Une barrière écologique pour contribuer à rééquilibrer la mondialisation

Entretien paru dans Les Échos, propos recueillis par Pierre-Alain Furbury et Etienne Lefebvre (extrait).

Entretien avec Les Échos

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Le but, c’est construire une Europe qui fasse la preuve de son efficacité. Notre projet correspond, je crois, à l’aspiration d’une grande majorité de Français qui savent que l’Europe est nécessaire mais qu’il faut la changer.

Sur le plan économique, concrètement, comment réorienter l’Europe ?

Je rêve d’une Europe qui contribue à rééquilibrer la mondialisation, qui en soit un acteur offensif. L’Europe doit défendre son industrie, elle ne peut pas être qu’une terre de services. Nous proposons la création d’une « barrière écologique » pour défendre notre marché commun, en imposant des quotas carbone sur les importations, au même titre que ceux que paient nos entreprises, et le respect des mêmes normes que celles fixées à nos industriels et nos agriculteurs.

Faut-il revoir le droit de la concurrence, comme le préconise l’axe franco-allemand ?

Bien sûr ! Qui ne voit pas que ce droit est devenu obsolète face aux géants chinois et américains ? Nous croyons à la concurrence, aux vertus du libre-échange, mais à condition d’avoir les mêmes règles que les autres. Le manque de réciprocité sur les appels d’offres dans les marchés publics est par exemple incompréhensible.

L’Europe est-elle trop libérale ?

Elle est surtout trop naïve. Nous sommes encore par certains aspects les idiots du village mondial, même si les choses commencent à bouger, comme le montre le dispositif de contrôle des investissements directs étrangers que les Républicains au Parlement européen ont contribué à mettre en oeuvre. Il faudrait étendre ces garde-fous par exemple aux rachats de terres agricoles par les investisseurs chinois. Il y a une prise de conscience collective, surtout depuis les menaces de guerre commerciale de Trump et l’échec de la fusion Alstom-Siemens. C’est le moment d’agir.

Faut-il une harmonisation fiscale au niveau européen ? Peut-on continuer la course au moins-disant entre les Etats ?

On ne peut continuer à tolérer le dumping fiscal de certains Etats. L’action de la commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, va dans le bon sens quand elle sanctionne les aides d’Etat déguisées et lutte contre la concurrence déloyale. Il faut aller plus loin et tendre vers une harmonisation fiscale, notamment sur l’impôt sur les sociétés. Comme pour la TVA aujourd’hui, il serait souhaitable d’avoir un taux minimum et un plafond, avec une liberté pour les Etats au sein de ce corridor.

Nous proposons la création d’une « barrière écologique » pour défendre notre marché commun, en imposant des quotas carbone sur les importations, au même titre que ceux que paient nos entreprises, et le respect des mêmes normes que celles fixées à nos industriels et nos agriculteurs.

Mais attention, pour être crédible, la France doit se réformer. On ne peut pas parler de convergence fiscale quand on est champion du monde de la pression fiscale. Emmanuel Macron est un peu le cancre au fond de la classe qui dirait à ses voisins ce qu’ils doivent faire.

En matière sociale, a-t-il raison de plaider pour un bouclier social avec un SMIC européen ?

Mais là encore, la France n’est pas audible parce qu’elle n’a pas fait les réformes nécessaires, et cela conduit, malheureusement, à la réponse sèche de la nouvelle présidente de la CDU allemande . Pourtant, sur le fond, l’Allemagne aurait tort de refuser toute convergence sociale. Il faut aller vers une harmonisation des règles, et nous défendons une révision plus forte de la directive sur le travail détaché, une pratique qui, dans les conditions actuelles, nourrit la défiance des Français. Il faut non seulement garantir un salaire égal pour un travail égal, mais aussi que l’entreprise acquitte les mêmes charges sociales. Il faut également renforcer les contrôles qui sont dans ce domaine beaucoup trop faibles, et intégrer le transport routier dans la négociation, à venir, car Emmanuel Macron avait clairement abandonné ce secteur.

Faut-il taxer les Gafa ?

Oui, car rien ne justifie que des multinationales paient moins d’impôts que nos entreprises. Mais je ne crois pas à une réponse purement nationale qui risque de fragiliser nos propres acteurs : il faut une taxation au niveau européen. Par ailleurs, la position structurellement dominante des Gafa doit conduire à une riposte plus globale. Il s’agit de défendre nos valeurs, préserver nos démocraties et le droit à la vie privée. L’agence de protection de la démocratie prônée par Emmanuel Macron passe totalement à côté de ces sujets et n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

L’économie suffit-elle pour réduire le désamour entre les citoyens et l’Europe ?

Cela ne suffit pas, même si ce serait déjà beaucoup. L’Europe n’est pas une organisation comme les autres : c’est une histoire, des racines – gréco-latines, judéo-chrétiennes, l’héritage des Lumières -, une civilisation qui a encore quelque chose à dire au monde. Le grand dessein, il est là. Commençons par retirer de nos billets d’euros ces ponts qui n’existent pas et ne mènent nulle part, pour y mettre le patrimoine européen qui fait notre lien commun. Il faut aussi impérativement donner à chaque jeune, y compris les plus défavorisés, l’occasion d’un échange en Europe dans son parcours scolaire.

L’Europe doit-elle se mêler des sujets de société ?

Non. L’Europe n’a pas par exemple à définir la politique familiale ou la manière dont l’Etat français doit assurer le maintien de l’ordre. Mais parce qu’elle est une civilisation, elle porte en elle-même une exigence quant à ce qu’est la dignité humaine. Il faut porter à travers l’Europe une initiative concertée sur le refus de la marchandisation du corps, de l’eugénisme, de la tentation de l’homme augmenté, de la technicisation de l’humain.

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Politique agricole commune : c’est notre avenir qui est en jeu (tribune)

Tribune co-signée par Arnaud Danjean, Agnès Evren et François-Xavier Bellamy, parue sur le site du JDD, février 2019. Présentation de la vision stratégique et des orientations du programme « agriculture » pour l’élection européenne 2019.

A moins de cent jours des élections européennes, le Salon International de l’Agriculture s’ouvre dans le contexte d’une réforme de la Politique agricole commune (PAC) sur laquelle les élections du 26 mai auront un impact déterminant. Conséquence budgétaire directe du départ annoncé des britanniques et de l’émergence de nouvelles priorités au niveau européen (sécurité, migration et défense), la Commission européenne propose en effet de diminuer le budget alloué à la PAC de 15% pour la période allant de 2021 à 2027, soit un manque à gagner de près de 7 milliards d’euros pour les agriculteurs français. Ce serait en moyenne 20 000 euros de moins pour chaque exploitation. On mesure l’impact qu’aurait une telle baisse pour les agriculteurs, leurs familles, et le tissu rural qu’ils font vivre, dans un contexte déjà très difficile que Michel Houellebecq décrivait comme « un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM… »

Cette baisse, fruit des tergiversations du gouvernement français, qui pendant des mois a refusé de jouer son rôle de premier défenseur de la PAC, est inacceptable. Que traduit-elle comme vision? Que l’agriculture est un marché comme un autre ; que les agriculteurs doivent se débattre seuls dans l’économie mondiale ; que les exploitations n’ont plus qu’à augmenter de taille et industrialiser leurs activités pour rester compétitives ; et qu’en même temps la transition vers une agriculture écologiquement responsable se fera spontanément.

La PAC doit demeurer l’un des piliers stratégiques pour préserver notre modèle agricole

Pourtant, l’agriculture n’est pas un marché comme les autres. Voilà la vision que les gouvernements de François Hollande et Emmanuel Macron n’ont pas su défendre en Europe au cours des dernières années : au moment où la démographie mondiale explose, la PAC doit demeurer l’un des piliers stratégiques pour préserver notre modèle agricole et préparer l’avenir de notre continent. Toute autre option serait une folie.

Car notre agriculture, ce sont les produits qui se trouvent chaque jour dans les assiettes de millions d’enfants, et garantissent à chacun d’accéder à une alimentation sûre et saine. La sécurité alimentaire ne doit rien à un coup de chance : conditions météo, changement climatique, volatilité des cours mondiaux… les agriculteurs font face à des risques auxquels aucun autre secteur économique n’est exposé. Le rôle de la puissance publique en France et en Europe est de les soutenir et de les protéger pour assurer notre sécurité.

Notre agriculture, c’est aussi 7 milliards d’excédents commerciaux pour la France. L’Argentine, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Brésil, les Etats-Unis et la Chine font tout pour concurrencer nos producteurs : giga-fermes industrielles, normes sanitaires inférieures, subventions massives aux entreprises agrochimiques. On trouve déjà en supermarché des produits frais venus de Nouvelle-Zélande… Des milliers d’hectares agricoles et des dizaines de vignobles passent sous pavillon chinois. Ce serait une naïveté coupable que de baisser la garde dans un tel contexte.

Notre agriculture, enfin, ce sont des missions que l’on ne peut monétiser : valorisation du monde rural, sauvegarde et entretien des paysages, aménagement de nos territoires dans une cohérence entre activité économique et géographie, que nous appelons, en France, le terroir – un mot qui n’a d’équivalent dans aucune autre langue.

En 2016, le revenu moyen des agriculteurs est inférieur au Smic pour 54 heures travaillées par semaine

Maintien des budgets, des droits de douane et vigilance sur les négociation d’accords de libre-échange

Pour permettre à nos agriculteurs de survivre et de faire rayonner encore longtemps les savoir-faire qu’ils représentent, nous exigeons un maintien du budget de la PAC ; un maintien des droits de douane qui protègent notre marché, et de la préférence européenne qui expriment notre exigence de sécurité alimentaire et de responsabilité écologique ; et une vigilance absolue sur toute future négociation d’accords de libre-échange.

Bien sûr, les aides publiques doivent être mieux orientées ; les agriculteurs doivent pouvoir vivre dignement de leur travail : en 2016, leur revenu moyen est inférieur au Smic pour 54 heures travaillées par semaine. Dans les négociations commerciales, ils font face à des distributeurs et des industriels peu nombreux, davantage en mesure d’imposer leurs conditions, alors que le monde agricole reste très atomisé et peine à se structurer de manière suffisante, ou en est même empêché.

A cela s’ajoutent des normes toujours plus complexes, décidées bien loin des réalités locales, aboutissant à des absurdités réglementaires, et la gestion administrative calamiteuse des aides européennes par l’État français : travailleurs acharnés, défenseurs de la diversité et de la richesse de nos terroirs, les agriculteurs n’ont pas de temps à dédier à des procédures toujours plus lourdes.

Grâce notamment au travail persévérant des eurodéputés LR sur ces sujets, des réorientations nécessaires sont déjà achevées ou en cours : réforme du droit de la concurrence et de l’organisation agricole, création d’un cadre européen de lutte contre les pratiques commerciales déloyales, avancées sur les outils de lutte contre la volatilité des prix, mise en place d’outils de soutien des filières agricoles, et enfin simplification de la PAC.

La sécurité alimentaire, l’aménagement de notre territoire et la transition écologique

A partir de mai prochain, nous nous engageons à maintenir cette exigence et à porter une réforme ambitieuse de la PAC, pour permettre demain le renouvellement des générations et l’installation des jeunes agriculteurs, défendre un équilibre entre le développement économique et la transition écologique du secteur agricole ; ou encore mettre en place des outils permanents de protection et de gestion des crises.

La politique agricole commune avait permis de combattre efficacement la pénurie alimentaire et de moderniser le secteur agricole : ce fut un des grands succès économiques et politiques de l’histoire de l’Europe. Il n’y a pas de fatalité à sa dégradation. Sur ce sujet, nous ne croyons ni à une renationalisation illusoire, qui nous laisserait isolés dans un marché morcelé ; ni à une ouverture aveugle, qui abandonnerait ce pan essentiel de notre économie, de notre modèle social et de notre mode de vie à une concurrence mondiale faussée et très éloignée de notre exigence environnementale.

La sécurité alimentaire, l’aménagement de notre territoire et la transition écologique, qui sont des conditions essentielles de notre avenir, passent d’abord par ce chemin.

 

« La distorsion de concurrence n’est plus tenable pour nos agriculteurs »

 

"La distorsion de concurrence n'est plus tenable pour nos agriculteurs" FX Bellamy sur Franceinfo (06.04.19)

Nous proposons une barrière écologique, qui impose nos standards écologiques à tout produit entrant sur notre territoire.

Publiée par François-Xavier Bellamy sur Lundi 8 avril 2019

 

« Je regrette qu’on ne parle de l’agriculture que pour parler des pesticides. »

 

« Alstom, la France, l’Europe » (tribune)

Tribune co-signée par Agnès Evren, Arnaud Danjean et François-Xavier Bellamy, initialement parue dans l’Opinion en février 2019.

Après plusieurs mois de négociations, la Commission européenne a rejeté la fusion entre les deux champions du ferroviaire, le français Alstom et l’allemand Siemens. Ce rejet n’est pas seulement un échec pour le gouvernement ; il est aussi le symptôme d’une politique de concurrence européenne devenue inadaptée aux défis industriels d’aujourd’hui.

« Aucun dogme ne doit nous conduire à affaiblir nos entreprises sur des marchés mondiaux. »

Alstom, c’est d’abord le symbole d’une faillite, celle de la politique industrielle de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Alors qu’en 2004 Nicolas Sarkozy avait réussi à sauver ce fleuron français, en faisant entrer l’Etat à son capital, le groupe a été vendu à la découpe sous les quinquennats suivants. La branche énergie a été cédée à l’américain General Electric en 2014, alors même qu’une proposition industrielle avec l’allemand Siemens et profitable pour Alstom était sur la table ; et en 2017, le projet d’une fusion entre égaux de sa branche transport avec Siemens s’est discrètement transformé durant les négociations en prise de contrôle de Siemens sur Alstom. Le gouvernement aurait dû montrer plus de fermeté et s’engager au capital du nouvel ensemble comme il en avait la possibilité, pour éviter ce déséquilibre dangereux pour notre politique industrielle.

Pourtant, il est bien sûr indispensable de pouvoir construire une alliance solide sur le ferroviaire afin de s’adapter au nouveau contexte de l’économie mondiale. Notre droit de la concurrence a été conçu pour éviter la constitution d’un acteur dominant sur le marché intérieur européen. La concurrence est bien sûr utile quand une saine compétition conduit les entreprises à produire mieux et au prix le plus juste ; mais aucun dogme ne doit nous conduire à affaiblir nos entreprises sur des marchés mondiaux. C’est aussi la Commission qui avait conduit à privilégier une cession de la branche « énergie » à GE plutôt qu’une fusion avec Siemens en 2014, pourtant plus favorable à nos intérêts stratégiques nationaux et européens, puisqu’elle aurait permis alors de faire émerger un champion européen allemand côté énergie et un champion européen français côté ferroviaire. Désormais, c’est une entreprise américaine qui produit les turbines à vapeur de nos centrales nucléaires…

On ne peut pas d’un côté empêcher la constitution de champions européens au nom de la concurrence, et de l’autre laisser entrer les champions extra-européens au nom de l’ouverture commerciale. Une vision naïve de la mondialisation condamne à terme nos entreprises et nos emplois

« Cette nouvelle donne fait peser une menace existentielle sur l’économie européenne. »

Acteurs mondiaux. Le droit de la concurrence européen a été écrit pour un monde désormais révolu, dans lequel la compétition se jouait essentiellement au sein de la sphère occidentale où les règles étaient globalement partagées. Aujourd’hui, nos entreprises sont en concurrence avec des acteurs de niveau mondial, en particulier chinois et américains, soutenus par des Etats interventionnistes, qui se développent sur des marchés fermés et peuvent assez librement accéder à notre marché intérieur. Cette nouvelle donne fait peser une menace existentielle sur l’économie européenne. Dans ce contexte, il devient chaque jour plus évident que l’articulation entre la politique de la concurrence et la politique commerciale de l’Union européenne n’est plus adaptée : on ne peut pas d’un côté empêcher la constitution de champions européens au nom de la concurrence, et de l’autre laisser entrer les champions extra-européens au nom de l’ouverture commerciale. Une vision naïve de la mondialisation condamne à terme nos entreprises et nos emplois.

Il faut réagir vite, pour éviter de laisser l’industrie européenne subir encore de nouvelles défaites… Ce n’est pas tant la Commission qui est en cause, puisqu’elle a pour mission d’arbitrer en respectant le droit actuel, que le droit européen lui-même. Le prochain mandat européen sera donc décisif pour retrouver une vraie politique de la concurrence, qui puisse servir efficacement notre rayonnement économique. Deux réponses différentes doivent être apportées : dans les secteurs où le marché est mondial, il faut assouplir notre politique de concurrence, tandis que dans les secteurs où les marchés sont davantage régionaux, il faut rendre plus restrictive notre politique commerciale.

Ce n’est pas seulement une question industrielle ; il nous faut une vision stratégique pour mieux configurer l’avenir de la mondialisation, et garantir qu’elle ne sera pas l’occasion de notre sortie de l’histoire

Ce n’est pas seulement une question industrielle ; il nous faut une vision stratégique pour mieux configurer l’avenir de la mondialisation, et garantir qu’elle ne sera pas l’occasion de notre sortie de l’histoire. Un autre projet de société pour l’Europe est possible : redonner toute sa place à l’échange local et régional, afin que les individus puissent se réapproprier leur destin ; faire davantage coïncider la production et la consommation au sein de notre marché commun pour que mondialisation cesse de rimer avec délocalisation et désastre écologique ; focaliser le libre-échange sur les secteurs où les marchés sont à l’évidence mondiaux, afin de rester en pointe dans la compétition internationale.

Rompre avec la naïveté

Il y a urgence. Notre campagne européenne, nous l’avons commencée à Belfort : l’annonce récente du PDG américain de General Electric de supprimer 470 postes en France menace 146 emplois dans cette seule ville. Or l’industrie représente beaucoup plus qu’une activité économique : c’est aussi la transmission de savoir-faire, un patrimoine et une excellence française, une fierté partagée par ceux qui la font vivre, et toute une structuration de la vie sociale et locale. L’échec du gouvernement sur ce dossier menace encore un peu plus ce tissu fragilisé, qui a fait la force de la France. Nous avons besoin de l’Europe pour le reconstruire et le faire rayonner encore longtemps dans le monde ; mais si nous ne savons pas rompre avec cette dramatique naïveté, le projet européen restera durablement discrédité.

Entretien avec Nice Matin au début de la campagne pour l’élection européenne de 2019

Entretien paru dans Nice Matin, février 2019. Propos reccueillis par Thierry Prudhon.

Vous avez dénoncé dans votre livre Demeure le bougisme, la dictature du mouvement à tout prix. C’est un grand écart de vous retrouver désormais dans la lessiveuse d’une campagne…

Justement, ce que j’ai voulu dire tout au long de mes écrits, c’est que nous avons besoin de retrouver un cap, un sens. Dans cette campagne, le plus important est de pouvoir parler ensemble de l’Europe que nous voulons. Notre but, c’est de transformer l’Europe en profondeur pour pouvoir la sauver, en déterminant ce qui en elle est nécessaire à notre avenir collectif.

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Ce qui compte pour nous, c’est de renouer avec une Europe pragmatique et efficace, dans un moment de l’histoire où nous avons plus que jamais besoin que le projet européen soit au service des citoyens, en les protégeant contre les flux migratoires, une mondialisation débridée, ou encore une guerre commerciale dont nous serons les victimes si nous ne savons pas nous unir.

On a un peu l’impression que toutes les listes disent la même chose : l’Europe oui, mais une Europe qui redonne aux nations plus de souveraineté. Qu’est-ce qui vous distingue de vos concurrents ?

Ce qui est important, c’est de bien comprendre la cohérence des visions proposées lors de cette élection. Le Rassemblement national, comme Nicolas Dupont-Aignan, a toujours prôné la déconstruction de l’alliance européenne. Avec l’idée de retrouver la souveraineté monétaire, le Rassemblement national veut sortir de l’euro et on sait ce qu’il adviendrait si cela se faisait, il suffit de considérer les difficultés générées par le Brexit…

Sauf que le RN ne parle plus du tout d’abandonner l’euro…

Mais il continue à défendre l’idée d’une souveraineté monétaire, qui suppose nécessairement une sortie de l’euro. Ou alors c’est que son projet relève d’un « en même temps » qui ne pourra que décevoir. Nous, nous croyons à l’Europe. Mais, contrairement à ceux qui aspirent à une forme de fédéralisme renforcé, nous croyons à une Europe qui permette concrètement de mutualiser ce que nous devons faire en commun pour nous renforcer. Aujourd’hui, l’Europe nous fragilise trop souvent. Je pense notamment à la question fiscale, avec les Gafa qui utilisent la fiscalité européenne pour éviter de payer des impôts en France. L’Europe nous fragilise aussi lorsqu’elle ne sait pas défendre ses frontières contre les flux migratoires. Nous voulons au contraire une Europe qui renforce chacun des Etats, en mettant en commun des coopérations efficaces pour peser vraiment dans la mondialisation.

Concrètement, sur quels sujets ?

Par exemple sur la défense. Le président de la République a réaffirmé qu’il souhaitait se diriger vers une armée européenne. Nous considérons que c’est une aberration, car une telle idée ne peut pas fonctionner. C’est un rêve inefficace, qui ne peut être en outre véritablement démocratique. Nous croyons, au contraire, qu’il faut renforcer nos coopérations militaires. Notamment pour protéger les frontières européennes, avec une véritable flotte en Méditerranée pour lutter contre les trafics d’êtres humains qui prospèrent sur notre faiblesse.

Que proposez-vous concernant les travailleurs détachés ?

Nous avancerons au fur et à mesure de la campagne dans nos propositions. Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons plus laisser nos emplois être fragilisés par le dumping social organisé en Europe. Cela dit, il faut aussi que la France prenne sa part de responsabilité. Les gouvernants ont trop longtemps désigné l’Europe comme étant coupable de tous nos échecs, alors qu’en réalité d’autres pays européens sont plus efficaces dans la lutte contre le chômage, avec pourtant les mêmes règles. C’est aussi parce que nous n’avons pas su nous réformer, que les charges sur le travail sont très lourdes, que nos entreprises sont fragilisées. Il y a donc un travail à effectuer en Europe contre la concurrence déloyale, mais aussi en France pour réformer notre Etat et améliorer l’efficacité de la dépense publique.

L’Europe telle que vous la concevez est-elle celle à vingt-sept une fois la Grande-Bretagne sortie, ou plutôt une Europe étagée, à plusieurs niveaux ?

Nous voulons refonder l’Europe telle qu’elle est. Mais on peut imaginer des coopérations renforcées avec certains Etats sur des questions très concrètes, par exemple la question migratoire autour de la Méditerranée. Il ne peut y avoir de nouvel élargissement, contrairement au souhait d’Emmanuel Macron. Nous, nous nous engageons sur ce point, si nous sommes élus, il n’y aura aucun élargissement dans les cinq ans qui viennent, car ce serait fragiliser encore une Europe qui a besoin de se réformer, qui ne sait plus aujourd’hui décider efficacement et qui n’a pas su gérer les conséquences des derniers élargissements. Il faut prendre ce temps de refondation et cela suppose de clore la dynamique de l’élargissement, sans quoi nous risquons d’être définitivement paralysés. Notre but principal est, je le redis, celui d’une Europe plus efficace au service des citoyens.

Si le problème n’était pas réglé d’ici là, quelle serait votre position sur le processus de sortie de la Grande-Bretagne ?

Nous n’avons rien à gagner à ce que la Grande-Bretagne s’enfonce dans la crise. Le processus de négociation mené par Michel Barnier a fait l’unanimité dans les pays européens et les Anglais eux-mêmes en ont reconnu la qualité. Il faut maintenant qu’il aboutisse au plus vite. Nous avons besoin que les Anglais donnent une réponse claire afin que nous puissions avancer. C’est la vie de millions de citoyens britanniques mais aussi français qui est en jeu.

Entretien avec Le Parisien à la suite de l’investiture pour l’élection européenne

Entretien paru dans Le Parisien, janvier 2019. Propos reccueillis par Alexandre Sulzer et Quentin Laurent.

Extraits :

Pourquoi voter pour vous plus que pour Emmanuel Macron ou Marine Le Pen ?

Il y a d’un côté une tentation de déni, la volonté de poursuivre dans la voie d’une Europe déconnectée de la réalité des peuples : c’est ce que je vois dans le projet d’Emmanuel Macron. Et il y a, par ailleurs, une tentation de la déconstruction, qui traverse aujourd’hui le Rassemblement national ou Debout la France, la volonté de faire croire aux Français qu’on pourrait s’en sortir seuls, une promesse que je crois dangereuse dans le monde qui se dessine.

Vous avez dit que la nation est le seul cadre dans lequel s’exprime la souveraineté des peuples. Êtes-vous souverainiste ?

Le terme de souverainisme est réducteur. Je crois à une chose fondamentale : la démocratie suppose un peuple, et elle s’effectue donc à l’échelle nationale. Je ne crois pas que l’Europe puisse être le lieu d’un exercice démocratique unifié, parce qu’il n’y a pas de peuple européen. La belle singularité de l’Europe, c’est la construction d’une alliance de démocraties.

Quelles propositions concrètes allez vous porter dans la campagne ?

Prenons la question migratoire. Il serait irréaliste de croire que nous allons pouvoir défendre nos frontières si, entre Européens, nous nous isolons les uns des autres. Nous avons besoin de protections. Nous pourrions augmenter les moyens consacrés à Frontex (NDLR : agence européenne de contrôle des frontières) pour répondre concrètement à ce défi migratoire.

Vous avez un autre exemple ?

Nous pourrions, par souci écologique, mettre en œuvre une taxe carbone à l’extérieur de nos frontières européennes sur les importations. Nous ferions payer ceux qui font des bénéfices chez nous et qui ne respectent pas les normes environnementales que nous imposons à nos propres entreprises. Une autre piste qui me tient à cœur est la question de la transmission de la culture. Pourquoi ne pas construire une Europe du patrimoine, en consacrant une partie du budget de l’UE à la protection et valorisation du patrimoine européen ? Il faut en tous les cas renouer avec une Europe des projets et de l’efficacité concrète, qui nous permette de rayonner de nouveau.

A Strasbourg, auriez-vous voté en faveur des traités de libre-échange avec les Etats-Unis ou le Canada (Ceta, Tafta) ?

Dans leur état actuel, non, parce qu’ils sont le signe d’une forme de naïveté de la part de nos gouvernants. Ces accords ne permettent pas d’obtenir une réciprocité qui serait l’équilibre élémentaire pour pouvoir défendre l’intérêt de nos entreprises.

La droite n’a pas toujours porté ce discours. Vous vous définissez comme le candidat de la droite, de LR, du conservatisme ?

Le mot de conservatisme n’exprime pas les défis devant lesquels nous nous trouvons. Je suis le candidat de tous ceux qui espèrent voir se construire une Europe plus lucide, plus réaliste, plus efficace. Face au fédéralisme défendu par Emmanuel Macron, beaucoup d’électeurs qui ont voté à gauche pendant très longtemps se reconnaîtront peut-être dans ce qu’on a à proposer : une Europe qui permet de nouveau de ne plus subir la mondialisation.

La droite européenne (PPE) est partagée entre plusieurs sensibilités : vous sentez-vous plus proche d’Angela Merkel ou de Viktor Orban ?

Si on y regarde bien, la distance n’est pas si grande. Il y a des choses qui peuvent me heurter dans la façon dont Viktor Orban mène sa politique en Hongrie aujourd’hui. Mais il est membre du PPE depuis toujours, son opposition n’est pas la gauche mais l’extrême droite. Dans la volonté de créer un affrontement inutile, il me semble qu’il y a plus à perdre qu’à gagner pour la construction européenne.

Vous êtes prof de philo… une phrase d’un philosophe pour résumer votre campagne ?

Cette très belle citation de Max Weber : « Il est parfaitement exact de dire, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on n’aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible ».