays de la faillite du macronisme. Or pour cela, je reste convaincu que des candidats de droite feront de meilleurs remparts. Je n’ai jamais confondu un premier tour et un deuxième tour… J’ai dit et écrit qu’au deuxième tour, je ferai tout pour faire barrage à cette alliance honteuse des gauches qui prend le risque de conduire au pouvoir l’islamisme, l’antisémitisme, la folie fiscale et la violence politique. Je le répéterai, même si cela me vaut bien des critiques. Après une telle abdication, la gauche morale est disqualifiée à jamais pour faire la leçon au nom d’un « front républicain » qu’elle pratique à géométrie variable. Mais, encore une fois, ne confondons pas le premier et le deuxième tour : dans les duels difficiles qui s’annoncent, un candidat LR qui s’est qualifié aura plus de chance que le RN de battre au deuxième tour le « Front populaire » ou la majorité sortante. De ce point de vue, renoncer à défendre nos couleurs est en réalité contre-productif pour le pays. L’idée qu’il faudrait que la droite vienne se ranger derrière l’étiquette RN au premier tour pour éviter la victoire de la gauche est absurde : c’est le contraire.

Ne confondons pas le premier et le deuxième tour : dans les duels difficiles qui s’annoncent, un candidat LR qui s’est qualifié aura plus de chance que le RN de battre au deuxième tour le « Front populaire » ou la majorité sortante. De ce point de vue, renoncer à défendre nos couleurs est en réalité contre-productif pour le pays.

Pour revenir à vos combats, le PPE (Parti Populaire Européen) est toujours la première force politique en Europe. La dissolution semble avoir complètement vidé de sa substance cette information…

En effet, comme je n’avais cessé de le dire, c’est la droite européenne qui devient la première force politique du continent. Cela nous donne une grande responsabilité. Ce qui m’inquiète, c’est que dans cette agitation générale, personne ne prête attention aux combats cruciaux pour l’avenir du pays qui se jouent dès maintenant à Bruxelles. Le choix du président de la Commission est en ce moment en discussion. Les turbulences que nous vivons en France ne me feront pas oublier mes engagements : je suis déjà au travail, depuis le lendemain de l’élection, pour faire valoir les priorités que nous avons défendues pendant toute la campagne.

Est-ce que Marion Maréchal ou Jordan Bardella vous ont proposé un deal pour les législatives ?

Non.

Avez-vous pu parler à Éric Ciotti ?

Pas depuis le lendemain de l’élection. Il a annoncé cette décision sans l’avoir évoquée d’abord même avec des élus proches de lui. Cela explique aussi que la confiance ait pu être blessée. J’ai fait campagne avec Éric pendant de longs mois, j’ai du respect pour son engagement, et le chemin parcouru ensemble ; il était bien sûr légitime pour proposer la ligne qu’il souhaitait. Mais on ne peut engager une famille politique entière sans avoir discuté en amont des choix stratégiques.

L’alliance LR-RN est-elle contre-nature ? Si l’on prend, à l’époque, l’UDF et le RPR qui se sont attelés, ces deux partis peuvent-ils recréer cette alliance ?

Il ne s’agit pas ici d’une alliance, mais d’une absorption. S’engager à voter tous les budgets d’un gouvernement encore inconnu, c’est abandonner la possibilité de défendre une ligne propre. Or nous avons des divergences, et ce n’est pas artificiel. Quand il s’agit d’économie par exemple, ce n’est pas d’une question purement technique qu’il s’agit. C’est d’une vision de la société, du travail, de la personne ; et c’est aussi d’immigration qu’il s’agit… Vouloir maintenir un modèle social défaillant, soutenir les combats de la gauche sur le RSA ou les retraites, c’est continuer de faire reculer le travail dans ce pays, et alimenter mécaniquement la fuite en avant migratoire qui en découle. Ce ne sont pas de petits sujets…

S’engager à voter tous les budgets d’un gouvernement encore inconnu, c’est abandonner la possibilité de défendre une ligne propre. Or nous avons des divergences, et ce n’est pas artificiel.

Qu’avez-vous pensé de l’entretien de Nicolas Sarkozy dans Le Journal du Dimanche ?

Je partage son constat que l’union de la droite se fera non par des négociations d’appareils, mais par les électeurs. Pour cela, il faut leur offrir la famille politique claire et renouvelée qui saura les réunir. C’est la condition pour que le pays trouve enfin la majorité cohérente qui rendra à la France les moyens de se relever. Ce défi reste le chantier prioritaire pour moi. Bien sûr, ce ne sera pas l’affaire de quelques jours ; il y faudra de la persévérance. Mais cela seul compte. Ne confondons pas une période hystérique avec une période historique. Pour pouvoir agir au-delà de la confusion du moment, il faudra s’appuyer sur ceux qui auront su garder la tête froide, les idées claires et le sens des priorités de long terme pour l’avenir du pays.

Face au SMIC à 1600 euros de la gauche et la suppression du droit du sol de la droite radicale, que proposez-vous concrètement ? Est-ce audible ?

Nous avons publié un programme en dix points clés pour l’avenir du pays. Notre ligne, tout le monde la connaît ; c’est aussi celle que j’ai défendue pour l’élection européenne. Bien sûr, nous sommes lucides : nous ne pouvons pas faire comme si nous aurons une majorité pour gouverner dans trois semaines. Notre but essentiel, c’est de garantir que des élus de droite, libres et solides, soient le plus nombreux demain à l’Assemblée pour être la corde de rappel, la voix de nos convictions, le socle de la reconstruction.

Et vous, les législatives ? Vous n’avez jamais été tenté ?

Je viens de me présenter à une élection européenne. Il y a une semaine, un peu moins de deux millions de personnes ont choisi de voter pour la liste que je conduisais. C’est leur confiance qui a fait la décision, beaucoup plus que des logiques d’étiquettes ou d’appareils. Je ne vais pas aujourd’hui leur dire que j’abandonne mes engagements parce qu’il y a une nouvelle élection… Je serai simplement engagé chez moi comme suppléant, pour soutenir Arnaud Poulain, qui est élu dans notre ville et me soutient depuis longtemps : en se présentant sous les couleurs de la droite dans cette circonscription très contrastée, il est le seul à pouvoir gagner, face au député macroniste sortant ou à l’alliance de la gauche. Une situation parmi bien d’autres qui explique pourquoi je crois à la nécessité, pour la France, que la droite assume ses couleurs !

Notre but essentiel, c’est de garantir que des élus de droite, libres et solides, soient le plus nombreux demain à l’Assemblée pour être la corde de rappel, la voix de nos convictions, le socle de la reconstruction.

Que va devenir LR, concrètement, au Parlement ? Une sorte de Modem 2.0 ? Une force d’appoint ?

Chaque député que nous ferons élire permettra d’ancrer l’Assemblée de demain à droite. Je suis très inquiet de voir se dessiner la résurrection d’une forme de gauche plurielle, qui allierait les restes du groupe macroniste aux socialistes et aux écologistes. Derrière l’unité de façade du « Front populaire », c’est sans doute ce dont rêvent beaucoup, y compris dans la majorité sortante. Il faudra des élus de droite pour résister à ce projet.

Il y a pourtant, à gauche, des personnalités comme Bernard Cazeneuve, qui refusent cette union…

J’ai de l’estime pour Bernard Cazeneuve, qui refuse le délire qui s’est emparé des socialistes. Voir un ancien président de la République se présenter sous la même bannière qu’un antifa fiché S donne une idée du reniement général à gauche.

La plupart des caciques LR emploient une argumentation de type moral, évoquent une incompatibilité de valeurs : avez-vous conscience que, pour la plupart des électeurs de droite, ces arguments sont incompréhensibles ? Quelles seraient ces fameuses valeurs du RN qui seraient incompatibles avec les vôtres ?

Je l’ai toujours dit : nous ne retrouverons pas la confiance des Français en faisant des leçons de morale. Si la droite a perdu ses électeurs, c’est parce qu’elle a déçu leur confiance ; c’est à elle de se remettre en question. Une fois assumé cela, je n’ai ni l’envie ni la légitimité de mener un inventaire interminable ; seul m’intéresse l’avenir, et le travail pour reconstruire. Si je me suis engagé dans cette formation politique, ce n’est pas parce que j’approuvais tout ce qu’elle avait pu faire : personne ne trouvera jamais un parti parfait pour représenter ses idées, et le RN, qui ne cesse de changer de ligne sur les sujets les plus importants, serait mal placé pour donner des leçons de cohérence. Non ; si je me suis engagé là, malgré toutes les difficultés, c’est parce que je reste certain que c’est en reconstruisant une force politique de droite assumée, crédible, exigeante, fidèle, que nous relèverons la France. Même mes opposants m’accorderont que je n’ai jamais changé de ligne, ni de méthode. Dans le chaos actuel, chacun doit discerner en conscience ; mais demain il faudra que tous les Français de bonne volonté se retrouvent pour refonder cette proposition politique qui sera à la hauteur des défis que le pays doit affronter.

Dans le chaos actuel, chacun doit discerner en conscience ; mais demain il faudra que tous les Français de bonne volonté se retrouvent pour refonder cette proposition politique qui sera à la hauteur des défis que le pays doit affronter.

Lettre aux Français


Chers amis, chers Français,

La campagne s’achève. J’ai tout donné. Mais je ne pouvais pas finir sans évoquer ce qu’il me reste encore à vous dire.

Pendant ces derniers mois, ces dernières années, j’ai vécu de grandes joies, des succès partagés, et des rencontres qui m’ont marqué pour toujours ; comme bien des épreuves aussi, et des moments de doute où j’aurais pu tout arrêter.

Si j’ai continué, c’est simplement parce que j’ai fait comme vous. Parce qu’aujourd’hui chaque Français de bonne volonté, dans son quotidien, doit décider de continuer, quand il y aurait mille raisons d’être épuisé et d’arrêter. Continuer à y croire, à se lever, travailler, faire son devoir, continuer à défendre ses valeurs même à contre-courant, face à l’adversité.

Si je n’ai rien lâché, c’est parce que l’enjeu est essentiel. C’est le pouvoir d’agir demain, plutôt que de continuer à subir tout ce qui arrive au pays. C’est la volonté de transmettre ce que nous avons reçu, et que nous savons profondément fragilisé. C’est l’espérance de sortir du déclin, et de rendre à notre pays, à notre civilisation, l’élan qui les a fondés.

De ce combat, beaucoup se joue maintenant. Vous qui me lisez, vous avez le pouvoir de faire vivre cet effort commun, bien au-delà du 9 juin.

Pour qui allez-vous voter ?

Je pourrais vous dire que le 9 juin, vous allez voter pour que la droite soit le plus grand parti du parlement européen et serve de meilleur rempart aux dérives politiques qui fragilisent notre pays.

Je pourrais vous dire que le 9 juin, vous allez voter pour l’équipe de combattants que j’ai l’honneur d’emmener, et qui iront au front chaque jour pour défendre votre voix.

Mais ce que je veux vous dire surtout, c’est que le 9 juin au soir, ils compteront nos voix. Ce vote sera une épreuve de vérité. Les médias, le pouvoir, tous attendent de savoir : la droite a-t-elle renoncé à ses combats ?

Répondez-leur : il existe une droite forte, fière, prête à parler à tous les Français. Une droite qui vient de loin, qui a le visage de nos parents, de nos grands-parents, de toutes les forces du pays. Une droite qui sait mener des batailles, et qui refuse de s’enfermer, de se laisser exclure des choix qui décideront de l’avenir.

Une droite qui veut relever la France. Rendre à l’Europe son sens. Sortir de l’impuissance de l’État. Retrouver nos frontières, et notre sécurité. Sortir du déclin et de l’appauvrissement, qui n’ont rien d’une fatalité. Et pour cela, d’abord, libérer les Français qui travaillent, et leur rendre leur dignité.

Un ami me demandait hier : crois-tu encore qu’un discours de vérité a une chance de survivre dans la démagogie ambiante ? Oui, mille fois oui, parce que les Français sont revenus de tout, sauf de ce devoir de courage, de loyauté, et de vérité.

Alors je compte sur vous maintenant. Parce que chacun d’entre vous doit compter dans un tel moment. Pour convaincre, pour entraîner, pour rendre une raison d’espérer à ceux qui n’y croient plus. C’est sans doute à quelques voix que va se jouer le sens qui sera donné au vote du 9 juin. Et ces quelques voix, vous seul pouvez aller les chercher – en partageant ce message autour de vous, pour commencer, si comme moi vous refusez de renoncer.

Le 9 juin est aussi votre jour. Je m’en remets à vous.
Je crois en la France, et au sursaut qui nous attend.

À très bientôt,

Supprimer l’image mise en avantFrançois-Xavier Bellamy


Lire aussi : Grand entretien au Figaro – « Il y a une relève à droite qui refuse les débauchages et les reniements »



« Il y a une relève à droite qui refuse les débauchages et les reniements. » – Grand entretien dans le Figaro

Photo : François Bouchon / Le Figaro

Grand entretien publié dans Le Figaro, propos recueillis par Emmanuel Galiero et Claire Conruyt.


Télécharger l’entretien

LE FIGARO .- A cinq jours du scrutin, qu’avez-vous envie de dire aux électeurs ?

FRANCOIS-XAVIER BELLAMY — Je veux leur dire : malgré toutes les épreuves que traverse le pays, nous avons bien des raisons d’espérer. Les Français que j’ai rencontrés, pendant ces mois de campagne et ces années de ce mandat, ont un courage, une énergie, une volonté qui forcent l’admiration. Et il y a une relève à droite qui a la détermination nécessaire pour relever le pays. Pour le défendre en Europe d’abord : dans quelques jours, le parti de la droite européenne auquel j’appartiens deviendra la première force politique en Europe. C’est nous qui aurons enfin les leviers pour agir, pour que l’Europe retrouve un cap clair. Mais l’autre enjeu de cette élection, c’est bien sûr de sortir la France de la crise. Le duel Macron / Le Pen a vécu sur la défiance suscitée par les vieux partis de gouvernement. Je comprends les déceptions passées ; mais l’élection du 9 juin est l’occasion de tourner une page. Je ne me suis pas engagé pour refaire l’histoire, mais pour écrire l’avenir d’une droite renouvelée, sérieuse, cohérente. Votre vote peut donner l’élan dont nous avons besoin pour reconstruire.

Dans quelques jours, le parti de la droite européenne auquel j’appartiens deviendra la première force politique en Europe. C’est nous qui aurons enfin les leviers pour agir, pour que l’Europe retrouve un cap clair. Mais l’autre enjeu de cette élection, c’est bien sûr de sortir la France de la crise.

N’est-ce pas une mission impossible de faire campagne pour un parti LR fortement affaibli par la dernière présidentielle (4,78%) dans un contexte où beaucoup d’électeurs de droite semblent toujours méfiant à l’égard de votre famille politique ?

Aucune mission n’est impossible quand l’avenir en dépend. En m’engageant dans cette campagne, je savais parfaitement que je ne faisais pas le choix du confort, du calcul ou de l’opportunisme. Certains changent de camp pour l’intérêt de leur carrière. Pour ma part je n’ai sans doute pas fait le choix de la facilité, mais le choix dont le pays a besoin : celui de la clarté et de la cohérence. Bien sûr, je mesure la difficulté. Mais je mesure surtout l’attente. Le rôle que nous devons assumer, personne d’autre ne le remplira. Si l’on en croit les sondages, je vois qu’un électorat de gauche veut faire de cette élection l’occasion de reconstruire une proposition socialiste, alors qu’elle paraissait définitivement disqualifiée. Je veux dire aux électeurs de droite qu’ils n’ont aucune raison de taire leurs convictions, de renoncer à défendre leurs idées, de reconstruire leur maison. C’est le moment de refonder cette famille politique qui peut seule répondre aux aspirations du pays.

Je veux dire aux électeurs de droite qu’ils n’ont aucune raison de taire leurs convictions, de renoncer à défendre leurs idées, de reconstruire leur maison.

Quels événements les plus marquants de cette campagne retiendrez-vous ?

La campagne a commencé avec le mouvement de révolte des agriculteurs. Leur colère, je l’ai exprimée depuis cinq ans au parlement européen. Ils subissent comme tous les Français les conséquences des choix politiques aberrants qui minent notre pays. Cette révolte, je l’ai entendue si souvent : artisans, commerçants, chefs d’entreprises, professionnels de santé, enseignants, policiers et gendarmes… C’est partout le même sentiment d’asphyxie auquel semble condamné tout un peuple qui travaille dur et qui n’arrive plus à s’en sortir. Des Français qui vivent en permanence sous la pression des contraintes, des contrôles, des charges, des normes et qui disent simplement : laissez-nous travailler ! Laissez-nous faire, laissez-nous vivre. Céline Imart, deuxième de notre liste, a fait partie de ces agriculteurs qui ont crié qu’ »on marche sur la tête » ; les Français refusent de se résigner. Nous aurons été les seuls dans cette campagne à dire cette exigence de liberté, que je crois être la première condition pour sortir du déclin.

Quels adversaires jugez-vous les plus redoutables dans cette bataille ?

Mon adversaire le plus redoutable, c’est la mise en scène une nouvelle fois imposée aux Français pour leur voler cette élection, avec l’idée absurde que le débat opposerait populistes et progressistes. Ce théâtre d’ombres n’a pas d’autre but que de cacher le vrai enjeu de ce scrutin. Au parlement européen, le clivage oppose les deux forces politiques majeures que sont les socialistes et la droite, le PPE, auquel nous appartenons. Le vrai sujet est de savoir si nous parviendrons à sortir enfin de la majorité de gauche, à laquelle les élus macronistes et les écologistes ont participé pendant cinq ans. La France ne peut pas être condamnée à vivre ce perpétuel deuxième tour de l’élection présidentielle, dont la seule fonction est d’exonérer le macronisme de son bilan.

Que répondez-vous à Emmanuel Macron quand il soutient que ceux qui lui ont imposé le RN comme adversaire sont les Français ?

C’est faux. Les enquêtes d’opinion le montrent aujourd’hui : moins de la moitié des Français se reconnaît dans le débat entre le RN et lui. Nous ne sommes pas dupes de ce duo, dont les deux partenaires s’aident l’un l’autre à écraser le débat. Les Français ne sont pas dupes non plus. Je le vois au nombre de ceux, de tous bords, qui me remercient d’avoir exprimé ce qu’ils ressentaient après le débat entre M. Attal et M. Bardella. Si cette réaction a eu autant d’écho, c’est peut-être que j’ai été ce jour-là le porte-voix d’une France qui refuse de se laisser imposer cette fausse alternative.

Quelles sont les principales différences avec votre campagne de 2019 ?

La principale différence, c’est que maintenant tout le monde doit assumer son bilan. En 2019, beaucoup pouvaient croire encore qu’Emmanuel Macron allait réformer le pays, pour éviter le déclin. Mais force est de constater aujourd’hui qu’Emmanuel Macron est le déclin ! La dégradation de la note de la France par S&P confirme brutalement que le macronisme a aggravé l’enlisement du pays dans la spirale de la dette, de l’impôt, de l’appauvrissement économique et du dérapage budgétaire. Quant au RN, lui aussi a un bilan : on ne peut pas faire comme si le parti de Marine Le Pen était en apesanteur. Il a gagné l’élection européenne de 2019, comme celle de 2014 : qu’a-t-il fait de la confiance des Français depuis dix ans ? Avec trois fois plus d’élus que nous, il n’aura pas changé une virgule dans un seul texte européen. Les élus du RN n’ont ni gagné, ni même mené une seule bataille pour la France en Europe.

Dans ce cas, pourquoi le RN bat-il tous les records dans les sondages à la veille du scrutin ?

En mettant en scène ce duel, Emmanuel Macron a offert au RN les détresses du pays. C’est un mensonge : la France qui peine à joindre les deux bouts n’est pas représentée par un parti qui refuse de revaloriser le travail, de réformer le RSA, de rééquilibrer les retraites, et qui refuse lui-même de travailler ! Car en Europe, le RN est l’opposition fantôme qui arrange ce président. Il sait que nous sommes le vrai contre-pouvoir qui pèsera demain, au sein du PPE, pour empêcher de nouvelles étapes de sa fuite en avant – la création de dette et d’impôts européens, qu’il a proposés dans son dernier discours de la Sorbonne.

Force est de constater aujourd’hui qu’Emmanuel Macron est le déclin ! La dégradation de la note de la France par S&P confirme brutalement que le macronisme a aggravé l’enlisement du pays. Quant au RN, il a gagné l’élection européenne de 2019, comme celle de 2014 : qu’a-t-il fait de la confiance des Français depuis dix ans ?

Certaines de vos interventions, contre les blocages de Sciences Po ou contre le débat Attal/Bardella, ont été perçues comme des réussites. Pourquoi n’ont-elles pas eu d’impact sur les sondages qui n’ont cessé d’estimer votre score entre 7% et 8% ?

Seul le vote du 9 juin comptera. Ce que je sais, c’est que partout en France, le regard des Français a changé avec cette campagne. Beaucoup m’ont dit qu’elle leur avait redonné de l’intérêt, de l’envie, de la fierté. Face à l’extrême-gauche, à la montée de l’antisémitisme, au relativisme qui menace notre débat démocratique, nous avons montré qu’il ne fallait rien céder. Une campagne sert aussi à cela.

Votre parti oscille entre une coalition avec le macronisme et une droite plus radicale incarnée par le RN et Reconquête. L’identité de LR ne s’est-elle pas diluée depuis l’élection d’Emmanuel Macron ?

Non, la droite n’oscille pas. Ces rumeurs ne se fondent sur rien et n’ont pour but que de nous déstabiliser dans ces derniers jours de campagne. Il y a sept ans qu’Emmanuel Macron est à l’Elysée : tous ceux qui sont engagés chez LR auraient eu cinquante occasions de basculer du côté du pouvoir. Les opportunistes sont partis ; ceux qui restent ont tenu bon, parce qu’ils savent que notre devoir est d’incarner une alternative. Le débat a été tranché : nous ne résoudrons pas les problèmes du pays avec ceux qui les créent. Pendant cinq ans, au parlement européen, je me suis confronté durement aux élus macronistes, premiers alliés de la gauche pour fragiliser nos frontières, saborder le nucléaire, organiser la décroissance agricole ou la dérive budgétaire, et même fermer les yeux sur l’entrisme islamiste qui menace nos institutions… Pendant ce temps, le RN était aux abonnés absents. Ceux qui veulent le statu quo peuvent voter pour ce duo. Moi, je veux le changement de cap.

Nicolas Sarkozy ne souhaite pas dévoiler quel sera son choix pour cette élection mais il a exprimé « beaucoup de sympathie » à votre égard. Recevez-vous ces mots comme un soutien ?

Je suis heureux si la campagne que je mène lui inspire de la sympathie. Je respecte le choix d’un ancien président qui ne souhaite pas rentrer sur le terrain électoral. Je comprends aussi nos différences de point de vue, puisque Nicolas Sarkozy continue de défendre la perspective d’une coalition avec le pouvoir, en laquelle je n’ai jamais cru.

Nous ne résoudrons pas les problèmes du pays avec ceux qui les créent. Pendant cinq ans, au parlement européen, je me suis confronté durement aux élus macronistes

Que dites-vous aux LR qui considèrent que vous n’avez pas été suffisamment soutenu par votre famille politique dans ce combat ?

Au contraire, cette campagne a été un moment d’unité pour la droite. En 2019, mon arrivée avait suscité quelques expressions de dissension ou d’incertitude. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, après cinq années de travail partout en France. Dans ce combat, j’ai eu la chance de compter sur la confiance et le soutien d’Eric Ciotti, de nos parlementaires, mais aussi de milliers de maires, d’élus qui pour certains ont choisi de revenir à cette occasion vers notre famille politique.

Dans quelle mesure le niveau de votre résultat dimanche sera-t-il déterminant pour l’avenir de LR ? Que ferez-vous après, si le score est décevant ?

On ne mène pas la bataille en se demandant ce qui arrive si on la perd. Si nous parvenons à retrouver les voix qui nous manquent pour reprendre notre élan, nous changerons l’histoire des années qui viennent. Pas celle d’un parti, mais celle du pays.

Oui, il faut un nouveau départ. Il y une relève à droite, qui a refusé le cynisme des débauchages et des reniements, qui veut la clarté dont la France a besoin, et qui sait gagner des batailles. Nous ne pouvons plus vivre à l’ombre d’un bilan qui n’est pas le nôtre.

Les Républicains devront-ils opérer un acte de rupture avec tout ce que la droite a été, une fois le 9 juin prochain passé ? Une sorte de « nouveau départ »…

Oui, il faut un nouveau départ. Il y une relève à droite, qui a refusé le cynisme des débauchages et des reniements, qui veut la clarté dont la France a besoin, et qui sait gagner des batailles. Nous ne pouvons plus vivre à l’ombre d’un bilan qui n’est pas le nôtre. Après avoir changé de pied en trois jours sur la Nouvelle-Calédonie, Marine Le Pen m’a reproché la position de la droite sur les accords de Nouméa : quand ils ont été signés, j’avais douze ans… Je ne me sens ni juge, ni comptable du bilan. Le passé est fait de succès comme de déceptions. Avec quelques années d’engagement, je ne crois pas que mon devoir soit de distribuer les bons ou les mauvais points, mais de regarder lucidement cet héritage pour pouvoir reconstruire. Ce nouveau départ, je veux m’y consacrer. Il est la condition pour le relèvement du pays. Et pour le mener à bien, nous n’avons besoin que du soutien de tous les Français qui aspirent à voir se relever un mouvement politique clair sur ses valeurs et exigeant dans son action. Je veux leur dire : vous me connaissez, vous savez que je n’ai jamais varié. Si vous voulez reconstruire, c’est maintenant que cela se joue.

Lors de votre dernière scène à l’Olympia, vous citiez Platon : « les philosophes perdent toujours les élections… »

Platon croit qu’il faut mentir pour arriver au pouvoir car la foule est trop folle pour entendre la sagesse. Je pense le contraire. Aristote affirme que « tout homme, par nature, désire savoir ». Et puisque l’esprit humain est tourné vers la quête du vrai et du juste, que l’on peut parier qu’à la fin, la vérité finit par l’emporter. C’est le pari que je veux faire.

Et à ceux qui vous diront que c’est un pari fou ?

Je réponds qu’il n’y en a pas d’autre. La mission essentielle de l’Europe, c’est de montrer que la liberté est le seul choix qui soit à la fois fidèle à la dignité humaine et en même temps, efficace sur le long terme. Nous sommes face à des modèles autoritaires, voire totalitaires, comme la Chine, ou l’islamisme international. Comme dans les années 30, certains sont tentés de croire que l’efficacité est du côté de la centralisation autoritaire, de la suppression des droits de la personne, de la conscience. Notre défi est de montrer, une nouvelle fois dans notre histoire, que seule la liberté peut faire vivre une société.

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Il y a un an : débat face à Olaf Scholz

Inclusion du nucléaire au NZIA : le travail paie.

François-Xavier Bellamy, chef de file des députés français du PPE, est membre de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie.

« Il y a quatre ans, le nucléaire était exclu par principe des politiques européennes. Emmanuel Macron fermait Fessenheim, Edouard Philippe en était fier et leurs élus votaient avec les verts contre la filière.

Nous étions seuls à alerter, comme ici :

JDD – Tribune – « Reniements sur le nucléaire : qui peut croire un instant que la cause du climat progresse ? » (23/01/21)

Il y a un an, l’amendement que je déposais pour que le nucléaire bénéficie des 210 milliards du plan de relance énergie européen est voté ; les élus verts et macronistes s’y opposent encore, et à la surprise générale la France abandonne cette opportunité.

Le Point – Contre le nucléaire, l’Europe joue la guerre des nerfs (22/12/22)

Aujourd’hui, le rapport de notre collègue PPE Christian Ehler incluant le nucléaire dans les filières stratégiques pour l’Europe a été adopté ; il permettra d’accélérer concrètement le déploiement futur de la filière. Le travail paie : une bataille décisive du mandat est gagnée. »


Le rapport de notre collègue PPE Christian Ehler incluant le nucléaire dans les filières stratégiques pour l’Europe a été adopté ; il permettra d’accélérer concrètement le déploiement futur de la filière.

L’espérance est une forme de radicalité

Entretien initialement paru dans la revue Valeurs Actuelles du 9 novembre 2023. Photo : Jean-Baptiste Delerue / PHILIA

Quelle serait aujourd’hui notre raison d’espérer ?

Il faut regarder l’espérance pour ce qu’elle est : un acte de la volonté qui ne se cherche pas d’abord des raisons de se rassurer, mais qui s’impose de se battre comme si une chance existait, même quand toute la réalité semble nous dire qu’il n’y en a plus. Là réside la radicalité de l’espérance. Le courage de l’espérance, d’une certaine façon, c’est le courage désespéré. Comme le dit Bernanos, pour connaître l’espérance, il faut non pas avoir des raisons d’être optimiste, mais au contraire, avoir été au bout du désespoir. Et, ayant affronté le désespoir, se dire que si jamais il existe un chemin, si jamais il y a une chance que tout ce à quoi nous tenons et qui semble disparaître se relève et se ranime, cette seule chance même improbable vaut la peine qu’on engage notre vie entière pour pouvoir la rendre possible.

De quoi les évènements récents sont-ils le nom ?

Du retour du tragique de l’histoire. Derrière l’Arménie aux prises avec l’Azerbaïdjan, ou Israël attaqué par le Hamas, se découvre, en réalité, le même visage, même si chacun de ces conflits est singulier. Mais ce qui me frappe le plus, c’est, face à ce retour du tragique, le sentiment que nous n’avons plus la main, que nous n’avons plus la capacité d’agir et de décider du destin de notre monde et du nôtre.

C’est ce que vivent particulièrement tous ceux qui servent l’État, et qui sont concrètement confrontés à l’impuissance publique. Je pense aux policiers entendant le président de la République dire qu’on n’empêchera jamais le terrorisme. Je pense aux professeurs qui savent très bien que personne ne les protègera quand le premier fou furieux aura décidé de les sacrifier. Je pense aux infirmières qui voient l’hôpital s’effondrer autour d’elles sans pouvoir rien y faire. Tous ceux qui devraient être le bras de la force publique sont aujourd’hui les spectateurs désolés de son impuissance.

De quoi souffre l’Occident dont ne souffrent pas les autres parties du monde ?

De quoi sommes-nous le nom ? Quelle est notre mission dans l’histoire ? Quelle est notre vocation ? Aujourd’hui, il est plus simple pour un Chinois, pour un Saoudien, et même d’une certaine manière pour un Américain, de savoir quelle est la place que chacun occupe dans l’histoire, et le rôle qu’il faut y jouer. Nous, nous avons décidé avec beaucoup de détermination de déconstruire ce qui peut faire le sens même de l’existence de la civilisation que nous recevons en partage. Sur France Info, j’ai entendu un élève de Dominique Bernard témoigner sur le professeur qu’il était : « Il parlait comme un professeur de français en utilisant des mots que personne ne comprend ». Et il prenait pour exemple « aparté », qui lui paraissait un étrange reliquat obsolète d’une langue déjà disparue. La mort de Dominique Bernard est le symptôme de la faillite de l’école. On a laissé derrière nous des jeunes assez décérébrés pour adhérer à l’islamisme qui prospère aujourd’hui sur TikTok et dans les quartiers. Dans sa lettre à un djihadiste, Philippe Muray écrit : « Chevauchant vos éléphants de fer et de feu, vous êtes entrés avec fureur dans notre magasin de porcelaine. Mais c’est un magasin de porcelaine dont les propriétaires, de longue date, ont entrepris de réduire en miettes tout ce qui s’y trouvait entassé. (…) Vous êtes les premiers démolisseurs à s’attaquer à des destructeurs. »

Comment lutter contre cette « décivilisation » ?

La seule et l’unique et l’essentielle urgence pour l’avenir du pays, c’est l’école. Ce qui compte, c’est d’éduquer. Ce qui compte, c’est de professer. Ce qui compte, c’est d’avoir des professeurs. Et il y a urgence, car il s’agit sans doute du seul sujet sur lequel on puisse faire des erreurs irréversibles. Si demain on décidait de remettre un peu de sécurité, d’autorité, il y aurait des résistances, mais on saurait remettre des policiers dans la rue. Si on voulait retrouver un peu de rationalité budgétaire, ce serait difficile, mais on pourrait rétablir nos comptes publics. Tout cela peut se réparer. Mais quand on a cessé de transmettre pendant vingt, trente ou quarante ans, qui demain pourra enseigner le savoir qui n’a pas été transmis ?

Qu’est-ce qu’une bonne école alors ?

Une bonne école, c’est une école qui sait avoir pour seule et unique mission de transmettre – le savoir, la culture, la connaissance. Bien sûr, il faut se garder de toute idéalisation : l’expérience de la pédagogie n’est jamais une évidence ; elle suppose d’affronter la difficulté de la relation humaine que représente toujours le travail éducatif. Comme le disait Alain, la pédagogie est la science des professeurs chahutés. Il n’y a jamais de miracle. Mais le vrai problème aujourd’hui n’est pas la difficulté d’éduquer, ou qu’on n’y parvienne plus ; le problème, c’est qu’on ne veut plus éduquer, que les enseignants se sont vus privés de leur mission. Péguy expliquait déjà en 1907, dans Pour la rentrée, ce qui vaut pour toute situation semblable : « La crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement ; il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement ; les crises de l’enseignement sont des crises de vie. […] Quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même. »

La seule et l’unique et l’essentielle urgence pour l’avenir du pays, c’est l’école. Ce qui compte, c’est d’éduquer. Ce qui compte, c’est de professer. Ce qui compte, c’est d’avoir des professeurs. Et il y a urgence, car il s’agit sans doute du seul sujet sur lequel on puisse faire des erreurs irréversibles.

Comment jugez-vous les premiers pas de Gabriel Attal ?

Interdire l’abaya ? C’était élémentaire. Je ne dis pas que ce n’était pas courageux, mais c’était la moindre des choses. Maintenant, le premier problème de l’école en France, ce n’est pas l’abaya. Il y a des gamins qui ont passé quinze ans sur les bancs de nos classes et qui finissent en brûlant des écoles. Voilà ce qui s’est passé lors des émeutes de juin dernier.

Un jeune français sur cinq, à 18 ans, ne sait pas lire le français. Nos élèves sont les derniers d’Europe en mathématiques. Nous avons le système scolaire le plus inégalitaire de tout l’OCDE. Est-ce que Gabriel Attal va changer cela ? S’il le fait, j’applaudirai des deux mains. Mais en attendant, comme professeur, il y a quelque chose qui me heurte dans sa nomination : qu’on puisse confier l’Education nationale, le sujet le plus décisif pour l’avenir du pays, à quelqu’un qui a priori n’en connaît rien, qui n’a jamais touché à l’enseignement de près ou de loin. Parce que Gabriel Attal avait envie de ce poste pour exister politiquement, dans un remaniement qui semble avoir été presque improvisé, on lui attribue en dernière minute le ministère le plus complexe et le plus essentiel – 1,2 millions de fonctionnaires, le premier budget de l’État, l’avenir du pays. Il y a là une désinvolture assez improbable.

Parmi les causes de l’assassinat de Dominique Bernard, vous citiez dans le Figaro, l’immigration incontrôlée. Mais pourquoi n’arrive-t-on pas à la contrôler ? N’est-ce pas parce que nous avons perdu le sens de ce qu’est une cité politique, le bien commun, et le rôle d’un État qui est là pour servir un peuple et une histoire donnés ?

La vie civique commence par la reconnaissance du caractère structurant du sentiment d’appartenance à une communauté politique. Même en cochant les cases de la bonne volonté, tous les gens qui aiment la France n’ont pas pour autant un droit opposable à notre nationalité ; c’est donc a fortiori encore plus vrai de ceux qui ne l’aiment pas. Au fond, la crise de l’école et la crise migratoire n’en sont qu’une : elles sont le révélateur d’un même vide intérieur. Parce que nous ne savons plus qui nous sommes, ni ce que signifie d’être une cité, parce que nous avons oublié que la culture est l’essentiel, nous avons sombré à la fois dans l’effondrement de l’école et dans l’immigration massive. Ces deux faillites procèdent de la même vision anthropologique. Qu’est-ce qui justifie aujourd’hui que Gérald Darmanin propose la régularisation des clandestins dans les métiers en tension ? C’est une vision de l’homme fondée sur sa réduction à l’homo oeconomicus, à l’animal laborans, à l’individu au rôle de rouage utile pour la machine économique, où tout ne serait qu’affaire de calcul. Dans cette perspective, le territoire d’un pays n’est plus en effet qu’un espace géométrique neutre dans lequel des atomes indifférenciés se déplacent comme des particules élémentaires…

Que faire de nos ennemis de l’intérieur, présents sur notre sol en nombre conséquent ?

Il y a, d’une part, la question des étrangers. Pour compliquée qu’elle soit, elle n’a rien d’insoluble. Il est stupéfiant de voir, trois jours après la mort de Dominique Bernard, le président de la République et le ministre de l’Intérieur se réveiller et proclamer soudain : « Il faut expulser avec fermeté les étrangers dangereux ». Pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?

La question beaucoup plus difficile concerne ceux qui sont Français et qui participent pourtant à la menace islamiste. Il est impératif d’avoir enfin une vraie stratégie, dans deux directions simultanées. D’abord pour le contre-terrorisme : il serait révoltant de céder à la démission en disant, comme le président de la République il y a quelques jours, que le terrorisme ne peut pas être éradiqué. Ne pas se résigner, c’est se donner les moyens de mener dans la durée un travail déterminé pour améliorer notre capacité de renseignement et de protection. Nous sommes bien sûr capables de mener et de remporter ce combat contre le terrorisme islamiste, d’autant plus que nous parlons ici d’adversaires médiocres, dont les capacités sont rudimentaires. Et la seconde direction, c’est le travail qu’il faut mener pour gagner la bataille idéologique, pour gagner la bataille des cœurs.

Avec quels outils ?

La France n’est pas aimée, alors qu’elle a tout pour l’être. Ce n’est pas très difficile de susciter la passion de la France. Dans l’Education nationale, il suffit qu’on décide de transmettre à nouveau ce que nous avons à offrir, et nous trouverons de nouveau l’enthousiasme pour l’accueillir. Comme beaucoup de collègues, je peux témoigner de cela, sans aucune facilité. Souvenez-vous de l’instituteur de Camus, Monsieur Germain, qui faisait des Français dans son faubourg d’Alger avec ces gamins venus des quartiers les plus pauvres. Le miracle est toujours disponible. Ce sont des adultes, non des enfants, qui ont organisé la rupture de la transmission. Ce ne sont pas nos élèves, même issus de l’immigration, qui ont dit que la France était coupable de crime contre l’humanité. Ce ne sont pas non plus nos élèves qui ont dit qu’il n’y avait pas de culture française. C’est Emmanuel Macron qui a dit cela – et ses propos n’étaient que le symptôme d’une crise collective.

Au-delà de la reconstruction de l’école, nous devons donc retrouver une stratégie pour la bataille culturelle. Sur les réseaux sociaux, il faut apporter un contre-discours, développer notre narratif. Qu’est-ce que la France fait pour que sur TikTok, on aille combattre les discours qui salissent le pays ? Comment y participe notre production audiovisuelle, nos séries ? Aujourd’hui, c’est Netflix qui invente les représentations du monde ; que faisons-nous pour ne pas laisser le monopole de l’imaginaire à une industrie américaine obsédée par la déconstruction de notre héritage ? Cela peut paraître dérisoire, mais je me suis battu au Parlement européen pour interdire les télécommandes qui renvoyaient directement à Netflix, et j’ai obtenu cette interdiction. Rien n’est anecdotique quand il s’agit de sortir du circuit fermé que cette production culturelle voudrait nous imposer. Mais il nous faut maintenant construire une alternative.

Comment sortir du paradoxe d’un état de droit qui nous enchaîne plutôt qu’il ne nous protège ?

En réalité, aujourd’hui, ce que beaucoup appellent l’état de droit est devenu l’état de non-droit. Reprenez le cas de la famille Mogouchkov. Déboutés deux fois du droit d’asile, ils sont toujours sur le sol français parce qu’une obscure circulaire empêche leur expulsion. Le débat sur l’état de droit opposait habituellement la loi à la puissance publique, montrait les tensions possibles entre le droit et la démocratie, entre le droit et l’État. Mais aujourd’hui, il me semble qu’il y a un combat entre le droit et le droit. La lettre et l’esprit de la loi sont désactivés par une montagne de complexité réglementaire et administrative ; la jurisprudence annule les principes fondamentaux du droit. Je ne suis pas pour l’Etat contre le droit ; je suis pour que force revienne enfin à la loi.

Pour retrouver l’état de droit, encore faut-il que les juges acceptent que la loi doit s’imposer. Le fait que le Syndicat de la magistrature organise une rencontre à la Fête de l’Huma sur les « violences policières », ou participe à des manifestations d’extrême gauche contre la police, devrait être pour nous un sujet majeur. Ce syndicat, qui représente un tiers des magistrats, a fondé sa philosophie sur la harangue de Baudot, qui intime aux juges de ne pas être neutres : « La loi dira ce que vous voulez qu’elle dise. Soyez partiaux, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice ».

En introduction de votre livre, vous avez un passage très éclairant sur le pardon, la liberté qu’il confère. Est-ce qu’on ne pourrait pas expliquer en partie le wokisme par l’oubli de cette belle vertu du pardon, parc que le wokisme, c’est considérer le passé de l’Occident comme un crime inexpiable : pour l’Occident, la seule manière de l’expier serait de disparaître, en l’absence de pardon.
Les gens qui se revendiquent le plus du wokisme sont ceux qui auraient le moins de raison d’exiger un pardon quelconque. On n’a jamais été aussi peu victimes et on ne s’est jamais autant sentis en permanence persécutés ; c’est quand même fascinant. Ce sont des gamins qui ont tout reçu, qui ont grandi dans la génération la plus gâtée de l’histoire, et qui se sentent victimes de tout.
Mais ils se sentent victimes aussi par procuration, c’est-à-dire que le bourgeois du XVIᵉ demande à l’Occident d’expier l’esclavage des Noirs aux États-Unis.

Mais ce n’est pas tellement lui qui aurait des raisons d’exiger un pardon, c’est le paradoxe de l’histoire. Ce qui est sûr, c’est que le pardon est un scandale. Comme l’espérance d’ailleurs, le pardon est lui aussi un scandale pour la raison. Il n’y a de pardon que pour ce qui est impardonnable, comme l’espérance n’a son lieu que là où il n’y a pas de raison d’espérer. Si on pardonne ce qui a des raisons d’être pardonné, alors on pardonne ce qui est excusable, et du coup ce n’est pas un pardon. Si j’arrive en retard et que j’ai une bonne excuse, parce que mon train a été annulé par exemple, vous ne faites pas un grand acte de générosité en excusant ce qui est excusable. Mais quand on voit le visage du mal dans les crimes commis contre des Israéliens le 7 octobre, contre des civils, des femmes, des enfants, on ne peut que se demander : « Mais comment un pardon est possible pour cela ? ». C’est là, devant l’inexcusable absolu, que le pardon est évidemment un scandale ; mais c’est sans doute là qu’on peut le mieux voir ce qu’il constitue.

Sur le wokisme, comment expliquez-vous que cette idéologie assez récente et assez minoritaire ait réussi à structurer le débat public à ce point ? Et comment est-ce qu’on en sort ?

Un tel discours n’est possible que sur l’effondrement de la raison. Mais le wokisme a-t-il réellement triomphé aujourd’hui dans le paysage français ? Si dans notre pays la culture commune, la transmission à l’école, l’autorité de l’État, la protection de nos principes les plus fondamentaux, si tout ça n’était menacé que par des gens qui sont vraiment wokistes, honnêtement, tout irait très bien. Jean-Michel Blanquer n’était pas du tout woke, mais il a fait la réforme du bac.

Justement, dans le contexte de la faillite de l’école, est-ce que Netflix n’a pas beaucoup plus de pouvoir sur la structuration des jeunes esprits que l’Éducation nationale ?

Les écrans ont pris le pouvoir, mais ceux qui ont donné le pouvoir aux écrans, y compris dans l’école, ne sont pas eux-mêmes “wokistes”, au sens habituel du terme. Et si, au contraire, l’école assumait d’être ce qu’elle doit être, c’est-à-dire si un ministre de l’Éducation nationale arrivait demain en disant : « À l’école, ce qui doit régner, ce n’est pas l’écran, c’est le livre ; donc plus d’écran, plus de téléphone dans l’école. Notre travail à nous, c’est de vous apprendre à grandir sans écran. Et non seulement on va bannir les écrans des écoles, mais on va travailler avec les parents pour arrêter cette folie qui consiste à mettre un iPhone dans les mains d’un gamin de dix ans. » Si on faisait ce travail-là, on ferait reculer les vecteurs du wokisme. Les gens qui lui offrent tout cet espace, toute cette place, les dirigeants qui ont fini par fragiliser en profondeur le travail de la transmission, n’étaient pas eux- mêmes wokistes. Il y a une forme de lâcheté, de déni, d’abandon, parfois de cynisme, de complaisance avec la déconstruction, qui ne vient pas directement de ce courant de pensée. Le problème, c’est cette haine de soi dont le wokisme n’est qu’une manifestation singulière. L’école a été détruite de l’intérieur, pas depuis que le wokisme existe, mais depuis maintenant des décennies. Le wokisme est une forme d’accouchement monstrueux de la déconstruction qui dure depuis bien longtemps.

Dans votre livre, vous expliquez qu’aujourd’hui, les gens n’arrivent plus à comprendre que la violence fait partie de l’existence. Et, paradoxe, cette violence, pour autant, elle est partout, y compris dans la vie politique qui est de plus en plus hystérisée. Comment lutter justement contre cette hystérisation de la vie politique ?

Je crois qu’il y a une manière de pratiquer l’exercice politique qui correspond à cet objectif. Si on s’inquiète de la décivilisation, de l’ensauvagement, alors il faut peut-être commencer par s’imposer à soi-même une exigence de civilité. Ce n’est pas seulement dans le discours, mais aussi dans la méthode qu’on doit être à la hauteur de ce qu’on prétend avoir à défendre. Cela ne veut pas dire qu’il faille oublier la violence à laquelle la politique sera toujours confrontée. Il est nécessaire de sortir du déni constant aujourd’hui sur ce sujet : juste après l’attentat d’Arras, Brigitte Macron promet « des cours de bienveillance »… Et le président remercie tout le monde, les policiers, les pompiers, les soignants, le chauffeur de l’ambulance, comme si on était à une cérémonie des Césars. Il faut bien sûr dire notre reconnaissance à tous ceux qui sont en première ligne ; mais se contenter de remerciements après un attentat, c’est faire comme si tout était normal, comme si rien n’avait raté… Cela contribue à faire croire que ce genre d’attentat, ça arrivera quand ça arrive – le rôle des politiques étant alors seulement de faire en sorte que l’hôpital du coin arrive assez vite pour faire un garrot… Oui, la mission essentielle de la politique, c’est de faire reculer la violence ; et pour cela, elle doit combattre par les moyens de la force publique. Ultima ratio regum : cette force est le dernier argument du prince. A la fin, la politique est inéluctablement une rencontre avec la violence. C’est l’un des grands impensés du monde contemporain.

Vous n’ignorez pas que souvent, les gens disent « Bellamy, il est formidable, il élève le débat, mais il est trop poli, il faudrait qu’il apprenne à renverser la table ». Est-ce que justement, cette pratique bienveillante et polie de la politique que vous essayez d’avoir ne minore pas sa dimension violente ? Est-ce qu’elle n’est pas un peu ingénue ?

Je crois vraiment que dans un monde de brutalisation, d’ensauvagement, qu’on l’appelle comme on voudra, il importe de ne pas se laisser gagner par ce qu’on combat ; vouloir défendre une idée de la civilisation implique de renoncer à la brutalité dans l’exercice même de la vie publique. Non, ce n’est pas être tiède que de croire à la possibilité d’une vie civique qui soit civile, authentiquement civilisée. Et s’imposer cette exigence même quand tout semble consacrer la victoire de l’excès, de la caricature, du faux, c’est le seul choix qui soit assez courageux pour aller vraiment à contre-courant, et la seule manière de parvenir à la fin à « renverser la table » pour de bon. J’espère d’ailleurs que ceux qui me disent trop poli dans mon expression reconnaîtront que cela ne m’a jamais empêché d’être clair dans mes convictions. Il y a des fermetés paisibles et des incohérences bruyantes… On peut chercher à être sensé sans vouloir être consensuel. Je crois à la nécessité du clivage, et j’ai toujours assumé mes engagements ; peut-être à la différence d’autres, qui même chez ceux qui prétendent incarner une forme de radicalité, sont souvent prompts à changer de cap au gré des derniers calculs tactiques. Pour ma part, je pense qu’on peut être efficace sans être opportuniste, et courageux sans être outrancier.

Mais comment être plus efficace tout en restant soi-même ?

D’abord, la politique trouve sa noblesse dans le fait de chercher autre chose que la seule efficacité électorale. Ça ne veut pas dire qu’il ne faille pas chercher des succès électoraux, mais il ne faut pas se renier au motif que le succès serait un but absolu, à tout prix. Je ne suis pas une machine à éléments de langage, et je ne le deviendrai pas. L’efficacité électorale doit être au service d’une vision politique, pas l’inverse. Si je dois mener cette campagne européenne pour les Républicains, mon but sera de revenir au Parlement européen plus nombreux et plus forts pour peser dans les choix essentiels qui s’annoncent. La campagne sera l’occasion de démontrer, avec le bilan de ces cinq ans de mandat, que nous savons comment mener des batailles, et comment les gagner. Je crois avoir démontré au cours des dernières années la pertinence de ce choix, qui n’est pas évident, de rentrer dans le cœur du travail des institutions. C’est la ligne de crête sur laquelle il faut avancer. Beaucoup de gens me disent « Qu’est-ce que vous faites chez LR ? Qu’est-ce que vous faites au Parlement européen ? » Je suis précisément là où je crois que nous devrions tous pouvoir nous sentir représentés. Il n’y a pas de raison de déserter la formation politique qui est supposée représenter nos idées. Il n’y a pas de raison de déserter les institutions où nous devons pouvoir exister. Il n’y a pas de raison d’abandonner le terrain à ceux qui représentent le contraire de nos aspirations. J’espère avoir fait la démonstration que c’était non seulement un pari possible, mais même un pari qui réussit.

Parce que c’est en allant à l’intérieur de ce travail, sans renoncer à rien, qu’on peut réussir à faire avancer les choses. Je pourrais citer beaucoup d’exemples, comme la réforme du marché de l’énergie pour sortir du délire européen qui a fragilisé le nucléaire français : nous allons aboutir à une réforme qui rendra à la France la possibilité de fixer des prix de l’électricité à partir de ses coûts de production, donc de rendre aux Français des factures d’électricité qui ne varieront pas avec le prix du gaz – donc de réindustrialiser le pays, et de lui rendre sa souveraineté. Sur la question de la protection du marché européen avec la barrière écologique qu’on avait promise ; sur l’interdiction de la GPA qui, dans quelques semaines peut-être, sera une réalité en Europe grâce à l’amendement que j’ai déposé ; sur la lutte contre l’entrisme islamiste, en ayant interdit à la Commission européenne de financer les campagnes qui disent que « la joie est dans le hijab »… Évidemment il y a un côté désespérant à être continuellement aux prises avec tout ce qui dysfonctionne, avec tout ce qui contredit nos efforts. Mais avec de l’endurance, du courage, de l’audace, on peut gagner ces batailles.

Mais le paradoxe, c’est que vous êtes dans le lieu de la technocratie tout en étant la quintessence de l’homme politique qui procède plus par vision que par détails techniques. Est-ce qu’il y a un grand écart entre les soirées de la philo et la négociation sur la pêche ?

Un équilibre plus qu’un écart ! J’ai la chance d’avoir la respiration des Soirées de la philo pour garder le contact avec les textes, avec les auteurs. C’est aussi une manière de garder le sens de l’action quotidienne. La vie politique touche aussi au plus fondamental – à une vision de la personne, de la dignité humaine. Si dans quelques semaines, la GPA est considérée dans toute l’Union européenne comme relevant de la traite d’êtres humains et à ce titre interdite, je me dirais que j’aurai eu le privilège de rendre concrets les principes essentiels que nous défendons. Ça ne fait pas tout bien sûr ; ce n’est pas encore la grande refondation que nous espérons pour l’avenir. Mais malgré tout, ne serait-ce que poser des digues, qui permettent de faire la preuve qu’il n’y a pas un sens de l’histoire écrit d’avance, que nous ne sommes pas condamnés à subir l’inéluctable recul des principes qui nous tiennent et auxquels nous tenons, ce n’est pas rien non plus. Et cela, je le dis sans aucun esprit polémique, est directement lié à ce pari de rentrer dans la mêlée, au cœur du travail politique. Moi aussi, je pourrais faire de la politique avec la colère, parce qu’on ne manque pas de colères, et elles sont bien souvent légitimes. Mais que produisent-elles à la fin ?

Je sais que je suis sur une ligne de crête, mais ce qu’on peut apporter à un monde devenu vide, c’est la proposition qu’il attend. Parce que j’ai passé mon temps à râler sur le fait que notre groupe parlementaire ne parlait pas assez de vision et d’idées, notre président de groupe à Strasbourg m’a demandé d’écrire notre nouvelle charte commune : quelle doit être l’identité politique de la droite en Europe aujourd’hui ? J’y ai travaillé avec dix collègues, on a écrit un texte, discuté avec tous les parlementaires du groupe, et finalement adopté… Nous nous plaignons souvent de ne pas être entendus, mais sommes-nous assez capables de parler, de proposer ?

Comment expliquez-vous que ce qui a opéré pour diaboliser l’extrême droite il y a 30 ans n’opère pas du tout avec la France insoumise ?

Si, ça opère. L’Assemblée nationale a rédigé un texte pour exclure les députés de la France insoumise d’une délégation qui part en Israël bientôt. Thomas Portes, le député insoumis qui avait posé avec le pied posé sur un ballon où figurait la photo d’un ministre, a été sanctionné par le bureau de l’Assemblée nationale alors que théoriquement, le bureau de l’Assemblée n’a pas le droit de sanctionner quelqu’un pour ce qui se passe en dehors de l’Assemblée. Au Parlement européen, on avait un texte sur Israël, il y avait des amendements qui venaient de tous les groupes, déposés, par exemple, par le groupe ID auquel appartient le RN et des amendements qui étaient déposés par le groupe The Left auquel appartient LFI. La doctrine de notre groupe, c’est de ne pas pratiquer le cordon sanitaire : s’il y a un amendement du RN qui est bon, on vote pour, ça ne nous pose aucun problème. On a donc voté des amendements d’ID, comme on le fait d’habitude. En revanche, pour la première fois depuis le début du mandat, le groupe a décidé par principe de ne voter aucun amendement venant de l’extrême gauche.

En tout cas, Yael Braun-Pivet s’est porté partie civile pour l’Assemblée contre les propos du député RN Grégoire de Fournas : « que ce bateau retourne en Afrique »… Et on ne l’a pas vue demander une action administrative, même de l’Assemblée, pour sanctionner Danièle Obono après qu’elle a qualifié le Hamas de mouvement de résistance…

Moi, je ne le voudrais pas. On a suffisamment dénoncé la judiciarisation des désaccords pour ne pas tomber à notre tour dans cette impasse. On ne doit pas répondre à une idéologie par une autre idéologie, mais par l’exigence de la vérité, la rigueur intellectuelle, l’intelligence dans le combat culturel. Mais ce combat, nous avons les moyens de le mener avec des arguments, des idées, des faits. Je suis révolté quand Mme Obono dit que le Hamas est un mouvement de résistance, je suis prêt à affronter ce délire autant qu’il le faudra sur le terrain politique, mais je ne demanderai pas aux tribunaux d’assumer ce combat politique à ma place.

Est-ce que cette complaisance de LFI pour le terrorisme, pour les émeutiers, n’illustre pas parfaitement ce que vous dites dans votre chapitre sur le progrès : finalement, pour les gens qui croient au progrès, peu importent violences et destructions du moment que ça fait avancer l’humanité ?

C’est ce que veut dire aussi l’expression de « résistance » : la cause est grande, et c’est juste dommage pour les victimes collatérales. Je me suis beaucoup battu contre nos collègues de LFI qui refusent de parler de terrorisme, mais qui parlent de « crimes de guerre ». Mais crime de guerre, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le Hamas est une armée régulière qui a des objectifs militaires et qui fait, en passant, des victimes collatérales. Mais pire encore que l’idée hégélienne qui voudrait que « tant pis pour les petites fleurs innocentes sur le chemin des grands hommes », il y a la stratégie mélenchonienne : « tout pour arriver au pouvoir », y compris les calculs les plus clientélistes. Qu’est-ce qui est moralement le plus grave ? Est-ce d’être convaincu que le mal est nécessaire ou est-ce de pactiser avec lui par intérêt électoral ? Dans tous les cas, c’est terrifiant.

Dans votre livre vous dites qu’il n’y a pas de progrès en soi, qu’on ne peut juger qu’une chose est un progrès que par rapport au but que l’on s’est fixé. Or l’euthanasie et la GPA, qui nous paraissent d’épouvantables régressions, correspondent pour une partie de nos contemporains, exactement au sens de l’existence qu’ils se sont fixés, c’est-à-dire être de plus en plus maîtres de leur existence. Est-ce qu’aujourd’hui, il n’y a pas sur ces questions-là un affrontement entre deux visions du monde et de la vie, deux anthropologies totalement irréconciliables ?

On pourrait faire une autre hypothèse : c’est qu’en réalité, on trouve dans ces faux progrès de mauvaises réponses à des aspirations légitimes. Être maître de sa vie, par exemple, ne pas subir indéfiniment une souffrance superflue, ce sont des aspirations légitimes. La réponse politique que la société apporte à ces demandes pourrait passer par un surcroît de solidarité, de soins accordés aux plus vulnérables. En réalité, l’euthanasie, c’est pour les politiques la réponse de la paresse.
Dans tous les cas, l’euthanasie est une expérience de dépendance ! Si on demande l’euthanasie, c’est que par définition, on reçoit de l’autre la mort. La vraie question est donc : « Veut-on recevoir de l’autre le soin, ou recevoir de l’autre la mort ? » Une société qui ne sait pas promettre le soin ne peut que proposer la mort. La question que vous posez est importante, et elle n’est pas dépourvue d’incidence concrète dans la discussion politique, parce que le sujet est sans doute aussi de réussir à formuler ce qu’on veut dire. C’est la grande question de Saint-Exupéry : que faut-il dire aux hommes ? Ne devons-nous pas formuler ce que nous voulons promettre à nos contemporains dans le langage de leurs aspirations légitimes, pour montrer que la vraie réponse ne se trouve pas là où on la leur propose aujourd’hui ?

En fait la politique est d’autant plus un dialogue de sourds qu’on s’interdit de poser la question du sens.

C’est la grande question du débat entre Platon et Aristote. Platon regarde la cité comme une masse irrationnelle, la foule étant nécessairement gouvernée par les passions, l’instinct, l’archaïsme de la pulsion. Et il faudrait que cette foule folle soit gouvernée par la petite élite de sages qui savent mieux que les fous quel est leur bien ; il faudrait donc réussir à contrer la folie du peuple pour imposer à sa tête la sagesse du petit nombre. Aristote pense, lui, et je ne serais pas loin d’être aristotélicien sur ce point, que l’esprit humain est tourné vers le vrai comme le tournesol vers le soleil et que, si le grand nombre pense quelque chose, il y a de grandes chances que le grand nombre ait raison – dans certaines conditions, et la condition absolue, c’est notamment l’éducation. Dans ces conditions, le peuple partage ce que l’on peut appeler le bon sens, ou le sens commun. Et quand on pense avoir raison seul contre tous, dit Aristote, il faut toujours commencer par s’inquiéter de soi-même, parce qu’il est rare d’avoir vu tout seul une vérité que personne n’aurait perçue. Donc, le sujet est plutôt de réussir à montrer comment ce que nous avons à offrir correspond aux aspirations du plus grand nombre, plutôt que de dire au plus grand nombre que ses aspirations sont mauvaises.

Vous parliez des batailles qu’on peut gagner de manière inattendue.. En fait, pour vous, le plus grand ennemi, c’est la résignation ?

Il y a une grande lâcheté, en tous les cas, dans la résignation. Bernanos fustige les optimistes, ce qui m’a toujours plu parce que je suis allergique à l’optimisme béat ; mais il fustige aussi les pessimistes. Le vote macroniste, aux dernières élections, réunissait des électeurs qui se disaient optimistes. Pour nous, nous avons peut-être par contraste une tendance au pessimisme. Or, le pessimisme est aussi une manière de se défaire de sa responsabilité. Parce que si nous concluons toutes nos conversations par le fait que de toute façon, tout va finir par s’effondrer, alors pourquoi agir ? On vit sans doute une des périodes les plus critiques de l’histoire de notre pays, au sens étymologique de la crise, qui veut dire la croisée des chemins. C’est de ce que nous déciderons dans les années qui viendront que dépendra l’avenir à long terme de la France, et sa survie même. Si nous regardons l’histoire de notre pays, de notre civilisation, nous verrons qu’ils ont survécu à des moments plus sombres que ceux que l’on traverse aujourd’hui, par des actes d’espérance, qui ont toujours été des sursauts suscités par le courage de quelques-uns.

On vit sans doute une des périodes les plus critiques de l’histoire de notre pays, au sens étymologique de la crise, qui veut dire la croisée des chemins. C’est de ce que nous déciderons dans les années qui viendront que dépendra l’avenir à long terme de la France, et sa survie même.

Certes, mais là, on a vraiment l’impression de vivre quelque chose d’unique et de sans précédent, c’est-à-dire que d’être dans un monde qui ne sait plus du tout quels sont ses fondements et qui ne croit plus à rien. Certes, l’espérance est un exercice de la volonté, mais si la volonté ne trouve pas des raisons concrètes sur lesquelles s’appuyer, elle risque de s’épuiser…

Mais une fois qu’on fait cet acte d’espérance, les raisons apparaissent sous nos yeux. Depuis le début du mandat, je vais un peu partout dans le pays, une ou deux fois par semaine, et j’y rencontre partout des Français exceptionnels. Il y a dans ce pays, quels que soient leur profession, leur milieu social, leur horizon, chez ceux qui travaillent, qui font que la France tient debout, qui restent encore fidèles malgré toutes les difficultés, un potentiel magnifique qui n’attend que d’être enfin libéré.

Une autre raison d’espérer, c’est ce qui se passe sur le terrain des idées. Oui, la gauche garde de grands bastions culturels. Oui, les multinationales du numérique diffusent une vision du monde qui contribue à la déconstruction. Mais aujourd’hui, le débat est quand même bien plus ouvert qu’il ne l’a été dans le passé. La discussion reste bien plus libre en France que dans d’autres régions du monde. Et sur le terrain médiatique, votre travail, je le dis sans facilité, est aussi une raison d’y croire encore. Sans rien occulter de ce que nous avons dit de la gravité de la situation, il y a des expériences auxquelles accrocher notre espérance – celle que j’ai vécue il y a quelques jours à l’occasion des dix ans des Soirées de la Philo : devant 2 000 personnes, dont énormément de jeunes, venues écouter du Plotin sur la scène de l’Olympia, on ne peut que se dire : « Ce n’est pas complètement mort ». Rien n’est gagné d’avance, bien sûr ; mais au fil des rencontres que je vis partout en France, je vois dans bien des regards assez d’énergie, d’intelligence et de volonté pour mener les combats qui viendront. Marc Aurèle écrit, dans Les pensées pour moi-même : « Les batailles que je n’ai pas livrées, je me console trop facilement dans la certitude qu’elles étaient perdues d’avance. »


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Discours sur l’état de l’Union : réponse à Ursula von der Leyen

Oui, nous pouvons retrouver la prospérité et l’élan de notre continent mais cela suppose d’ouvrir les yeux sur la réalité.

Madame la Présidente,

En évoquant le bilan de la Commission, vous parlez de la force de l’Europe, de son efficacité… Mais où est passée la réalité ?

Au moment où nous nous parlons, le Secours populaire annonce que 20% des Français vit à découvert. Dans toute l’Europe, une personne sur trois se prive d’un repas pour tenir. Des millions de foyers, d’artisans, d’entreprises, n’arrivent plus à payer leur énergie.

Vous parlez de prospérité, mais malgré ce retour de la pauvreté, la Commission n’aura cessé de multiplier les contraintes sur ceux qui travaillent et produisent en Europe. La directive énergétique sur les bâtiments aggravera la crise du logement. La stratégie Farm to Fork fait baisser la production alimentaire. La taxonomie accélère le décrochage industriel. Vous avez longuement parlé d’électricité pour accélérer encore l’implantation d’éoliennes, mais toujours pas un mot sur le nucléaire, première source d’énergie décarbonée et accessible en Europe.

Vous promettez de réduire les normes : elles n’auront pourtant cessé de s’empiler ces dernières années, jusqu’à ce projet dit “Restauration de la nature” que nous avons combattu. La multiplication des contraintes ne protège pas l’environnement, elle nous rend seulement dépendants des autres pays du monde qui n’assument pas les mêmes coûts. Nous ne sauverons pas la planète en achetant des voitures électriques en Chine ; de même que nous ne sauverons pas la démocratie avec les Ukrainiens en achetant du gaz à la dictature azérie qui veut écraser les Arméniens.

De même, nous ne relancerons pas notre économie en augmentant une “immigration qualifiée”, comme vous le dites, mais en qualifiant ces millions de jeunes qui sont encore aujourd’hui loin de l’emploi. La seule réponse à l’hiver démographique en Europe, c’est de soutenir les familles, non de déstabiliser plus encore nos pays.

En nous appuyant sur elles, sur les talents de nos pays, sur le savoir, la culture des citoyens en Europe : oui, nous pouvons retrouver la prospérité et l’élan de notre continent mais cela suppose d’ouvrir les yeux sur la réalité.

La France doit relever la tête en Europe !

Entretien initialement paru dans Le Figaro. Propos recueillis par Carl Meeus.

Votre débat, le 9 mai dernier face au chancelier allemand, Olaf Scholz, a marqué les esprits par la pugnacité de vos propos. Mais ne résume-t-il pas, finalement, l’impuissance d’un député européen, qui doit se contenter du ministère de la parole, et encore, pendant une minute vingt ?

C’est une erreur de penser qu’on va dénouer en une intervention des problèmes structurels qui durent depuis des années. Le format de ces interventions est très court et nous étions très peu nombreux à pouvoir débattre avec le chancelier. Il n’en reste pas moins que tant que les choses ne sont pas dites, rien ne peut avancer. Pour reprendre les mots de Charles Péguy, il faut dire ce que l’on voit et même commencer par voir ce que l’on voit dans des lieux comme celui-là, l’enceinte du Parlement européen. C’est la condition pour que la France relève la tête et que le continent européen se rééquilibre.

On entend rarement des propos de cette teneur dans la bouche d’un député européen français vis-à-vis de l’Allemagne.

Malheureusement, beaucoup préfèrent taire les divergences par facilité, par une idée mal comprise de l’amitié franco-allemande, par une naïveté permanente de la France à l’égard de son grand voisin. Mais l’amitié implique de se dire les choses en face ; et seule cette franchise suscite l’attention. Je ne m’attendais pas à l’impact que cette intervention a eu en France. Elle a été vue plusieurs millions de fois ; mais aussi en Allemagne, relayée par le grand journal télévisé du pays qui a douze millions de téléspectateurs. C’est par des moments comme ceux-là que l’on peut prendre l’opinion de nos voisins allemands à témoin, sur des questions cruciales comme l’avenir du nucléaire ou le problème de l’immigration. Notre rôle de parlementaire est bien sûr d’écrire la loi et de voter, mais aussi de parler, d’alerter quand il le faut.

Pendant trop longtemps la France est restée silencieuse, et n’a pas assez tenu sa place dans le débat européen ; et je mesure rétrospectivement combien, en partie à cause de cette faible influence, elle a perdu des batailles importantes.

J’ai dit au chancelier Scholz que sa coalition finit par mettre l’Europe en danger : il appelle à la solidarité, mais en fermant ses dernières centrales nucléaires il y a quelques semaines, en pleine crise de l’énergie, l’Allemagne aggrave le risque de pénuries et fait monter les prix de l’électricité partout en Europe. Même chose pour l’immigration : Olaf Scholz dit que l’Europe doit maîtriser les flux migratoires, mais son administration fait tout pour les augmenter en espérant compenser la crise démographique allemande. Pendant trop longtemps la France est restée silencieuse, et n’a pas assez tenu sa place dans le débat européen ; et je mesure rétrospectivement combien, en partie à cause de cette faible influence, elle a perdu des batailles importantes. Depuis quatre ans, avec notre délégation, nous travaillons sans relâche pour peser et pour obtenir des résultats.

Vous saviez cependant que l’Allemagne ne changerait pas d’attitude…

Je n’imaginais pas changer la politique allemande en quelques mots. Après tant de silences et de démissions, une intervention pour tenter de parler clairement n’est certainement pas suffisante, mais elle était sans doute nécessaire.

Vous vouliez marquer les esprits ?

Je ne voulais pas faire un coup d’éclat ; en réalité, c’est un travail de long terme. Ce discours, je le tiens tous les jours depuis quatre ans. Et sur les sujets d’énergie, de politique économique ou commerciale, nous avons déjà gagné des batailles décisives. Si la France veut se faire entendre, elle le peut ! Malgré ses trois faiblesses principales : notre déficit budgétaire constant, et peut-être plus encore notre déficit commercial abyssal, nous discréditent beaucoup auprès de nos voisins, dont les excédents servent de caution à notre dette… Deuxième faiblesse, l’absence chronique de stratégie d’influence française dans les institutions européennes. Et enfin, sans doute est-ce la racine, une naïveté qui fait que notre pays est souvent le seul à croire que pour « être européen », il faut renoncer à défendre ses intérêts. D’une certaine manière, je comprends l’Allemagne de s’organiser pour faire avancer ses priorités. Mais plutôt que de nous plaindre, il faut nous donner les moyens de nous faire entendre nous aussi !

Un député européen français est-il condamné à se fondre dans le Parlement et à ne plus défendre les intérêts français face aux intérêts européens ?

Bien sûr que non. C’est d’abord une question de vision : Emmanuel Macron veut par exemple imposer des listes transnationales aux élections européennes. Je suis radicalement opposé à cette idée. Nous sommes élus au Parlement européen pour représenter notre pays, pas pour incarner une abstraction. Chaque semaine, je vais sur le terrain partout en France : je n’ai pas entendu un seul Français me dire qu’il voudrait que son député soit letton ou bulgare… Ils me disent au contraire que l’Europe est trop lointaine, ne les comprend pas, ne s’inquiète pas de ce qu’ils vivent. Cette idée de listes transnationales est révélatrice d’un désaccord de fond avec la vision d’Emmanuel Macron : l’Union européenne est une alliance de démocraties souveraines, pas une sorte de super-État qui devrait effacer les réalités nationales.

Concrètement, qu’avez-vous réussi à faire changer ?

Au début du mandat, le nucléaire était constamment exclu de tous les textes européens, comme la taxonomie sur les énergies vertes, qui va déterminer le mix énergétique de nos pays pour les décennies à venir. Nous avons renversé cette tendance. J’ai déposé par exemple un amendement pour inclure le nucléaire dans les financements du plan de relance énergétique européen, un fonds de 210 milliards d’euros. Tout le monde me prédisait un échec : nous avons travaillé pendant plusieurs mois pour renverser la tendance et réunir une majorité. Cet effort patient d’influence a fini par payer, et l’amendement a été adopté par le Parlement. Avec les voix de socialistes d’Europe centrale, de libéraux des pays nordiques… mais malgré l’incroyable opposition de la délégation macroniste, qui a massivement voté contre. C’était pourtant après la promesse présidentielle de relancer le nucléaire ! Ici comme au Conseil, la majorité macroniste n’assume pas de défendre l’intérêt pourtant évident de notre pays. Par idéologie écologiste, autant que par naïveté européenne, elle continue de fragiliser notre principal outil de compétitivité.

On imagine que votre combat contre le hijab a été aussi difficile !

Et ce combat continue… Il prendra du temps, parce que l’entrisme islamiste dans les institutions européennes a bien pris. J’ai fait adopter un amendement pour interdire à la Commission européenne de continuer de financer des publicités célébrant le hijab, comme celle qui avait pour slogan : « La liberté est dans le hijab »… C’est quand même stupéfiant d’en arriver là. Pourtant, là encore, il aura fallu de la persévérance : lorsque j’ai déposé cet amendement pour la première fois, la gauche, les écologistes et une partie du groupe d’Emmanuel Macron ont empêché qu’il soit mis aux voix ! Il a fallu un long travail d’influence pour gagner cette première bataille. Cela me vaut aujourd’hui une plainte de l’ex-CCIF, mais rien ne m’empêchera de continuer ce travail. Au-delà des symboles, un combat essentiel est en jeu pour nos démocraties. Et je constate qu’avec les Républicains, nous sommes les seuls à le mener… Ce ne sont pas les élus du Rassemblement national qui ont gagné cette bataille.

Sur l’Arménie, vous vous êtes heurtés aux mêmes difficultés ?

Là aussi, la situation a changé. Quand le Haut-Karabakh arménien a été attaqué par l’Azerbaïdjan et la Turquie en septembre 2020, nous étions seulement quelques-uns à alerter sur ce qui se passait. Personne ne nous écoutait. Aujourd’hui, nous avons renversé la tendance. J’ai déposé il y a quelques semaines un amendement pour imposer des sanctions aux dirigeants azéris coupables du blocage du corridor de Latchine : c’est la première fois que le Parlement prend une telle position. Pour déposer un amendement, il faut le faire signer par 10 % des parlementaires : il a fallu aller chercher les signatures les unes après les autres, dans tous les pays où je pensais pouvoir trouver des alliés. Puis convaincre le reste des collègues de le voter… Malgré le lobbying massif de nos opposants, cet amendement a été adopté. C’est une victoire importante aussi pour les Français : ce qui est en jeu, c’est le rapport de l’Europe à la Turquie, à ses dépendances gazières et migratoires, et donc notre propre sécurité.

Vous étiez tête de liste des Républicains en 2019. La logique ne voudrait-elle pas que vous conduisiez à nouveau la future liste en 2024 ?

Pour moi, ce qui compte, c’est d’abord que la droite réussisse à relever la tête à l’occasion de cette élection. Ma conviction profonde, c’est que ce scrutin européen sera décisif. Pour l’Europe, ce sera un moment de bascule ; et aussi, tout le monde en a conscience, un moment essentiel pour la recomposition de la vie politique française.

Si quelqu’un est mieux à même que moi de créer un élan, je suis prêt à m’engager à fond derrière lui. Maintenant, je constate que les vocations sont peu nombreuses. Peut-être que l’aventure fait peur ; moi je n’ai pas froid aux yeux.

C’est un moment bien trop important pour être ramené à une question d’ego… Si quelqu’un est mieux à même que moi de créer un élan, je suis prêt à m’engager à fond derrière lui. Maintenant, je constate que les vocations sont peu nombreuses. Peut-être que l’aventure fait peur. Moi je n’ai pas froid aux yeux ; j’ai un bilan à défendre, une expérience acquise, qui peuvent être utiles.

Donc, quand on entend que vous pourriez aller sur une liste du RN ou de Reconquête!, c’est faux ?

Je crois à la constance et à la loyauté. Et ce qui me paraît essentiel, c’est que demain la France soit plus fortement représentée là où se joue le cœur de la décision politique en Europe. Ce n’est pas le RN qui fait l’influence française au Parlement. Ce ne sont pas non plus les macronistes, qui passent leur temps à voter contre ce que le président promet de faire à Paris. Emmanuel Macron dit qu’il veut renforcer l’Europe contre l’immigration illégale, mais ses députés font une croisade contre les infrastructures de protection aux frontières de l’Europe. Si demain la France n’était plus représentée au sein de la droite européenne, ce serait un problème majeur.

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Débat avec Olaf Scholz au Parlement européen

Monsieur le Chancelier, Parlons nous franchement. Les divergences entre nos pays deviennent souvent inquiétantes. Le mien, la France, a sa responsabilité. Mais derrière les mots, votre coalition finit par mettre l’Europe en danger. Vous parlez d’Europe unie. Mais après avoir imposé l’austérité partout, vous lancez le Doppelwumms, sans prévenir personne, un plan de soutien massif pour l’économie allemande – et tant pis pour les autres pays européens qui en sortiront durablement déstabilisés.

Vous dites que nous devons parler d’une seule voix, mais vous allez seul en Chine pour y maintenir vos positions, au prix de nos dépendances. Vous parlez de solidarité, mais quand vous fermez en pleine crise de l’énergie, vos dernières centrales nucléaires, c’est dans tous nos pays que les factures s’alourdissent. Vos élus font ici tout pour asphyxier cette filière au nom de l’écologie, paraît-il. Mais vos ministres agrandissent les mines de charbon en Allemagne, et c’est toute l’Europe qu’ils polluent. Vous dites que l’Europe doit maîtriser les flux migratoires, mais vous faites tout pour les augmenter en Allemagne.

Vous avez dit, Monsieur le Chancelier, qu’aucun d’entre nous ne veut revenir à l’époque où la loi du plus fort régnait en Europe. Ce ne peut pas être que des mots. 

Vous avez dit, Monsieur le Chancelier, qu’aucun d’entre nous ne veut revenir à l’époque où la loi du plus fort régnait en Europe. Ce ne peut pas être que des mots. Hannah Arendt schrieb : Eine Krise wird erst dann zu einem Unheil, wenn mit schon Geurteiltem, also mit Vorurteilen darauf geantwortet wird. Es ist höchste Zeit, uns selbst in Frage zu stellen*.

 

*Hannah Arendt a écrit : Une crise ne devient une catastrophe que si nous y répondons par des idées toutes faites. Il est grand temps de nous remettre en question.

 

 

 

Une bataille d’un autre âge

Intervention de François-Xavier Bellamy au Parlement européen le 15 mars 2023.

Merci Madame la Présidente, Monsieur le Commissaire, Monsieur le Président du Conseil,

C’est avec beaucoup de soulagement que nous avons découvert hier le projet de réforme du marché européen de l’électricité. Enfin, le long terme retrouve sa place dans les stratégies énergétiques dont nous avons besoin pour pouvoir investir dans notre avenir.

La crise que nous traversons sur l’énergie n’est pas seulement une question commerciale, c’est d’abord une question industrielle.

Et maintenant, ce n’est pas seulement une question de marché. La crise que nous traversons sur l’énergie n’est pas seulement une question commerciale, c’est d’abord une question industrielle. Si nous voulons la surmonter, il faut produire. Produire plus, produire mieux, produire une électricité décarbonée. Et pour cela, utiliser toutes les sources d’énergie décarbonées, et en particulier, bien sûr, le nucléaire. Et quel malheur de voir qu’au sein de la Commission européenne, une bataille d’un autre âge continue pour disqualifier le nucléaire. Nous espérons que dans le Net Zero Industry Act, qui sera publié bientôt, le nucléaire aura sa place, pas seulement sous la forme, Monsieur le Commissaire, des SMR, mais aussi à travers une production de grande échelle. Car c’est de cela que nous avons besoin.

Ceux qui, aujourd’hui, luttent contre cette énergie, que ce soit au sein de la Commission, ou au sein du Parlement – comme les collègues qui, hier, ont voté contre l’inclusion du nucléaire dans la transition énergétique des bâtiments – luttent aussi contre l’environnement, contre notre souveraineté, contre notre indépendance, contre nos démocraties

Ceux qui, aujourd’hui, luttent contre cette énergie, que ce soit au sein de la Commission, ou au sein du Parlement – comme les collègues qui, hier, ont voté contre l’inclusion du nucléaire dans la transition énergétique des bâtiments – luttent aussi contre l’environnement, contre notre souveraineté, contre notre indépendance, contre nos démocraties. Et je crois qu’aujourd’hui, nous avons besoin d’être sérieux et cohérents dans ces combats essentiels.

Merci beaucoup.