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Réforme des retraites

Interventions de François-Xavier Bellamy relatives à la réforme des retraites

Agence France Presse :

« Le gouvernement a réussi cette prouesse incroyable de crisper la France à un point extraordinaire sans pour autant avoir mis sur la table un vrai projet pour cette réforme des retraites », a affirmé M. Bellamy sur Sud Radio.

Dénonçant une «réforme technocratique», M. Bellamy a estimé que « derrière le rêve de construire un système universel à points (…) en réalité on va produire des inégalités considérables, des injustices considérables, on va créer une immense tension et en même temps on va réussir à faire une réforme qui coûte de l’argent aux finances publiques ».

Sud Radio :

« Nous sommes l’un des pays d’Europe où nous vivons le plus longtemps à la retraite, explique François-Xavier Bellamy. Il est nécessaire de faire en sorte que nous puissions travailler un peu plus longtemps : nous ne voulons pas baisser le niveau des pensions ni augmenter le niveau des cotisations. Je ne crois pas à ce mythe d’un système universel qui fonctionnerait pour tous exactement de la même manière ». Concernant les régimes spéciaux, « il faut corriger les inégalités qui existent aujourd’hui à cause des corporatismes qui ont bloqué notre pays pendant trop longtemps ». Reporter l’application de la réforme après la génération 1973 « serait la pire des solutions, estime-t-il. Soit on fait une bonne réforme qui doit s’appliquer maintenant, soit on fait une mauvaise réforme et il est scandaleux de la faire porter aux générations qui viennent ».

Public Sénat :
Grand entretien pour l’émission Forum de Radio J :

France Info (janvier 2020)

Une barrière écologique pour contribuer à rééquilibrer la mondialisation

Entretien paru dans Les Échos, propos recueillis par Pierre-Alain Furbury et Etienne Lefebvre (extrait).

Entretien avec Les Échos

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Le but, c’est construire une Europe qui fasse la preuve de son efficacité. Notre projet correspond, je crois, à l’aspiration d’une grande majorité de Français qui savent que l’Europe est nécessaire mais qu’il faut la changer.

Sur le plan économique, concrètement, comment réorienter l’Europe ?

Je rêve d’une Europe qui contribue à rééquilibrer la mondialisation, qui en soit un acteur offensif. L’Europe doit défendre son industrie, elle ne peut pas être qu’une terre de services. Nous proposons la création d’une « barrière écologique » pour défendre notre marché commun, en imposant des quotas carbone sur les importations, au même titre que ceux que paient nos entreprises, et le respect des mêmes normes que celles fixées à nos industriels et nos agriculteurs.

Faut-il revoir le droit de la concurrence, comme le préconise l’axe franco-allemand ?

Bien sûr ! Qui ne voit pas que ce droit est devenu obsolète face aux géants chinois et américains ? Nous croyons à la concurrence, aux vertus du libre-échange, mais à condition d’avoir les mêmes règles que les autres. Le manque de réciprocité sur les appels d’offres dans les marchés publics est par exemple incompréhensible.

L’Europe est-elle trop libérale ?

Elle est surtout trop naïve. Nous sommes encore par certains aspects les idiots du village mondial, même si les choses commencent à bouger, comme le montre le dispositif de contrôle des investissements directs étrangers que les Républicains au Parlement européen ont contribué à mettre en oeuvre. Il faudrait étendre ces garde-fous par exemple aux rachats de terres agricoles par les investisseurs chinois. Il y a une prise de conscience collective, surtout depuis les menaces de guerre commerciale de Trump et l’échec de la fusion Alstom-Siemens. C’est le moment d’agir.

Faut-il une harmonisation fiscale au niveau européen ? Peut-on continuer la course au moins-disant entre les Etats ?

On ne peut continuer à tolérer le dumping fiscal de certains Etats. L’action de la commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, va dans le bon sens quand elle sanctionne les aides d’Etat déguisées et lutte contre la concurrence déloyale. Il faut aller plus loin et tendre vers une harmonisation fiscale, notamment sur l’impôt sur les sociétés. Comme pour la TVA aujourd’hui, il serait souhaitable d’avoir un taux minimum et un plafond, avec une liberté pour les Etats au sein de ce corridor.

Nous proposons la création d’une « barrière écologique » pour défendre notre marché commun, en imposant des quotas carbone sur les importations, au même titre que ceux que paient nos entreprises, et le respect des mêmes normes que celles fixées à nos industriels et nos agriculteurs.

Mais attention, pour être crédible, la France doit se réformer. On ne peut pas parler de convergence fiscale quand on est champion du monde de la pression fiscale. Emmanuel Macron est un peu le cancre au fond de la classe qui dirait à ses voisins ce qu’ils doivent faire.

En matière sociale, a-t-il raison de plaider pour un bouclier social avec un SMIC européen ?

Mais là encore, la France n’est pas audible parce qu’elle n’a pas fait les réformes nécessaires, et cela conduit, malheureusement, à la réponse sèche de la nouvelle présidente de la CDU allemande . Pourtant, sur le fond, l’Allemagne aurait tort de refuser toute convergence sociale. Il faut aller vers une harmonisation des règles, et nous défendons une révision plus forte de la directive sur le travail détaché, une pratique qui, dans les conditions actuelles, nourrit la défiance des Français. Il faut non seulement garantir un salaire égal pour un travail égal, mais aussi que l’entreprise acquitte les mêmes charges sociales. Il faut également renforcer les contrôles qui sont dans ce domaine beaucoup trop faibles, et intégrer le transport routier dans la négociation, à venir, car Emmanuel Macron avait clairement abandonné ce secteur.

Faut-il taxer les Gafa ?

Oui, car rien ne justifie que des multinationales paient moins d’impôts que nos entreprises. Mais je ne crois pas à une réponse purement nationale qui risque de fragiliser nos propres acteurs : il faut une taxation au niveau européen. Par ailleurs, la position structurellement dominante des Gafa doit conduire à une riposte plus globale. Il s’agit de défendre nos valeurs, préserver nos démocraties et le droit à la vie privée. L’agence de protection de la démocratie prônée par Emmanuel Macron passe totalement à côté de ces sujets et n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

L’économie suffit-elle pour réduire le désamour entre les citoyens et l’Europe ?

Cela ne suffit pas, même si ce serait déjà beaucoup. L’Europe n’est pas une organisation comme les autres : c’est une histoire, des racines – gréco-latines, judéo-chrétiennes, l’héritage des Lumières -, une civilisation qui a encore quelque chose à dire au monde. Le grand dessein, il est là. Commençons par retirer de nos billets d’euros ces ponts qui n’existent pas et ne mènent nulle part, pour y mettre le patrimoine européen qui fait notre lien commun. Il faut aussi impérativement donner à chaque jeune, y compris les plus défavorisés, l’occasion d’un échange en Europe dans son parcours scolaire.

L’Europe doit-elle se mêler des sujets de société ?

Non. L’Europe n’a pas par exemple à définir la politique familiale ou la manière dont l’Etat français doit assurer le maintien de l’ordre. Mais parce qu’elle est une civilisation, elle porte en elle-même une exigence quant à ce qu’est la dignité humaine. Il faut porter à travers l’Europe une initiative concertée sur le refus de la marchandisation du corps, de l’eugénisme, de la tentation de l’homme augmenté, de la technicisation de l’humain.

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Education : qui sont les anciens, qui sont les modernes ?

Dialogue très animé, le 25 octobre 2015, sur la situation de l’école et du débat éducatif, un débat qui se cristallise notamment sur la réforme du collège.

Une émission de Louise Tourret, avec Blanche Lochmann, présidente de la Société des Agrégés, et Philippe Watrelot, ex-président du Cercle de recherche et d’action pédagogique (CRAP).

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Puisque je suis mis en cause pendant l’émission, de façon totalement absurde (la réécoute suffit à le montrer), sur la présentation des EPI – et puisque je suis encore critiqué par M. Watrelot dans un récent article, je voudrais reprendre définitivement ce point important qui a fait l’objet d’un désaccord très vif dans le débat.

Comme je l’ai dit très clairement au cours de l’émission, et je le répète ici par écrit, les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) institués par la réforme du collège seront effectués, à raison de deux à trois heures par semaine, sur des heures attribuées aux différentes disciplines. Si un établissement décide de retenir un EPI mêlant anglais et physique, il se déroulera sur trois heures « prélevées » aux cours d’anglais et de physiques. La réforme ne créé par d’horaires spécifiques pour ces EPI.

Il est donc incontestable que la logique des EPI consiste à remplacer des heures de cours par des heures d’enseignement pratique, consacrées à la mise en oeuvre d’un projet.

Il est tout à fait légitime et respectable de défendre cette réforme – comme d’ailleurs de la critiquer, faut-il le rappeler. La seule malhonnêteté coupable consiste à dissimuler la réalité d’un projet derrière le mensonge et la confusion volontairement entretenus. On ne peut s’empêcher de ressentir une forme de colère quand des « experts » autoproclamés protègent, par ce mensonge évident, les illusions auxquelles ils tiennent tant, contre l’immense majorité de la communauté éducative. Et plus encore quand, à quelques arguments simples et factuels, ils ne répondent qu’en faisant de toute opposition le symptôme d’un mal-être – comme si les enseignants ne savaient pas lire les textes qu’on leur propose, et qu’on s’apprête à leur imposer…

Heureusement, les « anciens » ne sont pas où l’on croit. Cette réforme du collège restera comme le chant du cygne d’un « progressisme » autoproclamé, dont l’entêtement n’aura jusqu’au bout servi qu’à cautionner plusieurs décennies d’aveuglement régressif. Quand nous nous serons enfin réconciliés avec les savoirs, avec l’acte de la transmission, avec la médiation des disciplines – condition du lien qui s’établit entre elles et de la créativité nouvelle qu’elles permettent, alors l’avenir de l’école appartiendra aux voies de progrès réalistes, à l’humilité d’une pédagogie de terrain, et à l’enthousiasme éducatif que toute cette passion déconstructrice n’aura pas suffi à étouffer.

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« La réforme du collège, une incohérence complète »

Entretien paru dans le journal de l’APEL (numéro 508 – septembre / octobre). Propos recueillis par Sylvie Bocquet et Brigitte Canuel.IMG_6343

Qui sont les Déshérités, titre de votre livre ?

Pierre Bourdieu s’attaquait à la transmission des savoirs, coupable de produire des «héritiers » ; cinquante ans après, j’ai voulu parler des « déshérités » que nous avons suscités en cessant de transmettre. Notre système éducatif est devenu, selon l’enquête PISA, le plus inégalitaire de l’OCDE. D’après le Ministère, 20 % des élèves en fin de 3ème ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture. Ces jeunes sont aussi intelligents, doués et généreux que les autres générations ; mais sans maîtriser leur propre langue, comment peuvent-ils accomplir leurs talents ? Nous avons accusé la culture générale de favoriser les « héritiers », mais en la condamnant nous avons creusé cette inégalité qui prive les élèves les plus modestes d’un héritage culturel indispensable.

Dans un monde horizontal et immédiat, que veut dire transmettre ?

Le premier acte décisif est de se réconcilier avec le principe même de l’enseignement. Aujourd’hui, nous ne voyons dans la transmission que la coercition qu’elle constituerait pour l’enfant. Si les élèves s’ennuient en classe, pensons-nous, il faut leur proposer des activités par lesquelles ils produiront par eux-mêmes leurs propres savoirs. Je crois qu’il s’agit là d’une aberration : l’école consiste à rencontrer une culture qui nous précède, et qu’on ne réinvente pas seul ! La question décisive est donc : voulons-nous encore la transmettre ?

Qu’est-il fondamental de transmettre ?

La culture, c’est la langue, la connaissance du temps et de l’espace où l’on vit, du monde matériel et vivant qui nous est donné… C’est en rencontrant cela que notre capacité de réflexion s’accomplit. C’est là ce qu’on pourrait appeler la nécessité de la médiation, que nous semblons avoir oubliée. On voudrait écarter la transmission pour permettre à l’élève d’être l’auteur de son savoir, de penser et d’agir par lui-même. Or un enfant en est capable, bien sûr, mais seulement s’il a reçu d’abord cette culture fondamentale sans laquelle personne ne commence à penser. Quand tant d’élèves sont privés de leur propre langue, peinent à utiliser une syntaxe structurée et un vocabulaire un peu étendu, comment attendre d’eux qu’ils développent une pensée singulière qui puisse les exprimer pleinement ?

Mais les savoirs sont-ils immuables dans une société qui bouge ? Pourquoi ne pas enseigner, par exemple plus tôt le droit et l’économie ?

Pourquoi pas, en effet ; mais encore une fois, commençons par refonder la maîtrise des fondamentaux ! En zone urbaine sensible, un tiers des élèves lisent le français en déchiffrant… Même aux étudiants qui sortent des grandes écoles, les entreprises font passer des tests d’orthographe ! Il faut ouvrir les yeux sur la réalité… Je suis issu d’une famille de juristes, et convaincu qu’un vrai enseignement du droit dans le secondaire serait utile ; mais aujourd’hui, l’urgence absolue, c’est la maîtrise des savoirs fondamentaux. Rien ne sera possible si nous ne reconstruisons pas d’abord les bases.

C’est ce qui vous fait prendre position contre la réforme actuelle du collège ?

En effet. Je ne comprends pas l’incohérence complète entre le diagnostic de départ et la réponse qui lui est apportée. La Ministre constate la faible maîtrise des savoirs fondamentaux, et créé des activités interdisciplinaires qui remplacent des heures de cours, comme si les savoirs étaient déjà acquis ! Le soutien apporté à cette réforme ignore l’avis très critique de la grande majorité des enseignants. Au lieu de les écouter, eux qui chaque jour font face sur le terrain aux difficultés de leurs élèves, on les accuse d’être simplement incapables d’évoluer. Mais c’est plutôt les partisans de ces illusions complètement datées qui semblent refuser de repartir des réalités !

Vous parlez d’un climat de pauvreté intellectuelle et spirituelle…

Comment s’étonner de ce climat ? Il resurgit nécessairement là où l’on déconstruit la transmission de la culture… Ce qui me frappe par exemple, c’est la grande pauvreté du vocabulaire de nombreux élèves. Or quand vous ne pouvez pas mettre des mots sur ce que vous vivez, les sentiments qui vous habitent ou les injustices que vous éprouvez, le seul moyen qui vous reste pour vous exprimer, c’est la violence. Je pense par exemple au sexisme, à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui marque bien des établissements. Notre école peut combattre cela, en transmettant de nouveau la culture : apprendre de la poésie par cœur – on le fait de moins en moins – c’est voir son cœur augmenté par les mots que l’on reçoit, qui nous aident à apprivoiser nos émotions, et ainsi à rencontrer l’autre… Il n’y a pas de richesse de cœur ou de profondeur intellectuelle qui ne soit accomplie sans la richesse et la profondeur des mots. A l’inverse, dans la pauvreté de la culture, dans l’abandon de la transmission, renaîtra toujours la brutalité.

Que signifie donner un sens à sa vie ?

Il ne faut pas « donner un sens à sa vie », me semble-t-il ; cela voudrait dire qu’elle en manque ! Ce qui compte, c’est de découvrir le sens de notre vie, ce qui est très différent. Nous avons seulement besoin d’ouvrir à nouveau les yeux sur notre propre existence ; c’est peut-être simplement cela qu’on appelle la philosophie… Avec nos élèves, nous cherchons à vivre l’expérience de l’étonnement – qui pour les grecs désignait en même temps l’émerveillement – devant tout ce qui pourrait nous paraître banal : que veut dire avoir des amis ? Pourquoi faut-il travailler ? Que signifie être vivant ? Avoir un corps ? Être soi-même ? Tout cela a un sens, qu’il nous faut sans cesse redécouvrir… S’il y avait d’ailleurs un changement à apporter à la philosophie dans notre système scolaire, ce serait de la proposer aussi dans les sections professionnelles, qui en sont aujourd’hui privées. Chaque jeune mérite de recevoir la richesse de la culture. Il faut rappeler cette mission fondamentale de l’école, et la richesse que constitue pour leurs élèves le savoir des enseignants. Transmettre ces connaissances à tous les jeunes, c’est leur offrir le chemin vers leur propre liberté, vers leur réflexion personnelle..

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Bienvenue à Gattaca

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Ce ne sont pas les sujets qui manquent, en ce moment. Et même si le travail, lui non plus, ne manque pas par ailleurs, je ne peux pas ne pas vous parler du rendez-vous décisif qui se joue demain, dans un silence médiatique presque absolu…

L’Assemblée Nationale devrait adopter, jeudi 28 mars, une proposition de loi visant à libéraliser l’utilisation de l’embryon humain comme matériau pour la recherche scientifique.

La dernière révision des lois de bioéthique, processus auquel j’ai eu l’occasion de participer de près, avait fait l’objet d’une concertation préalable longue et approfondie. Entre 2009 et 2011, le gouvernement organisait des centaines de rencontres, de conférences et de débats dans tous les départements français. Les experts étaient sollicités pour venir présenter aux Français les enjeux complexes de la recherche, et leur permettre ainsi de formuler ensuite un avis personnel informé. Un site dédié, toujours en ligne aujourd’hui, permettait de prolonger ces interactions. Les parlementaires de toutes tendances, ayant eu l’occasion d’écouter l’avis de tous, allaient poursuivre ensuite leur réflexion dans une commission spécialement créée sur ce sujet.

Ce temps prolongé de concertation permit d’aboutir à la rédaction d’un rapport précis et développé sur des questions claires et bien identifiées. Pour une fois, le législateur disposait, au moment de la décision, d’un panorama reflétant en vérité les opinions des citoyens, en même temps que d’une information précise et très en pointe sur les tous derniers progrès de la recherche scientifique.

Vous vous en souvenez sans doute : pendant cinq ans, la majorité précédente a fait l’objet d’un procès en abus de pouvoirs, instruit jour après jour par l’opposition et largement relayé par la presse. Force est de reconnaître aujourd’hui que les socialistes, qui se complaisaient hier dans ces indignations de circonstance, ont été parfaitement incapables de reproduire, et même de respecter, ce grand moment de démocratie.

La majorité parlementaire jette en effet à la poubelle, en toute hâte, sans aucun autre débat qu’une brève discussion parlementaire, le régime d’interdiction de la recherche sur l’embryon auquel cette longue maturation démocratique avait abouti. La nouvelle proposition de loi a été votée au Sénat, et sera probablement adoptée demain à l’Assemblée, sans même que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ait été consulté ! On croit rêver.

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Pourquoi une telle précipitation ? Sur ce projet, les socialistes ont peur de la transparence ; je les comprends. Il recouvre en effet un triple scandale.

– Il constitue d’abord une absurdité scientifique : contrairement à la précédente révision, cette réforme bioéthique est déjà obsolète. La découverte des potentialités offertes par les cellules adultes reprogrammées, dites cellules iPS, a valu le prix Nobel 2012 aux biologistes John Gurdon et Shinya Yamanaka. Apparemment, le gouvernement français n’est pas encore au courant… Ces cellules iPS, dont l’utilisation ne pose aucun problème éthique (pas plus que dans le cas du don de sang ou du don d’organes), permettent le développement d’applications thérapeutiques qui dépassent déjà de très loin les résultats obtenus par les recherches effectuées, sous régime dérogatoire, sur les cellules souches embryonnaires (manipulations qui aboutissent, rappelons-le, à la destruction de l’embryon). Mais alors, pourquoi s’entêter dans cette voie sans issue ?

– Là est le scandale politique. Cette libéralisation n’apporte aucun espoir thérapeutique ; le professeur Claude Huriet le rappelait récemment dans le Monde : « en quinze ans, aucun patient n’a été traité par des cellules souches embryonnaires. » En fait – cela me fait froid dans le dos rien que de l’écrire, la seule perspective est industrielle. Oui, vous avez bien lu : industrielle. La recherche sur l’embryon coûte moins cher, pour le développement de nouveaux médicaments, que l’expérimentation sur les hommes, ou sur les animaux de laboratoire. Obtenue sous la pression des lobbys de l’industrie pharmaceutique, dont on connaît depuis l’affaire du Médiator l’influence dans les cercles de décision, cette loi abandonne l’embryon, en toute discrétion, aux intérêts commerciaux.

– Elle opère ainsi une rupture philosophique profonde : à travers ce nouveau régime de libéralisation, pour la première fois dans le droit de notre république, le corps humain devient un matériau exploitable comme un autre. C’est le principe fondamental de l’indisponibilité du corps qui est profondément remis en cause. La technique peut désormais manipuler, utiliser, exploiter, transformer ce matériau humain, dans un régime d’encadrement (l’Agence de biomédecine) dont tout le monde sait qu’il est rendu inefficace par d’évidents conflits d’intérêts.

Une nouvelle dérégulation, opérée au bénéfice des lobbys industriels, qui cède à la marchandisation du corps humain : quand je pense que ceux qui procèdent à cette libéralisation inédite se disent de gauche, je comprends mieux qu’ils préfèrent que personne n’en parle…

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Il reste une voie pour s’opposer : elle consiste à faire nous-mêmes le travail qu’on veut nous empêcher de faire. Informez-vous, lisez, faites-vous une opinion libre et vraie sur ce sujet essentiel. Les enjeux sont complexes, mais les sources d’information ne manquent pas (par exemple ici).

Il est urgent de prendre conscience de ce qui se passe ; l’enjeu – si proche au fond de celui du mariage pour tous, c’est la société dans laquelle nous voulons vivre. Si nous cherchons à faire de notre nature le jouet de notre pouvoir d’agir, si nous cédons à la tentation de libérer l’emprise conjuguée sur nos vies de la technique et du marché, si nous abandonnons le sens du caractère essentiellement singulier de cette chair dont nos corps sont pétris, nous finirons d’emporter, dans une bataille insensible et insensée, la victoire de l’homme contre sa propre humanité.

Demain, l’Assemblée Nationale vous souhaite la bienvenue à Gattaca !

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Bienvenue à Gattaca, un film de science-fiction réalisé par Andrew Niccol en 1997. Avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law. Malheureusement rattrapé par le réel, c’est un film à voir et à diffuser largement ! Un extrait que je trouve très beau, et particulièrement marquant en ce moment…