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À droite, le droit d’être déçu et le devoir de rester lucide.

Texte publié dans Le Figaro du 24 mai 2022.

Une étrange atmosphère s’est emparée de notre vie politique. Au moment où les crises multiples que nous traversons devraient imposer la plus grande clarté dans la parole et dans l’action, tout semble au contraire confus et inconsistant comme jamais. L’« ancien monde » a été sévèrement jugé, souvent à raison ; mais au moins, on ne s’y posait pas la question de savoir si un élu allait soudainement soutenir tout ce qu’il avait combattu au motif d’une opportunité passagère. La politique n’était pas toujours morale, mais il y avait quelques principes ; la réflexion qui animait les vieux partis manquait souvent de profondeur, mais on tenait au moins à quelques idées. Les figures importantes du débat public n’étaient pas interchangeables : elles avaient leur vision, leur caractère, et c’était la condition pour choisir la continuité ou l’alternance en toute connaissance de cause. D’une élection présidentielle, on pouvait déduire à peu près la cohérence du gouvernement qui viendrait. Dans le « nouveau monde », on peut hésiter, pour des postes stratégiques, entre des personnalités dont les convictions semblent radicalement opposées – comme si le fond n’avait plus aucune importance. La fiction du « en même temps » couvre cette confusion généralisée ; il n’y a plus de réel, seulement de la communication.

Nul n’est censé ignorer les faits ; et après cinq ans de macronisme, celui qui votait à droite ne peut, sans se renier, considérer que ce président correspond à ce que la France attendait.

Le réel existe pourtant, et il se rappellera à nous tôt ou tard. Les élus qui, dans l’espoir d’un poste, taisent soudain les alertes qu’ils lançaient, portent une lourde responsabilité morale ; mais ils ne sont pas seuls. En ce lendemain de réélection, nombreux sont aussi les électeurs qui oublient tout ce à quoi ils se disaient attachés. Il est encore temps d’ouvrir les yeux… Nul n’est censé ignorer les faits ; et après cinq ans de macronisme, celui qui votait à droite ne peut, sans se renier, considérer que ce président correspond à ce que la France attendait. Que la droite vous ait déçu, comment ne pas le comprendre ? Mais qu’un parti n’ait pas été à la hauteur ne rend pas nécessairement son adversaire convaincant. Vous n’avez pas le droit à une sévérité sélective. Si vous avez trouvé la droite insuffisante, comment pourriez-vous ne pas juger ce président inquiétant ? En votant à droite, vous disiez votre volonté d’une meilleure gestion des finances publiques : avant même que le covid n’apparaisse, les dépenses courantes de l’Etat avaient plus augmenté sous Emmanuel Macron que sous François Hollande. Le niveau des dettes publiques française et allemande était comparable il y a dix ans, l’écart approche 50 points aujourd’hui. Vous vouliez que notre économie retrouve son dynamisme ? La France vient de passer le record de 100 milliards d’euros de déficit commercial annuel. Nous sommes devenus dépendants même dans les secteurs les plus stratégiques : l’énergie, confiée successivement à trois ministres anti-nucléaire, ou l’alimentation – dont nous sommes devenus importateurs net pour la première fois. À Bruxelles, les élus LREM votent maintenant pour faire baisser notre production agricole, au nom d’un culte de la décroissance qui aggravera notre dépendance, sans même sauver l’environnement.

Bien sûr, les problèmes de la France ne datent pas d’hier, et tous les partis qui ont exercé le pouvoir au cours des dernières décennies ont leur part de ce bilan ; mais les déceptions du passé ne sauraient exonérer ce président, arrivé à l’Elysée il y a déjà dix ans, de son propre passif.

Vous vous inquiétiez de l’insécurité ? Tous les indicateurs montrent la montée de la violence. Vous vouliez le rétablissement de l’autorité de l’Etat, garante de la concorde publique ? Vous avez eu les gilets jaunes, des semaines d’affrontements inutiles créés par une énième hausse de taxes. Vous étiez préoccupés d’une immigration trop importante ? Jamais la France n’aura donné autant de titres de séjour que sous le quinquennat qui s’achève ; et jamais elle n’aura aussi peu expulsé les immigrés illégaux. Sur aucun des sujets essentiels pour l’avenir de notre pays, Emmanuel Macron n’a fait mieux que François Hollande. La courbe du chômage elle-même, emblématique de l’échec du socialisme au pouvoir, baisse plus lentement que chez la plupart de nos voisins. Bien sûr, les problèmes de la France ne datent pas d’hier, et tous les partis qui ont exercé le pouvoir au cours des dernières décennies ont leur part de ce bilan ; mais les déceptions du passé ne sauraient exonérer ce président, arrivé à l’Elysée il y a déjà dix ans, de son propre passif.

Le plus important de ces sujets reste bien sûr l’école : là aussi, les réformes du dernier mandat n’auront fait que prolonger le désastre du quinquennat socialiste. La disparition du bac et l’effacement des savoirs fondamentaux au lycée, la disqualification des concours de l’enseignement, le combat déterminé contre la liberté scolaire, ont encore aggravé la crise très profonde de notre système éducatif et la révoltante injustice qu’elle cause. A cette injustice, Emmanuel Macron répond aujourd’hui, non en réhabilitant la mission éducative, mais en mettant à sa tête l’idéologie qui ne cesse d’en faire le procès : son nouveau ministre est l’une des figures de la mouvance décoloniale, qui considère nos institutions, à commencer par l’école, comme des rouages du « racisme structurel » dont la France serait intrinsèquement coupable. Jean-Michel Blanquer avait au moins lutté courageusement contre ce risque vital pour l’unité nationale. Contre l’ambition de renouer avec une culture commune, c’est en intellectuel conscient des enjeux majeurs attachés à ce débat que Pap Ndiaye a participé à des colloques interdits aux blancs. Et on voudrait nous faire croire qu’il est raciste de s’inquiéter d’une telle orientation ? Quelle folie… Si vous pensiez que l’urgence est de renouer avec la transmission des savoirs fondamentaux à tous les enfants de ce pays, quelle que soit leur couleur de peau, vous avez le droit de refuser que l’éducation nationale devienne l’otage de cette folie racialiste, qui prépare tant de crises pour l’avenir.

Respecter une élection n’oblige pas à la complaisance envers celui qui l’a gagnée ; il n’est pas contraire à la démocratie de tenir à ses convictions, ni de vouloir qu’un gouvernement ait une opposition clairvoyante.

Vous avez le droit de rester lucides ; vous en avez aussi le devoir. Dans ce moment de confusion, peu d’élus auront finalement cédé à la tentation de l’opportunisme ; les électeurs doivent se souvenir qu’ils sont eux aussi responsables. Respecter une élection n’oblige pas à la complaisance envers celui qui l’a gagnée ; il n’est pas contraire à la démocratie de tenir à ses convictions, ni de vouloir qu’un gouvernement ait une opposition clairvoyante. Renoncer à cette clairvoyance, ce serait le symptôme d’une indifférence envers l’avenir, d’un relativisme inconséquent, qui constituent le terreau de la crise démocratique que nous traversons aujourd’hui. La politique retrouvera son sens par cette exigence de vérité et de constance – qui, pour reprendre le mot de Saint-Exupéry, vaut pour chacun de nous. « Chacun est responsable. Chacun est seul responsable de tous. »


Il n’y a rien de moins européen que l’illusion fédéraliste.

Propos recueillis par Emmanuel Berretta pour Le Point.

Le Point : Beaucoup, comme Mario Draghi, estiment que seule la dimension européenne est à la mesure de nombreux défis dans les domaines de l’économie, de la sécurité, de l’écologie, de la défense… Partagez-vous ce point de vue ?

Fx Bellamy : Mario Draghi a évoqué le cap d’un fédéralisme « pragmatique et idéal » : je suis en désaccord absolu avec une telle idée. Le projet d’un fédéralisme européen ne me semble ni idéal, ni pragmatique, ni même européen, en réalité.

Que l’Europe doive nous permettre de relever ensemble bien des défis pour notre avenir, c’est indéniable. Ce n’est pas d’ailleurs une question d’échelle, de taille critique, comme on le dit souvent – comme si nos pays étaient « trop petits » pour exister par eux-mêmes ; on ne justifiera pas l’Europe en niant le poids que les pays européens peuvent avoir. S’il ne s’agissait que d’atteindre une masse critique, on pourrait envisager une alliance de la France avec n’importe quels États dans le monde ou bien construire des ensembles géographiques tout autres.

Ce qui rend l’action européenne pertinente, c’est une continuité historique et l’esprit qui en découle, un modèle de civilisation né il y a plus de vingt-cinq siècles, qui fonde des principes communs, une vision de l’homme et de la cité. Tout cela n’a rien d’abstrait : c’est exactement ce qui est en jeu, aujourd’hui par exemple dans la guerre en Ukraine ; demain, face au modèle chinois, comme au défi politique que représentent le pouvoir inédit des plateformes ou les révolutions technologiques à venir. Mais si c’est ce substrat de civilisation qui donne sa pertinence à notre action commune, il est manifeste qu’il n’y a rien de moins européen, en un sens, que l’illusion fédéraliste.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire ? Comme l’a dit Emmanuel Macron à Strasbourg, il y a un problème d’efficacité, parce que la souveraineté des États freine la décision…

Comment peut-on en arriver à penser que la souveraineté des pays européens est un problème pour l’Europe ?

Mais comment renforcer l’Europe tout en respectant la souveraineté des États ?

Notre modèle singulier, c’est celui d’une même civilisation qui donne naissance à une pluralité de peuples – une pluralité de langues, de cultures, de pays, dont les institutions et la pratique de la démocratie sont à chaque fois différentes. C’est un rêve bien peu européen que de vouloir uniformiser l’Europe… Ceux qui comptent faire de nos pays les provinces d’une Union européenne devenue un super-État transnational n’obtiendront pour résultat que la défiance définitive des citoyens : un tel projet ne peut pas être démocratique, puisqu’il n’y a pas de Demos européen – il y a des peuples, dont la souveraineté s’exprime dans la diversité des démocraties qui constituent l’Union européenne. Les institutions européennes se renforceront si elles démontrent qu’elles rendent nos démocraties plus souveraines, et pas l’inverse.

À l’inverse, le président de la République propose d’abandonner l’unanimité au Conseil. Sur la fiscalité, sur la politique extérieure commune, cette règle respecte la souveraineté, mais elle permet aussi à un seul État de bloquer tous les autres…

Au-delà du problème de principe majeur que nous venons d’évoquer, ce saut fédéral répond à un diagnostic erroné. Dire que l’unanimité bloque l’action européenne, c’est faux. Le président l’a d’ailleurs rappelé : face au Covid ou à la guerre en Ukraine, l’Europe a pris très rapidement des décisions majeures, qui sortent complètement de sa logique habituelle ; et elle l’a fait à l’unanimité. C’est même un gage d’efficacité : cette règle contraint l’Union européenne, bien sûr, mais elle garantit son unité. Sans l’unanimité, ce serait la pagaille dans le Conseil aujourd’hui sur la réponse à la guerre en Ukraine : vous auriez des États membres qui prendraient continuellement leurs distances avec telle ou telle décision… Et naturellement, Vladimir Poutine exploiterait le spectacle des divisions.

Il est normal qu’aucun État ne se voie imposer des choix majeurs pour son avenir. En réalité, ce débat me fait penser au complexe d’infériorité qu’éprouvent les démocraties en face des régimes autoritaires. À côté du pouvoir de Xi Jinping ou de Vladimir Poutine, les démocraties sont contraintes par des processus longs, lents, compliqués, difficiles, instables, incertains : et certains ont parfois tendance à considérer avec une étrange jalousie le modèle autoritaire, qui serait, lui, efficace, rapide, capable de prendre en compte le long terme, sans avoir à s’embarrasser de la complexité des contre-pouvoirs. Mais en réalité, l’absence de contrainte dont ils semblent bénéficier constitue la plus grande fragilité de ces régimes : c’est très manifeste dans les impasses stratégiques où s’enferme la Russie en ce moment. Et on le voit tout autant, par exemple, dans la folie destructrice de la politique du « zéro covid » en Chine… Des options politiques aussi manifestement suicidaires ne pourraient durer longtemps dans un pays libre.

Quand il n’y a aucun contre-pouvoir, quand la décision n’est contrainte par rien, le risque est bien plus grand que des choix aberrants soient engagés, malgré des conséquences manifestement dramatiques. La règle de l’unanimité dans les débats européens, qui permet que des gouvernements représentant des millions de citoyens ne soient pas réduits au silence dans un emballement majoritaire, peut nous éviter des erreurs stratégiques majeures.

Si on ne modifie pas la règle de l’unanimité, qu’est-ce que nous réformons dans ce cas ?

Il y a, à mon sens, un problème dans la conception de la Commission et de son rôleLe fait que chaque gouvernement nomme un commissaire conduit à un collège hétéroclite, avec des niveaux de responsabilités très différents, et des orientations politiques carrément contradictoires. Prenez par exemple le cas de l’agence Frontex, qui est chargée de la protection des frontières extérieures de l’Europe : les deux commissaires en charge de ce sujet ont des visions opposées de la mission de l’agence… Ça ne peut pas marcher ! Les équipes de Frontex subissent manifestement une situation d’injonction contradictoire, et cela explique beaucoup des difficultés graves qu’elle traverse. Un autre sujet majeur est la lisibilité et la transparence du processus décisionnel européen par les citoyens. Qui est responsable ? Honnêtement, c’est indéchiffrable…

Avec cette chambre noire des trilogues où la décision finale sur les textes se fait portes closes…

Oui, le trilogue, pas un seul citoyen n’en connaît même le nom ni ne sait comment ça fonctionne… Et de ce fait, nos processus de décision font que personne n’assume réellement la responsabilité des choix qui sont finalement retenus.

L’élargissement souhaité par le Conseil européen à l’égard de la Moldavie, de la Géorgie et de l’Ukraine peut-il se faire à moyenne échéance dans le cadre des institutions actuelles ?

Nous n’avons pas changé d’avis sur la question. Le premier devoir de l’Union européenne, c’est de se réformer. Nous arrivons à la fin de la conférence sur l’avenir de l’Europe : ce processus a été bien peu démocratique, mais il constitue au moins un symptôme, celui de l’ampleur du travail à faire pour améliorer les processus de décision européens aujourd’hui. L’Union ne peut pas poursuivre la politique qui consiste à s’élargir au lieu de se corriger.

Passons à la situation politique nationale : la droite française a été pulvérisée par la présidentielle. Comment la reconstruire ?

La violence de l’impact oblige à une remise en question totale, et c’est clairement ce dont la droite avait besoin. Je suis convaincu que nous avons vraiment les moyens de reconstruire, que nous pourrons compter sur les talents nécessaires pour cela, et que ce travail de refondation est une nécessité politique.

Vous misez donc sur le fait qu’Emmanuel Macron vous libère de l’espace à droite…

Ce n’est pas une question tactique. J’ai la conviction profonde que, malheureusement, les années qui viennent seront très difficiles. Dans les prochains mois, les problèmes posés par la vulnérabilité européenne sur l’énergie, par exemple, vont devenir très lourds. Le sujet arrive plus vite que prévu à cause de la guerre lancée par la Russie, mais c’est d’abord une faillite structurelle. J’en parle depuis le début de mon mandat : si rien ne se passe, la baisse de la production d’électricité pilotable mise en oeuvre, y compris en France, depuis plusieurs années, va conduire à une augmentation bien plus forte encore des prix de l’énergie, et à des situations de rationnement ou de coupures. Cela fragilisera encore notre industrie, notre économie, et pèsera d’abord sur les plus précaires. Les tensions très fortes qui se dessinent seront, en grande partie, le résultat des politiques qui ont été menées dans les dix dernières années.

Sur le nucléaire notamment ?

Par exemple ! Et face aux crises et à l’inflation, nous aurons beaucoup moins de leviers budgétaires pour agir : c’est aussi le résultat de la politique des dix dernières années… Si la droite n’apporte pas des réponses, ne propose pas une alternative, notre pays sera condamné à une forme de désespoir démocratique. Quel est le jeu qui s’installe en effet ? Vous avez au milieu une sorte de parti opportuniste, un conglomérat sans cohérence d’élus dont le seul lien est le culte d’un chef, et la seule doctrine une espèce de pragmatisme sans âme – qui définit d’ailleurs autant leur « ligne » politique que leurs calculs individuels.

Si nous ne parvenons pas à refonder la droite, ce conglomérat restera le seul à pouvoir décider du destin de la France, puisque ses deux principales forces d’opposition actuelles, l’extrême droite et l’extrême gauche, sont politiquement incapables de gagner une élection – c’était le scénario des dernières présidentielles, que nous verrons se répéter aux législatives. Or la définition même de la démocratie, c’est la possibilité d’une alternance… Que devient un pays où cette possibilité disparaît ? Le courant politique dont nous héritons est à terre, c’est vrai ; mais nous n’avons pas seulement l’occasion de le relever aujourd’hui, nous en avons le devoir.

Il faut rompre avec les incohérences passées.

François-Xavier BellamyGrand entretien, publié dans Le Figaro lundi 3 mai 2022. Propos recueillis par Emmanuel Galiero.

LE FIGARO. Pourquoi la droite n’a-t-elle pas « mérité » la confiance des Français, comme vous l’aviez dit ?

François-Xavier BELLAMY. C’est une longue histoire de déceptions accumulées qui a créé cette défiance, de revirements sur des sujets pourtant essentiels, au point que notre parti a donné parfois le sentiment qu’il ne voulait plus représenter ses électeurs. Il faut rompre avec les ambiguïtés et les incohérences passées: cela seul nous permettra de mériter à nouveau la confiance des Français.

Après votre échec aux européennes en 2019, votre ligne avait été jugée trop droitière. Certains utilisent la même critique pour expliquer l’effondrement des LR en 2022. Que répondez-vous ?

Il est temps d’ouvrir les yeux. En 2012, Nicolas Sarkozy a perdu l’élection présidentielle non parce qu’il avait tenu un discours trop ferme pendant sa campagne, mais parce que les électeurs considéraient que son action ne l’avait pas été assez. J’ai toujours assumé ma responsabilité dans la campagne de 2019, mais le résultat était aussi le symptôme du discrédit déjà profond qui pesait sur notre parti. Valérie Pécresse a fait une campagne sans doute différente de la mienne, son score n’a pas été meilleur pour autant… Je crois profondément que la ligne que nous avions tenue durant la campagne européenne – celle du réarmement industriel et agricole, de la barrière écologique, de la fermeté migratoire, de la réaffirmation de nos principes de civilisation – était celle que les Français pouvaient attendre, et les événements ont confirmé qu’elle correspondait à la réalité de l’action dont l’Europe a besoin. Les derniers scrutins disent d’abord l’ampleur du travail qui nous attend.

Si Les Républicains n’arrivent plus à susciter la confiance, pourquoi y restez-vous ?

Je ne me suis pas engagé aux Républicains parce que tout y allait bien, mais parce que j’ai toujours cru que le renouveau dont notre pays a besoin ne pouvait venir que de là. Cette élection l’a encore démontré, le RN est une impasse électorale: en duel face à un président majoritairement impopulaire, Marine Le Pen a perdu, de loin. Son parti reste le moyen par lequel sont réélus ceux qu’elle combat. Il me semble essentiel, même si le chemin sera long, de reconstruire la droite, pour qu’elle puisse de nouveau représenter et réunir ses électeurs, et par là rompre avec cette malédiction démocratique qui prive la majorité des Français de se traduire en majorité politique.

En exprimant votre respect à l’égard de Nicolas Sarkozy, vous lui demandez en même temps de clarifier ses choix politiques. Qu’est-ce que vous n’avez pas compris dans sa prise de position ?

Nicolas Sarkozy a toujours affirmé la nécessité d’assumer ses choix : aujourd’hui, il faut qu’il dise clairement s’il veut être un pilier de la majorité macroniste, ou s’il croit à la nécessité d’une opposition de droite. La loyauté implique la clarté.

Lui en voulez-vous de ne pas vous avoir soutenu aux Européennes ?

Chacun est libre et responsable de ses choix. Contrairement à certains de nos aînés en politique, je ne suis pas un homme du ressentiment, pour reprendre un mot de Nietzsche.

Comme l’ex-président, une bonne partie des électeurs de droite n’ont-ils pas choisi Macron ?

Beaucoup ont cru qu’il répondait à leurs préoccupations. Je pense l’exact inverse. Si l’on tient aux faits et aux actes plutôt qu’à la communication et aux commentaires paresseux qui alimentent le bruit médiatique, il est manifeste que la politique menée ces dernières années est contraire aux principes qui fondent la droite, et surtout à ce dont la France a besoin : une politique d’irresponsabilité économique et budgétaire, de fragilisation accélérée de notre école, de lâcheté dangereuse sur les plans migratoire et culturel… On a d’ailleurs vu ces dernières semaines Emmanuel Macron chercher l’électorat de La France insoumise en faisant appel à des réflexes communautaristes inquiétants, bien loin de la lutte qu’il affiche contre l’islamisme.

« Si l’on tient aux faits et aux actes plutôt qu’à la communication et aux commentaires paresseux qui alimentent le bruit médiatique, il est manifeste que la politique menée ces dernières années est contraire aux principes qui fondent la droite, et surtout à ce dont la France a besoin. »

Pourquoi les Français n’ont-ils pas refusé ce clivage que vous critiquiez, entre « progressistes » et « populistes » ?

La première responsabilité est celle des partis politiques traditionnels, qui n’ont pas su se remettre en cause, il faut le reconnaître avec beaucoup d’humilité. Mais les Français n’ont pas voté pour cette affiche finale. Ce clivage s’est imposé sur nos faiblesses. Jamais nous n’avions vu autant d’électeurs voter par défaut. Je comprends ce réflexe de vote utile, mais il serait désespérant que notre démocratie reste éternellement piégée dans ce scénario. En votant, nous devrions pouvoir exprimer une adhésion, pas seulement chercher le moins pire.

« La première responsabilité est celle des partis politiques traditionnels, qui n’ont pas su se remettre en cause, il faut le reconnaître avec beaucoup d’humilité. »

Comment la droite peut-elle exister dans un débat national ?

En retrouvant des vertus peut-être trop longtemps perdues dans la vie publique: il faudra du courage, de la constance, de la persévérance, un attachement au bien commun plutôt qu’aux calculs individuels… Le macronisme est un opportunisme : si nous voulons constituer une alternative, ce doit être en renouant avec le sens de la fidélité, en refusant la démagogie, les contradictions tactiques, les facilités de communication.

Compte tenu de l’état des Républicains, un tel objectif vous semble-t-il accessible ?

Bien sûr. Je suis impressionné par la qualité extraordinaire de tant de personnes engagées dans ce parti. Nous avons largement de quoi reconstruire une offre politique enthousiasmante.

Les Républicains auraient-ils encore une raison d’être s’ils chutaient à moins de 40 députés ?

Une haie après l’autre. Ces élections législatives sont une étape décisive. Nous n’allons pas faire croire aux Français que nous pourrions imposer une cohabitation : ce qui risque d’arriver, ce n’est pas que le président n’ait pas de majorité, mais qu’il n’ait pas d’opposition. Je ne doute pas que les Français comprennent l’importance d’élire des députés indépendants du pouvoir, mieux que ceux qui seraient prêts à rejoindre un parti unique dans l’espoir d’y trouver un poste.

« Je ne doute pas que les Français comprennent l’importance d’élire des députés indépendants du pouvoir, mieux que ceux qui seraient prêts à rejoindre un parti unique dans l’espoir d’y trouver un poste. »

Comment voyez-vous l’avenir de la droite ?

Ce qui caractérise cette sensibilité politique, c’est le sens du temps long, de la responsabilité envers les générations futures, c’est le refus de l’agitation de court terme et de la consommation immédiate, la volonté de préserver quelque chose de plus grand que nous, qui nous précède et nous suivra. Le PPE m’a confié un travail sur l’avenir de la droite, que j’ai intitulé: « Pour une politique de la transmission ». Si nous croyons à cela, alors nous devons nous obliger à l’espérance que cela implique. Je le dis au lendemain d’une défaite brutale : il n’y a pas d’élection de la dernière chance. La France a des siècles d’histoire derrière elle. Elle a déjà connu beaucoup de mauvais dirigeants, elle survivra à ceux d’aujourd’hui, et à nos propres imperfections… Ce qui compte maintenant, c’est de nous remettre patiemment au travail.

Emmanuel Macron a-t-il abîmé la politique ?

Je le crois, oui, en s’autorisant toutes les contradictions. La politique, comme la vie, c’est l’effort de faire des choix. Cela exige de se confronter au vertige de la liberté, disait Kierkegaard, qui le résumait d’une formule : « Ou bien, ou bien ». Là s’éprouvent la difficulté et la force de l’existence. Promettre la confusion du « en même temps », c’est entretenir des illusions qui ne peuvent que décevoir. Les mois qui viennent risquent de le rappeler durement.

Mais, à l’évidence, cette stratégie permet de décrocher des victoires…

Il y a parfois du panache dans la difficulté, et du déshonneur dans le succès.


Débat avec Emmanuel Macron au Parlement européen

 

Monsieur le Président de la République,

Vous venez d’ouvrir cette présidence avec de grandes promesses, mais il faut vous dire la vérité : personne ici n’y croit vraiment. Non seulement parce que le calendrier que vous avez cautionné servira plus votre campagne présidentielle que l’action européenne, mais surtout parce que vous vous êtes tellement contredit, vous avez tellement joué, en détournant jusqu’au sens des mots les plus importants… Vous avez – pardon de le dire – souvent menti. Comment vous croire ?

Vous dites vouloir maîtriser les frontières de l’Europe, mais hier vous dénonciez comme une « lèpre nationaliste » les pays qui appelaient à l’aide pour protéger leurs frontières face à la crise migratoire. Vous parlez d’environnement et d’autonomie stratégique, mais la France importe aujourd’hui du gaz et du charbon parce que vous avez fermé Fessenheim et miné notre industrie. Vous parlez aujourd’hui d’appartenance européenne tout en déclarant que les racines de l’Europe n’importent pas. Mais où puiser alors la sève pour irriguer notre avenir ? Vous promettiez la fin des clivages, et vous laisserez la France comme l’Europe fracturées comme jamais.

Ici aussi, nous savons que votre « en même temps » n’est qu’un artifice rhétorique pour dissimuler des incohérences calculées. Comme l’écrit Pierre Manent, la contradiction « entre les ambitions – ou les prétentions – de l’Europe, et sa réalité, est devenue un fait politique majeur ». Cette contradiction, vous l’incarnez aujourd’hui. Et nous, nous devons la résoudre.

Bien sûr, avec notre groupe, notre délégation, nous ferons tout pour rendre ces six mois aussi utiles que possible pour nos pays. Mais en vérité, Monsieur le président, l’essentiel n’est déjà plus là. L’essentiel est de dire à vous tous, Français, Européens, qui nous regardez : une autre politique est possible.

Ici aussi, nous savons que votre « en même temps » n’est qu’un artifice rhétorique pour dissimuler des incohérences calculées. 

Une politique qui vous prenne au sérieux, qui préfère la sobriété de l’action à l’obsession de la communication. Une politique qui ne prétende pas renforcer l’Europe en affaiblissant les États qui la constituent ; qui ne croit pas que la solidarité européenne consiste à vous surendetter ; qui ne prétende pas défendre l’état de droit en marchandant votre liberté et votre souveraineté ; qui ne vous méprise pas au premier désaccord venu ; qui vous respecte et se donne les moyens de vous faire respecter par les grandes puissances du monde. Vous ne demandez pas trop si vous espérez tout cela. Et nous avons le devoir de préparer ensemble le relèvement de nos pays, de l’Europe, de préparer la relève à laquelle vous avez droit. Merci beaucoup.

L’essentiel est de dire à vous tous, Français, Européens, qui nous regardez : une autre politique est possible. Une politique qui vous prenne au sérieux, qui préfère la sobriété de l’action à l’obsession de la communication. Nous avons le devoir de préparer ensemble la relève à laquelle vous avez le droit. 

La logique immémoriale du bouc émissaire

Les propos d’Emmanuel Macron sur les non-vaccinés ont marqué une nouvelle étape dans la déraison générale entourant la gestion de cette crise. L’accusation qui leur est faite est en effet à la fois absurde et incohérente. Incohérente, car si les non-vaccinés étaient réellement coupables de « mise en danger de la vie d’autrui », comme l’affirme Jean Castex, il faudrait faire du refus du vaccin un délit pénal, en rendant la vaccination obligatoire, et l’assortir de sanctions lourdes. Ce n’est évidemment pas le cas ; le vaccin peut certes avoir une utilité pour prévenir les formes graves du virus, et il est donc très raisonnable qu’en bénéficient des personnes vulnérables, mais c’est un fait que cette vaccination n’a toujours aucun caractère obligatoire, et que, du point de vue de la loi, chaque citoyen français est absolument libre de se faire vacciner ou non. Accuser ceux qui ne le font pas de menacer la vie des autres, c’est, pour un chef de gouvernement, admettre qu’il laisse aux citoyens le choix de tuer librement ! Quel pouvoir peut croire sérieusement qu’un comportement constitue une « mise en danger de la vie d’autrui », et ne pas prendre les mesures adéquates pour l’interdire ?

Une telle incohérence trahit l’absence de fondement de ces accusations, pourtant infiniment graves, lancées si légèrement par nos dirigeants contre leurs propres concitoyens. Le Premier ministre avait affirmé catégoriquement, sur le plateau d’un journal télévisé, qu’une personne vaccinée ne pourrait être ni contaminée ni contagieuse. Il est manifeste que cette affirmation est fausse ; le nombre de contaminations n’a d’ailleurs jamais atteint de tels niveaux, alors qu’une immense majorité de la population est vaccinée… Prétendre qu’un « passe vaccinal» permettra de créer des espaces protégés du virus, comme l’assurait encore Olivier Véran il y a quelques jours, est un non-sens ; en se pliant aux tests exigés d’eux pour l’obtention d’un « passe sanitaire », les Français non vaccinés étaient même les seuls à pouvoir garantir qu’ils ne contamineraient personne… Par conséquent, laisser entendre que le virus ne circule désormais que par leur faute est évidemment une aberration totale.

La focalisation sur la figure du « non-vacciné », rendu coupable de ces maux imaginaires, a pourtant atteint une démesure impressionnante… Le président de la République affirme que, par leur « irresponsabilité », ils ne sont « plus des citoyens ». Le porte-parole du gouvernement explique que, « depuis deux ans » (quand ni le vaccin ni même le Covid n’existaient), les non-vaccinés « gâchent la vie des soignants ». Le Journal du dimanche publie une tribune d’un professeur de médecine demandant que ceux qui revendiquent leur liberté choisissent de ce fait « la liberté de ne pas être réanimés »; et dans la foulée, un institut de sondage très sérieux demande aux Français s’il faut soigner les non-vaccinés – et recueille une majorité d’opinions favorables… Pas un institut de sondage n’aurait osé demander s’il fallait soigner des terroristes islamistes blessés après un attentat ou sur le champ de bataille. Aucun médecin n’hésiterait à réanimer un chauffard qui aurait causé un accident mortel en transgressant la loi. Comment avons-nous pu en arriver si vite à de tels débats s’agissant de citoyens français qui, encore une fois, n’ont pas enfreint la moindre règle ?

Une telle incohérence trahit l’absence de fondement de ces accusations, pourtant infiniment graves, lancées si légèrement par nos dirigeants contre leurs propres concitoyens.

Comment expliquer que des accusations si infondées sur le plan scientifique puissent susciter une adhésion dans l’opinion ? La réponse est malheureusement assez simple : c’est qu’elles réactivent, avec une efficacité désolante mais prévisible, la logique immémoriale du bouc émissaire. Étudiée par James Frazer dans Le Rameau d’or, une enquête approfondie des mythologies primitives et antiques, la logique du bouc émissaire consiste à désigner un individu ou un groupe comme responsable de tous les maux qui affectent la communauté. La raison de cette désignation tiendra en une différence facilement identifiable, qui le met à l’écart de la collectivité (le bouc « émissaire » étant en réalité l’animal « échappé »  du troupeau – ce que l’on retrouve dans l’anglais scapegoat). Une violence progressive sera ensuite exercée à l’encontre de cet individu ou de ce groupe, jusqu’à l’expulsion, par laquelle la communauté espère exorciser le mal qui la traverse en même temps qu’elle sacrifie celui qui est supposé la causer.

Ces accusations réactivent, avec une efficacité désolante mais prévisible, la logique immémoriale du bouc émissaire.

C’est bien de violence qu’il s’agit dans cette affaire, toute civilisée qu’elle paraisse. « Enfin un peu de sang sur les murs », s’enthousiasme un « ténor » macroniste dans Le Point, après les déclarations du président. Bien sûr, à cette métaphore glaçante, il faut répondre avec un surcroît de calme et de recul. Cela étant dit, quand les propositions du ministre de la Santé se trouvent résumées par la volonté de « surveiller et punir les non-vaccinés » (Le JDD, 1er janvier 2022), comment ne pas voir que derrière la méthode apparemment avenante du « nudge », l’incitation comportementale revendiquée par le gouvernement, se cache en réalité une brutalité très concrète ? Le modèle démocratique imposait l’égalité en droit, la loi obligeant chacun quand le bien commun l’exige, et protégeant par défaut la liberté en tout le reste. Le nouveau modèle qui se dessine contourne la loi, ne constituant pas d’obligation explicite, mais évalue en permanence les individus selon qu’ils adoptent plus ou moins les comportements normés par le pouvoir, et leur accorde des droits différenciés pour rétribuer leurs choix. Quand une personne se voit empêchée d’accéder aux lieux de sociabilité communs, d’utiliser des services publics qu’elle finance par ses impôts, de se déplacer librement, et finit par se voir dénier jusqu’à son appartenance à la cité, pour avoir seulement fait usage d’une liberté que la loi lui reconnaît pourtant, n’est-ce pas de violence qu’il s’agit ?

Le nouveau modèle qui se dessine contourne la loi, ne constituant pas d’obligation explicite, mais évalue en permanence les individus selon qu’ils adoptent plus ou moins les comportements normés par le pouvoir, et leur accorde des droits différenciés pour rétribuer leurs choix.

Il est urgent de dénoncer le basculement inédit qui est en train de se jouer. La civilisation européenne avait constitué une rupture anthropologique décisive, en dénonçant précisément le schéma du bouc émissaire. René Girard, le plus grand penseur sur cette question décisive, a montré dans toute son œuvre comment, par leurs racines chrétiennes, les sociétés occidentales ont appris à démasquer progressivement la folie de cette violence : dans la figure d’un Dieu crucifié, elles ont reconnu que la victime sacrifiée est innocente, que le pauvre n’est pas coupable de sa misère, ni le malade de la maladie. Elles ont appris à s’affranchir de la déraison qui cherche des responsables, pour trouver des réponses rationnelles aux crises que nous traversons. Elles ont appris à prendre soin de chacun, de manière inconditionnelle. Laisserons-nous cet héritage se disloquer, sous le seul effet de la peur ? Nous sommes pourtant largement capables de maîtriser cette épidémie, par une stratégie sanitaire sereine et méthodique. Ne laissons pas la faillite de nos politiques de santé se doubler de la régression morale inouïe qui consiste à désigner des coupables imaginaires.

Nous sommes largement capables de maîtriser cette épidémie, par une stratégie sanitaire sereine et méthodique. Ne laissons pas la faillite de nos politiques de santé se doubler de la régression morale inouïe qui consiste à désigner des coupables imaginaires.

Taxonomie verte : la fausse victoire du nucléaire

Texte initialement paru dans Les Echos.

La France aura commencé sa présidence européenne par une polémique sur l’Arc de Triomphe ; au même moment, à Bruxelles, se décide notre avenir énergétique pour plusieurs décennies. La Commission européenne vient de dévoiler la nouvelle version de sa « taxonomie pour la finance durable », qui orientera pour plusieurs décennies l’essentiel des investissements dans ce secteur vers les activités d’approvisionnement énergétique qui auront été considérées comme nécessaires pour la décarbonation. Soupir de soulagement à Paris : l’énergie nucléaire n’est finalement pas exclue du texte.

La France aura commencé sa présidence européenne par une polémique sur l’Arc de Triomphe ; au même moment, à Bruxelles, se décide notre avenir énergétique pour plusieurs décennies.

Depuis deux ans, nous n’avons cessé de batailler au Parlement, et d’alerter le gouvernement, silencieux pendant des mois devant un processus qui écartait pourtant a priori, de manière totalement arbitraire, cette filière vitale pour notre pays. Il est vrai que le bilan d’Emmanuel Macron en la matière n’incitait guère à l’optimisme : seul président à avoir confié l’énergie à des ministres hostiles au nucléaire, il ne laissera en cinq ans que la fermeture aberrante de Fessenheim, et une loi de programmation condamnant quatorze centrales supplémentaires à la fermeture anticipée. Le réveil tardif de Bercy aura permis d’éviter le pire ; mais derrière l’apparence d’une victoire, le texte de la taxonomie reste très inquiétant pour l’avenir.

Le nucléaire y est considéré en effet comme une « énergie de transition », et non comme une « énergie durable ». Conséquence : ce label sera remis en question tous les trois ans, une incertitude intenable pour une filière dont les investissements doivent être planifiés sur plusieurs décennies, et qui a besoin pour cela d’un cap politique constant et d’un environnement réglementaire enfin stable. Le règlement exclut la construction de nouvelles centrales à partir de 2045, et le prolongement de centrales existantes après 2040 – moment où les besoins électriques seront précisément en forte augmentation du fait de l’objectif de neutralité carbone en 2050. Enfin, problème tout aussi crucial, la taxonomie exclut d’office l’investissement dans des étapes indispensables à la production d’électricité, en amont (approvisionnement et transformation du combustible) comme en aval – au prix d’ailleurs d’un absurde paradoxe : la Commission exclut le traitement des déchets de la taxonomie, tout en en faisant une condition pour financer de nouvelles centrales… Le même règlement permet de financer des centrales à gaz, et privilégie surtout l’éolien et le solaire, dont l’intermittence impose aussi de recourir à cette énergie fossile et émettrice de carbone.

Derrière l’apparence d’une victoire, le texte de la taxonomie reste très inquiétant pour l’avenir. Le nucléaire y est considéré en effet comme une « énergie de transition », et non comme une « énergie durable »

En parallèle ont été publiées les nouvelles « lignes directrices » encadrant les aides d’État. Sans aucune justification, elles excluent le nucléaire, ce qui interdit a priori tout financement public pour construire une centrale : impossible d’y voir autre chose qu’un parti pris purement idéologique. Au nom du « pragmatisme » en revanche, la Commission réserve un statut d’exception au gaz naturel, qui pourra bénéficier d’aides d’État sans examen préalable…

Malgré les apparences, c’est donc l’Allemagne qui impose ses options à l’Europe, au moment où elle poursuit, en pleine crise de l’énergie, la fermeture programmée de ses centrales nucléaires en parfait état de fonctionnement. Rappelons le bilan de ce choix : au dernier trimestre 2021, l’Allemagne a produit un tiers de son électricité avec du charbon, dont la nouvelle coalition socialiste-écologiste espère sortir d’ici 2030 « dans l’idéal ». Au nom du risque nucléaire, qui n’a pas fait un mort dans l’UE, on inaugure des mines dont la pollution tue chaque année des milliers de personnes. Et pendant ce temps, les ménages allemands paient l’électricité la plus chère du continent, plus de 40% plus coûteuse en moyenne qu’en France…

Malgré les apparences, c’est donc l’Allemagne qui impose ses options à l’Europe, au moment où elle poursuit, en pleine crise de l’énergie, la fermeture programmée de ses centrales nucléaires en parfait état de fonctionnement.

La réunification européenne a commencé par la mise en commun du charbon. L’avenir de notre continent impose aujourd’hui de s’affranchir des énergies fossiles par une stratégie claire, cohérente, stable, fondée sur les faits et sur la raison. Les experts mandatés par la Commission européenne avaient logiquement conclu que le nucléaire était durable. En multipliant les réserves et les contraintes, la taxonomie pourrait, derrière un soutien de façade, fragiliser durablement cette filière, aggraver les risques majeurs de ruptures sur le réseau électrique, fragiliser notre industrie et notre modèle social, nous rendre dépendants de puissances tierces, et nous conduire à l’échec environnemental. S’il veut éviter cela, le gouvernement français ne peut se satisfaire des annonces récentes. Pour notre part, nous ne céderons rien dans ce débat essentiel.

La réunification européenne a commencé par la mise en commun du charbon. L’avenir de notre continent impose aujourd’hui de s’affranchir des énergies fossiles par une stratégie claire, cohérente, stable, fondée sur les faits et sur la raison.

Crédit photo : Raimond Spekking / Wikipedia (Centrale nucléaire de Chooz)

Le pass vaccinal ou la poursuite du délitement de l’État de droit

Texte initialement paru dans Le Figaro.

Nous y voilà donc : alors que le “pass sanitaire” est désormais nécessaire pour les actes les plus quotidiens comme les plus essentiels, il devrait devenir bientôt un “pass vaccinal”. Avec un peu de recul, le spectacle des reniements gouvernementaux donne le vertige : en février, Emmanuel Macron garantissait qu’il “ne conditionnerait pas l’accès à certains lieux à la vaccination”. En mai, cette condition était imposée, mais seulement pour les “grands rassemblements” de plus de mille personnes. En juillet, le pass sanitaire était exigé dans les trains ou les cafés – mais Olivier Véran jurait qu’il aurait disparu “au plus tard en novembre”. En décembre, la restriction est renforcée.

Avec un peu de recul, le spectacle des reniements gouvernementaux donne le vertige.

Bien sûr, il est hors de question de nier la réalité de l’épidémie et son évolution difficilement prévisible, qui oblige tous les gouvernements à faire face à l’incertitude. Et bien sûr, écrivons-le de nouveau puisque le dogmatisme au pouvoir voudrait faire de toute réticence un obscurantisme aveugle, il n’est pas question non plus de nier l’utilité de la vaccination pour prévenir les formes graves de cette maladie. Cette efficacité, qui sans être infaillible est absolument incontestable, doit conduire à vacciner en priorité tous ceux qui risquent ces formes graves. En la matière, avec encore plusieurs millions de personnes vulnérables non vaccinées, la France accuse un retard sérieux sur ses voisins européens. Il faut dire que nous avons l’un des seuls gouvernements qui, plutôt que de se concentrer sur cet objectif essentiel, se préoccupe d’interdire de boire un café debout ou de consommer du popcorn (disons ici notre soutien aux policiers et gendarmes, envoyés hier empêcher les plaisanciers de s’asseoir sur les plages, qui ne devaient être fréquentées qu’en “mode dynamique”; et qui partiront demain en mission pour contrôler que personne n’est debout dans les bars…).

Ce nouveau pass ne contribuera pas non plus à la vaccination des plus vulnérables, en particulier des aînés : ils constituent près de 95% des victimes du coronavirus – rappelons que l’âge moyen des personnes décédées est de 82 ans. On mesure là tout le génie de cette mesure : plus on a besoin d’être vacciné, moins on a besoin d’un pass vaccinal… Il est peu probable que les septuagénaires qui n’ont pas été rejoints jusque là par la campagne de vaccination finissent par franchir le pas de peur de ne plus pouvoir sortir en boîte de nuit. Du point de vue de la gestion de l’épidémie, le gouvernement ne peut donc que manquer l’objectif essentiel.

On mesure là tout le génie de cette mesure : plus on a besoin d’être vacciné, moins on a besoin d’un pass vaccinal

Mais tout cela est en fait très logique ; car ce que révèle ce nouveau revirement, c’est que le pass vaccinal, comme le pass sanitaire depuis le début, ne sont pas des mesures sanitaires. Ce que nous disions dès juillet est aujourd’hui rendu incontestable par le fait que le gouvernement refuse désormais de prendre en compte un test négatif pour établir ce pass. Si l’objectif était de limiter la circulation du virus dans des lieux précis, un test négatif est pourtant bien plus efficace pour cela qu’une preuve de vaccination, puisque ni deux, ni trois doses – ni même quatre ou cinq demain… – n’empêchent d’être contaminé et contagieux. Il est donc totalement irrationnel que le Premier ministre ose accuser les Français non vaccinés de “non-assistance à personne en danger”, comme si eux seuls diffusaient le virus… De fait, en réduisant le pass sanitaire au vaccin, le gouvernement ne réduit en rien le risque de contamination là où il est exigé ; il ne fait que contraindre les Français à une vaccination que la loi n’a pourtant jamais rendue obligatoire. Sur ce point, une mention spéciale doit d’ailleurs être réservée au Conseil d’Etat, qui a sombré dans l’indignité en se reniant lui-même avec une servilité littéralement pitoyable. En juillet, il avait admis le principe du pass sanitaire à la condition expresse qu’un test négatif permettrait son obtention – sans quoi, écrivait-il, il ne s’agirait plus d’une mesure de protection, mais d’une incitation vaccinale dissimulée. Ne pas délivrer ce pass à des personnes prouvant pourtant qu’elles sont indemnes du covid constituerait, écrivaient les magistrats, “une atteinte disproportionnée à la liberté d’aller et venir, au droit au respect de la vie privée et familiale”. Quelques mois plus tard, les mêmes magistrats viennent d’approuver la mesure précise qu’ils interdisaient, et de bénir ainsi l’enterrement de ces principes fondamentaux…

…une mention spéciale doit d’ailleurs être réservée au Conseil d’Etat, qui a sombré dans l’indignité en se reniant lui-même avec une servilité littéralement pitoyable.

Ce qui disparaît, c’est une règle essentielle pour l’État de droit, résumée ainsi par notre Constitution : “Nul ne peut être contraint de faire ce que la loi n’ordonne pas.”. Avec le pass vaccinal, le gouvernement tombe dans une contradiction désastreuse pour les libertés publiques, l’égalité en droit, et l’amitié civique. Il s’agit en effet de dire que la vaccination n’est pas obligatoire, mais que ceux qui ne s’y plient pas sont quand même coupables, et qu’il devient par conséquent légitime d’accuser, de blâmer, de brimer, de punir, de priver même de droits absolument fondamentaux, des concitoyens qui ne se sont pourtant soustraits à aucune obligation légale. Le gouvernement pense-t-il pouvoir arrêter l’épidémie par la vaccination généralisée, en dépit des préconisations de l’OMS, des expériences acquises ailleurs dans le monde, et de la survenue de cette cinquième vague dans un pays déjà massivement vacciné ? S’il le pensait, il assumerait de rendre cette vaccination obligatoire par la loi. S’il ne le fait pas, c’est qu’il se contente de désigner des boucs émissaires pour justifier une crise hospitalière dont il est, en réalité, l’un des premiers responsables, avec ses prédécesseurs. La situation ne serait pas si dramatique pour les soignants héroïques qui affrontent cette épidémie, si ce gouvernement n’avait pas fermé des lits et laissé l’hôpital perdre encore de nombreux personnels formés, au milieu même de la crise.

Ce qui disparaît, c’est une règle essentielle pour l’État de droit, résumée ainsi par notre Constitution : “Nul ne peut être contraint de faire ce que la loi n’ordonne pas.”.

En attendant, la transformation du pass sanitaire en pass vaccinal trahit la folie de la logique dans laquelle nous entrons, qui se vérifie à ses conséquences déjà manifestes sur notre droit : alors que le scrupule du droit à la vie privée justifiait jusque là d’interdire aux policiers municipaux tout contrôle d’identité, le serveur d’un bistro demandera maintenant votre passeport pour vous servir une limonade…

Le parlement peut bien se plier, les autorités judiciaires se renier, l’opinion elle-même s’endormir, il faut maintenir ce principe, jusqu’à ce qu’ait lieu une prise de conscience désormais vitale. En démocratie, la souveraineté du peuple s’exprime par la loi qui oblige, non par la contrainte déguisée. Elle garantit que la liberté est la règle, non l’exception ; et elle reconnaît que les droits fondamentaux ne sont pas une concession de l’Etat attribuée pour bonne conduite. Vaccinés ou non, nous avons aujourd’hui tous le devoir de rappeler quelques évidences en danger…

En démocratie, la souveraineté du peuple s’exprime par la loi qui oblige, non par la contrainte déguisée. Elle garantit que la liberté est la règle, non l’exception ; et elle reconnaît que les droits fondamentaux ne sont pas une concession de l’Etat attribuée pour bonne conduite.

Si la France et l’Europe veulent pouvoir compter dans le monde de demain…

Nouvelle terrible pour notre industrie, pour Naval Group et ses sous-traitants, pour notre balance commerciale dont le déficit s’aggrave encore, pour les emplois et le savoir-faire français. Mais s’indigner ne suffit pas… Il faut en tirer les leçons.

  1. Ceux qui, en Europe, croyaient au retour d’un multilatéralisme rassurant, doivent ouvrir enfin les yeux : les États-Unis défendent leurs intérêts, comme toute puissance. Être leurs alliés ne nous dispense pas de l’effort nécessaire pour nous donner les moyens de nos objectifs. Si nous ne sommes pas capables d’assumer des rapports de force, même la signature d’un État, même l’engagement d’un pays ami, ne constituent pas une garantie. On peut le déplorer, bien sûr ; mais c’est un fait : à nous d’en tirer les conséquences. Dans ce cas, comme pour le Rafale écarté par la Suisse, l’excellence industrielle n’est pas en cause ; l’échec est donc politique. Il faudra analyser ce qui a manqué dans le suivi des contrats. Comme le dit le président, dans le haut niveau, on n’excuse pas un résultat décevant…
  2. Ce choix montre combien l’évolution de la Chine devient le paramètre majeur pour bien des États. Que valent nos garanties face à une puissance qui construit tous les quatre ans l’équivalent de notre marine ? Les pays européens n’ont pas encore conscience de l’ampleur du défi. Dans un moment crucial pour nos pays et le modèle démocratique, cette accélération montre combien les débats européens sont décalés, lents, indécis. Le fonds défense est un pas en avant ; mais il a fallu des années pour investir 8 milliards d’euros, rabotés en dernière minute… Au lieu d’entretenir le vieux rêve fédéraliste d’une « armée européenne », il faut maintenant se donner les moyens sérieux qui seront nécessaires pour que notre industrie de défense garantisse à nos démocraties leur autonomie stratégique. Personne ne nous y aidera ; à nous d’agir…
Aucune alliance ne nous exonère du travail indispensable pour retrouver les moyens de ne pas subir.
Si la France et l’Europe veulent pouvoir compter dans le monde de demain, nous allons devoir faire beaucoup plus, sur le plan militaire, industriel, diplomatique, intellectuel. Aucune alliance ne nous exonère du travail indispensable pour retrouver les moyens de ne pas subir.

Industrie de défense : ces dépendances qui minent la souveraineté de nos États.

Entretien à Ouest France réalisé à l’occasion de la visite du SOFINS, le salon de l’innovation pour les forces spéciales.

Pourquoi venez-vous au Sofins, le salon des Forces spéciales ?

Parce que je veux être en contact direct avec ceux qui innovent au service de nos armées, et avec les militaires eux-mêmes, engagés aujourd’hui sur des théâtres d’opérations décisifs. Je siège au sein de la commission du Parlement européen qui suit les enjeux d’industrie et de recherche, et j’étais rapporteur sur le Fonds européen de défense : ce travail parlementaire pour soutenir nos soldats ne peut être utile que s’il s’appuie sur leur expérience et leurs besoins.

Sous l’impulsion de la France, la force Takuba actuellement en constitution est l’embryon d’une « association » de forces spéciales de plusieurs pays européens. Quels sons de cloches entendez-vous au Parlement européen sur ce projet ?

Sur ces sujets, nos partenaires européens ont des approches souvent différentes ; c’est l’une des raisons pour lesquelles je ne crois absolument pas à une “armée européenne”. En revanche, de plus en plus de pays réalisent qu’une montée en puissance d’une force conjointe comme Takuba est pertinente, parce que c’est la sécurité de l’Europe qui se joue au Sahel. Si les pays européens ne s’engagent pas sur ces terrains, ils laisseront la place à d’autres acteurs très présents sur le continent africain, comme la Chine ou la Turquie… Avec Arnaud Danjean, nous travaillons aussi à faire comprendre que la France ne pourra éternellement assumer, seule ou presque, la protection indirecte de l’Europe dans cette région.

L’innovation est dans l’ADN des forces spéciales. Comment l’Europe accompagne-t-elle cette recherche d’innovations ? Le FED pourrait-il y contribuer ?

Le Fonds européen de défense a justement été constitué pour soutenir l’innovation dans ce secteur : il financera des projets de recherche associant des entreprises de nos pays, pour nous permettre un jour de ne plus dépendre de matériels ou de technologies de pays non européens.

Le FED avait été initialement proposé à 13 milliards d’euros en 2018. Il vient d’être adopté à 7,9 milliards sur sept ans, mais ne devrait pas servir  à acheter du matériel militaire, ni à la constitution d’une « armée européenne », mais plutôt à la mutualisation de projets de recherche. Quelle est donc la finalité de ce FED ?

Il doit préparer l’autonomie stratégique des pays européens en matière d’industrie de défense. Lorsque l’opération Serval a été lancée en urgence au Mali, la France a dû demander aux Etats-Unis l’autorisation d’utiliser certains matériels contenant des composants américains… La réponse pouvait attendre jusqu’à deux mois, ce qui est bien sûr incompatible avec l’exigence opérationnelle en pareille circonstance. Cette dépendance mine la souveraineté de nos Etats. Il ne s’agit pas de créer une armée commune, mais de donner aux armées de nos pays les moyens d’intervenir avec des matériels européens.

Face aux Etats-Unis, la Russie et plus encore la Chine, l’Union européenne donne souvent  le sentiment de jouer « petit bras ». Pourquoi l’enveloppe du FED a-t-elle fondu de 13 à moins de 8 milliards d’euros alors que les budgets militaires sont partout en croissance ?

Je déplore vivement cette baisse de budget. Certains élus de gauche, les écologistes par exemple, s’opposaient à l’idée même de financer la recherche en matière de défense, comme si préserver notre sécurité et notre souveraineté était honteux. Bien des responsables politiques font comme si la paix était acquise pour toujours ; ils oublient qu’elle repose sur l’engagement de nos armées, et que nous devons leur donner les moyens de leur mission. Je regrette vivement que cette coupe budgétaire, décidée par les chefs d’Etat, ait été acceptée par Emmanuel Macron : cette enveloppe est réduite, comparée aux 750 milliards d’euros du plan de relance, et elle représente par ailleurs un investissement essentiel pour la relocalisation industrielle et pour l’emploi.

Le système de combat aérien du futur (SCAF), le futur char de combat lourd, le futur drone de reconnaissance et/ou de combat, etc… La plupart des programmes des équipements militaires qui seront opérationnels dans les 20 prochaines années ont une genèse très compliquée. Pendant ce temps, et malgré les récents succès à l’exportation du Rafale, les Etats-Unis avancent et placent leurs produits (Drone Reaper, F35, futur F15 modernisé, etc…). Dans le domaine du matériel militaire, faut-il renoncer à l’Europe pour avancer ?

Il est clair que sur certains sujets précis, les divergences industrielles ou stratégiques sont trop fortes ; dans ces cas-là, la défense reste une compétence nationale et c’est à cette échelle qu’il faut définir les priorités. Le gouvernement a tort de chercher à imposer dans tous les domaines une logique de coopération parfois contre-productive. Pour autant, des partenariats européens restent possibles, pertinents et souhaitables. Il faut simplement qu’ils soient intelligemment construits – le contre-exemple le plus connu en la matière étant le fiasco de l’A400M, où les responsabilités étaient trop diluées.

La France présidera le Conseil de l’Union européenne au premier semestre 2022, en pleine campagne de l’élection présidentielle et des législatives. Dans le domaine militaire et en termes de vision géostratégique, quelles initiatives espérez-vous de la France ?  

Qu’elle contribue précisément à ce que l’Europe se dote d’une vision stratégique pour l’avenir ! Je ne partage pas le logiciel fédéraliste d’Emmanuel Macron, et pour être franc je crains qu’il n’utilise la présidence française du Conseil d’abord comme un outil de communication avant les élections. Mais si l’Europe est bien un échelon pertinent pour peser au niveau mondial, il faut vraiment que la France partage avec ses partenaires européens un regard plus lucide sur les enjeux géopolitiques actuels, et je ferai tout pour y contribuer.

La clarté et la constance

Entretien à L’Express initialement paru le 15 mai 2021.

L’Express : La secrétaire d’Etat Sophie Cluzel ne présentera pas de liste de la majorité présidentielle pour les régionales en Paca, se rangeant derrière Renaud Muselier. La liste du président sortant comportera d’autres membres de LREM, et devrait écarter les parlementaires de toute sensibilité, y compris de droite. Souhaitez-vous que LR retire son soutien à Renaud Muselier, comme le demande Bruno Retailleau ?

François-Xavier Bellamy : Bien sûr. Ce dénouement était parfaitement prévisible, et c’est pour cela que j’avais voté contre le soutien accordé à Renaud Muselier lors de la Commission nationale d’investiture (CNI) du 4 mai, tout comme Éric Ciotti et Bruno Retailleau. Les faits nous ont donné raison. Je n’aurais pu soutenir Renaud Muselier que s’il avait dénoncé la fusion annoncée par Jean Castex, et refusé clairement d’être appuyé par LREM. Mais quelques heures plus tôt, dans le texte qui était supposé « clarifier » la situation, il remerciait encore le Premier ministre pour son soutien… Comment s’étonner de cette issue affligeante ?

Dans cette exigence de clarté, il y a un enjeu de survie pour la droite. Notre famille politique meurt de ces ambiguïtés. Je ne reproche rien à ceux qui soutiennent Emmanuel Macron, chacun est bien sûr libre de ses idées ; mais ils doivent se mettre en conformité avec leurs actes et rejoindre LREM. La droite, elle, doit préparer l’alternance dans la clarté et la constance. Sinon, elle n’a plus de raison d’être. Or je suis convaincu que cette alternance est plus que jamais nécessaire pour la France.

 

Si vous étiez électeur de cette région, pour qui voteriez-vous ?

Je serais déprimé ! Les petits calculs d’En Marche sont un immense cadeau offert à Thierry Mariani, qui apparaît désormais comme la seule alternative à droite pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans la majorité présidentielle. C’est d’autant plus affligeant que M. Mariani est clairement une incarnation du pire de l’opportunisme politique. Je l’ai vu encore tout récemment en Arménie, un pays si proche de la civilisation européenne, victime de l’agression unilatérale de l’Azerbaïdjan. Des élus européens comme M. Mariani ont contribué au silence dans lequel des milliers de jeunes ont été tués, parce qu’il entretient les meilleures relations avec cet Etat musulman autocratique, dirigé par des anciens du KGB, qui pratique une corruption à grande échelle dans les institutions européennes. L’attaque menée par l’Azerbaïdjan, appuyée par la Turquie et par des mercenaires djihadistes, a été marquée par des crimes de guerre terribles et documentés ; mais M. Mariani n’a cessé de redire son soutien au dictateur Aliev auprès d’une presse azérie complaisante. Ce n’est que le symptôme d’un comportement politique d’un cynisme affligeant, celui-là même qui nourrit la défiance des Français.

Comment voir dans un tel personnage l’espoir d’un renouveau… Il est d’ailleurs improbable qu’un ancien ministre, député sans discontinuer depuis 1993, nous explique maintenant que la droite a tous les torts – qu’a-t-il fait pendant les trente dernières années ? Si M. Mariani reproche à la droite son bilan, qu’il ait au moins la loyauté de s’effacer, car il en est comptable.

 

La situation en Paca a provoqué un psychodrame chez LR. Cette surréaction ne met-elle pas en lumière la fébrilité de votre parti sur son rapport au macronisme?

C’était une sous-réaction ! Le Premier ministre a annoncé dans le JDD que l’alliance entre LREM et Renaud Muselier amorçait une « recomposition nationale » qui allait voir LR devenir un supplétif du macronisme. Dans ces conditions, la seule réaction légitime était de dénoncer clairement cette manœuvre, de prendre acte du fait que Renaud Muselier était candidat de LREM, et de présenter une nouvelle liste dans la région Sud pour que notre ligne reste défendue. Le psychodrame que vous décrivez aurait été évité si le retrait du soutien annoncé immédiatement par Christian Jacob avait été maintenu.

 

Dans un communiqué publié sur Twitter, vous affirmez que la vie politique suppose une « ligne claire » pour que les électeurs « puissent faire un vrai choix ». Entre le rapprochement avec LREM en Paca ou avec Debout la France en Bourgogne Franche-Comté, la « ligne » de LR est difficile à suivre…

Les petits calculs d’opportunité ne peuvent qu’être un danger mortel pour la clarté de notre engagement. Mais on ne peut pas tout comparer : dans le cas de la région PACA, un Premier ministre vient annoncer dans la presse nationale une recomposition de la vie politique à travers une alliance LR-LREM. Cet épisode est dévastateur pour notre famille politique. Je sais de quoi je parle : nous avons payé très cher, lors des européennes de 2019, toutes les ambiguïtés de la droite pendant les années précédentes. Lors du débat de la semaine dernière, j’ai voulu parler pour tous ceux qui ont perdu les législatives de 2017 à cause des quelques cadres partis de notre famille politique pour un siège de ministre avec Emmanuel Macron, après l’avoir combattu. Ces reniements ont fait du mal, dans l’esprit des Français, même à ceux qui restaient fidèles ; mais plus grave encore, ils continuent de miner de l’intérieur notre vie démocratique. Il ne peut y avoir aucune confiance si la classe politique semble n’avoir ni cohérence ni clarté.

Nous avons payé très cher, lors des européennes de 2019, toutes les ambiguïtés de la droite pendant les années précédentes. Lors du débat de la semaine dernière, j’ai voulu parler pour tous ceux qui ont perdu les législatives de 2017 à cause des quelques cadres partis de notre famille politique pour un siège de ministre avec Emmanuel Macron, après l’avoir combattu.

 

Sur un plan idéologique, le destin de LR n’est-il pas d’être aspiré par ses deux pôles, LREM et RN ?

Non, car ces deux pôles ne sont pas de nature idéologique. Le macronisme n’est pas une doctrine, c’est un opportunisme ; Emmanuel Macron ne construit pas une vision du monde, mais un récit marketing, variable selon la tactique du moment. Au prétexte du « en même temps », il aura dit tout et son contraire sur tous les sujets pendant ce quinquennat…

Ces deux forces politiques ne cessent de changer de discours. Et de manière opportuniste, toutes deux rallient aujourd’hui le cœur intellectuel de la droite. Prenons le sujet européen, par exemple : Emmanuel Macron pourfendait avec vigueur le protectionnisme, il défend maintenant l’autonomie stratégique européenne… Il rejoint ce que nous avons défendu pendant toute notre campagne. Le RN, quant à lui, avait applaudi le Brexit et prônait la sortie de l’Euro comme la condition de tout son programme : il a soudainement abandonné ces idées et parle aujourd’hui de réorienter l’Europe, comme la droite l’a toujours fait.

 

Les Français se positionnent de plus en plus à droite, notait en 2020 une étude de l’Ifop. LR semble ne parvient pourtant pas à en tirer profit. Au-delà des « ambiguïtés » que vous dénoncez, comment l’expliquer ?

Cela tient en partie au fait que la droite n’a pas su reconnaître franchement ce qu’elle n’a pas réussi dans le passé. L’exercice du pouvoir crée toujours de la déception. Nous serions plus crédibles si la droite avait su admettre que son bilan comporte aussi des éléments de la crise que la France connaît aujourd’hui. Je pense par exemple à la crise éducative actuelle : il est clair qu’elle ne relève pas de la seule responsabilité du gouvernement. Notre opposition aux réformes récentes, qui est parfaitement fondée, serait plus audible si elle s’accompagnait d’un regard plus lucide sur le bilan des années passées.

Enfin, il nous a manqué un travail de fond pour renouveler nos propositions. Le travail avance au sein du parti, mais nous n’avons pas de moyen de trancher les options contradictoires qui émergent en interne.

 

Sur les questions économiques, le flou règne. Entre le libéralisme de Bruno Retailleau et les positions plus iconoclastes d’Aurélien Pradié ou de Guillaume Peltier, il est difficile pour l’électeur de droite de s’y retrouver…

C’est vrai. On ne peut que reconnaître qu’il y a de vraies divergences sur ces sujets. Il est légitime que des points de vue différents s’expriment, bien sûr ; mais à la fin, il faut que quelqu’un tranche. A droite, c’est le rôle du candidat à l’élection présidentielle. En le désignant, nous pourrions déterminer notre ligne collective. Or, nous n’avons pas de candidat et nous ignorons comment le choisir.

 

Êtes-vous favorable à une primaire ?

Vous évoquiez les divergences de fond chez LR, particulièrement sur les questions économiques : pour les trancher, il faudra passer par un débat ouvert avec ceux qui souhaitent être représentés par notre famille politique en 2022. Une réunion derrière des portes fermées ne permettra pas d’aboutir à un choix reconnu et légitime. On peut appeler cela primaire ou autrement, mais il faudra susciter une conversation ouverte, et une large participation. Ce n’est pas la primaire de 2017 qui a fait perdre la droite.

 

En 2007, Nicolas Sarkozy défendait le « travail » et l’identité française. En 2017, François Fillon misait sur le réformisme économique et la lutte contre l’islamisme. Quels thèmes devra porter la droite en 2022 ?

Il est difficile de réduire un projet présidentiel à un ou deux thèmes : ces deux campagnes portaient plus que ces intuitions fondamentales. Mais s’il fallait ne retenir qu’une priorité, il me semble que l’urgence est de sauver l’unité de la France. Notre société est aujourd’hui profondément fracturée. Il faut garantir que la loi est appliquée partout en France ; c’est la condition de la sécurité et de la confiance dans nos institutions. La maîtrise des flux migratoires, la reconstruction d’une prospérité économique retrouvée en réorientant l’Europe dans la mondialisation, sont aussi des conditions pour reconstruire cette unité. Et la plus importante sans doute, la reconstruction de notre système éducatif, qui est aujourd’hui dans un état d’effondrement

 

Revenons sur l’actualité. Les tribunes de militaires publiés par l’hebdomadaire Valeurs Actuelles ont suscité la polémique. Vous avez affirmé être « révolté que certains s’en prennent aux messagers, pour ne pas écouter le message« . Mais le sujet n’est-il pas justement ici la légitimité du messager à s’immiscer sur le terrain politique ?

Les signataires précisent explicitement qu’il n’est en aucun cas question pour eux de menacer l’ordre démocratique : ils se préoccupent au contraire de sa stabilité. Personne n’imagine sérieusement que nous sommes à la veille d’un coup d’État militaire, cela n’a aucun sens ! Les militaires sortiraient de leur devoir de réserve s’ils annonçaient leur soutien à tel parti politique, ou refusaient de servir une autorité légitime. Mais il n’est en rien question de cela dans ces textes… Le devoir de réserve n’interdit pas à des militaires en leur qualité de s’exprimer sur les défis stratégiques du pays. Il serait absurde et dangereux de se priver de leur expérience.

 

Le gouvernement en a-t-il trop fait ?

Sa réaction était infondée. Il est normal que le gouvernement rappelle les règles qui régissent la relation des forces armées avec l’autorité politique. Mais l’emphase et la violence avec laquelle on a traité ces militaires retraités, parfois âgés de 80 ans, étaient absurdes et démesurées. Cela fait partie de ce « petit théâtre antifasciste » que dénonçait Lionel Jospin. Le gouvernement joue à se faire peur, car cela sert son récit : il se pose en rempart contre le danger. Mais si la principale menace pour la France était de vieux soldats qui l’ont toujours servie et expriment leurs inquiétudes pour l’avenir, le pays irait bien ! Nos dirigeants devraient avoir bien d’autres combats à mener…

 

La manifestation en soutien au peuple palestinien prévue samedi à Paris a été interdite à la demande du gouvernement en raison de « risques de troubles à l’ordre public ». Vous soutenez cette décision ?

Oui. Il n’est jamais simple d’interdire une manifestation ; il faut faire ce choix avec la main qui tremble, car la liberté de manifestation est une liberté fondamentale. Mais nous devons refuser à tout prix toute stratégie d’importation du conflit israélo-palestinien sur notre sol. Nous l’avons vécu en France, comme en Allemagne aujourd’hui où des “manifestants” se regroupent devant des synagogues pour insulter les juifs : la critique de la politique du gouvernement israélien devient un prétexte pour le retour d’un antisémitisme violent et décomplexé. Nous ne pouvons pas l’accepter.