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Veillée d’armes

Texte initialement paru sur FigaroVox le 14 mars 2020.

C’est une étrange veillée d’armes : tout a changé, mais rien ne se voit. Malgré les premières mesures prises par les autorités et l’omniprésence de l’épidémie dans les médias et les conversations, la vie continue comme avant pour l’immense majorité des Français. Sans doute les derniers moments d’insouciance, suspendus, irréels – le silence avant l’épreuve.

Selon toute probabilité, c’est en effet une grande épreuve qui attend notre pays, comme le monde autour de nous. Non que la maladie en elle-même soit beaucoup plus dangereuse que d’autres: ceux qu’elle touchera s’en sortiront pour la plupart en quelques jours, sans conséquences, et même pour certains sans symptômes. Mais une petite partie aura besoin de soins intensifs, de réanimation ; et elle peut très vite représenter un grand nombre de personnes dans l’absolu, si la population touchée est très nombreuse. La rapidité de la contagion laisse présager que le nombre des malades ayant besoin de soins intensifs dépassera prochainement les capacités de traitement de notre système de santé.

Alors commencera la grande crise à laquelle il faut être prêts, celle que connaît l’Italie depuis quelques jours déjà. Elle n’a eu droit qu’à notre indifférence, et parfois même à un regard bien condescendant de la France ; pourtant le système hospitalier, en particulier dans les régions du nord, les plus touchées, y est très comparable au nôtre. Aujourd’hui, nos collègues italiens du parlement nous décrivent la guerre qu’ils vivent, et qu’ils mènent courageusement. L’Espagne y entre à son tour. Pour nous, c’est sans doute une question de jours.

Cette bataille pèsera d’abord sur ceux qui seront au front dans les semaines à venir, les professionnels de santé, formés et entraînés pour protéger la vie humaine. Médecins, infirmières, sapeurs pompiers, ils témoignent depuis des mois des difficultés qu’ils rencontrent dans leur travail quotidien, à cause des insuffisances budgétaires et des calculs de court terme, mais aussi par le fait des comportements inciviques et consuméristes qui n’ont cessé d’augmenter. Le moment que nous vivons doit rappeler plus que jamais que l’individualisme n’est simplement pas une option. Chacun d’entre nous doit s’obliger au respect inconditionnel des soignants, qui assument la tâche difficile de gérer l’urgence vitale et de prendre des décisions ; il nous faut tout faire pour les soutenir, avec la reconnaissance que nous devons à leur compétence et à leur engagement. L’issue de la bataille qu’ils vont mener dépendra en grande partie du sens civique que nous saurons retrouver pour leur permettre d’être efficaces, et de l’exigence collective avec laquelle nous agirons. En Chine, la dictature a répondu à l’urgence avec ses moyens de coercition ; montrons que la démocratie n’implique pas le désordre, et qu’il suffit à un peuple libre de connaître le sens du devoir pour faire face avec discipline à une épreuve comme celle-ci.

Cette crise touchera aussi notre économie bien sûr, et en particulier les artisans, commerçants, petites et moyennes entreprises qui font vivre notre société mais dont l’équilibre est souvent déjà précaire. L’urgence est de garantir que toutes ces activités pourront reprendre lorsque nous sortirons des quelques semaines de glaciation que notre pays va probablement traverser. En plus des réponses apportées par le gouvernement, face à cette crise globale, il faudra aussi déployer une stratégie très forte à l’échelle du continent ; c’est le moment ou jamais de démontrer que la coopération européenne peut nous renforcer, loin des erreurs du passé qui nous placent aujourd’hui dans une situation de dépendance industrielle, et donc de fragilité sanitaire.

Enfin, l’épreuve va mettre en tension notre tissu social tout entier – et je crois qu’il ne faut pas taire cette inquiétude. Cette crise intervient dans une France dont les fractures sont immenses, et qui alimente depuis longtemps déjà la défiance, le ressentiment, la violence. Nous avons laissé naître une société à plusieurs vitesses, dans l’aménagement territorial, l’accès à l’éducation, à l’emploi, à la santé… Nous aimons rappeler les «valeurs de la République», mais derrière les incantations et les gestes politiques, nos échecs et nos inconséquences ont fait beaucoup de déshérités ; en perdant le sens de ce qui nous relie, nous avons fini par nous enliser dans l’indifférence et le chacun pour soi, et la politique même s’est peu à peu dissoute dans le conflit d’intérêts, de classes ou de communautés. Bien sûr, nous savons encore nous retrouver dans la facilité de la fête pour un grand succès sportif, ou bien faire bloc à l’occasion des sursauts collectifs, de plus en plus éphémères, provoqués par le terrorisme. Mais comment tiendrons-nous cette fois-ci ?

Il est urgent de vivre de nouveau comme un peuple, c’est-à-dire comme des personnes qui se savent liées les unes aux autres par une communauté de destin.

La suite de l’histoire dépend de nous. Cette crise va mettre à l’épreuve non seulement notre capacité de résistance, mais plus encore notre volonté d’unité. Il est urgent de mettre de côté les divisions, les soupçons, les calculs. Les responsables politiques devront être exemplaires pour cela, en ne refusant aucun des efforts qui seront demandés à tous. Il est urgent de vivre de nouveau comme un peuple, c’est-à-dire comme des personnes qui se savent liées les unes aux autres par une communauté de destin. Nous allons avoir une occasion, douloureuse mais peut-être salutaire, de redécouvrir ce qu’écrivait Saint-Exupéry, engagé volontaire, dans Pilote de guerre«Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous.»

Saurons-nous tout faire pour protéger autrui – y compris nous imposer une prudence que le sentiment de toute-puissance inspiré par notre univers technologique nous a fait depuis longtemps oublier ? Serons-nous assez généreux pour être simplement attentifs aux plus fragiles d’entre nous ? Assez humbles pour faire confiance à l’autorité et à l’expérience ? Assez libres et courageux pour ne jamais baisser les bras, même quand tout semblera contre nous ? De notre réponse dépend aujourd’hui l’issue de cette bataille ; mais en réalité, elle décidera aussi, bien au-delà, l’avenir de notre pays.

Un petit organisme de quelques dizaines de nanomètres est venu perturber brutalement nos sécurités, nos projets, nos habitudes, nos économies. Il va sans doute mettre à nu nos fragilités, et mettre à l’épreuve comme rarement notre société tout entière ; mais il révèlera aussi, j’en suis sûr, une force vitale partagée dont nous ne nous pensions plus capables. Toutes les crises sont à la fois un instant de vérité, et une obligation de choisir. Nous voulons encore vivre, et faire vivre l’esprit qui, en dépit de toutes nos défaites, continue de nous animer: c’est le moment de le montrer.

L’accès des jeunes au monde du travail : une génération sacrifiée ?

 

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Voici le texte d’un long entretien publié par le journal L’Opinion, dans son édition du mercredi 26 août, à l’occasion d‘une intervention à l’Université d’été du Medef sur le thème de la jeunesse.

Propos recueillis par Claire Bauchart.

– En France, trois ans après la sortie du système scolaire, un jeune sur cinq est toujours chercheur d’emploi, selon un avis du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) de Mars 2015. Si la crise a sa part de responsabilité, comment en sommes-nous arrivés à un système donnant si peu de place aux jeunes ?

Le modèle français a pour but premier la protection, et il sécurise au maximum ceux qui sont déjà dans l’emploi. Mais du coup, en période de crise, il rend beaucoup plus difficile l’accès au monde du travail pour ceux qui n’y sont pas encore entrés, et notamment les jeunes.

Je suis président de la Mission locale Intercommunale de Versailles, qui accompagne des centaines de jeunes dans leur recherche d’emploi : je vois combien les DRH ou les dirigeants ont tendance à augmenter dans leurs annonces l’expérience qu’ils demandent aux candidats. C’est un filtre utile pour éviter d’être noyé sous les sollicitations ; mais cela constitue de fait un obstacle désespérant pour l’accès au premier emploi. Comment obtenir les années d’expérience que l’on vous refuse d’acquérir ?

– Diriez vous alors que les jeunes sont aujourd’hui une génération sacrifiée ?

Il y a de vraies injustices, c’est vrai, notamment du fait de l’échec de notre système scolaire, qui est devenu le plus inégalitaire de tous les pays de l’OCDE. Mais la France est un pays riche d’opportunités ; à nous de relever les défis dont nous héritons. Devant les drames récents de l’immigration, les situations de pauvreté ou de conflit que subissent tant de jeunes dans le monde, il serait scandaleux de nous poser en victimes.

– Au cours des dix dernières années, le nombre d’entreprises créées par des jeunes de moins de 30 ans a pratiquement triplé, s’établissant à 125 000 pour la seule année 2014, d’après l’Agence Pour la Création d’Entreprises (APCE). Dans le même temps, les incubateurs prolifèrent au sein des grandes écoles. Ces vocations soudaines sont-elles nées d’une envie ou constituent-elles une alternative à un monde du travail peu accueillant ?

L’entrepreneuriat séduit en effet pour plusieurs raisons. Parmi elles, bien des jeunes partagent l’expérience de cette rigidité dans l’accès au monde du travail. S’ajoute à cela l’envie, qui constitue un marqueur de la génération Y, de sortir des cadres, de ne pas se contenter d’un travail salarié souvent perçu comme un obstacle à la créativité.

– Dans ce cadre, cette génération d’entrepreneurs évolue-t-elle dans un contexte favorable à la création ? En d’autres termes, si Mark Zuckerberg avait été français, son entreprise aurait-elle eu autant de succès ?

Si Zuckerberg avait été français, Facebook aurait pris son essor, sans aucun doute… mais aux Etats-Unis ! La France a un vrai problème avec la réussite, et celle de l’entreprise privée en particulier.

Nous avons pourtant effectué un travail important au sein des collectivités locales afin de développer les incubateurs et les pépinières. Une vraie souplesse a été apportée avec la réforme de l’auto-entreprise. Le problème se situe aujourd’hui au moment de l’étape suivante, celle du développement : en clair, quand vous avez besoin de vous financer, et surtout quand vous souhaitez recruter et créer de l’emploi, la complexité du système est telle que tout semble fait pour vous en dissuader. C’est terrible à dire, mais aujourd’hui, le principal ennemi du dynamisme économique français, c’est l’Etat.

La prise de risque n’est absolument pas accompagnée. Ne nous étonnons pas que les jeunes qui ont un projet fort le portent si souvent à l’étranger…

– Dans un monde économique en crise par ailleurs bouleversé par la mutation numérique, les jeunes, qu’ils soient diplômés ou pas, issus de classes sociales modestes ou aisées, estiment-ils avoir des rôles-modèles auxquels se référer ?

Arrive aujourd’hui sur le marché du travail une génération, dont je fais partie, qui a grandi dans l’omniprésence de la crise. Depuis que nous avons une attention au monde, on nous parle de crise partout : crise économique,  crise de la dette, crise de l’emploi, crise écologique, crise politique, crise de l’éducation… Ce diagnostic permanent peut fragiliser la légitimité des responsables auxquels nous devons la situation dont nous héritons.

D’autre part, cette génération vient après la chute du mur de Berlin, et la fin des grandes idéologies. Les partis de gouvernement sont devenus gestionnaires : difficile d’y trouver des visions fortes et singulières. Nous sommes un peu orphelins sur le plan politique : l’idéalisme auquel aspire souvent la jeunesse peine aujourd’hui à s’incarner.

Et pourtant, contrairement à ce que l’on ne entend parfois, je crois que de nombreux jeunes cherchent à être accompagnés par des aînés. Je le constate par exemple au sein de la Mission locale : le système de parrainage qui relie des cadres seniors et des jeunes est extrêmement bénéfique, et les jeunes le plébiscitent.

Nous avons donc beaucoup à gagner dans la reconstruction d’un vrai dialogue entre les générations, y compris pour le dynamisme économique de nos entreprises et de notre pays.

– Une étude d’Ernst & Young publiée en 2014 pointe une « révolution des métiers » : 90% des dirigeants prédisent des transformations majeures concernant les métiers de leurs équipes. Comment adapter notre système éducatif aux défis du monde moderne ?

 Nous devons refaire de l’école le lieu de transmission des connaissances fondamentales. Apprendre le code informatique en CE1 me paraît dérisoire quand, selon la Ministre, plus de 23% des jeunes de troisième ont de grandes difficultés en mathématiques, et près de 20% en français.

Je crois que l’école se trompe lorsqu’elle court derrière les dernières nouveautés. Mieux vaut transmettre à un enfant les éléments d’une culture fondamentale (maîtrise de la langue, du raisonnement scientifique, de l’histoire, de la géographie…) : c’est cela qui le rendra capable de s’adapter, d’imaginer, de chercher. Les créateurs de Google n’avaient pas fait de code informatique à l’école…

Crise omniprésente, difficultés à accéder à l’emploi, nouveaux usages numériques… Ces nombreux bouleversements engendrent-ils une redéfinition de l’ambition professionnelle au sein des jeunes générations ?

Pour la première fois, les jeunes sont majoritaires à estimer, dans toutes les enquêtes d’opinion, qu’ils vivront moins bien que leurs parents. Cela modifie en profondeur la manière dont ils appréhendent le monde du travail. La génération qui nous a précédés est entrée sur le marché de l’emploi accompagnée d’une promesse de prospérité, de croissance, de progrès économique… Cette perspective a forcément changé : marqué par un climat de crise, l’état d’esprit des jeunes n’est pas tant de s’engager dans la vie avec enthousiasme et un esprit conquérant que de tenter de se protéger au maximum d’un monde du travail perçu comme un espace de difficultés, et d’inquiétante incertitude. Par ricochet, les sondages[1] montrent à quel point la famille est une valeur importante, une véritable valeur refuge, pour les jeunes : beaucoup cherchent ce lien avec leurs aînés qui les aidera à s’engager dans un monde complexe.

Un dernier aspect à relever : puisque beaucoup sont persuadés de devoir se résoudre à une sobriété plus grande d’un point de vue matériel, ils cherchent des métiers qui puissent avoir du sens pour eux. C’est une belle exigence pour le monde du travail, qui devra répondre à cette aspiration profonde, que la prospérité économique avait peut-être contribué à éloigner.

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[1] D’après l’Atlas des jeunes en France (éd .Autrement), 85% des jeunes de 18 à 29 ans estiment la famille « très importante. »

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Faut-il quitter la France ?

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Cette Lettre à un étudiant a été publiée dans le Figaro daté du 12 décembre, dans le cadre d’un dossier sur le départ massif des jeunes Français à l’étranger. Elle prolonge l’échange de tribunes dans le journal Libération, en septembre 2012 (« Jeunes de France, battez-vous ! »), et le débat qui l’avait suivi.

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En France, être jeune tourne au cauchemar. Puisque le mauvais sort lie notre génération, permets-moi de t’écrire ces quelques mots. Je t’ai suivi comme enseignant, en zep et en prépa ; je t’accompagne comme élu, quand tu cherches une formation ou un emploi. Je te vois douter, sans que tu oses le dire. Comment ne pas te comprendre ? Tu espérais l’aventure et les promesses de la vie, la création, la liberté – mais devant toi, il y a la crise et le chômage de masse. On a refroidi tes rêves à coup de schémas sur papier glacé. Tes parents avaient connu la croissance et l’insouciance, il te reste la dette et le financement des retraites. Il reste la comptine monotone des mauvaises nouvelles – plans sociaux, licenciements, grèves et manifs ; il reste le bavardage des commentateurs habitués, et l’ironie mécanique que ta télévision débite à longueur de journée.

Dans la société de la crise, chacun calcule son intérêt, en société, en affaires, en politique, en amour ; quelle tristesse infinie. Il faudrait inventer un truc original pour dire que ça ne va pas : bloquer quelque chose, faire une marche blanche, monter sur une grue… Mais tout cela est déjà vu. Et puis, à quoi bon ? Devant toi, il y la sclérose généralisée d’un pays qui ne se croit même plus capable d’avancer. Il y a aussi ce conformisme qui ne s’assume pas, mais qui traque la moindre question avec une obsession crispée. Mieux vaut ne pas attirer l’attention. Du coup tu te forces à sourire ; mais quand tu parles de ton avenir, je n’entends que tes inquiétudes.

Comment ne pas comprendre que tu aies envie d’ailleurs ? Toutes les raisons sont réunies pour cela. Dans notre génération, plus de la moitié d’entre nous pense pouvoir vivre mieux en partant à l’étranger. En quelques décennies, les dirigeants français auront donc réussi à faire de la cinquième puissance mondiale une terre d’émigration. Le constat est nécessaire, non pour s’offrir d’inutiles indignations, mais pour considérer lucidement l’origine de cette situation ; car la crise a une origine. Depuis toujours, tu en entends parler comme d’un phénomène climatique : on te dit que la reprise viendra, comme on espère la fin de la tempête. Mais la crise n’est que le résultat de nos propres décisions. Et la reprise ne viendra que de notre conversion.

La crise, toute la crise, provient de l’individualisme qui, dans nos sociétés, a fini par dissoudre l’idée même de bien commun. De la prospérité des Trente Glorieuses, les occidentaux voulaient tirer les dividendes. Ils ont souvent voté pour ceux qui leur promettaient le plus, le mieux – sans trop y croire, bien sûr ; mais il suffisait de laisser l’ardoise à l’avenir. Les périodes de croissance sont propices aux illusions égoïstes. Aujourd’hui, c’est exactement le même mensonge qui t’appelle à déserter. Toi qui en paies les conséquences, referas-tu la même erreur ?

L’individualisme a transformé les citoyens en consommateurs. L’économie occidentale pourrait ne jamais s’en remettre. La mondialisation est féconde, quand elle relie les nations pour mieux faire valoir leurs atouts respectifs. Elle est destructrice, quand elle dissout tous les liens pour inscrire les individus dans un espace neutre où chacun cherchera seul son propre profit. Si nous partons en espérant gagner plus ailleurs, nous poursuivrons exactement la même fuite en avant qui a piégé nos aînés, vers une crise toujours plus globale, et des injustices toujours plus graves.

Il n’y a qu’un seul remède, si simple, au fond : c’est de ressusciter la politique, c’est-à-dire la volonté de servir ensemble une réalité qui excède la somme de nos intérêts individuels, et qui donne sens à notre effort commun. L’individualisme anéantit la cité ; de là vient l’impuissance dont nos dirigeants semblent affligés. Le même cynisme de l’abdication résignée te conseille maintenant de te barrer. Ne laisse personne te dire qu’il n’y a pas de place pour toi dans ton pays : nous n’avons pas le droit de nous laisser exclure. C’est ensemble que nous vaincrons toutes les difficultés, pourvu que nous sachions reconquérir, avec toutes les générations, le sens de notre responsabilité partagée. Le pessimisme des experts ne nous empêchera pas de réussir : l’avenir n’est jamais écrit d’avance. Voilà l’acte de renaissance de la volonté politique.

Elle suppose que soit retrouvé le lieu de son exercice. Cette cité qui fait notre lien, cette communauté d’histoire, de langue, de culture et de territoire, qui seule peut rassembler nos individualités distinctes en une unité qui les dépasse, qu’est-elle, sinon notre pays ? Cette forme politique n’est pas dépassée : jamais plus que dans ce monde globalisé, on n’a mesuré concrètement la nécessité de la proximité, sa pertinence économique, sociale, écologique. C’est dans cette proximité qu’est, pour nous, la France, que se joue la seule refondation possible. Notre pays n’est pas fini – si nous sommes capables de consacrer ensemble notre effort et nos talents à lui redonner un avenir. Alors, pars au bout du monde, si c’est pour mieux servir demain. Mais souviens-toi que, dans la crise que nous traversons, les plus belles destinations seront des impasses, si elles ne nous servent qu’à fuir. Jouer aux mercenaires nous a coûté assez cher : il est temps de devenir des citoyens – c’est à dire, dans les épreuves que nous traverserons, des résistants.

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Jeunes de France, battez-vous !

Après un été silencieux et quelques jours de reprise, ce blog fait sa rentrée ! Et pour ouvrir cette nouvelle année, voici la réponse que je publie ce matin dans Libération pour répondre à une tribune cosignée que le journal publiait, il y a quelques jours, sous le titre « Jeunes de France, votre salut est ailleurs : barrez-vous ».

Devant la difficulté, se battre ou s’évader : il y a là une alternative cruciale, et décisive pour l’avenir de notre génération !

Bonne rentrée à tous.

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Tribune parue dans le journal « Libération » daté du 10 septembre 2012

 C’est la rentrée ; en cette période où des millions de jeunes retrouvent le chemin des cours, l’actualité semble accumuler sur leur avenir des nuages plus noirs que jamais. C’est le moment qu’ont choisi trois auteurs pour signer, dans ces pages (Libération du 4 septembre), une tribune au titre encourageant : « Jeunes de France, votre salut est ailleurs ! »

Le texte qui s’ensuit est un passionnant mélange de toutes les pulsions qui habitent l’inconscient collectif de notre génération. La première d’entre toutes, un fatalisme à toute épreuve, qui proclame avec assurance l’inéluctable déclin de nos sociétés occidentales, en trouvant d’ailleurs des raisons de s’en réjouir : notre pauvreté future, et bien méritée, serait le corrélat nécessaire du développement du tiers-monde – comme si l’activité humaine, dépourvue de toute créativité, était un jeu à somme nulle…

La même passivité inspire un discours victimaire, qui nous présente comme des « ânes sans oreilles », maltraités par une gérontocratie qui nous abuse. Je ne nous pensais pas si bêtes ! Cette lamentation puérile converge avec un individualisme absolu, qui ne se reconnaît aucun héritage et aucun devoir, puisque nous sommes « du monde tout entier ».

Le propos aboutit donc à un résultat simple et logique : « Barrez-vous ! »

De deux choses l’une : soit nos auteurs ont voulu expliquer qu’il était bon d’aller voir ailleurs comment tourne le monde pour revenir plus intelligents. Voilà qui n’est pas bien nouveau ; il aurait suffi de rappeler que « les voyages forment la jeunesse », rien n’a changé de ce point de vue.

Soit il faut prendre au sérieux leur argumentation, ce qu’ils semblent parfois ne pas oser faire eux-mêmes. La France est en crise ; la croissance est ailleurs ; vous ne devez rien à personne : partez ! Alors, cette incitation à l’évasion apparaît brutalement dans sa prodigieuse lâcheté.

Jeunes de France, notre pays va mal. Il est inutile de détailler les difficultés dans lesquelles il se trouve pris ; si nous ne les connaissons pas toutes, elles viendront à nous bien à temps. Ne nous plaignons pas que notre pays nous a manqué : c’est nous qui manquerions à notre pays. Toutes les portes nous sont grandes ouvertes, pourvu que nous voulions les pousser. Nous aurons toutes les solutions, si nous voulons les inventer. Cela suppose simplement de faire face, au lieu de tourner le dos.

C’est peut-être la seule chose que nous puissions reprocher aux responsables qui nous ont précédé : avoir trop souvent tourné le dos, et ainsi brûlé l’avenir pour éviter d’assumer le présent. Mais la tentation paraît bien partagée… Y cèderons-nous à notre tour ?

Nous n’en avons pas le droit. Pour une raison simple : nous ne sommes pas de nulle part. Nous ne nous sommes pas faits tout seuls. Certes, rien n’est parfait dans notre pays ; mais enfin, arrêtons avec cette malhonnête ingratitude : qu’avons-nous que nous n’ayons reçu, de nos familles, de nos amitiés, de ces solidarités locales et nationales, de cet effort collectif qui s’appelle un pays ? Qui s’appelle pour nous la France ? Cet effort-là, la langue, l’histoire, la culture que nous avons reçues, le modèle social qui nous a vu naître, grandir, apprendre, tout cela, nous en sommes débiteurs. De tout cela, nous voilà donc responsables.

Responsables, nous le sommes dès maintenant. L’heure n’est plus à l’insouciance, mais à l’exigence. Quelle que soit notre voie, nous ne pourrons nous contenter de l’à-peu-près. Sans doute sera-ce le lot de notre génération, après quelques décennies de facilité. Mais soyons assurés que, des batailles qui nous attendent – celle de la justice, de l’emploi, de l’école,… – aucune ne sera jamais perdue avant que nous ne l’ayons livrée. Seul le mercenaire s’enfuit à l’heure du danger : le résistant sait que rien n’est joué d’avance. L’évasion qu’on nous propose n’est pas une solution, elle est un aveu d’impuissance. Et le plus triste, dans cette histoire, c’est de voir notre génération appelée à cette résignation calculatrice pourtant si peu de son âge… Où sont la fougue, la volonté – et la jeunesse ?

Bref, ce n’est pas le moment de dégager ; c’est le moment de s’engager. Formons-nous, et allons à l’étranger si c’est pour mieux nous former. Mais que notre but soit très clair ! Notre pays a besoin de nous pour surmonter les défis qui l’attendent, et nous n’allons pas lui faire défaut maintenant. C’est aussi le meilleur service que nous puissions rendre à l’équilibre du monde. Jeunes de France, notre salut à tous n’est nulle part ailleurs que dans nos mains. Ne vous barrez pas : battons-nous !

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Retrouver le prochain

La France vient de perdre son triple A. De l’avis de tous les experts, dont je ne suis pas, il semble que nous soyons embarqués pour de bon dans une crise globale et profonde. Et si les meilleures solutions de cette tourmente internationale et structurelle se trouvaient… tout près de nous ?

La semaine qui s’achève a vu la deuxième édition d’un projet, lancé l’année dernière à Versailles, et dont le succès me semble intéressant de ce point de vue. Il s’agit des « 24 heures vers l’Emploi », dont la Croix s’est fait récemment l’écho. Dans notre ville, comme partout en France, nous sommes confrontés à l’augmentation très forte du taux de chômage des jeunes. La Mission locale, qui accompagne les jeunes en difficulté d’insertion professionnelle, le Pôle emploi, et notre expérience personnelle sur le terrain, confirment cette évidence : lorsque le marché de l’emploi se resserre, c’est d’abord ceux qui n’y ont pas encore leur place qui s’en trouvent durablement exclus. Pendant les premières années de notre mandat, je suis resté désemparé devant cette demande récurrente : « donne-moi un travail ! »

A la rentrée 2010, nous avons décidé de réagir, en sortant avec un peu d’imagination du cadre d’intervention normal d’une Mairie. En quelques mois, nous avons organisé cette opération, qui se déroule en deux temps. Le moment fort est un forum, pour lequel nous avons sollicité une par une les entreprises locales ou nationales qui interviennent sur notre territoire. Le but : leur demander de venir avec des contrats fermes, disponibles, précis et communiqués à l’avance, qui soient majoritairement accessibles à des candidats peu expérimentés. C’est en effet ce frein qui bloque les jeunes au seuil de l’emploi, plutôt que le manque de diplômes : on leur demande une expérience qu’ils ne peuvent par définition pas avoir, et cette surenchère désespérante suscite chez beaucoup d’entre eux, même les plus qualifiés, un fort sentiment d’injustice.

Avec ces contrats en ligne de mire, nous proposons en amont, dans tous les quartiers de la Ville, des séances de formation et d’accompagnement, pour que les demandeurs d’emploi, et en particulier ceux qui partent de plus loin, soient vraiment prêts à décrocher l’entretien qui les conduira au but le jour du forum. Ce long temps préparatoire, qui est la singularité des « 24 heures », ne peut exister que par l’implication réellement incroyable des professionnels et des associations spécialistes de l’insertion professionnelle, qui viennent à la rencontre des candidats dans tous les quartiers de la ville, jour après jour, pendant deux mois.

Après le succès inespéré de l’année dernière, 38 entreprises nous ont rejoint cette année, du bâtiment à l’aide à la personne, de la vente à l’action sociale, de la culture à l’agriculture. Le Château de Versailles à côté du Club Med, les commerces jouxtant les restaurants, une large palette de métiers pour proposer 1276 contrats au total (hors emplois de la Défense). Et mercredi dernier, ce sont 869 candidatures qui ont été reçues par ces recruteurs, ce qui augure bien des embauches à venir.

La clé de l’efficacité surprenante d’un tel projet : la proximité. Les responsables de ressources humaines présents mercredi m’expliquaient, comme l’année dernière, qu’un tel forum leur permettait de rencontrer des jeunes habitant sur le lieu de leur activité. Transports raccourcis au maximum, déracinements évités : cela constitue pour eux un sérieux atout pour faciliter le recrutement. De la même façon, le temps de préparation proposé en amont permet d’aller vraiment au plus près des besoins pour aller chercher un par un ceux qui sont le plus en difficulté.

J’en tire une leçon simple, mais sans doute centrale pour les années à venir : il nous faut redécouvrir l’importance première de la proximité. Enfants de l’universalisme désincarné des Lumières, fidèles de la globalisation abstraite promise par les progrès technologiques du siècle dernier, citoyens du monde dématérialisé du numérique, nous avons cru à la fin de l’enracinement et à l’annulation des distances. Plus rien pour nous n’est lointain ; et paradoxalement, c’est maintenant qu’il nous faut retrouver le sens du prochain.

La crise de l’emploi est causée par des déséquilibres économiques internationaux ; mais ses solutions seront d’abord locales. Ce n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres : l’importante fréquentation du site de Versailles dédié aux jeunes prouve bien qu’Internet est d’abord un média local : les représentants de la génération internet passent leur temps, sur le web et les réseaux sociaux, à s’enquérir de ce qui se passe tout près de chez eux, bien plus qu’à l’autre bout du monde. Au CNOUS, organisme en charge du logement et de la restauration étudiante, et dont je suis administrateur, on travaille à la restauration des « circuits courts » : cette relation directe entre la restauration collective et les producteurs locaux conforte l’agriculture, et peut faire baisser les prix en supprimant les coûts inutiles. Cela n’est que le retour à la sagesse ancestrale de la civilisation, qui trouvait dans la proximité l’harmonie que nous avons cherché dans la démesure.

Voilà quelques illustrations parmi tant d’autres de ce dont le succès des 24 heures vers l’emploi est le signe encourageant : le lieu où tout se joue vraiment, c’est le lieu le plus proche. Les solutions qui remédieront efficacement aux crises de notre temps, elles se trouvent tout près de nous. Et celui qu’il nous faut redécouvrir, pour donner ou pour recevoir, en tous les cas pour rétablir le centre de gravité incarné et concret de nos vies, c’est notre prochain. Un souhait pour 2012 ?

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Je profite de ce billet pour souhaiter une très belle année à ceux qui fréquentent ces pages, toujours plus nombreux, et pour remercier en particulier tous ceux qui m’écrivent pour m’encourager. Je suis désolé de n’avoir pu encore répondre à chacun. Le projet de ce blog est très modeste (participant de cette humble proximité où notre action pourra retrouver un sens) ; je sais qu’il n’est pas à la hauteur de ces encouragements, qui cependant me touchent beaucoup, et dont je vous remercie sincèrement !

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