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De quoi as-tu peur ?

Franz Jägerstätter

Photo : portrait de Franz Jägerstätter. Texte inialement paru dans Valeurs Actuelles et disponible en ligne à ce lien.

De quoi as-tu peur ?

A l’entrée de la petite église du village de Sankt Radegund, nichée sur les contreforts des Alpes autrichiennes, cette question est gravée, sur la porte de bois clair qui accueille le passant.

De quoi as-tu peur ? Cette question était posée par Franz Jägerstätter, dans une lettre à sa femme Franziska, à l’été 1943. Tous deux habitaient Sankt Radegund, avec leurs trois petites filles. Seul de son village, Franz avait voté quelques années plus tôt contre l’Anschluss, le référendum annexant l’Autriche à l’Allemagne d’Hitler. Catholique fervent, il était convaincu qu’aucune compromission n’était possible avec le nazisme, et une brève formation militaire imposée par la Wehrmacht avait conforté sa conviction : cette idéologie inhumaine, raciste, antisémite, ce pouvoir qui exaltait la violence, condamnait les faibles et euthanasiait les handicapés, il ne devait jamais l’accepter.

Lorsque Jägerstätter fut convoqué, parmi tant d’autres, pour être mobilisé dans les forces armées du Reich, il désobéit au premier devoir de son intégration militaire : il refusa de prêter le serment de loyauté que tout soldat devait jurer envers Hitler. Il connaissait la peine à laquelle il s’exposait ; et alors que tant de proches, et les autorités de l’Eglise même, l’adjuraient de fléchir, il choisit de maintenir, jusqu’au sacrifice de sa vie, ce témoignage en apparence inutile. Seule sa femme, héroïque, incomprise, critiquée dans son village et jusque dans sa propre famille, comprit le mystère de ce choix et le soutint jusqu’au bout.

J’ai découvert la vie de Franz Jägerstätter grâce au dernier film de Terrence Malick, Une vie cachée. Jusque là, je n’avais jamais entendu parler de cette vie en effet méconnue ; c’est par intérêt pour l’oeuvre de Malick que j’ai été voir ce film à sa sortie, mi-décembre. Et j’en suis sorti bouleversé.

La liberté de Franz Jägerstätter

Cette histoire méconnue, en effet, nous parle de nous, aujourd’hui. De ce que nous sommes, d’abord : de l’esprit que nous recevons de vingt-cinq siècles d’histoire. Si quelqu’un veut savoir ce qu’est l’Europe, il lui faut regarder Une vie cachée. Car dans la liberté de Jägerstätter, il y a le miracle patient de toute une civilisation. A travers un paysan autrichien parlait l’Antigone de Sophocle, qui savait que résister à l’oppression est toujours nécessaire, même lorsque cette résistance semble absolument inutile. A l’aube du IVème siècle grec, Platon affirme qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre – et le film de Malick reprend, très à propos, cette affirmation fondatrice.

Cette source antique croise bien sûr l’héritage chrétien, dont Jägerstätter comme bien d’autres fit une pierre de touche de son opposition au nazisme. Sur la porte d’entrée de sa ferme était peinte cette maxime : “Aimez vos ennemis.” Vingt siècles plus tard, si l’Europe avait été fidèle à cette parole qui l’avait formée et transformée, elle ne se serait pas enfoncée dans la barbarie.

Car dans la liberté de Jägerstätter, il y a le miracle patient de toute une civilisation. A travers un paysan autrichien parlait l’Antigone de Sophocle, qui savait que résister à l’oppression est toujours nécessaire, même lorsque cette résistance semble absolument inutile.

L’histoire de notre civilisation, si l’on y regarde bien, est traversée par ces vies données, inutilement en apparence, pour sauver l’essentiel au milieu de la nuit du mensonge, et de la lâcheté complice. Le procès de Jägerstätter fait écho au procès de Socrate, autant qu’à celui du Christ. Sa “vie cachée” aura été un miracle discret, impuissant, et pourtant décisif, pour témoigner de la véritable identité de ce continent qui se reniait dans la haine. Face à ses accusateurs, face même à ses amis qui lui conseillaient de céder, ce paysan anonyme maintenait à lui seul la fidélité qu’appelait cet esprit millénaire : d’Athènes à Rome, l’histoire de l’Europe a mûri peu à peu la certitude que la violence ne fait pas droit, que la conscience humaine est libre – et que cette liberté fonde une responsabilité, un devoir à l’égard de la vérité. Ce devoir de vérité est essentiel si nous voulons sortir aujourd’hui de la crise que nous traversons.

Car le plus grave des dangers pour nous n’est sans doute pas dans les menaces qu’il nous faut affronter : notre pays, notre civilisation en ont surmonté de bien pires sans doute. Ce qui nous inquiète aujourd’hui, nous le savons, ce n’est pas d’abord les défis qui nous attendent, mais notre incapacité à y répondre, à décider, à agir. Le plus grave des dangers est là, dans notre aveuglement volontaire, dans ce déni de réalité longtemps entretenu, dans la passivité de notre démocratie, dans le relativisme d’une société qui, en prônant la tolérance, semble prête à s’habituer à toutes les censures.

Une jeune fille reçoit des milliers de menaces de mort pour avoir insulté l’islam : mais, de ses camarades de lycée aux élus de la République, beaucoup commencent par souligner qu’elle n’aurait pas dû parler ainsi ; et une semaine plus tard, au Parlement européen, les élus d’En Marche jusqu’à l’extrême-gauche votent pour refuser de mettre à l’ordre du jour la défense de la liberté d’expression… Une campagne d’affichage rappelant que le progrès suppose de respecter la différence, avec le grand sourire d’une jeune fille en fauteuil roulant, est arbitrairement retirée ; la justice impose de la rétablir, sans effet. Une philosophe reconnue, un directeur de la rédaction, sont censurés dans de grands établissements universitaires, parce que leur pensée contrevient aux certitudes autorisées ; et qui s’en inquiète vraiment ?

Le témoignage de Franz Jägerstätter

Quand la liberté disparaît, ce n’est pas d’abord parce que certains le veulent, mais parce que beaucoup les laissent faire. Bien sûr, nous ne sommes pas face au nazisme, et il y aurait une forme de paresse intellectuelle à tout ramener à cette figure du mal. Mais devant les reniements contemporains, le témoignage de Jägerstätter est d’une bouleversante actualité : “Waun ma olle a so docht… g’ mocht hedn, wia wa’s denn daun ? – Si tous avaient pensé ainsi, agi ainsi, qu’en serait-il aujourd’hui ?” Si personne ne renonçait à ce devoir de vérité, à cet effort de lucidité, en serions-nous là aujourd’hui ?

Le plus grave des dangers est là, dans notre aveuglement volontaire, dans ce déni de réalité longtemps entretenu, dans la passivité de notre démocratie, dans le relativisme d’une société qui, en prônant la tolérance, semble prête à s’habituer à toutes les censures.

Cette vie cachée nous parle donc de nous, et de notre responsabilité, en particulier pour ceux qui s’engagent dans la vie politique. Il arrive si souvent de préférer garder le silence, ou tout simplement de choisir de ne pas savoir, de ne pas voir, de ne pas s’interroger… Sur la scène publique aujourd’hui, qui a encore le courage de dire tout ce qu’il pense ? Et, ce qui est peut-être plus difficile encore, qui a assez d’exigence intérieure pour penser vraiment ce qu’il dit ? Dans la tentation de la paresse intellectuelle ou de la lâcheté politique, Jägerstätter nous rappelle que l’essentiel n’est pas de réussir – ce qui est finalement si facile, mais d’abord de ne pas mentir. Et de ne pas se mentir.

Il y a quelques jours, après un séminaire en Autriche, j’ai proposé à un collègue et ami autrichien, le député Lukas Mandl, de faire étape ensemble à Sankt Radegund. Nous avons été accueillis par le maire du village, qui a bien voulu nous ouvrir la ferme restée intacte de la famille Jägerstätter, une enfilade de pièces simples encore habitées par le souvenirs du bonheur perdu. Nous avons marché sur un chemin forestier sillonnant les pentes, à travers les champs où des restes de neige défiaient le grand ciel bleu du matin. Et nous avons poussé tous trois la porte de la petite église, baignée dans la lumière de ce soleil hivernal. Jägerstätter avait trouvé ici la force nécessaire pour résister, presque seul, à la folie de son époque, et pour se refuser au reniement universel. Dans le silence paisible de ce lieu, l’engagement politique prend tout son sens – celui que nous avons pris comme élus, mais aussi celui que nous partageons tous comme Français, et enfants de cette Europe. Si nous savons rester lucides, fidèles à notre responsabilité, attachés à la fois à la vérité et à la paix, quel désaccord pourra suffire à nous diviser ? Si nous savons redire qui nous sommes, quelle menace nous sera-t-elle impossible à surmonter ? De quoi aurions-nous peur ?

François-Xavier Bellamy


À Sankt Radegund, village où vivait Franz Jägerstätter, avec Lukas Mandl, député au Parlement européen, et Sigl Simon, maire du village, le 8 février 2020.

 

La perte d’une part intime de nous-mêmes

Texte initialement paru sur le site du FigaroVox le 15 avril 2019.


Elle avait traversé huit siècles, tous les conflits depuis le Moyen Âge, les guerres de Religion, la fièvre révolutionnaire et l’occupation nazie : elle avait résisté à toutes les époques de violence. Elle a brûlé pour la première fois aujourd’hui. Nous avons vu lundi, sidérés, s’effondrer sous nos yeux ces poutres du XIIIe siècle, ces chênes millénaires dont les mains de tant d’artisans anonymes avaient fait la charpente de l’une des plus grandes cathédrales d’Europe.

Notre-Dame de Paris n’est pas qu’une addition de pierres ; ce lieu a un sens, et ce sens n’appartient pas qu’aux chrétiens. Nous avons tous été touchés, le cœur retourné par ce drame, et l’âme habitée de la détresse d’avoir perdu une part intime de nous-mêmes. C’est bien que nous sommes liés les uns aux autres, sans le savoir parfois, par une histoire qui nous précède, et qui nous engage. Nous sommes, croyants ou non, les enfants de l’acte de foi qui fit monter vers le ciel cette flèche qui s’est effondrée hier. C’est cette aspiration qui fait un peuple. Notre-Dame de Paris, comme le plus humble clocher au cœur de chaque village, est le signe visible de l’élan spirituel qui a fait notre civilisation. Rien n’est jamais seulement fait de matière: tout est esprit et chair, jusqu’aux pierres, qui savent parler, lorsqu’elles deviennent une cathédrale.

Et ce que dit encore la haute silhouette de Notre-Dame, au cœur de notre capitale, c’est cette aspiration vers ce qui nous élève. Le miracle d’une cathédrale est là: il est possible de vaincre la fatalité de la pesanteur, qui réduit toute chose à la hauteur de l’horizon. Il est possible de vaincre la malédiction de l’éphémère, et de construire pour les générations qui viennent. Il est possible de faire tenir ensemble de lourdes pierres de taille soulevées pour longtemps vers le ciel. Toute cette victoire repose sur une découverte magnifiquement subtile, magnifiquement simple: il faut seulement une clé de voûte.

Sans doute est-ce cela qui nous fait défaut aujourd’hui. Où sont les clés de voûte qui pourraient nous tenir ensemble ? Nous ne savons plus dire qui nous sommes. Nous avons préféré ne pas nommer nos racines. Nous peinons à transmettre les éléments les plus fondamentaux de notre langue, de nos savoirs, de notre culture. Au lieu d’investir pour les générations qui viennent, nous consommons sous la forme d’une dette multiforme le bien que nous leur empruntons. Notre pays, nos sociétés occidentales semblent n’avoir pour perspective que la solitude de l’individu abandonné à l’éphémère. La fragmentation communautariste et la violence islamiste prospèrent sur le vide qu’ont laissé nos effondrements intérieurs. Une cathédrale ne peut tenir que par la clé de voûte qui défie la pesanteur ; un pays ne peut tenir que si nous nous tenons à ce qui nous élève, et nous relie. Où sont nos clés de voûte aujourd’hui?

Dans le deuil que nous éprouvons dans cette singulière veille de Pâques, il y a un signe d’espérance. Après tout, le christianisme qui a façonné l’Europe nous a appris à regarder la mort comme un passage vers la vie… Nous voilà au moins ramenés, par la brutalité du désastre, à cette évidence oubliée, celle de l’histoire qui nous lie, de notre héritage commun. Nul ne peut nier que le cœur de Paris bat autour de Notre-Dame, d’où partent toutes les routes de France. Nous sommes peut-être encore capables de sortir du déni de réalité, de la rupture de transmission, de l’effacement de notre culture. Si nous savons nommer nos racines, elles seront le chemin par où puiser la sève pour nous projeter dans l’avenir.

Il est temps de protéger, d’aimer humblement cette culture qui fait de nous ce que nous sommes – non parce qu’elle est puissante, mais parce qu’elle est fragile, et vulnérable à l’exacte mesure de sa fragilité. Savoir redire qui nous sommes, ce n’est pas se couper des autres, c’est au contraire pouvoir accueillir, s’ouvrir à l’altérité, et intégrer celui qui veut rejoindre une histoire à continuer. Il faut retrouver la clé de voûte qui nous fera tenir ensemble et retrouver la hauteur à laquelle nous engagent ceux qui nous ont précédés.

Tout n’aura pas été perdu si cet incendie nous sort de notre torpeur. Mais il y a urgence: il ne suffira pas de reconstruire cette cathédrale incendiée. Des trésors de notre patrimoine sont menacés de disparaître dans le silence, partout en France ; et au-delà de ces trésors de pierre, dans les cœurs et dans les esprits, nous avons une langue à sauver, des savoirs et des savoir-faire, une certaine manière de vivre, une civilité – tout ce qui fait la clé de voûte d’une civilisation millénaire qui mérite d’être transmise, comme ce fleuron magnifique qui nous a réveillés ensemble à sa grandeur et à sa fragilité. Dans cet incendie se concentrent notre détresse et notre attente – l’espérance que Notre-Dame de Paris puisse encore nous réunir et nous émerveiller pour longtemps.

Crédit photo : Flickr/J.Humblé/CC BY-ND 2.0


Ce soir, une réunion bouleversée par le drame infini qui touche Paris et toute la France. Quelques mots pour dire la détresse que nous éprouvons tous, et au cœur du deuil, envers et contre tout, l’espérance…

Publiée par François-Xavier Bellamy sur Lundi 15 avril 2019

 

« En l’honneur de l’honneur… »

Texte paru dans le Figaro du 26 mars 2018.

« En l’honneur de l’Honneur, la beauté du devoir… » – Apollinaire

Les actions humaines ne sont pas des événements aléatoires. Un phénomène physique peut s’expliquer par ses circonstances immédiates ; mais pour comprendre le choix d’un homme, il faut le relier à une histoire, dont aucun geste n’est détachable. Ce n’est pas sur le champ de bataille, dit Aristote, que l’on devient courageux : nos actes sont toujours le résultat d’une disposition cultivée peu à peu. Dans la décision la plus spontanée, s’exprime en fait une intention – à travers elle un projet, une certaine idée de la vie, et la conception du monde dans laquelle elle a pu mûrir ; et par là, toute une culture, au sein de laquelle s’est formée peu à peu la vie intérieure dont notre action n’est finalement que l’émanation visible.

Ce vendredi matin, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est parti prendre son poste, comme il le faisait chaque jour depuis sa première mission, vingt ans plus tôt. Il ne pouvait se douter qu’il partait pour la dernière fois. Mais le don de soi ne s’improvise pas ; et c’est la somme de générosité cultivée dans les jours ordinaires qui s’est soudain condensée, face au danger, dans cette initiative inouïe. Sans même connaître le détail des faits, il est certain que l’officier n’a pas dû réfléchir longtemps : un tel choix, dans le feu de l’action, ne peut être que simple, aussi simple qu’il semble humainement impossible ; comme le geste virtuose d’un grand sportif, d’un grand artiste, paraissent simples, parce qu’ils sont en fait l’expression d’une habitude longtemps travaillée. Arnaud Beltrame, lui, avait choisi pour métier de servir : il s’était formé, entraîné et exercé pour cela. Sans avoir eu la chance de le connaître, il suffit de lire les quelques lignes qui racontent son geste pour comprendre que cet homme, en dépassant son devoir d’officier, a simplement été au bout de ce choix qu’il avait fait – et qui l’avait fait. Un tel acte ne naît pas par hasard, il ne s’invente pas sur le coup. Et il ne serait jamais arrivé, s’il n’avait pas été préparé par l’effort de toute une vie ; par l’esprit de tout un corps, celui de la Gendarmerie Nationale, de la communauté militaire ; et finalement, par l’âme de tout un peuple.

C’est sans doute pour cette raison qu’instinctivement, à travers lui, toute la France se sent touchée. Un esprit froid pourrait trouver cela étrange. Il y a eu d’autres victimes, à Carcassonne et à Trèbes, qui ne méritent pas moins notre deuil. Et puis, pour un siècle marqué par l’impératif de la rentabilité et par l’obsession numérique, l’acte de cet officier n’enlève rien à la défaite, puisque le terroriste a tué : Arnaud Beltrame a donné sa vie pour une autre. C’est une vie pour une vie. A la fin, le compte est le même : en termes de big data, l’événement est invisible. Pour l’éthique utilitariste qui prévaut si souvent aujourd’hui, son geste n’a servi à rien ; et j’ai même pu lire que certains finissaient par le critiquer : après tout, il y aura d’autres terroristes demain, et un gendarme bien formé serait plus utile vivant.

Mais voilà, nous avons le sentiment inexprimable que cet homme nous a sauvés. Tous. Pas seulement cette femme innocente arrachée à la violence, mais nous tous, à travers elle. Et je crois qu’en effet malgré les apparences, Arnaud Beltrame a, par le don de sa vie, remporté une victoire absolue contre la haine islamiste – et contre ce qui, dans nos affaissements intérieurs, avait permis à cette haine de se tracer un passage.

Victoire contre le terroriste : son but était d’arracher des vies pour créer la peur, et la soumission qu’elle prépare. Mais on ne prend rien à celui qui donne tout… Collectivement, à travers cet officier, notre peuple tout entier n’est plus une victime passive ; il nous rend l’initiative. Mourir n’est pas subir, dès lors qu’on sait pour quoi on meurt. Après tout, les djihadistes n’admirent rien tant que les martyrs.

Mais nos martyrs, eux, servent la vie. Et en nous le rappelant, Arnaud Beltrame, comme ses frères d’armes qui se sont risqués avec lui, nous sauve aussi de nous-mêmes, et de nos propres oublis… Nous avions fini par construire un monde où ce don était impensable : une société atomisée, faite de particules élémentaires entrant en contact ou en concurrence au gré de leurs calculs ; une société de consommateurs préoccupés de leur seul bien-être, composée de castes et de communautés d’intérêts plus que de citoyens conscients du commun essentiel qui les lie ; une société où la politique même pouvait se dissoudre dans le projet terminal de « l’émancipation de l’individu ». Mais dans cette société obsédée par la revendication des droits, le sacrifice d’Arnaud Beltrame deviendrait bientôt impossible ; car pour qu’un tel abandon advienne, il nous faut d’abord savoir que le sens de la vie humaine se trouve dans le don que chacun fait de lui-même. Non dans le contrat et l’échange bien calculés, qui enferment chaque homme dans sa solitude, mais dans ce que nous apportons à des œuvres qui nous dépassent. Non dans l’émancipation de tout lien, mais dans la force des engagements qui nous relient, et qui entraînent tout de nos vies.

La maison est plus que les matériaux qui la composent, écrit Saint-Exupéry dans la Lettre au Général X. Un peuple est plus qu’une juxtaposition d’individus qui « vivent ensemble. » Cela, nous l’avons appris, comme d’autres, par ce que notre civilisation a cultivé de singulier ; pour faire un Arnaud Beltrame, il a fallu des siècles de civilité, de littérature, de philosophie, de science et de foi… En désertant cet héritage, nous traversons ensemble, au beau milieu de notre prospérité matérielle, un véritable « désert de l’homme ». Et la soif qu’il a fait naître, notamment chez les plus jeunes auxquels nous n’avons pas su transmettre, laisse proliférer la source empoisonnée de l’islamisme – ce succédané morbide de transcendance, dont le délire va jusqu’à faire du martyr un meurtrier. Face à son bourreau, un gendarme désarmé nous sauve tous, en nous rappelant qui nous sommes : de ceux qui sont prêts à mourir, non pour tuer, mais pour sauver.

Bien sûr, il nous reste encore beaucoup de chemin à faire avant que soient vaincus tous les avatars de cette haine qui veut nous détruire. Beaucoup, même, avant que nous soyons enfin tous capables de dénoncer notre adversaire, l’islamisme, dans sa violence terroriste comme dans ses tentatives politiques. Il nous faudra bien plus d’exigence, de vigilance, de lucidité, que la somme des lâchetés publiques qui ont permis à un délinquant condamné de rester sur le sol français jusqu’à cet ultime méfait. Mais, mon Colonel, avec ceux qui vous épaulaient et qui prennent votre relève, vous nous avez déjà montré comment atteindre la victoire que nous vous devons maintenant, parce qu’à travers votre engagement, nous reconnaissons simplement ce qu’il nous faut redevenir ; et de cela, simplement, nous vous serons, pour toujours, infiniment reconnaissants.

 

Matinale de France Inter, le 26 mars 2018

La liberté fragile

Texte publié dans Le Figaro daté du 2 décembre 2017, à l’occasion d’un débat avec le philosophe Michaël Foessel, professeur à l’École Polytechnique, qui présente sur la même page son dernier livre, L’Avenir de la liberté. Rousseau, Kant, Hegel (Presses universitaires de France). Ce débat porte sur l’actualité du rousseauisme. La vie politique est aujourd’hui très largement imprégnée par la perspective contractualiste. Michaël Foessel soutient que l’idée du contrat social, telle que Jean-Jacques Rousseau la définit, a été l’occasion de fonder une liberté nouvelle. Mon propos est plus critique. Il ne s’agit pas d’un débat purement théorique ; derrière cette question se joue le regard que nous portons aujourd’hui sur la politique, et la part qu’elle donne à la liberté.


Nous ne cessons de parler de la vie politique, et d’obéir aux normes qu’elle impose à nos existences ; mais il ne nous arrive jamais d’en interroger l’apparente évidence. Ce qui nous est le plus familier nous est aussi le plus étranger… D’où vient la force des lois, et la concentration du pouvoir ? Sur quel fondement s’établit la réalité politique ? Enquêter sur la nature de ce qui nous lie les uns aux autres dans une communauté de droit, c’est la tâche que s’est fixée la philosophie dès le IVème siècle grec. Le dialogue qu’une telle question suscite n’est pas purement théorique : il est lui-même politique, car selon la réponse qu’on apporte à la question des fondations du pouvoir, on détermine directement la mesure légitime de son extension sur nos vies…

Parmi les grandes réponses que l’histoire a tenté d’offrir à une question si décisive, celle que propose Jean-Jacques Rousseau marque incontestablement une rupture. Le second Discours, et plus encore Le contrat social, proposent une généalogie de la communauté politique qui éclaire bien des débats contemporains. C’est bien d’une généalogie qu’il s’agit, puisque, selon Rousseau, la politique n’a pas toujours existé : elle n’est donc pas naturelle. Dans l’état naturel de l’homme, le lien social ne figure pas. S’essayant, comme toute la pensée politique moderne, à dessiner un état de nature, Rousseau nous y présente l’homme comme un solitaire autosuffisant, sans aucun lien qui le rapproche durablement de ses semblables. Il n’en éprouve pas le besoin puisque, n’ayant aucun désir qui excède les nécessités propres à tout animal, il lui serait inutile de recourir à autrui pour obtenir ce qui lui superflu. La société est d’abord, pour Rousseau, le résultat d’une catastrophe qui nous a fait sortir, par malheur, de cet état d’ignorance, d’innocence et de béatitude absolue.

Victimes de cette fatalité irréversible, il nous faut apprendre à vivre ensemble. Pour éviter que le choc de nos libertés ne nous place à chaque instant sous la menace d’autrui, Hobbes affirmait que le pacte politique consiste à créer un pouvoir qui nous tient tous en respect par la peur qu’il nous inspire. Contre l’Etat Léviathan, Rousseau propose, lui, une autre définition du contrat social : il faut que chacun d’entre nous associe sa liberté dans un corps collectif, et qu’ainsi la souveraineté soit accordée à la volonté générale. Que chacun reconnaisse la décision publique comme sa propre décision : de cette manière, en obéissant à la loi que l’Etat délibère, nous n’obéirons qu’à nous-mêmes, et nous pourrons continuer de nous trouver aussi libres qu’avant.

Par là, Rousseau se montre bien sûr précurseur de la Révolution française, dont il est à n’en pas douter l’un des plus grands inspirateurs. Il révoque en effet l’idée que la source du pouvoir devrait être recherchée dans une forme de réalité naturelle ou surnaturelle qui précèderait l’acte de notre liberté. C’est la volonté des participants du contrat social qui fait advenir la volonté générale, qui la constitue comme telle : le pouvoir trouve donc son principe dans le peuple lui-même. L’idéal immanentiste de la démocratie moderne est né, avec la promesse de liberté qu’elle apporte. Mais malgré cette promesse, et même en son cœur, se trouve la tension majeure qui bientôt justifiera qu’on menace, qu’on emprisonne, qu’on déporte, qu’on organise la terreur, et qu’on tue – qu’on écrase l’individu, au nom de la liberté.

A travers elle en effet, le rousseauisme installe subrepticement une forme inédite de transcendance. La volonté générale est le principe d’un nouveau messianisme ; elle n’est pas contenue dans l’addition des volontés individuelles. La volonté générale, avertit Rousseau, n’est même pas « la volonté de tous ». Car la volonté du peuple peut se tromper, si le peuple n’a pas bien jugé ; la volonté générale, elle, « est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique ». À cette nouvelle transcendance, on comprend que tout est dû ; elle fait voler en éclat ce que Pascal appelait la « distinction des ordres » : pour le chrétien, le pouvoir politique régnait sur « l’ordre des corps », la conscience sur « l’ordre de la raison », et la foi seule sur « l’ordre de la charité ». Le souverain pouvait exiger une obéissance extérieure : chacun était tenu de conformer son action à la règle commune. Mais l’adhésion du cœur, elle, était réservée à ce qui dépasse les « grandeurs d’établissement » et les grands de ce monde. Le christianisme veut rendre à César ce qui lui est dû, mais rien de plus. Désormais, il faut tout rendre au pouvoir, dont procède l’existence même de chaque citoyen. En expulsant la métaphysique de la politique, Rousseau ne libère la place de Dieu que pour y installer l’Etat, qui bientôt deviendra providence.

Bertrand Russell, dans l’Histoire de la Philosophie occidentale, affirme que le résultat ultime du rousseauisme s’appelle Hitler. Un tel raccourci est bien sûr hasardeux, et dérisoire : la reductio ad hitlerum est toujours trop simpliste pour contester loyalement une pensée. Mais il serait tout aussi dérisoire de contester que le Contrat social a constitué l’une des sources de la folie totalitaire. La rédemption terrestre qu’il propose, par l’absorption consentie de chaque liberté individuelle dans la liberté collective ; l’obligation faite au citoyen, pour être reconnu comme tel, de reconnaître absolument comme sa propre volonté la « volonté générale » ; la mort acceptée comme une juste réponse pour celui qui, en prenant ses distances avec la décision souveraine, est réputé se transformer en ennemi de la société… Qui peut douter que cette vision politique soit propice à l’absolutisation du pouvoir, qui s’est manifestée au XXème siècle comme jamais auparavant ?

Le monde ancien savait que la politique est la condition humaine, et non une construction des humains ; mais dans la contingence irréductible de l’histoire de nos cités, la démocratie antique faisait du dialogue la condition de la juste délibération. Le nouveau monde promet que tout est entre nos mains, mais à condition que nous en faisions les rouages de la grande marche de l’histoire. L’évident épuisement des clivages partisans a vu ressusciter notre grande et dangereuse illusion : opposer au pouvoir la nécessité du dialogue contradictoire, ce serait s’opposer à la bonne marche de l’Etat. Rousseau affirmait que l’avènement de la « volonté générale » était menacé par « les brigues et les associations » ; aujourd’hui, on nous explique que le pluralisme des partis empêche le nécessaire consensus. Voilà le principe même de ce que Popper regardait comme le refus de la « société ouverte » : il n’y aurait plus que ceux qui marchent, et ceux qui voudraient s’arrêter. C’est oublier trop vite que la direction de notre itinéraire n’est pas donnée d’évidence ; et que prêcher la libération de l’individu dans l’utopie contractualiste ne conduit pas toujours, loin de là, à la réaliser dans les faits…

L’enseignement de l’histoire, suite

A la suite de la publication du dernier numéro du Figaro Histoire que j’évoquais ici, Michel Field a consacré la dernière édition de son émission Historiquement Show à la question de l’enseignement si débattu de cette discipline. Le dossier auquel j’ai contribué a en effet contribué à remettre en scène cette question une nouvelle fois : la discussion s’est prolongée sur différents sites internet, et dans les colonnes de Libération.

Cette émission me permet donc de revenir sur le sujet, avec Stéphane Courtois, Dimitri Casali et Sylvain Boulouque. 

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