L’homme peut-il être inhumain ?
Texte paru le 18 octobre 2018 dans la newsletter Time To Philo.
Il y a quelques heures, cinq hommes ont été interpellés à Toulouse. Ils sont soupçonnés d’être impliqués dans un acte particulièrement atroce : le 16 septembre dernier, au cours d’une soirée, une jeune fille était victime d’un viol en réunion. Comble de l’horreur, ses agresseurs hilares filmaient la scène en direct. En apercevant ces images au hasard des réseaux sociaux, je n’ai pu en regarder plus de quelques secondes – la vidéo a heureusement disparu depuis. Mais il reste d’une telle scène, avec l’écoeurement qu’elle provoque, cette question obsédante : comment l’homme peut-il tomber si bas ? Comment pouvons-nous être inhumains ?
Une telle question est étonnante : elle suppose que le nom d’humain n’est pas seulement celui d’une espèce, mais aussi d’une qualité, le signe de la bonté qui serait naturelle à l’homme. Ce postulat a été défendu par un philosophe, qui en fait son acte de foi : tout au long de son œuvre, Jean-Jacques Rousseau ne cesse de supposer que l’homme est un être originairement bon, aussi innocent et incapable de nuire que ne le sont les autres vivants. Bien sûr, tout l’univers naturel est marqué par des rapports de lutte, de prédation et de mort : il arrive que l’animal tue pour survivre. Mais cet instinct de survie est son seul motif ; seul l’homme est capable de tuer, de blesser, de faire souffrir pour son plaisir, ou par orgueil, entrant dans des logiques de concurrence mortifères qui semblent bien étrangères à la simplicité du monde animal.
Cette innocence originaire, nous l’avons perdue, affirme Rousseau, en entrant dans l’état social où nous vivons aujourd’hui. Car la société remplace la paisible solitude par la compétition effrénée, la santé de l’instinct par les complexités de la raison, et la norme du besoin par l’énormité du désir. En quittant l’état animal, nous perdons ces bornes que la nature fixe aux pulsions de tous les êtres vivants, et nous voilà seuls parmi eux capables de commettre de telles atrocités. Face au « bon sauvage » encore tout près de la pureté primitive, l’homme le plus civilisé est aussi le plus barbare.
Par le mot de « barbare », les grecs de l’antiquité désignaient pourtant les sons inarticulés qui sortent de la bouche d’un homme qui ne saurait pas parler. Laisser l’homme à son état brut, c’est l’abandonner à une brutalité qui lui est bien peu naturelle. Car l’homme est singulièrement un être de culture ; et quand il décrit sa bonté, Jean-Jacques oublie simplement qu’elle a besoin d’une société tout entière pour s’accomplir peu à peu.
En affirmant que « tout homme est par nature un animal politique », Aristote affirme que la condition humaine ne se réalise que par la qualité de la cité dans laquelle il s’inscrit. « Si l’homme, parvenu à toute sa perfection, est le premier des animaux, il en est bien aussi le dernier quand il vit sans lois et sans justice. C’est alors l’être le plus pervers et le plus violent ; il n’a que les emportements brutaux du sexe et du ventre. » Quand la cité se disloque, l’humanité se défait. C’est la raison pour laquelle la barbarie de ce viol ne peut que nous concerner : cet épisode sinistre, et si peu isolé hélas, nous redit combien il est urgent de retrouver, et de sauver, les conditions indispensables pour que l’homme ne soit pas inhumain.



C’est un vrai honneur de pouvoir présenter Demeure dans le long dossier que le Figaro Magazine lui consacre ce week-end. Je suis le premier impressionné du temps et de l’intérêt que lui ont accordés les équipes de ce journal, au premier rang desquels Alexandre Devecchio. Je n’aurais jamais imaginé que ce travail susciterait une telle attention ; j’espère que cette visibilité bien imprévue pourra être utile pour servir, dans le débat public, les inquiétudes et les aspirations que nous partageons !
L’année des Soirées de la Philo s’achève, avec les dernières dates dans les villes qui ont rejoint l’expérience… Je profite de ce moment pour dire un immense bravo à toute l’équipe avec qui nous portons ce beau projet – et pour redire encore de tout cœur ma profonde reconnaissance aux milliers de personnes qui ont partagé avec nous cette cinquième saison ! Grâce à vous, cette proposition toute simple est devenue une étonnante aventure…
« Cloches de retour au matin de Pâques, pour nous aussi vous ressuscitez les beaux jours candides, les réveils dans un éclat de rire, les volets écartés devant la prairie où l’aube, en s’évadant, avait laissé sa blancheur comme un dernier voile oublié. Le jeune soleil splendide nous aveuglait et nous voilions nos visages ; nos mains, sur nos yeux, étaient transparentes et toutes pénétrées de lueur. On se criait Alléluia d’une chambre à l’autre ; nous étions joyeux parce que nous étions immortels.
Aujourd’hui, en pleine attaque terroriste, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a proposé, et obtenu, de prendre la place d’une femme, retenue en otage par un homme qui le matin même tentait d’assassiner des policiers. Il savait qu’en libérant cette otage, il prenait le plus grand des risques ; en ce moment, il lutte contre la mort.