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Réponse à Julie Lechanteux et Thierry Mariani

Je n’ai pas l’habitude de répondre aux attaques sur Twitter, mais je fais une exception car cet épisode me semble révélateur.

Je suis attaqué ce matin par deux élus du Rassemblement National, Julie Lechanteux et Thierry Mariani : ils m’accusent d’avoir voté le plan de relance européen, auquel je me suis pourtant longuement opposé dans de nombreuses interventions, y compris en séance plénière jeudi dernier au Parlement européen.

Petit problème dans leur démonstration : ce plan de relance n’a même pas été l’objet d’un vote du Parlement… Le Parlement ne votera d’ailleurs jamais sur le principe même de cet emprunt européen, car cela ne relève pas de sa compétence – ce qui constitue d’ailleurs l’un des aspects du problème démocratique qu’il pose. Je n’ai pas entendu Mme Lechanteux ni M. Mariani s’exprimer à ce sujet la semaine dernière, je ne les ai d’ailleurs pas croisés dans l’hémicycle ; s’ils étaient à Bruxelles, sans doute sauraient-ils que le Parlement a voté, non sur le plan de relance, mais sur une résolution, dont le contenu critique précisément l’accord intervenu au Conseil européen à propos de ce plan (article 3 : « Le Parlement n’accepte pas cet accord politique »). C’est pour cette raison que j’ai voté en faveur de cette résolution, comme je l’ai expliqué lors de mon intervention en séance plénière. J’ai voté très clairement contre tous les passages susceptibles de constituer une approbation de l’emprunt européen. Chacun pourra s’il le souhaite vérifier cela en se référant aux comptes rendus publiés sur le site du Parlement.

Pour ma part, je poursuis mon engagement dans le même esprit : la démocratie suppose d’être capables de s’opposer vigoureusement quand il le faut, mais cela n’implique pas de raconter n’importe quoi… Il est bien triste que des élus auxquels des Français ont confié leur voix la discréditent si souvent, par incompétence, par sectarisme ou simplement par paresse intellectuelle.

Enfin, un dernier mot plus particulier à l’attention de M. Mariani : je suis régulièrement la cible de vos attaques, et je n’y ai jamais répondu jusque là. Mais puisque l’occasion s’en présente aujourd’hui, un simple rappel : vous avez été député de l’UMP pendant de très longues années, à une époque où elle était bien éloignée de ce que vous dites défendre aujourd’hui. Comme secrétaire national de ce parti, vous défendiez le TCE, le traité de Lisbonne et le fait de passer de l’unanimité à la majorité qualifiée au Conseil européen, après le « non » au référendum de 2005. Vous entendre aujourd’hui m’accuser de « fédéralisme » est donc – relativement – amusant. « C’est une grande chose que de n’avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser. »

François-Xavier Bellamy

LCP a suivi François-Xavier Bellamy au Parlement européen

Logo LCP

LCP a suivi François-Xavier Bellamy pour l’émission, Ça vous regarde, le temps de quelques heures de travail au Parlement européen. Reportage d’Ahmed Tazir diffusé le 6 décembre 2019.

Retour sur la session plénière de novembre 2019 au Parlement européen

 

Voir aussi :

Angela Merkel, Bundestag, CDU-CSU : déplacement à Berlin

François-Xavier Bellamy et Angela Merkel, Berlin, novembre 2019

Quelques mots pour revenir avec vous sur ce premier déplacement en Allemagne : trois jours très denses, consacrés à nouer des relations avec de nombreux acteurs qui joueront un rôle important pour avancer dans les années à venir sur les sujets concrets qui attendent nos pays.

Échanges avec Angela Merkel, des élus du Bundestag et des dirigeants de la CDU-CSU

Au cours de ce déplacement, j’ai pu échanger avec la Chancelière Angela Merkel, de nombreux élus importants du Bundestag, et des dirigeants de la CDU-CSU. J’ai été reçu par la Fondation Konrad Adenauer, et invité à la Europa Rede, un discours annuel organisé chaque année à la veille de la commémoration de la chute du mur de Berlin, et prononcé cette année par Ursula von der Leyen, nouvelle présidente de la Commission européenne.

Quels enseignements retirer de ce premier déplacement en Allemagne ? Je repars d’abord avec le sentiment qu’il nous faut reconstruire un dialogue plus franc et plus concret pour tenter de rapprocher nos points de vue. Sur beaucoup de sujets, nous avons parfois des désaccords avec nos amis allemands, et cela a pu fragiliser notre pays et toute l’Europe dans un moment pourtant critique : sur le rapport à la mondialisation, au commerce extérieur, à la politique monétaire ; sur la crise migratoire, ou encore sur la réponse à apporter au défi climatique… Ces sujets essentiels ont pu être l’occasion, ces dernières années, d’incompréhensions et d’erreurs. Mais il me semble que nous avons aujourd’hui un moment à saisir : en France comme en Allemagne, nous percevons bien aujourd’hui que l’Europe est en crise, qu’elle semble subir une histoire qui s’écrit trop souvent sans elle. Cette crise peut être une chance, si elle devient l’occasion d’un réveil.

Le dialogue avec nos interlocuteurs allemands peut être direct et ouvert

J’ai été très surpris et heureux de voir à quel point, sur tous ces enjeux, le dialogue avec nos interlocuteurs allemands peut être direct et ouvert. J’ai abordé de nombreuses priorités que nous avons défendues pendant notre campagne, et qui pourront se réaliser si nous les partageons avec l’Allemagne : rééquilibrer la mondialisation par une nouvelle approche du commerce international ; protéger les frontières extérieures de l’Europe pour que nos pays puissent déterminer librement leur politique migratoire ; se doter, non plus seulement de normes européennes, mais d’une vraie stratégie commune pour notre industrie, afin de garantir notre autonomie et nos emplois… Sur tous ces sujets, bien des pas en avant sont possibles aujourd’hui. Bien sûr, la France et l’Allemagne ne décideront pas seules de l’avenir de l’Europe ; mais si nos pays progressent sur ces sujets concrets, ils peuvent servir le renouveau dont nous avons besoin.

Cela suppose d’aborder tous ces débats avec sérieux, avec exigence mais aussi avec l’écoute et la simplicité nécessaires. La voix de la France est souvent rendue inaudible par une forme d’arrogance et d’inconséquence. Avec les amis allemands que j’ai rencontrés, nous avons convenu d’initier un rendez-vous au moins annuel, en nous consacrant à chaque fois à un sujet précis, pour pouvoir obtenir des avancées concrètes.

François-Xavier Bellamy

 

Avec Hans-Gert Pöttering, ancien président du Parlement européen, Angela Merkel, et Norbert Lammert, ancien président du Bundestag et président de la Konrad-Adenauer-Stiftung

Publiée par François-Xavier Bellamy sur Dimanche 10 novembre 2019

Souligner deux points essentiels à la suite des auditions de Sylvie Goulard

La désignation de Mme Goulard comme commissaire a été écartée aujourd’hui par le vote des commissions parlementaires concernées.

Dans le processus d’auditions qui a conduit à ce vote, notre groupe a travaillé de façon sérieuse, sans chercher à faire de coup politique, mais sans concession ni compromission. Nous avons posé à Mme Goulard les questions qui s’imposaient, pour avoir la certitude qu’elle pouvait conduire sa mission de façon sereine et en toute indépendance. Ses réponses ne nous ont pas permis d’en avoir la garantie. Le vote très majoritaire des parlementaires montre que ce sentiment a été largement partagé.

A la suite de ce vote, je voudrais souligner deux points essentiels.

Reconstruire l’influence de la France en Europe

Reconstruire l’influence de la France en Europe suppose que le Président de la République et sa majorité retrouvent un peu d’humilité, de respect et de sens de l’écoute. Beaucoup de nos collègues ont trouvé très surprenant qu’une enquête qui disqualifiait Mme Goulard pour être ministre à Paris, ne la disqualifie pas pour devenir commissaire à Bruxelles. Beaucoup ont trouvé inquiétant que les élus Renew choisissent d’écarter, avant même son audition, un candidat d’Europe de l’Est qui n’avait jamais fait l’objet de la moindre enquête, et ferment ensuite les yeux sur les difficultés importantes soulevées par une candidate française. Nous n’avons cessé de signaler ces difficultés depuis plusieurs semaines, sans être entendus apparemment… L’Europe ne peut pas se construire sur un deux poids – deux mesures aussi manifeste, et la France se discréditera malheureusement si ses gouvernants persistent à vouloir s’imposer ainsi.

Le respect dû à la démocratie suppose que le processus parlementaire soit pleinement respecté

Par ailleurs, comme nouvel élu, j’ai été frappé de voir s’exercer des pressions multiples sur des collègues élus dans d’autres groupes politiques, pour tenter de modifier leurs décisions concernant Mme Goulard. La moralisation de la vie publique, l’exigence de transparence et le respect dû à la démocratie, suppose que le processus parlementaire soit pleinement respecté, et que les questions essentielles puissent être posées. Si l’on veut retrouver la confiance des citoyens, il faut rompre avec ces jeux d’influence qui discréditent depuis trop longtemps les institutions européennes.

Pour notre part, nous avons travaillé pour être à la hauteur du mandat que nous ont confié les électeurs. Nous avons pris ce processus au sérieux, sans jamais tomber dans des oppositions politiciennes stériles ; et nous sommes prêts à travailler avec la personne que M. Macron désignera maintenant pour représenter la France au sein de la Commission européenne. Mais nous avons aussi montré que nous prenions notre mandat parlementaire au sérieux, et que nous n’accepterons de nous laisser intimider ni par de mauvais procès, ni par quelque pression politique que ce soit.

François-Xavier Bellamy

Photo : © European Union 2019 – Source EP / S.PIRLET 

 

Première audition de Sylvie Goulard en commission ITRE : 

Seconde audition de Sylvie Goulard en commission ITRE :

Audition des commissaires-désignés, action de la délégation française au Parlement européen : entretien avec l’Opinion

Entretien initialement paru dans l’Opinion du lundi 7 octobre 2019, en ligne ici. Propos recueillis par Isabelle Marchais.

Le Parlement européen peut-il refuser de valider la candidature de Sylvie Goulard à la Commission ?

C’est une possibilité, même si notre intention n’est pas d’en arriver là quoiqu’il arrive. Le portefeuille dont elle hériterait est absolument décisif : il concerne la stratégie industrielle, le marché intérieur, le numérique, la défense, l’espace… L’Union européenne ne peut pas se permettre d’avoir, pour s’en occuper, une commissaire qui aurait à gérer, simultanément, la suite d’une enquête de l’OLAF, une procédure judiciaire en France, et des soupçons liés à un potentiel conflit d’intérêts. Ce serait une fragilité importante ; si Mme Goulard considérait que le fait d’être sous le coup d’une enquête constituait un risque pour l’exercice de sa fonction comme ministre de la Défense, je ne vois pas en quoi ce risque a disparu pour gérer cette responsabilité de commissaire. Par ailleurs, le risque de conflit d’intérêt est réel. Elle a été rémunérée 350 000 euros par le think tank d’un financier américain : comment peut-elle se contenter de répondre en invoquant la « liberté d’entreprendre » ?

Est-ce un sentiment largement partagé ?

Tous les groupes politiques, à l’exception naturellement de Renew, sont sortis déçus de son audition. Pourtant nous l’abordions avec l’idée de poser les questions que tout le monde se pose, et de lui offrir une occasion de répondre, de façon concrète et personnelle. En réalité, nous n’avons pas eu de réponses. Cela crée un malaise profond. C’est d’autant plus problématique après ce qui s’est passé la semaine dernière : le candidat hongrois Laszlo Trocsanyi, qui n’a jamais fait l’objet d’aucune enquête ni a fortiori d’aucune condamnation, a été rejeté avant même d’avoir pu s’expliquer en audition, notamment par les mêmes députés Renew qui disent aujourd’hui qu’il n’y a pas de problème avec Sylvie Goulard. Cela a contribué à tendre les choses. Personne ne souhaite entrer dans un conflit politicien, nous prenons ces questions trop au sérieux ; mais simplement, le « deux poids deux mesures » qu’on voudrait nous imposer est totalement injustifiable, et cela suscite beaucoup d’incompréhension, notamment chez nos collègues élus d’Europe de l’Est.

Que faites-vous de la présomption d’innocence ?

Je respecte bien sûr totalement la présomption d’innocence, et je l’ai rappelé au début de l’audition. Je n’ai pas cherché des arguments épouvantables pour attaquer Mme Goulard : j’ai simplement rappelé ses propres mots ! Au moment de sa démission en France, elle expliquait que l’exemplarité comptait plus que tout, et qu’elle voulait s’appliquer les règles en vigueur dans les autres pays européens. Ce n’est quand même pas indigne que de lui demander ce qui explique le décalage, entre la décision qu’elle avait prise et sa position d’aujourd’hui. Amélie de Montchalin croit-elle qu’elle va défendre Mme Goulard en expliquant que poser cette simple question, c’est faire le jeu de l’extrême droite ? Est-ce que demander un minimum de transparence est désormais coupable ? Nous ne cherchons pas à attaquer qui que ce soit, nous cherchons simplement la vérité ; et je ne compte pas plier devant cette stratégie d’intimidation. Le procès en extrémisme que subissent tous ceux qui osent ne pas être entièrement d’accord avec les choix de M. Macron est inepte.

Le travail de Sylvie Goulard comme consultante était déclaré et légal. Et selon une enquête de Transparency international, deux tiers des eurodéputés exercent une activité rémunérée…

Personne ne prétend qu’il n’était pas déclaré ; et, même si j’ai du mal personnellement à voir comment on peut trouver du temps pour cela, ce n’est pas le fait d’exercer une activité rémunérée en parallèle d’un mandat qui pose problème. Quand on est député européen, exercer comme enseignant ou comme médecin ne pose pas le même type de questions que d’être rémunéré par un investisseur étranger actif sur des secteurs industriels stratégiques… Le problème, c’est que Mme Goulard ne peut nous dire précisément ce qu’elle a fait pour une somme si importante. On peut supposer que M. Berggruen a une stratégie d’influence, et qu’il s’en donne les moyens. Mais quand vous allez gérer la mise en place du Fonds européen de défense par exemple, qui heurte de manière manifeste la vision et les intérêts américains, ce n’est quand même pas neutre de commencer avec cette espèce de tache aveugle, avec ce lien dont on ne sait rien.

Sylvie Goulard va devoir répondre à de nouvelles questions écrites. Qu’en attendez-vous ?

De nombreuses questions écrites lui ont été adressées. Nos collègues n’avaient pas seulement besoin d’éclaircissements sur ces sujets de transparence, mais aussi sur les sujets de fond, sur le contenu des politiques qu’elle souhaite mener, et sur lesquelles beaucoup de réponses ont semblé évasives. Il me semble qu’une seconde audition sera sans doute nécessaire.

Faut-il y voir un règlement de comptes contre Emmanuel Macron ?

Non, ce n’est vraiment pas ce qui a déterminé nos décisions concernant Sylvie Goulard. Encore une fois, tous les groupes sauf Renew ont réagi de la même manière. Au PPE, personne n’a abordé l’audition en se préparant à l’écarter ; nous avons des collègues francophiles, francophones, qui n’ont pas du tout envie qu’un fossé se creuse avec la France. Ce qui est vrai en revanche, c’est que son audition a été perçue comme symptomatique d’une arrogance souvent reprochée malheureusement aux Français. On l’a déjà vu avec l’installation difficile d’En Marche au sein du groupe libéral : il y a une manière d’arriver bardé de certitudes, avec la conviction d’une évidente supériorité, qui passe très mal ici.

Vous-même n’êtes pas arrivé en position de force…

Bien sûr, nous avons été déçus du résultat de l’élection. Mais au moins je n’ai pas honte de la campagne que nous avons menée, et je la préfère à des victoires gagnées par des tactiques inconséquentes. Aussi bien La République en Marche que le Rassemblement national ont organisé toute leur campagne sur des fictions, qui se sont dissipées en deux semaines… La République en Marche nous a promis qu’elle allait être le grand groupe qui allait changer l’Europe de l’intérieur ; en réalité, non seulement ils rejoignent un groupe minoritaire, mais eux-mêmes se sont marginalisés au sein de Renew Europe, dont ils n’ont pas pu prendre la présidence. Le Rassemblement national disait avoir préparé une grande alliance qui allait prendre le pouvoir ; mais il n’y a eu aucune alliance, et leur groupe reste complètement à la marge. Pour nous, de manière peut-être plus humble et plus concrète, nous n’avons pas menti sur la réalité des enjeux, nous avons pris les Français au sérieux. Au sein du PPE, qui est le premier groupe politique, c’est sur nous que repose le travail essentiel pour faire valoir nos idées et faire entendre la voix de la France. Cela constitue une vraie responsabilité, car c’est sur nos épaules que pèse l’essentiel de l’influence française au Parlement européen.

Mais vous n’êtes que huit députés LR !

Le défi est immense, c’est vrai. Mais l’influence n’est pas qu’une question de nombre : elle dépend aussi des liens de confiance que vous pouvez créer avec les gens, et du travail que vous faites pour être crédible sur les dossiers. Les premiers mois ont été très encourageants : Anne Sander a décroché le poste de premier questeur du Parlement, et Arnaud Danjean a été élu vice-président du groupe. Ce sont des leviers politiques essentiels pour agir. Cela a prouvé que nous pourrons peser sur les sujets qui nous attendent : nous n’allons pas rester à regarder passer les balles. Il va falloir travailler beaucoup et être soudés. Nous n’avons pas le luxe de pouvoir nous diviser.

Faut-il exclure Orban du PPE suite à ses atteintes répétées à l’Etat de droit ?

Il y a un processus en cours pour faire l’état des points d’accord et de désaccord, et j’espère qu’il sera terminé avant le congrès du PPE à Zagreb fin novembre. A titre personnel, quand j’échange avec mes collègues hongrois, j’ai vraiment beaucoup de mal à voir pourquoi on en viendrait à une rupture. Le procès instruit contre le Fidesz me paraît totalement disproportionné. Et j’observe que beaucoup ont des indignations à géométrie variable… Il peut y avoir des désaccords avec Viktor Orban bien sûr, mais tomber dans l’excès ne permet pas de les résoudre.

 

Retour sur la session plénière de juillet 2019 au Parlement européen

Chers amis,

La première session de Strasbourg s’achève ! Je voudrais partager avec vous le résultat de ces derniers jours, qui ont été mouvementés…

Malgré l’ampleur de l’adversité qu’elle a rencontrée, notre famille politique a remporté les victoires essentielles : c’est au PPE, la droite européenne, que revient la présidence de la Commission européenne, ainsi que la présidence de la BCE.

En Europe, les électeurs ont accordé la majorité de leurs suffrages aux candidats de droite à l’occasion de l’élection européenne du 26 mai, et il aurait été incompréhensible que les nominations stratégiques de ce début de mandat ne reflètent pas ce choix démocratique. Avec notre délégation française, nous avons constamment maintenu ce principe non négociable ; nous ne sommes pas de ceux qui oublient leur campagne dès le moment de l’élection. Et lorsque les blocages rencontrés au Conseil ont conduit à envisager qu’un socialiste soit investi à la tête de la Commission, nous avons clairement indiqué que nous quitterions le PPE si un tel compromis devait être accepté.

Ces discussions franches et claires ont conduit le PPE à refuser cette perspective, et l’idée de placer M. Timmermans à la tête de la Commission a donc été écartée. Notre priorité absolue est aujourd’hui atteinte. Malgré l’élection de M. Sassoli à la présidence du Parlement, que nous regrettons, les socialistes ont échoué à prendre la main sur la décision politique en Europe : cette fonction institutionnelle, qu’il n’occupera que pour la moitié du mandat, n’a pas d’impact sur les orientations de l’action européenne. Je n’ai pas voté pour lui, mais les conséquences de son élection sont sans commune mesure avec ce qu’aurait représenté le fait de perdre la présidence de la commission.

La droite en Europe a donc gagné la bataille décisive, pour pouvoir faire entendre la voix des électeurs qui lui ont fait confiance le 26 mai dernier. Ursula von der Leyen, membre de notre famille politique qui doit prendre la présidence de la Commission européenne, est venue dès le lendemain de sa nomination échanger avec notre groupe ; nous pourrons travailler avec elle pour traduire concrètement les engagements pris pendant notre campagne. Nous pouvons également être heureux de la nomination de Christine Lagarde, également issue de notre famille politique et dont la compétence est unanimement reconnue.

Malgré ces succès décisifs, les événements des derniers jours ont marqué un profond recul pour la transparence démocratique de la vie publique européenne ; et le premier responsable de ce recul est notre Président de la République

Comme les autres familles politiques en Europe, le PPE avait élu un candidat pour la présidence de la Commission et l’avait présenté bien avant l’élection du 26 mai, pour permettre aux citoyens de faire leur choix en connaissance de cause, et pour rendre ainsi plus lisibles et plus démocratiques les nominations européennes. Par hostilité envers notre famille politique, Emmanuel Macron s’est opposé à ce processus, et a rendu impossible la désignation de Manfred Weber, qui bénéficiait pourtant de cette indéniable légitimité démocratique. La conséquence de ce blocage a été cette succession de sommets incompréhensibles par les citoyens, et un processus de désignation entre chefs d’Etat qui s’est déroulé dans l’opacité et la confusion la plus totale. Derrière la mise en scène du “nouveau monde”, l’Europe a subi un grand pas en arrière, et la France sort malheureusement de cette séquence encore un peu plus discréditée auprès de nos partenaires européens.

Notre délégation française a donc maintenant une responsabilité décisive. Comme je vous l’ai raconté dernièrement, nous avons travaillé sans relâche au cours des dernières semaines pour avoir les moyens d’agir. Au-delà des résultats déjà obtenus, Anne Sander a été élue ce matin premier Questeur du Parlement européen. Par ce travail patient et déterminé, nous avons montré notre influence, et gagné une vraie capacité d’agir sur les choix essentiels à venir.

Nous nous attacherons ainsi à faire entendre la voix des électeurs français au sein de notre groupe parlementaire, qui aura donc les leviers les plus importants pour agir au cours des prochaines années.

François-Xavier Bellamy

Premier mois de mandat crucial au Parlement européen

Chers amis,

Il y a près d’un mois que je ne vous ai pas donné de nouvelles, depuis la fin de cette campagne si intense : il fallait bien sûr prendre un peu de recul, et surtout se plonger dans ce nouveau mandat, qui ne nous a pas laissé un jour de répit depuis le 26 mai. Ce premier mois a été crucial en effet : notre groupe parlementaire s’est constitué et organisé, pour que le Parlement soit prêt à travailler dès le début officiel de la première session, qui aura lieu à Strasbourg le 2 juillet.

Malgré le contexte si difficile que nous connaissons, ce premier mois a été l’occasion de réussir les étapes nécessaires pour pouvoir agir efficacement demain. Nous sommes désormais huit élus français au sein de la droite européenne, le PPE ; nous avons obtenu d’être présents dans toutes les commissions qui traitent des sujets prioritaires, afin de pouvoir mener à bien le programme que nous avons défendu ensemble tout au long de la campagne. Arnaud Danjean a été élu vice-président de notre groupe parlementaire, le plus important de ce nouveau Parlement avec 180 députés, ce qui nous permettra d’orienter le cap des décisions futures. Et à ce titre, il a déjà pris une responsabilité décisive dans les négociations importantes qui sont menées actuellement pour définir les objectifs de ce prochain mandat.

Obtenir ces leviers si utiles pour pouvoir agir dans les cinq ans qui viendront : cela n’avait rien d’évident après le résultat décevant que nous avons connu. Il a fallu travailler sans relâche, pour être capables de faire entendre votre voix au sein de notre groupe et du Parlement dans les années qui viendront. C’est ce travail qui m’a occupé pendant les semaines passées, et je suis très heureux que mes colistiers m’aient fait confiance pour cette mission en m’élisant à l’unanimité à la tête de notre délégation. Malgré l’adversité, nous restons unis pour pouvoir servir les causes que nous avons défendues ensemble pendant cette campagne, et pour représenter la France au sein de ce groupe parlementaire où se joueront tant de décisions importantes pour notre avenir.

Je ne manquerai pas de vous en dire plus sur la suite de ce travail, et sur le contexte actuel… En attendant, pardonnez-moi de n’avoir pu répondre encore aux très nombreux messages, si chaleureux, que vous avez été nombreux à m’adresser ; les semaines à venir me laisseront j’espère plus de temps pour vous écrire. Soyez déjà certains que je garde à l’esprit et au coeur chacun de vos signes de soutien et d’encouragement ! C’est vous qui me donnez l’énergie, après cette longue et dense campagne, de mener aujourd’hui ces batailles plus discrètes mais si nécessaires à l’utilité de notre mandat. Votre confiance est la raison d’être de notre engagement ! Merci encore, et à très bientôt pour plus de nouvelles…

Renouer avec une Europe pragmatique et efficace

Entretien paru dans Nice Matin, février 2019. Propos reccueillis par Thierry Prudhon.

Vous avez dénoncé dans votre livre Demeure le bougisme, la dictature du mouvement à tout prix. C’est un grand écart de vous retrouver désormais dans la lessiveuse d’une campagne…

Justement, ce que j’ai voulu dire tout au long de mes écrits, c’est que nous avons besoin de retrouver un cap, un sens. Dans cette campagne, le plus important est de pouvoir parler ensemble de l’Europe que nous voulons. Notre but, c’est de transformer l’Europe en profondeur pour pouvoir la sauver, en déterminant ce qui en elle est nécessaire à notre avenir collectif.

[…]

Ce qui compte pour nous, c’est de renouer avec une Europe pragmatique et efficace, dans un moment de l’histoire où nous avons plus que jamais besoin que le projet européen soit au service des citoyens, en les protégeant contre les flux migratoires, une mondialisation débridée, ou encore une guerre commerciale dont nous serons les victimes si nous ne savons pas nous unir.

On a un peu l’impression que toutes les listes disent la même chose : l’Europe oui, mais une Europe qui redonne aux nations plus de souveraineté. Qu’est-ce qui vous distingue de vos concurrents ?

Ce qui est important, c’est de bien comprendre la cohérence des visions proposées lors de cette élection. Le Rassemblement national, comme Nicolas Dupont-Aignan, a toujours prôné la déconstruction de l’alliance européenne. Avec l’idée de retrouver la souveraineté monétaire, le Rassemblement national veut sortir de l’euro et on sait ce qu’il adviendrait si cela se faisait, il suffit de considérer les difficultés générées par le Brexit…

Sauf que le RN ne parle plus du tout d’abandonner l’euro…

Mais il continue à défendre l’idée d’une souveraineté monétaire, qui suppose nécessairement une sortie de l’euro. Ou alors c’est que son projet relève d’un « en même temps » qui ne pourra que décevoir. Nous, nous croyons à l’Europe. Mais, contrairement à ceux qui aspirent à une forme de fédéralisme renforcé, nous croyons à une Europe qui permette concrètement de mutualiser ce que nous devons faire en commun pour nous renforcer. Aujourd’hui, l’Europe nous fragilise trop souvent. Je pense notamment à la question fiscale, avec les Gafa qui utilisent la fiscalité européenne pour éviter de payer des impôts en France. L’Europe nous fragilise aussi lorsqu’elle ne sait pas défendre ses frontières contre les flux migratoires. Nous voulons au contraire une Europe qui renforce chacun des Etats, en mettant en commun des coopérations efficaces pour peser vraiment dans la mondialisation.

Concrètement, sur quels sujets ?

Par exemple sur la défense. Le président de la République a réaffirmé qu’il souhaitait se diriger vers une armée européenne. Nous considérons que c’est une aberration, car une telle idée ne peut pas fonctionner. C’est un rêve inefficace, qui ne peut être en outre véritablement démocratique. Nous croyons, au contraire, qu’il faut renforcer nos coopérations militaires. Notamment pour protéger les frontières européennes, avec une véritable flotte en Méditerranée pour lutter contre les trafics d’êtres humains qui prospèrent sur notre faiblesse.

Que proposez-vous concernant les travailleurs détachés ?

Nous avancerons au fur et à mesure de la campagne dans nos propositions. Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons plus laisser nos emplois être fragilisés par le dumping social organisé en Europe. Cela dit, il faut aussi que la France prenne sa part de responsabilité. Les gouvernants ont trop longtemps désigné l’Europe comme étant coupable de tous nos échecs, alors qu’en réalité d’autres pays européens sont plus efficaces dans la lutte contre le chômage, avec pourtant les mêmes règles. C’est aussi parce que nous n’avons pas su nous réformer, que les charges sur le travail sont très lourdes, que nos entreprises sont fragilisées. Il y a donc un travail à effectuer en Europe contre la concurrence déloyale, mais aussi en France pour réformer notre Etat et améliorer l’efficacité de la dépense publique.

L’Europe telle que vous la concevez est-elle celle à vingt-sept une fois la Grande-Bretagne sortie, ou plutôt une Europe étagée, à plusieurs niveaux ?

Nous voulons refonder l’Europe telle qu’elle est. Mais on peut imaginer des coopérations renforcées avec certains Etats sur des questions très concrètes, par exemple la question migratoire autour de la Méditerranée. Il ne peut y avoir de nouvel élargissement, contrairement au souhait d’Emmanuel Macron. Nous, nous nous engageons sur ce point, si nous sommes élus, il n’y aura aucun élargissement dans les cinq ans qui viennent, car ce serait fragiliser encore une Europe qui a besoin de se réformer, qui ne sait plus aujourd’hui décider efficacement et qui n’a pas su gérer les conséquences des derniers élargissements. Il faut prendre ce temps de refondation et cela suppose de clore la dynamique de l’élargissement, sans quoi nous risquons d’être définitivement paralysés. Notre but principal est, je le redis, celui d’une Europe plus efficace au service des citoyens.

Si le problème n’était pas réglé d’ici là, quelle serait votre position sur le processus de sortie de la Grande-Bretagne ?

Nous n’avons rien à gagner à ce que la Grande-Bretagne s’enfonce dans la crise. Le processus de négociation mené par Michel Barnier a fait l’unanimité dans les pays européens et les Anglais eux-mêmes en ont reconnu la qualité. Il faut maintenant qu’il aboutisse au plus vite. Nous avons besoin que les Anglais donnent une réponse claire afin que nous puissions avancer. C’est la vie de millions de citoyens britanniques mais aussi français qui est en jeu.

Entretien avec Valeurs Actuelles à la suite de la parution de Demeure

Entretien paru dans Valeurs Actuelles, janvier 2019. Propos reccueillis par Laurent Dandrieu, Anne-Laure Debaecker, Mickael Fonton, Geoffroy Lejeune et Charlotte d’Ornellas.

Votre livre Demeure s’insurge contre l’obsession du mouvement qui caractérise selon vous la modernité. Pourquoi cette obsession est-elle devenue la loi de nos sociétés ?

Traditionnellement, la modernité est définie comme le règne de la rationalité qui s’émancipe du poids des coutumes et des traditions. Il me semble qu’elle est aussi le moment de l’histoire qui a vu le triomphe de l’idée de mouvement, en tranchant de manière radicale le débat consubstantiel à la civilisation européenne, le dialogue entre Parménide et Héraclite : d’un côté Héraclite, qui affirme que tout est mobile et que, malgré ce qui semble demeurer, toute identité est une illusion ; de l’autre Parménide, qui croit à la stabilité de l’être que la pensée peut rejoindre. Désormais, le monde occidental assume radicalement le monde héraclitéen, le monde du flux, du changement ; et la modernité ne fait pas que constater le changement, elle en fait une loi, au sens prescriptif : « Il faut être absolument moderne », dit Rimbaud. Quand le vocabulaire contemporain dit d’une chose qu’elle est moderne, il dit non seulement qu’elle est récente, mais aussi qu’elle est bonne parce que récente.

On a l’impression que l’injonction se fait de plus en plus pressante… Pourquoi ?

La modernité a mis du temps à déployer ses ultimes conséquences, tant que le consensus religieux guidait encore les hommes vers une patrie éternelle ; quand il a été remplacé par les grandes idéologies, restait encore un point d’arrivée : nazisme et communisme voulaient rapatrier sur la terre la promesse du paradis. Mais depuis la chute du mur de Berlin, nous vivons la modernité absolue, c’est-à-dire le mouvement pour le mouvement, qui n’a plus de point d’arrivée imaginable. Or un mouvement qui ne nous dirige pas quelque part n’a plus aucun sens. D’où cette crise de sens que tant de nos contemporains expriment aujourd’hui – à commencer par les “gilets jaunes”.

« Ne demeure jamais » , édicte le Gide des Nourritures terrestres, que vous critiquez dans votre livre. Pourquoi, au contraire, est-il important de demeurer ? Ne risque-t-on pas la sclérose ?

Ce n’est qu’après avoir publié mon livre que j’ai su que les Nourritures terrestres figuraient sur la photo officielle de Macron : c’est incroyable ! C’est très étonnant, cette injonction : « Dès qu’un environ a pris ta ressemblance, […] il te faut le quitter. » Il ne faut pas que quoi que ce soit puisse nous devenir familier. « Familles, je vous hais », dit Gide en un mot célèbre : il faut haïr le familier, le semblable, détester le particulier qui prend pour nous valeur d’attachement singulier. Je crois au contraire qu’il est absolument nécessaire de demeurer. Aller vers l’universel suppose la médiation du particulier, d’une identité, d’une langue, d’une culture particulières ; de la même manière, habiter le monde suppose d’abord d’habiter un lieu particulier et de se reconnaître de ce lieu familier à partir duquel le monde prend un sens.

Demeurer, c’est le contraire de migrer ?

L’apparition du mot “migrant” est en soi symptomatique ! En réalité, il n’y a pas de migrants ; il n’y a pas d’hommes dont la condition soit de migrer, d’être en déplacement : il n’y a que des émigrants qui sont aussi des immigrants, c’est-à-dire des gens qui quittent leur lieu familier et qui arrivent dans un ailleurs qui leur est étranger. Par un authentique souci de la dignité humaine, on devrait se battre pour le premier droit de toute personne, qui n’est pas d’être accueillie chez nous mais d’habiter chez elle. Le bonheur de l’homme n’est pas dans le fait d’être accueilli loin de chez lui quand il a été arraché à sa demeure – mais dans le fait de pouvoir habiter sa demeure.

Que devient la vertu d’accueil, alors ?

La demeure est aussi la possibilité de l’accueil : il n’y a pas d’accueil possible sans les quatre murs d’une maison, qui sont la condition de toute hospitalité. Vouloir détruire les murs et nous demander d’accueillir, c’est une étonnante injonction paradoxale ! Demeurer ne signifie pas s’enfermer ; c’est même la condition de l’aventure, du voyage, de la découverte d’un ailleurs. S’il n’y a pas de différence entre un monde familier et l’étrangeté d’un d’ailleurs, il n’y a plus d’aventure possible. La négation de la demeure amoindrit la possibilité de l’aventure humaine.

Si le nom de Macron n’est pas cité, il y a dans le livre beaucoup de piques contre le macronisme. Constitue-t-il par essence un “bougisme” ?

Dans quelques décennies, on se demandera avec étonnement comment on a pu inventer ce slogan incroyable : “En marche! ” Le propre d’un “marcheur”, au sens politique du terme, c’est qu’il a épousé la marche comme étant sa cause. Mais tout marcheur sensé sait que la marche a un sens parce qu’elle se dirige vers un point fixe, vers lequel il progresse.

Ce n’est pas seulement un trait du macronisme. L’inventaire des slogans électoraux des cinquante dernières années témoigne de cette fascination collective de nos élites pour le mouvement : “Le changement, c’est maintenant” de Hollande, “l’homme nouveau” que voulait incarner Chirac, le “changer la vie” de Mitterrand… Si Macron a eu une intuition forte, elle a été de comprendre que c’était le cœur de ce qui réunissait bien des élites françaises. Il a proposé une sorte de cristallisation de ce dogme commun pour asphyxier tous les clivages. Car, si le but c’est de tout changer, si l’avenir est bon par lui-même, la politique n’a plus de sens puisque le débat est déjà tranché. Le progressisme n’est pas une politique, c’est une défaite de la politique, puisqu’il consiste à consentir d’avance à tout ce qui va advenir : la politique est devenue une pure administration managériale de la conduite du changement.

Dans votre livre, vous reprenez l’analyse de David Goodhart sur l’opposition entre les Somewhere et les Anywhere (les gens de quelque part et les gens de n’importe où), qu’il a récemment appliquée à la révolte des “gilets jaunes”. Cela vous paraît-il pertinent ?

Bien sûr. Cette révolte des “gilets jaunes” marque la crise profonde de notre vie politique. Elle est le signe que la politique ne parvient plus à construire une vision du monde qui puisse réunir des citoyens quel que soit leur milieu social : elle est devenue le lieu d’affrontement entre ceux auxquels le mouvement du monde bénéficie et qui n’ont d’autre but que de s’y plonger avec délices, et ceux qui n’arrivent pas à suivre le rythme de la course et ont compris que le nouveau monde les condamne à mourir.

Cette révolte matérielle est-elle aussi une révolte du sens ?

Derrière les revendications matérielles, je vois un problème essentiel, celui de la relation au travail et à la vie. Qu’on soit ouvrier, caissière ou journaliste, nous sommes très nombreux à vivre douloureusement le fait que l’accélération qui nous est imposée nous oblige à tout faire trop vite et trop mal, et d’autre part à vivre dans une forme de précarité essentielle : notre métier est toujours supposé se voir remplacé demain… Ce que nos dirigeants appellent “transformation”, c’est pour le travailleur, l’angoisse de cette « strangulation » dont parle Péguy.

Le travail de l’artisan, Marx l’avait bien compris, est aussi un lieu d’émancipation et de liberté. Il est devenu une forme de servitude radicale du fait de cette marche du monde à laquelle on est sommé de s’adapter sans arrêt. Je crois que les “gilets jaunes” crient aussi cela, comme cette infirmière qui, chez David Pujadas, se plaignait moins de son faible salaire que du rythme qui l’obligeait à faire son boulot n’importe comment, de sorte qu’il finit par ne plus rien y avoir d’humain, même dans un métier comme celui-là.

Nous sommes dans une période où tout semble menacé, tout ce qui fait en tout cas les conditions de notre survie et d’une vie qui soit humaine : ce sont les écosystèmes naturels dévastés par l’irresponsabilité de nos calculs marchands, mais aussi les écosystèmes culturels déséquilibrés par la déconstruction de l’héritage, le déni de l’identité, le refus de la transmission… Il est urgent d’ajuster en profondeur notre regard sur l’activité politique elle-même : à la fin de leur mandat, on ne devrait pas évaluer nos gouvernants sur ce qu’ils ont pu changer mais sur ce qu’ils ont pu sauver.

On parle souvent de la colère du peuple contre les élites, mais vous dites que la modernité serait plutôt la colère des élites contre le peuple qui refuse cette injonction de mouvement. Est-ce ainsi que s’expliquent les irritations récurrentes de Macron contre le « Gaulois réfractaire » ?

Bien sûr ! Au XIXe siècle, quand les ouvriers se révoltaient, les élites opposaient une résistance fondée sur des oppositions d’intérêt, mais on ne pouvait que reconnaître la légitimité de ces causes : interdire le travail des enfants, préserver le dimanche chômé, lutter contre la misère… Aujourd’hui, ceux qui résistent aux revendications des classes populaires ont leur bonne conscience pour eux. Le peuple prend désormais la figure du “salaud” qui veut “fumer des clopes et rouler au diesel”. Non seulement ils sont précaires et malheureux, mais en plus ils ont tort !

Alors que c’est habituellement le conservatisme que l’on décrit comme une passion triste, vous opérez un joli retournement en accusant l’optimisme progressiste de nihilisme et en y voyant « une forme de ressentiment »…

Considérer que l’avenir sera forcément mieux que le présent, c’est le symptôme, en fait, d’une dépression très profonde ; si vous demandez à quelqu’un comment il va et qu’il répond que “ça ne pourra qu’aller mieux demain”, vous vous dites qu’il va vraiment très mal ! Dire “demain sera forcément mieux qu’aujourd’hui”, c’est avouer une forme de détestation structurelle du présent, dont il ne faut surtout pas croire qu’elle sera comblée un jour : ce qui est à venir sera un jour présent et donc dépassé par un autre avenir potentiel ! Il y a dans la passion du mouvement une frustration structurelle, consubstantielle à l’optimisme dogmatique que le progressisme propose.

Le culte du mouvement a entraîné le règne du marché. Comment sortir de ce primat de l’économisme ?

Comme pour le mouvement, il ne s’agit pas de condamner le marché mais de le sauver de son propre triomphe. Car ce qui donne un sens au marché est ce qui lui est extérieur, ce qui ne se marchande pas, le caractère unique et singulier de ce à quoi nous tenons. Gagner de l’argent n’est pas un mal en soi, c’est un bien si cela nous permet de servir quelque chose que l’argent ne permet pas d’acheter, comme construire sa demeure et faire vivre son foyer. Dans un monde où tout se marchande, y compris la dignité humaine, le corps humain, les enfants, où Tinder vous trouve un partenaire et Gleeden quelqu’un pour tromper votre partenaire, le marché n’a plus aucun sens ; il est même l’occasion de la destruction de tout ce qui peut avoir du sens. Il est urgent de sauver l’activité économique de cette crise de sens qui la traverse. C’est la condition pour sauver aussi l’attachement même à la liberté : ce qui nous fait haïr le libéralisme aujourd’hui, ce sont les folies d’un marché débridé.

Emmanuel Macron essaie aujourd’hui de polariser le débat sur le clivage entre progressisme et nationalisme ou populisme…

Il est incroyable qu’on ait réussi à faire de l’idée de nation une idée coupable ; et la formule si souvent répétée qui voudrait que le nationalisme implique la détestation de l’autre n’a littéralement aucune espèce de sens. Je ne crois pas qu’il y ait en France un seul responsable politique qui ait pour discours la haine des pays voisins, la volonté de les envahir ou de les dominer. C’est absurde, comme l’idée que le débat se focalise sur l’opposition entre ceux qui veulent “aller de l’avant” et ceux qui veulent “revenir en arrière”. En m’opposant à la GPA, je ne m’oppose pas à un progrès, mais à une régression absolue : on va se remettre à vendre des êtres humains, comme à l’époque de l’esclavage. C’est un gigantesque retour en arrière, et ceux qui s’opposent à ces pratiques aspirent au contraire à ce que nous repartions de l’avant, vers le bien, la justice, la vérité, ces buts qui ne changent pas et qui devraient constituer nos seules aspirations.

Admettez-vous qu’on vous classe à droite ?

Je ne suis pas sûr que nous soyons nombreux à nous reconnaître dans la définition totalement “économiciste” que la droite a parfois donnée d’elle-même. Elle a fini par apparaître comme un syndicat de défense des privilégiés ; évidemment, je ne me reconnais pas dans cette idée-là de la droite. J’avais intitulé mon premier livre les Déshérités pour répondre aux Héritiers de Bourdieu, mais aussi parce que ça correspondait à ce qui fait pour moi tout le sens de l’engagement : tenter d’apporter aux plus fragiles, aux plus vulnérables, aux plus défavorisés ce dont ils ont besoin pour trouver leur place dans la vie sociale et pour pouvoir partager la culture commune dont ils sont les héritiers légitimes. Sur les questions d’éducation, la droite a longtemps défendu l’élitisme et l’excellence, et elle avait raison de le faire ; mais elle aurait dû donner tout son sens à ce désir d’excellence en le replaçant dans un combat au service des plus déshérités. Le défi est aujourd’hui de rejoindre ceux qui ne se sont jamais reconnus dans la caricature que la droite présentait d’elle-même, et qui avaient de bonnes raisons de ne pas s’y reconnaître.

Le clivage gauche-droite est en train de redevenir ce qu’il était avant le marxisme : être contre le marxisme supposait de défendre l’économie libre, et le débat s’est polarisé sur ces questions. Mais le mur de Berlin s’est effondré et nous pouvons revenir à un débat vraiment politique, qui nous reconduit au clivage gauche-droite originaire : est-ce que quelque chose nous précède, ou est-ce que le monde est infiniment plastique et doit être soumis à l’arbitraire de nos décisions politiques ? De ce point de vue-là, je me sens totalement de droite ; mais d’une droite qui inclut l’écologie, le service des plus modestes, qui sait que la prudence est la condition de la qualité de la décision politique, qui sait qu’une société, pour durer, a besoin d’une culture commune – bref d’une droite qui n’est pas seulement fascinée par les courbes de croissance.

Pour reconstruire la droite, faut-il chercher une troisième voie entre populisme et progressisme, ou bien travailler au rassemblement de toutes les droites ?

Ce mot de populisme est un piège, un concept flou qui ne sert qu’à disqualifier. Ce qui est sûr, c’est que je déteste la démagogie, d’où qu’elle vienne : il y a parfois une forme de populisme assumé des élites. Le débat politique actuel est stérilisé par cet affrontement, volontairement entretenu par les deux camps concernés : pour Emmanuel Macron, c’est “moi ou le chaos” et, pour Marine Le Pen, c’est “moi ou Emmanuel Macron”. L’offre politique existante fonctionne plutôt selon une logique de rejets réciproques que pour proposer une vision nouvelle qui puisse nous faire adhérer aux choix courageux dont la France a besoin. Voilà qui nous oblige à être imaginatifs ; mais je ne crois pas à l’union des droites comme alliance d’appareils.

On parle de vous comme tête de liste LR aux européennes. Si l’offre vous est effectivement faite, l’accepterez-vous, et à quelles conditions ?

Je n’ai rien demandé, et je n’attends rien ; si la proposition m’est faite, je n’irai qu’à une condition, qui est de pouvoir apporter un vrai renouvellement. Il n’est plus possible de se contenter de répéter ce que la droite a fait jusque-là. Si je relevais ce défi, ce serait pour contribuer, à mon humble mesure, à porter une proposition qui puisse attirer largement. Aujourd’hui – on le voit à travers le mouvement des “gilets jaunes” – il y a un vide politique inquiétant qu’il faut transformer en espace politique, afin d’apporter le projet dont la France a besoin pour ne serait-ce que simplement survivre.

Battu d’une courte tête par un “marcheur” aux législatives en 2017, on aurait pu vous imaginer vacciné de l’engagement partisan : pourquoi se lancer dans cette entreprise à haut risque ?

Parce que j’ai le sentiment inquiet que bien des choses auxquelles nous tenons sont sur le point de se défaire ; et empêcher que le monde se défasse passe par le travail intellectuel, par bien des initiatives concrètes, mais aussi, qu’on le veuille ou non, par l’action politique.

Des amis qui veulent me protéger de la politique me disent qu’il serait beaucoup mieux de continuer à écrire des livres ; mais, si vous avez devant vous une vraie occasion d’agir et que vous la refusez, alors il me semble que vous perdez le droit d’écrire ou de juger. Comment serait-on légitime à critiquer nos erreurs collectives quand on a refusé de se risquer pour tenter de les éviter ?

Marion Maréchal a salué l’éventualité de votre candidature en suggérant qu’elle facilitait la perspective d’alliances…

Pour ma part, je ne crois pas du tout à cette logique d’alliances électorales, seulement au travail de fond qui peut seul susciter la confiance et l’adhésion. Emmanuel Macron n’a pas commencé en négociant l’alliance du MoDem et du PS ! Il a créé une dynamique et les électeurs se sont agrégés autour de lui.

Je n’ai aucune réprobation morale pour quelque électeur que ce soit ; chacun fait son choix en conscience. Mais moi qui aspire à voir la France se reconstruire et sortir des logiques qui ont causé sa fragilité actuelle, je constate que le Front national, pendant des décennies, n’a eu pour effet que de stériliser les voix qui lui étaient confiées. L’enjeu de ce constat n’est pas de jeter l’anathème mais de mesurer l’obligation qui nous est faite de formuler une proposition qui puisse susciter l’adhésion d’une majorité.

Notre pays est traversé par une crise très profonde et nous n’y répondrons pas par des tactiques politiciennes. Si jamais ma candidature se confirme, j’irai aux élections européennes avec une vision que je voudrais forte, claire et libre.

Cette vision européenne, quelle sera-t-elle ?

Emmanuel Macron a choisi de défendre l’idée de la souveraineté européenne et donc de la disparition de la nation ; je crois au contraire que c’est en se reconnaissant d’une demeure particulière que l’on peut ensuite s’ouvrir aux autres. Il faut défendre une Europe dans laquelle les peuples retrouvent la maîtrise de leur destin, une Europe qui ne soit pas le signe de la dépossession définitive de notre capacité d’agir et de décider collectivement – une Europe de la coopération entre nos pays, au service de la défense de notre civilisation. Pour cela, il faut revoir en profondeur le fonctionnement des institutions européennes, et s’opposer à tout transfert de notre souveraineté à des échelles de décision qui ne sont pas responsables devant les citoyens. Tant que l’Union européenne sera instrumentalisée par ceux qui veulent la disparition des nations, seul cadre où s’exprime la souveraineté des peuples, elle sera jugée illégitime et le ressentiment à son égard ne fera que croître.

La participation de Sens commun à la campagne de François Fillon s’est soldée par une diabolisation très forte du courant conservateur. Ne craignez-vous pas de subir la même épreuve ?

Changer pour changer est absurde, mais conserver pour conserver l’est tout autant. Nous sommes dans une période de l’histoire qui impose paradoxalement un changement très profond pour pouvoir sauver ce qui doit l’être. Cette équation échappe en partie à la tradition intellectuelle du conservatisme, qui s’est élaborée dans un monde très différent du nôtre.

Cela suppose d’avoir l’intelligence de refondre notre vocabulaire. Non pas pour concéder quoi que ce soit sur le fond, mais pour faire comprendre à ceux qui nous écoutent que la cohérence de leurs propres convictions devrait les conduire à nous rejoindre, notamment sur l’écologie. La vision que nous proposons n’est probablement pas minoritaire, si nous savons mieux la défendre : d’ailleurs, au moment de la dernière élection présidentielle, ce n’est pas un projet qui a été disqualifié parce que trop conservateur, mais le candidat qui le portait, pour des raisons très éloignées des questions de fond. Bien sûr, quand on pense à contre-courant, on n’échappe jamais totalement à la diabolisation ; mais je crois qu’il ne faut pas s’y résoudre. La tentation est grande de préférer s’enorgueillir de la virulence des critiques plutôt que de faire l’effort nécessaire pour convaincre ; ne soyons pas les polémistes que nos adversaires attendent.

Vous n’êtes pas encore diabolisé, mais déjà présenté comme un philosophe catholique. Le craignez-vous ou l’assumez-vous ?

Je suis catholique, en effet, et je l’assume parfaitement. Mais l’un des grands dangers du débat serait de céder à une forme de communautarisme stérile. La vie intellectuelle et la vie politique n’ont pas pour but de défendre des valeurs relatives à une sensibilité parmi d’autres ; celui qui croit en ce qu’il dit ne s’exprime pas pour défendre sa chapelle mais pour partager ce qu’il pense pouvoir être utile à tous.

Je suis assez inquiet de voir le piège communautariste se refermer sur notre société ; le discours de Macron aux Bernardins nous pousse d’ailleurs dans cette direction. On peut être opposé à la PMA et la GPA, vouloir renouer avec la transmission, défendre la dignité des plus vulnérables et même reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe sans forcément être chrétien. Ce qui nous anime, ce n’est pas de défendre une communauté parmi d’autres, c’est le sens du bien commun, et lui seul.