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Face à la crise, les ressources de la France

« Face à la crise, les ressources de la France » : conférence-débat organisée par La Croix avec Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie et des Finances, chargée de l’Industrie.

 

 

Ce plan ne prépare pas l’avenir de l’Europe

« Ce plan ne prépare pas l’avenir de l’Europe, il exploite un moment de panique pour sauver par effraction une idéologie périmée depuis longtemps. »

Tribune sur le projet d’emprunt européen, parue le 26 juillet 2020 dans le JDD.


Au terme d’une longue négociation sur le plan de relance européen, les 27 ont accepté de créer le premier emprunt commun en réponse à la crise. Un problème, une dette : la France aura donc réussi à exporter à Bruxelles ses pires réflexes ; et l’Europe est sans doute aujourd’hui le seul endroit où l’on considère comme une victoire politique le fait d’encombrer l’avenir d’un emprunt supplémentaire. Bien sûr, toute crise suppose de dépenser, et toute relance d’investir ; mais les Etats européens ont déjà grâce à la politique de la BCE un accès facile aux marchés avec des taux historiquement bas. Conduire la commission européenne à emprunter à leur place, malgré une base légale très faible et des perspectives incertaines (comme l’a récemment montré le Brexit), c’est se tromper de problème. En réalité, cet emprunt commun n’est pas tant une réponse à la crise économique qui vient, qu’une manière d’utiliser cette crise pour faire avancer un agenda politique : cette nouvelle solidarité budgétaire signe le retour à la vieille illusion d’une « Europe toujours plus intégrée ». Elle offre une résurrection inattendue aux tenants du fédéralisme européen, auxquels les citoyens ont dit non depuis longtemps, mais qui s’offrent l’éphémère ivresse du « moment hamiltonien ».

Le retour au réel sera rude. Le succès apparent que représente cet accord repose sur une somme de malentendus, et il est particulièrement irresponsable de laisser l’ardoise à la génération future, au nom de laquelle cet emprunt est pourtant ironiquement contracté. Pourquoi ne dit-on rien des contreparties en termes de réformes imposées par Bruxelles aux Etats bénéficiaires des fonds, au contrôle budgétaire renforcé qui est nécessairement attaché à cette solidarité financière ? Comment a-t-on pu valider cet emprunt sans arbitrer sur les modalités de son remboursement, en se fondant simplement sur l’hypothétique création de ressources propres – sujet que chacun sait si controversé que le Conseil s’est bien gardé d’en débattre, même s’il était directement lié à l’emprunt qu’il confirmait ? Pourtant, il faudra bien rembourser. « Il n’y a pas d’argent magique », affirmait Emmanuel Macron, et cette formule n’a rien perdu de sa pertinence : pour 37 milliards d’euros, c’est-à-dire une somme très faible eu égard à son poids en terme d’économie comme de population, insignifiante aussi au regard de l’ampleur des moyens nécessaires pour faire face à la crise (le déficit public français sera de 220 milliards d’euros pour la seule année 2020), la France aura donc accepté une tutelle budgétaire renforcée et des engagements financiers disproportionnés pour l’avenir, au risque d’aggraver de façon irréversible le malaise démocratique profond qui touche déjà l’Union européenne.

Le paradoxe de cette triste histoire, c’est que pour arracher un accord sur l’emprunt européen, il a fallu sacrifier au passage l’Europe dont nous avions réellement besoin. Le budget pluriannuel de l’UE sort essoré par les coupes et les rabais concédés pour obtenir le totem de la mutualisation des dettes. Politique agricole, Fonds européen de défense, programmes de recherche et même investissement dans la santé sortiront durablement fragilisés, parfois supprimés ou presque, de ce compromis aberrant. Ce plan ne prépare pas l’avenir de l’Europe, il exploite un moment de panique pour sauver par effraction une idéologie périmée depuis longtemps. Le Parlement européen s’est montré très sévère dans son vote sur cet accord ; il nous reste quelques semaines maintenant pour tenter de remettre où nous le pourrons un peu de raison dans sa mise en oeuvre, au service d’un vrai effort de relance.


Un vrai accord historique aurait consisté, au lieu de s’enthousiasmer parce que nous avons réussi à creuser encore nos…

Publiée par François-Xavier Bellamy sur Jeudi 23 juillet 2020

Europe : changer de paradigme

Tribune écrite avec Sven Simon et cosignée par une quinzaine députés du Parlement. Le texte est paru dans L’Opinion le 9 mai 2020. Voir les signataires

Le 9 mai 1950 à Paris, Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, proclamait une nouvelle vision pour l’Europe : l’Allemagne et la France devaient partager leur production de charbon et d’acier en créant une autorité commune. Ce n’est pas un hasard si Schuman voulait placer sous cette supervision mutuelle les industries qui étaient considérées comme les armureries des nations européennes. Il était conscient que l’Europe ne pouvait pas être créée « d’un coup » ni « dans une construction d’ensemble ». Elle serait liée « par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. »

Devant les nombreuses crises de l’intégration européenne, et le mécontentement généralisé que suscite le fonctionnement des institutions européennes, ce 70ème anniversaire est l’occasion de réfléchir à nouveau sur la Déclaration Schuman. Dans le contexte de 1950, préserver la paix et renouer avec la prospérité étaient les principaux défis politiques auxquels étaient confrontés les responsables politiques allemands et français. La vision que Schuman proposait de l’Europe ne se réduisait pas à des slogans systémiques abstraits, comme c’est si souvent le cas aujourd’hui entre « État fédéral » et « Europe des nations ». Il a plutôt défini les compétences de la nouvelle communauté en fonction des exigences concrètes de son époque.

À quoi ressemblent ces exigences en 2020 ? Aujourd’hui, les Européens doivent combattre pour leur futur rôle dans la mondialisation. L’Union européenne est toujours le plus grand marché unique, et cela n’est pas sans poids politique. Nos valeurs de liberté, d’État de droit et de démocratie attirent toujours, mais notre modèle n’est plus incontesté. Les nouvelles puissances émergentes revendiquent une influence économique et politique, et la Chine en particulier est en concurrence avec l’Occident dans sa promesse de prospérité. En même temps, les processus complexes de négociation pour une fédération d’États, l’incapacité des institutions européennes à se concentrer sur l’essentiel, un lien faible avec la volonté des électeurs et, enfin et surtout, la difficulté de modifier le droit de l’Union ont donné à de nombreux citoyens le sentiment d’un échec de l’Europe. Cela a sapé la légitimité de l’Union européenne, et conduit à une menace existentielle pour une Europe unie.

Les processus complexes de négociation pour une fédération d’États, l’incapacité des institutions européennes à se concentrer sur l’essentiel, un lien faible avec la volonté des électeurs et, enfin et surtout, la difficulté de modifier le droit de l’Union ont donné à de nombreux citoyens le sentiment d’un échec de l’Europe.

Contrairement à l’État-nation, l’Union européenne n’est pas une fin en soi pour la plupart de nos contemporains. Elle est en débat, elle doit prouver sa raison d’être et devra faire ses preuves encore et toujours pour se poursuivre. Elle se mesure en fonction de ses coûts et de ses avantages. La mise en balance de ces facteurs n’est pas nécessairement rationnelle, mais elle s’impose. C’est pourquoi le sujet n’est absolument pas « plus ou moins d’Europe », encore moins les vieilles idées d’un ordre fédéral ou d’une constitution de l’Europe ; la seule question est de savoir à quoi peut servir l’Union européenne pour les européens du XXIème siècle. Elle doit leur permettre de s’affirmer dans un monde de superpuissances agissant unilatéralement, avec lesquelles aucun État européen ne peut rivaliser seul. Par rapport à l’époque de Schuman, nous sommes donc confrontés aujourd’hui à un changement de paradigme : l’Union ne doit pas s’imposer aux pays européens, mais leur donner le poids dont ils ont besoin dans le monde (Kielmansegg). Au lieu de « créer une Union toujours plus étroite », nous avons besoin d’une Union concentrée sur des projets, et qui retrouve une vision stratégique dans la mondialisation.

Le sujet n’est absolument pas « plus ou moins d’Europe », encore moins les vieilles idées d’un ordre fédéral ou d’une constitution de l’Europe ; la seule question est de savoir à quoi peut servir l’Union européenne pour les européens du XXIème siècle.

C’est la raison pour laquelle, en cette Journée de l’Europe 2020, nous demandons que l’Europe se concentre sur le cœur de ce qui fera la concurrence globale entre les systèmes géopolitiques de demain, et que ses compétences soient beaucoup plus clairement délimitées, pour que les européens soient capables demain d’agir à l’échelle mondiale.

Pour l’essentiel, les défis de notre époque sont l’évolution du commerce mondial et les politiques d’investissement, la révolution numérique, la sécurité intérieure et extérieure, l’harmonisation de notre modèle énergétique, la conversion d’une économie sociale de marché vers une transition écologique et durable, le défi migratoire, et la stratégie pour l’Afrique.

Dans ces domaines, qui doivent être définis plus en détail, une approche européenne commune a indéniablement du sens, et sa valeur ajoutée peut être rendue concrètement visible, conformément à l’intuition de Schuman. Toutefois, pour que cette « solidarité d’action » se concrétise, l’Union Européenne doit se concentrer sur ces domaines et être capable de résoudre des problèmes. Sa structure institutionnelle doit être réformée pour cela.

Toutefois, pour que cette « solidarité d’action » se concrétise, l’Union Européenne doit se concentrer sur ces domaines et être capable de résoudre des problèmes. Sa structure institutionnelle doit être réformée pour cela.

Concrètement, cela implique de restructurer la Commission européenne pour en faire une structure efficace, liée à une majorité stable au Parlement Européen, articulée à une opposition visible. Pour être pris au sérieux, le Parlement doit se concentrer beaucoup plus sur les tâches pour lesquelles il a une compétence législative et des fonctions de contrôle. Il doit mûrir dans son fonctionnement, et développer une culture du débat digne d’un Parlement. Cela ne réussira pas sans un échange sérieux et approfondi d’arguments en plénière. Tant que le Parlement Européen ne deviendra pas un lieu d’échange d’idées dans la sphère publique européenne, tant que les orateurs ne seront pas engagés dans l’action mais parleront chacun de leur siège, tant qu’ils ne se considèreront pas et n’auront pas de relations entre eux, la décision au niveau européen restera difficile à accepter.

Pour réaliser cette vision d’une Europe unie par sa capacité d’action, nous avons besoin d’un nouveau départ, d’une impulsion comme celle donnée par la Déclaration du 9 mai il y a soixante-dix ans. Robert Schuman a fait preuve d’un courage déterminé lorsqu’il a tendu la main de la réconciliation à l’Allemagne, au sortir d’une guerre mondiale avec cet ennemi héréditaire, sur les ruines des villes européennes. La crise actuelle nous appelle à ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire de l’Europe, avec la même clairvoyance. Contrairement aux États-Unis d’Amérique, l’Union Européenne ne veut pas faire de plusieurs, un – e pluribus unum – mais être « unie dans la diversité ». Si nous reconnaissons la fécondité de cette diversité, si nous la mettons en œuvre par la coopération de nos Etats, en utilisant pleinement les économies d’échelle qu’elle permet, alors nous avons toutes les chances que l’Europe récupère le retard qu’elle accuse désormais sur bien des terrains, pour continuer d’être le continent où il vaut le mieux vivre à l’avenir.

Les signataires sont tous membres du Groupe PPE au Parlement européen :

  • Sven SIMON, député de la délégation allemande du Groupe PPE
  • François-Xavier BELLAMY, président de la délégation française du Groupe PPE
  • Eva MAYDELL (délégation bulgare), présidente du Réseau des jeunes membres du PPE
  • Sara SKYTTEDAL (délégation suédoise), présidente de la Délégation pour les relations avec l’Irak
  • Isabel BENJUMEA (délégation espagnole), vice-présidente de la Commission du Développement régional
  • Tom BERENDSEN (délégation néerlandaise)
  • Lena DÜPONT (délégation allemande)
  • Arba KOKALARI (délégation suédoise)
  • Stelios KYMPOUROPOULOS (délégation grecque)
  • Jeroen LENAERS (délégation néerlandaise), vice-président de la Délégation pour les Relations avec les pays du Machrek
  • Lidia PEREIRA (délégation portugaise), vice-présidente du Réseau des jeunes membres du PPE
  • Karlo RESSLER (délégation croate)
  • Sven SCHULZE (délégation allemande), vice-président de la Commission des Transports et du Tourisme
  • Tomislav SOKOL (délégation croate)
  • Barbara THALER (délégation autrichienne)
  • Maria WALSH (délégation irlandaise)
  • Tomáš ZDECHOVSKÝ (délégation tchèque), vice-président de la Commission de l’Emploi et des Affaires sociales

Classement PISA, systèmes scolaires en Europe, réforme du bac

Émission Europe Hebdo sur Public Sénat présentée par Marie Brémeau, à revoir sur https://www.publicsenat.fr/espace-replay

Interventions de François-Xavier Bellamy durant le débat en plateau :

Voir aussi :

Public Sénat – Baccalauréat : l’Allemagne prend un chemin « exactement inverse » à la France pour François-Xavier Bellamy

Réforme des retraites

Interventions de François-Xavier Bellamy relatives à la réforme des retraites

Sud Radio, mars 2020 (mise à jour) :

Agence France Presse :

« Le gouvernement a réussi cette prouesse incroyable de crisper la France à un point extraordinaire sans pour autant avoir mis sur la table un vrai projet pour cette réforme des retraites », a affirmé M. Bellamy sur Sud Radio.

Dénonçant une «réforme technocratique», M. Bellamy a estimé que « derrière le rêve de construire un système universel à points (…) en réalité on va produire des inégalités considérables, des injustices considérables, on va créer une immense tension et en même temps on va réussir à faire une réforme qui coûte de l’argent aux finances publiques ».

Sud Radio :

« Nous sommes l’un des pays d’Europe où nous vivons le plus longtemps à la retraite, explique François-Xavier Bellamy. Il est nécessaire de faire en sorte que nous puissions travailler un peu plus longtemps : nous ne voulons pas baisser le niveau des pensions ni augmenter le niveau des cotisations. Je ne crois pas à ce mythe d’un système universel qui fonctionnerait pour tous exactement de la même manière ». Concernant les régimes spéciaux, « il faut corriger les inégalités qui existent aujourd’hui à cause des corporatismes qui ont bloqué notre pays pendant trop longtemps ». Reporter l’application de la réforme après la génération 1973 « serait la pire des solutions, estime-t-il. Soit on fait une bonne réforme qui doit s’appliquer maintenant, soit on fait une mauvaise réforme et il est scandaleux de la faire porter aux générations qui viennent ».

Public Sénat :
Grand entretien pour l’émission Forum de Radio J :

France Info (janvier 2020)

Une barrière écologique pour contribuer à rééquilibrer la mondialisation

Entretien paru dans Les Échos, propos recueillis par Pierre-Alain Furbury et Etienne Lefebvre (extrait).

Entretien avec Les Échos

[…]

Le but, c’est construire une Europe qui fasse la preuve de son efficacité. Notre projet correspond, je crois, à l’aspiration d’une grande majorité de Français qui savent que l’Europe est nécessaire mais qu’il faut la changer.

Sur le plan économique, concrètement, comment réorienter l’Europe ?

Je rêve d’une Europe qui contribue à rééquilibrer la mondialisation, qui en soit un acteur offensif. L’Europe doit défendre son industrie, elle ne peut pas être qu’une terre de services. Nous proposons la création d’une « barrière écologique » pour défendre notre marché commun, en imposant des quotas carbone sur les importations, au même titre que ceux que paient nos entreprises, et le respect des mêmes normes que celles fixées à nos industriels et nos agriculteurs.

Faut-il revoir le droit de la concurrence, comme le préconise l’axe franco-allemand ?

Bien sûr ! Qui ne voit pas que ce droit est devenu obsolète face aux géants chinois et américains ? Nous croyons à la concurrence, aux vertus du libre-échange, mais à condition d’avoir les mêmes règles que les autres. Le manque de réciprocité sur les appels d’offres dans les marchés publics est par exemple incompréhensible.

L’Europe est-elle trop libérale ?

Elle est surtout trop naïve. Nous sommes encore par certains aspects les idiots du village mondial, même si les choses commencent à bouger, comme le montre le dispositif de contrôle des investissements directs étrangers que les Républicains au Parlement européen ont contribué à mettre en oeuvre. Il faudrait étendre ces garde-fous par exemple aux rachats de terres agricoles par les investisseurs chinois. Il y a une prise de conscience collective, surtout depuis les menaces de guerre commerciale de Trump et l’échec de la fusion Alstom-Siemens. C’est le moment d’agir.

Faut-il une harmonisation fiscale au niveau européen ? Peut-on continuer la course au moins-disant entre les Etats ?

On ne peut continuer à tolérer le dumping fiscal de certains Etats. L’action de la commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, va dans le bon sens quand elle sanctionne les aides d’Etat déguisées et lutte contre la concurrence déloyale. Il faut aller plus loin et tendre vers une harmonisation fiscale, notamment sur l’impôt sur les sociétés. Comme pour la TVA aujourd’hui, il serait souhaitable d’avoir un taux minimum et un plafond, avec une liberté pour les Etats au sein de ce corridor.

Nous proposons la création d’une « barrière écologique » pour défendre notre marché commun, en imposant des quotas carbone sur les importations, au même titre que ceux que paient nos entreprises, et le respect des mêmes normes que celles fixées à nos industriels et nos agriculteurs.

Mais attention, pour être crédible, la France doit se réformer. On ne peut pas parler de convergence fiscale quand on est champion du monde de la pression fiscale. Emmanuel Macron est un peu le cancre au fond de la classe qui dirait à ses voisins ce qu’ils doivent faire.

En matière sociale, a-t-il raison de plaider pour un bouclier social avec un SMIC européen ?

Mais là encore, la France n’est pas audible parce qu’elle n’a pas fait les réformes nécessaires, et cela conduit, malheureusement, à la réponse sèche de la nouvelle présidente de la CDU allemande . Pourtant, sur le fond, l’Allemagne aurait tort de refuser toute convergence sociale. Il faut aller vers une harmonisation des règles, et nous défendons une révision plus forte de la directive sur le travail détaché, une pratique qui, dans les conditions actuelles, nourrit la défiance des Français. Il faut non seulement garantir un salaire égal pour un travail égal, mais aussi que l’entreprise acquitte les mêmes charges sociales. Il faut également renforcer les contrôles qui sont dans ce domaine beaucoup trop faibles, et intégrer le transport routier dans la négociation, à venir, car Emmanuel Macron avait clairement abandonné ce secteur.

Faut-il taxer les Gafa ?

Oui, car rien ne justifie que des multinationales paient moins d’impôts que nos entreprises. Mais je ne crois pas à une réponse purement nationale qui risque de fragiliser nos propres acteurs : il faut une taxation au niveau européen. Par ailleurs, la position structurellement dominante des Gafa doit conduire à une riposte plus globale. Il s’agit de défendre nos valeurs, préserver nos démocraties et le droit à la vie privée. L’agence de protection de la démocratie prônée par Emmanuel Macron passe totalement à côté de ces sujets et n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

L’économie suffit-elle pour réduire le désamour entre les citoyens et l’Europe ?

Cela ne suffit pas, même si ce serait déjà beaucoup. L’Europe n’est pas une organisation comme les autres : c’est une histoire, des racines – gréco-latines, judéo-chrétiennes, l’héritage des Lumières -, une civilisation qui a encore quelque chose à dire au monde. Le grand dessein, il est là. Commençons par retirer de nos billets d’euros ces ponts qui n’existent pas et ne mènent nulle part, pour y mettre le patrimoine européen qui fait notre lien commun. Il faut aussi impérativement donner à chaque jeune, y compris les plus défavorisés, l’occasion d’un échange en Europe dans son parcours scolaire.

L’Europe doit-elle se mêler des sujets de société ?

Non. L’Europe n’a pas par exemple à définir la politique familiale ou la manière dont l’Etat français doit assurer le maintien de l’ordre. Mais parce qu’elle est une civilisation, elle porte en elle-même une exigence quant à ce qu’est la dignité humaine. Il faut porter à travers l’Europe une initiative concertée sur le refus de la marchandisation du corps, de l’eugénisme, de la tentation de l’homme augmenté, de la technicisation de l’humain.

[…]

 

Education : qui sont les anciens, qui sont les modernes ?

Dialogue très animé, le 25 octobre 2015, sur la situation de l’école et du débat éducatif, un débat qui se cristallise notamment sur la réforme du collège.

Une émission de Louise Tourret, avec Blanche Lochmann, présidente de la Société des Agrégés, et Philippe Watrelot, ex-président du Cercle de recherche et d’action pédagogique (CRAP).

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Puisque je suis mis en cause pendant l’émission, de façon totalement absurde (la réécoute suffit à le montrer), sur la présentation des EPI – et puisque je suis encore critiqué par M. Watrelot dans un récent article, je voudrais reprendre définitivement ce point important qui a fait l’objet d’un désaccord très vif dans le débat.

Comme je l’ai dit très clairement au cours de l’émission, et je le répète ici par écrit, les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) institués par la réforme du collège seront effectués, à raison de deux à trois heures par semaine, sur des heures attribuées aux différentes disciplines. Si un établissement décide de retenir un EPI mêlant anglais et physique, il se déroulera sur trois heures « prélevées » aux cours d’anglais et de physiques. La réforme ne créé par d’horaires spécifiques pour ces EPI.

Il est donc incontestable que la logique des EPI consiste à remplacer des heures de cours par des heures d’enseignement pratique, consacrées à la mise en oeuvre d’un projet.

Il est tout à fait légitime et respectable de défendre cette réforme – comme d’ailleurs de la critiquer, faut-il le rappeler. La seule malhonnêteté coupable consiste à dissimuler la réalité d’un projet derrière le mensonge et la confusion volontairement entretenus. On ne peut s’empêcher de ressentir une forme de colère quand des « experts » autoproclamés protègent, par ce mensonge évident, les illusions auxquelles ils tiennent tant, contre l’immense majorité de la communauté éducative. Et plus encore quand, à quelques arguments simples et factuels, ils ne répondent qu’en faisant de toute opposition le symptôme d’un mal-être – comme si les enseignants ne savaient pas lire les textes qu’on leur propose, et qu’on s’apprête à leur imposer…

Heureusement, les « anciens » ne sont pas où l’on croit. Cette réforme du collège restera comme le chant du cygne d’un « progressisme » autoproclamé, dont l’entêtement n’aura jusqu’au bout servi qu’à cautionner plusieurs décennies d’aveuglement régressif. Quand nous nous serons enfin réconciliés avec les savoirs, avec l’acte de la transmission, avec la médiation des disciplines – condition du lien qui s’établit entre elles et de la créativité nouvelle qu’elles permettent, alors l’avenir de l’école appartiendra aux voies de progrès réalistes, à l’humilité d’une pédagogie de terrain, et à l’enthousiasme éducatif que toute cette passion déconstructrice n’aura pas suffi à étouffer.

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« La réforme du collège, une incohérence complète »

Entretien paru dans le journal de l’APEL (numéro 508 – septembre / octobre). Propos recueillis par Sylvie Bocquet et Brigitte Canuel.IMG_6343

Qui sont les Déshérités, titre de votre livre ?

Pierre Bourdieu s’attaquait à la transmission des savoirs, coupable de produire des «héritiers » ; cinquante ans après, j’ai voulu parler des « déshérités » que nous avons suscités en cessant de transmettre. Notre système éducatif est devenu, selon l’enquête PISA, le plus inégalitaire de l’OCDE. D’après le Ministère, 20 % des élèves en fin de 3ème ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture. Ces jeunes sont aussi intelligents, doués et généreux que les autres générations ; mais sans maîtriser leur propre langue, comment peuvent-ils accomplir leurs talents ? Nous avons accusé la culture générale de favoriser les « héritiers », mais en la condamnant nous avons creusé cette inégalité qui prive les élèves les plus modestes d’un héritage culturel indispensable.

Dans un monde horizontal et immédiat, que veut dire transmettre ?

Le premier acte décisif est de se réconcilier avec le principe même de l’enseignement. Aujourd’hui, nous ne voyons dans la transmission que la coercition qu’elle constituerait pour l’enfant. Si les élèves s’ennuient en classe, pensons-nous, il faut leur proposer des activités par lesquelles ils produiront par eux-mêmes leurs propres savoirs. Je crois qu’il s’agit là d’une aberration : l’école consiste à rencontrer une culture qui nous précède, et qu’on ne réinvente pas seul ! La question décisive est donc : voulons-nous encore la transmettre ?

Qu’est-il fondamental de transmettre ?

La culture, c’est la langue, la connaissance du temps et de l’espace où l’on vit, du monde matériel et vivant qui nous est donné… C’est en rencontrant cela que notre capacité de réflexion s’accomplit. C’est là ce qu’on pourrait appeler la nécessité de la médiation, que nous semblons avoir oubliée. On voudrait écarter la transmission pour permettre à l’élève d’être l’auteur de son savoir, de penser et d’agir par lui-même. Or un enfant en est capable, bien sûr, mais seulement s’il a reçu d’abord cette culture fondamentale sans laquelle personne ne commence à penser. Quand tant d’élèves sont privés de leur propre langue, peinent à utiliser une syntaxe structurée et un vocabulaire un peu étendu, comment attendre d’eux qu’ils développent une pensée singulière qui puisse les exprimer pleinement ?

Mais les savoirs sont-ils immuables dans une société qui bouge ? Pourquoi ne pas enseigner, par exemple plus tôt le droit et l’économie ?

Pourquoi pas, en effet ; mais encore une fois, commençons par refonder la maîtrise des fondamentaux ! En zone urbaine sensible, un tiers des élèves lisent le français en déchiffrant… Même aux étudiants qui sortent des grandes écoles, les entreprises font passer des tests d’orthographe ! Il faut ouvrir les yeux sur la réalité… Je suis issu d’une famille de juristes, et convaincu qu’un vrai enseignement du droit dans le secondaire serait utile ; mais aujourd’hui, l’urgence absolue, c’est la maîtrise des savoirs fondamentaux. Rien ne sera possible si nous ne reconstruisons pas d’abord les bases.

C’est ce qui vous fait prendre position contre la réforme actuelle du collège ?

En effet. Je ne comprends pas l’incohérence complète entre le diagnostic de départ et la réponse qui lui est apportée. La Ministre constate la faible maîtrise des savoirs fondamentaux, et créé des activités interdisciplinaires qui remplacent des heures de cours, comme si les savoirs étaient déjà acquis ! Le soutien apporté à cette réforme ignore l’avis très critique de la grande majorité des enseignants. Au lieu de les écouter, eux qui chaque jour font face sur le terrain aux difficultés de leurs élèves, on les accuse d’être simplement incapables d’évoluer. Mais c’est plutôt les partisans de ces illusions complètement datées qui semblent refuser de repartir des réalités !

Vous parlez d’un climat de pauvreté intellectuelle et spirituelle…

Comment s’étonner de ce climat ? Il resurgit nécessairement là où l’on déconstruit la transmission de la culture… Ce qui me frappe par exemple, c’est la grande pauvreté du vocabulaire de nombreux élèves. Or quand vous ne pouvez pas mettre des mots sur ce que vous vivez, les sentiments qui vous habitent ou les injustices que vous éprouvez, le seul moyen qui vous reste pour vous exprimer, c’est la violence. Je pense par exemple au sexisme, à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui marque bien des établissements. Notre école peut combattre cela, en transmettant de nouveau la culture : apprendre de la poésie par cœur – on le fait de moins en moins – c’est voir son cœur augmenté par les mots que l’on reçoit, qui nous aident à apprivoiser nos émotions, et ainsi à rencontrer l’autre… Il n’y a pas de richesse de cœur ou de profondeur intellectuelle qui ne soit accomplie sans la richesse et la profondeur des mots. A l’inverse, dans la pauvreté de la culture, dans l’abandon de la transmission, renaîtra toujours la brutalité.

Que signifie donner un sens à sa vie ?

Il ne faut pas « donner un sens à sa vie », me semble-t-il ; cela voudrait dire qu’elle en manque ! Ce qui compte, c’est de découvrir le sens de notre vie, ce qui est très différent. Nous avons seulement besoin d’ouvrir à nouveau les yeux sur notre propre existence ; c’est peut-être simplement cela qu’on appelle la philosophie… Avec nos élèves, nous cherchons à vivre l’expérience de l’étonnement – qui pour les grecs désignait en même temps l’émerveillement – devant tout ce qui pourrait nous paraître banal : que veut dire avoir des amis ? Pourquoi faut-il travailler ? Que signifie être vivant ? Avoir un corps ? Être soi-même ? Tout cela a un sens, qu’il nous faut sans cesse redécouvrir… S’il y avait d’ailleurs un changement à apporter à la philosophie dans notre système scolaire, ce serait de la proposer aussi dans les sections professionnelles, qui en sont aujourd’hui privées. Chaque jeune mérite de recevoir la richesse de la culture. Il faut rappeler cette mission fondamentale de l’école, et la richesse que constitue pour leurs élèves le savoir des enseignants. Transmettre ces connaissances à tous les jeunes, c’est leur offrir le chemin vers leur propre liberté, vers leur réflexion personnelle..

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Bienvenue à Gattaca

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Ce ne sont pas les sujets qui manquent, en ce moment. Et même si le travail, lui non plus, ne manque pas par ailleurs, je ne peux pas ne pas vous parler du rendez-vous décisif qui se joue demain, dans un silence médiatique presque absolu…

L’Assemblée Nationale devrait adopter, jeudi 28 mars, une proposition de loi visant à libéraliser l’utilisation de l’embryon humain comme matériau pour la recherche scientifique.

La dernière révision des lois de bioéthique, processus auquel j’ai eu l’occasion de participer de près, avait fait l’objet d’une concertation préalable longue et approfondie. Entre 2009 et 2011, le gouvernement organisait des centaines de rencontres, de conférences et de débats dans tous les départements français. Les experts étaient sollicités pour venir présenter aux Français les enjeux complexes de la recherche, et leur permettre ainsi de formuler ensuite un avis personnel informé. Un site dédié, toujours en ligne aujourd’hui, permettait de prolonger ces interactions. Les parlementaires de toutes tendances, ayant eu l’occasion d’écouter l’avis de tous, allaient poursuivre ensuite leur réflexion dans une commission spécialement créée sur ce sujet.

Ce temps prolongé de concertation permit d’aboutir à la rédaction d’un rapport précis et développé sur des questions claires et bien identifiées. Pour une fois, le législateur disposait, au moment de la décision, d’un panorama reflétant en vérité les opinions des citoyens, en même temps que d’une information précise et très en pointe sur les tous derniers progrès de la recherche scientifique.

Vous vous en souvenez sans doute : pendant cinq ans, la majorité précédente a fait l’objet d’un procès en abus de pouvoirs, instruit jour après jour par l’opposition et largement relayé par la presse. Force est de reconnaître aujourd’hui que les socialistes, qui se complaisaient hier dans ces indignations de circonstance, ont été parfaitement incapables de reproduire, et même de respecter, ce grand moment de démocratie.

La majorité parlementaire jette en effet à la poubelle, en toute hâte, sans aucun autre débat qu’une brève discussion parlementaire, le régime d’interdiction de la recherche sur l’embryon auquel cette longue maturation démocratique avait abouti. La nouvelle proposition de loi a été votée au Sénat, et sera probablement adoptée demain à l’Assemblée, sans même que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ait été consulté ! On croit rêver.

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Pourquoi une telle précipitation ? Sur ce projet, les socialistes ont peur de la transparence ; je les comprends. Il recouvre en effet un triple scandale.

– Il constitue d’abord une absurdité scientifique : contrairement à la précédente révision, cette réforme bioéthique est déjà obsolète. La découverte des potentialités offertes par les cellules adultes reprogrammées, dites cellules iPS, a valu le prix Nobel 2012 aux biologistes John Gurdon et Shinya Yamanaka. Apparemment, le gouvernement français n’est pas encore au courant… Ces cellules iPS, dont l’utilisation ne pose aucun problème éthique (pas plus que dans le cas du don de sang ou du don d’organes), permettent le développement d’applications thérapeutiques qui dépassent déjà de très loin les résultats obtenus par les recherches effectuées, sous régime dérogatoire, sur les cellules souches embryonnaires (manipulations qui aboutissent, rappelons-le, à la destruction de l’embryon). Mais alors, pourquoi s’entêter dans cette voie sans issue ?

– Là est le scandale politique. Cette libéralisation n’apporte aucun espoir thérapeutique ; le professeur Claude Huriet le rappelait récemment dans le Monde : « en quinze ans, aucun patient n’a été traité par des cellules souches embryonnaires. » En fait – cela me fait froid dans le dos rien que de l’écrire, la seule perspective est industrielle. Oui, vous avez bien lu : industrielle. La recherche sur l’embryon coûte moins cher, pour le développement de nouveaux médicaments, que l’expérimentation sur les hommes, ou sur les animaux de laboratoire. Obtenue sous la pression des lobbys de l’industrie pharmaceutique, dont on connaît depuis l’affaire du Médiator l’influence dans les cercles de décision, cette loi abandonne l’embryon, en toute discrétion, aux intérêts commerciaux.

– Elle opère ainsi une rupture philosophique profonde : à travers ce nouveau régime de libéralisation, pour la première fois dans le droit de notre république, le corps humain devient un matériau exploitable comme un autre. C’est le principe fondamental de l’indisponibilité du corps qui est profondément remis en cause. La technique peut désormais manipuler, utiliser, exploiter, transformer ce matériau humain, dans un régime d’encadrement (l’Agence de biomédecine) dont tout le monde sait qu’il est rendu inefficace par d’évidents conflits d’intérêts.

Une nouvelle dérégulation, opérée au bénéfice des lobbys industriels, qui cède à la marchandisation du corps humain : quand je pense que ceux qui procèdent à cette libéralisation inédite se disent de gauche, je comprends mieux qu’ils préfèrent que personne n’en parle…

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Il reste une voie pour s’opposer : elle consiste à faire nous-mêmes le travail qu’on veut nous empêcher de faire. Informez-vous, lisez, faites-vous une opinion libre et vraie sur ce sujet essentiel. Les enjeux sont complexes, mais les sources d’information ne manquent pas (par exemple ici).

Il est urgent de prendre conscience de ce qui se passe ; l’enjeu – si proche au fond de celui du mariage pour tous, c’est la société dans laquelle nous voulons vivre. Si nous cherchons à faire de notre nature le jouet de notre pouvoir d’agir, si nous cédons à la tentation de libérer l’emprise conjuguée sur nos vies de la technique et du marché, si nous abandonnons le sens du caractère essentiellement singulier de cette chair dont nos corps sont pétris, nous finirons d’emporter, dans une bataille insensible et insensée, la victoire de l’homme contre sa propre humanité.

Demain, l’Assemblée Nationale vous souhaite la bienvenue à Gattaca !

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Bienvenue à Gattaca, un film de science-fiction réalisé par Andrew Niccol en 1997. Avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law. Malheureusement rattrapé par le réel, c’est un film à voir et à diffuser largement ! Un extrait que je trouve très beau, et particulièrement marquant en ce moment…

 

 

Cinq Mars : quelques réflexions sur la démocratie

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Que faire de celui qui ne pense pas comme moi ?

Les hommes pensent librement, et vivent en société. De ces deux constats, on peut déduire qu’un jour, forcément, je vais croiser quelqu’un dont l’opinion sera différente de la mienne.

La politique consiste à traiter ces désaccords inévitables de telle façon qu’ils ne dissolvent pas la société. Toutes les formes politiques possibles peuvent être ramenées à deux grands types de solutions : soit je cherche à supprimer l’opinion divergente par la force, soit je veux créer les conditions d’un dialogue équitable avec elle. La première solution, c’est la loi du plus fort. Réponse primitive, instinctive, presque animale, elle prend parfois, nous le savons, des formes sophistiquées, et nos sociétés européennes ont été capables au siècle dernier de la décliner avec un raffinement atroce. Mais quelle que soit sa forme, c’est toujours le même réflexe qui demeure : la divergence m’insupporte, je refuse de la considérer, il me faut donc la supprimer.

La seconde voie est plus difficile, plus élaborée, plus civilisée : elle suppose la patience de la rencontre. Elle ne définit plus la politique comme l’exercice d’une violence plus ou moins masquée, mais comme l’organisation d’une discussion rationnelle autour des conceptions divergentes de la justice. La loi juste est alors le résultat, non de la victoire du plus fort, mais de cette recherche formalisée par une vie institutionnelle destinée à permettre et à protéger l’expression de tous. Cette seconde réponse requiert une forme d’humilité de la part de l’individu qui se sait précédé par ce qu’il recherche, et qui dépasse sa seule opinion personnelle.

Malgré l’infinité de nuances possibles, la question qui nous est posée est toujours identique : que faire de celui qui ne pense pas comme moi ? Suis-je prêt à prendre le risque d’un vrai dialogue, ou me suffit-il d’être le plus fort ? Guerre ou paix, force ou respect, violence ou démocratie ?

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Ce dernier mot, la démocratie, est l’incantation préférée de notre époque ; elle semble être pour notre société un horizon indépassable. Et pourtant…

Il y a quelques jours, le sénateur Jean-Pierre Michel, rapporteur du projet de loi sur le mariage des personnes de même sexe, auditionnait le philosophe Thibault Collin. Au détour d’une réponse, le parlementaire lâche cette réflexion, qui, dans un pays attaché à la démocratie, aurait du faire l’effet d’une bombe :

« Pour moi, ce qui est juste, c’est ce que dit la loi. Et la loi, elle se réfère à un rapport de forces à un moment donné, et point final. »


Jean-Pierre Michel : »le fondement du juste, c… par Le_Salon_Beige

M. Michel précise qu’il s’agit là d’une conception marxiste – on pourrait le discuter. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il ne s’agit en rien d’une conception démocratique de la loi. Bien au contraire : la loi devient démocratique précisément quand le rapport de forces est remplacé par l’équilibre des institutions. Cet équilibre n’est jamais parfait ; évidemment, il n’enlève à aucune majorité la tentation d’abuser de son pouvoir. Mais un pays n’est libre qu’autant qu’il conserve pour étalon les règles formelles de la démocratie qui encadrent sa vie politique. (1)

Nos gouvernants semblent perdre de vue ces équilibres fragiles. Ils discréditent chaque jour un peu plus le fonctionnement de la démocratie parlementaire, en favorisant des logiques de conflit qui ne demandent qu’à resurgir derrière nos mœurs policées.

Par le vote de l’amnistie des syndicalistes coupables de violences, le Sénat contourne le fonctionnement normal de l’institution judiciaire, qui applique la loi de façon démocratique en mettant en balance les actes et les circonstances, la divergence des points de vue qui s’expriment dans l’arène judiciaire.

Au même moment, il ferme la porte à ceux qui voulaient jouer sincèrement le jeu de la démocratie parlementaire. Le sénateur Jean-Pierre Michel se vante de refuser d’entendre des centaines de milliers de citoyens, qui se sont pourtant exprimés par tous les moyens institutionnels possibles, et il les empêche d’accéder à l’un des lieux de dialogue prévu pour eux par la République. Quel est son motif ? Il n’est pas d’accord avec eux. Et puisqu’il est le plus fort, cohérent avec sa logique « marxiste », il leur adresse, en une longue page d’arguments vides, de suffisance pénible et de fautes d’orthographe, une fin de non-recevoir qui voudrait ressembler à une gifle publique.

Je ne crois pas que le brave sénateur Michel soit hostile aux institutions démocratiques. Elles le rémunèrent depuis trente ans, comment pourrait-il leur vouloir du mal ? Je crains en revanche qu’il ne mesure pas exactement ce qu’il est en train de faire, ou de dire. Qu’il ne comprend pas lui-même la portée de la réponse qu’il adresse à la question politique ultime : que faire de celui qui ne pense pas comme moi ?

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Une société n’évolue pas toujours dans le bon sens, je l’écrivais ici il y a quelques semaines. Nous serions avisés de nous en souvenir. Pour cela, les coïncidences de date peuvent être utiles ; et la date d’aujourd’hui, 5 mars, me semble particulièrement significative.

Le 5 mars 2013, sur Twitter, M. Michel est assimilé à Staline pour sa lettre fort peu démocratique. Contre toute attente, il en profite… pour réhabiliter Staline.

Tweet JP Michel

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Premier constat, la culture historique de notre sénateur socialiste semble à peu près aussi approximative que son orthographe. Ce serait assez risible, si ce n’était aussi grave. A un certain niveau de responsabilité, l’ignorance poussée aussi loin est difficilement excusable…

Mais le plus important, c’est que M. Michel, au fond, ne fait rien d’autre que poursuivre sa logique. Face à la divergence, promouvoir le sectarisme : quand le premier pas est fait, le second est indolore. Eradiquer la contradiction après l’avoir copieusement insultée, en la traitant de réactionnaire, de sectaire, de fasciste, etc…, c’était précisément la tactique soviétique. Est-ce la politique que nous avons choisie ?

Décision du massacre de Katyn

Décision du massacre de Katyn, signée par Staline le 5 mars 1940

Le 5 mars 1940, justement, Joseph Staline signait l’acte d’exécution des massacres de Katyn – au nom de cette même logique historique qui guide aujourd’hui la bonne conscience de M. Michel. Après avoir livré 40 000 prisonniers de guerre aux nazis (signalons ici à notre brillant sénateur à quel point le pacte germano-soviétique aida à la victoire contre Hitler…), le Petit Père des Peuples envoyait à la fosse commune, d’un trait de plume sans repentir, 25 700 polonais coupables de n’avoir pas de place dans la société du progrès.

Le 5 mars 1953, lorsqu’il meurt, Joseph Staline laisse un bilan estimé aujourd’hui par la plupart des historiens à plus de 20 millions de morts. (Parmi eux, faut-il le rappeler, des dizaines de milliers d’homosexuels condamnés et déportés au nom de leur orientation sexuelle…)

Comment expliquer alors que personne ne se révolte lorsque M. Michel, sénateur maire, vice président de la commission des lois du Sénat, revendique une conception marxiste de la loi ? Lorsque, parlant de Staline, il vante ses mérites et plaisante sur sa moustache ? Comment comprendre que personne ou presque n’ait réagi ? Faut-il en déduire que ce dont nous sommes les plus fiers – notre conscience démocratique, notre exigence de mémoire – sont en fait déjà anesthésiées, disparues ?

Coïncidence : le 5 mars 2013, France 2 diffusait un documentaire signé par Caroline Fourest à la gloire des Femen. Le film commence par une séquence étonnante, qui mérite quelques explications. On y voit l’une des Femen tronçonner, seins nus devant les caméras, une grande croix de bois qui domine la ville de Kiev. Son oeuvre accomplie, la jeune fille pose brièvement devant son trophée, explique avoir voulu libérer les femmes de l’oppression religieuse. Puis, les images étant dans la boîte, elle met fin à ce grand moment d’héroïsme en prenant ses jambes à son cou. On la retrouvera en France, pays des droits de l’homme, qui, non content de la protéger, assure la communication de ces hauts faits dans un documentaire financé par le service public et diffusé en prime time.

Il y a cependant un détail que le passage ne mentionne pas : cette grande croix abattue était en fait le mémorial des dizaines de milliers de victimes ukrainiennes… de Joseph Staline. Derrière l’acte de pseudo-résistance, c’est une vraie profanation, méthodique, glaçante, qui se déroule.

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En fait, rien de tout cela n’est incohérent. Derrière les intentions les plus fleuries se cache la réalité d’une conception de la politique. La question est toujours la même : que faire de celui qui ne pense pas comme moi ? L’écouter – ou le faire taire ? Dans la revendication du mariage homosexuel, par exemple, la générosité n’est pas toujours première ; le paradoxe est que certains, si prompts à dénoncer l’homophobie surtout où elle n’est pas, assument pourtant sans complexes d’agir par haine, ou par mépris.

Il y a là une pente glissante, d’autant plus glissante que faiblit la vigilance de notre mémoire collective. Il est temps de nous réveiller, de refaire ensemble un choix politique lucide et conscient – sans quoi nous risquons de n’ouvrir les yeux que trop tard, comme ce jeune condamné à mort dans un dernier mot de surprise douloureuse : « Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que ce monde ? » Il s’appelait Henri d’Effiat, mais vous connaissez sans doute mieux son surnom : Cinq-Mars

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1 – Prise au mot, la définition proposée par le sénateur Michel impliquerait que n’importe quelle loi, comme produit d’un rapport de forces, soit juste. On voit bien l’abîme dans lequel nous plongerait une telle conception. J’y reviendrai un peu plus tard dans un prochain billet.

NB – A l’heure où je publie ce billet, j’apprends la mort de Hugo Chavez. Décidément, le 5 mars n’aura pas été un jour banal…

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