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Aucune construction politique, aucune civilisation n’a d’avenir si elle ne maîtrise pas son territoire.

Photo : visite du camp de Kara Tepe, sur l’île grecque de Lesbos, en octobre 2020. © fxbellamy.fr

Entretien initialement paru dans Valeurs Actuelles le 8 octobre 2020.

L’attentat près des anciens locaux de Charlie Hebdo a porté dans le débat public la problématique des mineurs isolés. Il a fallu attendre ce drame pour que l’on s’en préoccupe…
Ce sujet est symptomatique de l’hypocrisie totale de nos politiques migratoires. Beaucoup d’élus départementaux alertent depuis des années sur ces “mineurs non accompagnés”, qui sont en fait très souvent des adultes connaissant parfaitement les failles de notre droit et cherchant seulement à bénéficier de ce statut protégé. Ce détournement manifeste est régulièrement couvert par paresse, lâcheté ou idéologie. Cela coûte deux milliards d’euros chaque année.

Le terroriste du 25 septembre était en effet un « faux » mineur. Que faudrait-il changer pour que ce système ne soit plus dévoyé ?
Il est indispensable que l’âge soit vérifié avant que quelqu’un soit reconnu comme mineur, pour mettre fin à ces mensonges évidents. Le juge qui s’est opposé à cette vérification dans le cas de ce migrant pakistanais devrait d’ailleurs s’en expliquer aujourd’hui… De manière plus générale, il faut réformer ce statut car la situation actuelle, loin de protéger les mineurs, créé une incitation au départ qui les met directement en danger : le gouvernement a d’ailleurs commis une faute très grave en renforçant ce risque, quand il a élargi récemment le regroupement familial aux mineurs. Bien sûr, dans l’urgence, il faut prendre soin d’un enfant isolé qui arriverait chez nous ; mais le seul objectif doit être d’organiser le plus rapidement possible son rapatriement vers sa famille dans son pays d’origine. La seule manière d’éviter que des mineurs ne soient jetés sur les routes de l’exil, c’est de garantir que personne ne restera sur le sol européen s’il n’a pas été autorisé à y entrer légalement. C’est la clé de toute politique qui protège vraiment ; il ne peut y avoir de vraie humanité sans maîtrise de nos frontières.

Que répondez-vous à ceux qui, jusqu’au gouvernement, estiment que l’accueil inconditionnel de ces mineurs relève de “l’honneur de la France” ?
Je leur réponds : allez faire un tour dans les hôtels sociaux où l’on héberge ces mineurs, et dites-moi si cela s’appelle l’honneur de la France. Allez à Lesbos voir les enfants piégés dans l’impasse migratoire, et dites-moi s’il s’agit de l’honneur de l’Europe. Le trafic d’êtres humains organisé par les passeurs, et la misère qu’il suscite, sont permis par la passivité coupable de nos pays, notre incapacité à maîtriser nos frontières, tout cela au nom de ce que les belles âmes, depuis le confort de leurs bureaux parisiens, appellent « l’honneur de la France ».
Bien sûr, il est légitime d’accueillir des gens réellement menacés ; nous n’avons d’ailleurs pas fait assez pour les chrétiens persécutés, ou les afghans qui avaient travaillé avec les soldats français. Mais le droit d’asile n’a rien à voir avec le détournement systématique dont il est l’objet aujourd’hui : sur plus de 150 000 demandeurs d’asile chaque année, 80% sont déboutés ; mais seuls 4 à 6% d’entre eux sont réellement expulsés… Ce n’est pas de la solidarité, juste de l’impuissance.

Vous revenez de Grèce, et plus précisément de l’île de Lesbos, symbole de la crise migratoire. Quel constat y avez-vous établi ?
C’est un immense drame humain. D’abord pour ces milliers de migrants auxquels des passeurs avaient vendu l’espoir, et qui se retrouvent dans une impasse, piégés dans des conditions très précaires et des procédures aberrantes. Et bien sûr une épreuve pour les Grecs, en première ligne face à cette situation. Ils vivent déjà les tensions et les conflits que cette situation prépare à grande échelle.

L’Union européenne, tiraillée par les intérêts divergents des nations qui la composent, peut-elle défendre une ligne cohérente sur la question migratoire ?
Si elle n’y arrive pas, elle est vouée à disparaître. Aucune construction politique, aucune civilisation n’a d’avenir si elle ne maîtrise pas son territoire. Mais je voudrais quand même rappeler que l’Europe n’est pas la première responsable en la matière : la plus grande part de l’immigration qui entre chaque année en France est une immigration légale. L’Etat a délivré l’an dernier plus de 300 000 titres de séjour, l’équivalent de la ville de Bordeaux ! Chaque année, ce gouvernement bat un nouveau record, et il en est totalement responsable.

Aucune construction politique, aucune civilisation n’a d’avenir si elle ne maîtrise pas son territoire. Mais je voudrais quand même rappeler que l’Europe n’est pas la première responsable en la matière : la plus grande part de l’immigration qui entre chaque année en France est une immigration légale.

Malgré tout, s’accorder à 27 sur une politique migratoire commune ne vous semble-t-il pas difficile à réaliser politiquement ?
Bien sûr, mais la situation évolue. En 2015, les pays européens ont été violemment divisés sur la crise migratoire. Quand l’Allemagne a accueilli plus d’un million de migrants sur son sol, d’autres pays – comme ceux du groupe de Visegrad – s’opposaient vigoureusement à cette ouverture. Aujourd’hui, la ligne de Viktor Orban l’a clairement emporté. Regardez le pacte sur les migrations, présenté par la Commission européenne : il reste dans ce projet des points qui posent de vrais problèmes, mais fondamentalement, l’option prise par la commission consiste à protéger concrètement les frontières extérieures de l’Europe, et à adopter enfin une vraie politique de reconduites. Un élément crucial : la commission accepte enfin de renoncer à l’idée inopérante et anti-démocratique de la relocalisation obligatoire de quotas de migrants dans les Etats membres. Cela représente une rupture substantielle depuis 2015 – Angela Merkel elle-même ne défend plus ses positions de l’époque.

En 2015, justement, l’Europe avait en quelques sortes “sous-traité” le contrôle de ses frontières à Recep Tayyip Erdogan. Quelle doit-être aujourd’hui l’attitude de l’Europe vis-à-vis de la Turquie ?
L’Europe est coupable de rester aussi passive et silencieuse face à la menace globale que fait peser sur elle l’action d’Erdogan en Grèce, à Chypre, ou contre l’Arménie aujourd’hui. Plusieurs mesures s’imposent immédiatement : arrêter bien sûr une bonne fois pour toutes la procédure d’adhésion de la Turquie à l’UE, cette fiction aberrante que nous dénonçons depuis longtemps, et stopper les financements qui y sont liés ; instaurer des sanctions contre le régime turc et ses principes figures. Face à cette menace, l’alliance des pays européens peut les renforcer en matière de contrôle des frontières, de sécurité et de défense, notamment pour les rendre moins dépendants de l’Otan – dont la Turquie est membre. Nous en sommes loin aujourd’hui.

Le président de la République a présenté récemment un plan de lutte contre “les séparatismes”, salué largement dans la classe politique – y compris à droite. Qu’en avez-vous pensé ?
Pour ma part, je ne trouve malheureusement dans ce discours qu’un mélange de naïveté, d’inconséquence et de pure communication. L’islamisme représente une menace politique vitale : le président propose une réponse juridique… mais pourquoi créer un nouvel arsenal de lois, quand on a renoncé à appliquer celles qui existent déjà, par manque de volonté et de fermeté ? Emmanuel Macron persévère par ailleurs dans cette culture de l’excuse qui consiste à mettre encore et toujours la France en accusation. Il dénonce le « surmoi post-colonial » de la France, qu’il avait déjà accusée de crimes contre l’humanité ; il relie les attentats islamistes au fait que nous n’avons pas donné sa chance à la jeunesse… Mais bien des jeunes vivent dans les territoires déshérités et abandonnés de la France périphérique, qui n’ont d’ailleurs pas bénéficié des financements colossaux des « politiques de la ville » ; et ceux-là ne commettent pas d’attentats ! Il est absurde de penser, par une espèce de matérialisme post-marxiste, que tout s’explique par l’économie et qu’on en vient à tuer des gens à coups de hachoir parce qu’on n’a pas pu intégrer une école de commerce… On ne fera pas reculer le terrorisme en expliquant qu’il y a des raisons qui pourraient le légitimer.

Emmanuel Macron a parlé à plusieurs reprises dans ce discours de la “civilisation islamique”, présente de fait dans notre pays. Est-ce une manière d’acter que notre société est désormais multiculturelle ?
En l’écoutant, je me demandais, songeur, s’il serait prêt à parler de la civilisation chrétienne. Emmanuel Macron avait explicitement refusé, dans son discours aux Bernardins, de reconnaître les racines chrétiennes de notre civilisation. Nous sommes prêts à reconnaître la culture de l’Autre : seule notre propre origine n’est pas admise dans le panthéon diversitaire. Dans ce réflexe multiculturaliste, il y a l’illusion de croire qu’on sauvera le « vivre ensemble » en acceptant de sacrifier sans cesse un peu plus de notre culture, de nos principes et de notre manière de vivre. Mais le déni de soi ne ramènera pas la paix, au contraire, il ne peut susciter que l’éclatement de la société en une juxtaposition de communautarismes revendicatifs.

Cela ne trouve-t-il pas une une traduction concrète sur la question de l’apprentissage de l’arabe ?
C’est un contresens majeur. Dans notre pays, à 18 ans, un jeune sur cinq est en difficulté dans la lecture et l’écriture du français : et on voudrait lutter contre le séparatisme en promouvant l’enseignement de l’arabe ? Le vrai défi qui nous attend, c’est de garantir que chaque enfant qui grandit en France soit authentiquement français, pas seulement pas l’état civil mais par la culture, le sentiment d’appartenance, et d’abord par la langue. Il n’y a aucune raison d’enfermer indéfiniment les enfants de la troisième ou quatrième génération dans une communauté linguistique autonome qui se perpétuerait en France.

Vous dites qu’Emmanuel Macron n’a pas évoqué la civilisation chrétienne. Dans son discours, le mot « France » était également quasi systématiquement remplacé par celui de “République”, comme si les deux étaient synonymes. Faut-il y voir plus qu’un tic de langage ?
C’est le symptôme de la confusion dont je parlais tout à l’heure : nous voulons apporter une réponse juridique à un problème politique. La République est une forme institutionnelle ; il faut faire respecter la loi commune, ni plus, ni moins. Emmanuel Macron veut « faire aimer la république » : mais comme l’avait si bien dit Charlotte d’Ornellas, on ne se passionne pas pour la littérature républicaine, on ne savoure pas la gastronomie républicaine, on n’est pas ému par la beauté des paysages républicains ! C’est le même président qui affirmait qu’ « il n’y a pas de culture française »… L’Etat ne peut susciter aucune adhésion s’il prétend être aimé pour lui-même, s’il n’est pas capable de reconnaître qu’il n’est qu’une forme institutionnelle au service de la perpétuation de cet héritage culturel que nous appelons la France.

Que faudrait-il donc faire pour lutter contre le séparatisme islamiste ?
La première réponse, c’est de faire appliquer la loi partout, sans faiblesse, de punir la première infraction, de sanctionner sans faillir ceux qui défient nos lois – tout cela est d’abord une question de volonté politique. La seconde, c’est de mettre fin à l’immigration massive, et de commencer par mener le travail d’intégration en échec depuis si longtemps. Prétendre lutter contre le séparatisme quand on laisse entrer chaque année en France 450 000 personnes, c’est simplement un mensonge. Enfin, la troisième réponse est l’éducation : s’il nous reste une chance d’éviter la fracturation définitive de notre société, elle passe par la bataille des cœurs. Seule l’éducation peut transmettre de nouveau la culture française à tous les jeunes qui vivent en France, la donner à connaître et à aimer. C’est possible, et je l’ai vécu comme bien des enseignants qui mesurent la valeur de l’héritage qu’ils ont à partager. Mais il y a vraiment urgence…

Mineurs étrangers isolés : invité de France Info

Non, vous n’en demandez pas trop si vous rêvez d’une France où on ne risque pas de se faire découper au hachoir au coin de la prochaine rue.

Sur les relations UE-Chine et le respect des droits fondamentaux

Invité de la matinale de RTL le jeudi 30 juillet 2020

« Très longtemps nos pays européens se sont tus car ils étaient dépendants de la Chine – la question de la dette fait partie de cette dépendance. Je crois qu’il est temps de sortir du silence, […] de parler d’une voix forte sur ces sujets majeurs des droits fondamentaux violés face à la minorité ouïghoure, face aux chrétiens, face à Hong-Kong… »


Entretien avec le quotidien La Croix paru le 28 juillet 2020.

Propos recueillis par Dorian Malovic.

La Croix : Comment avez-vous réagi aux déclarations de Jean-Yves le Drian à l’Assemblée nationale, mercredi 21 juillet, condamnant les camps d’internement pour les Ouïgours au Xinjiang ?

François-Xavier Bellamy : J’étais heureux d’entendre les paroles très fortes du ministre français des affaires étrangères sur le sujet, des paroles attendues. Ce que vivent les Ouïgours et les Hongkongais dans une Chine qui foule aux pieds les droits fondamentaux de la personne humaine est un drame, et ces paroles brisent enfin le silence de la diplomatie française. Il faut espérer que la France puisse sortir de sa torpeur et fasse évoluer sa stratégie pour faire entendre sa voix sur la scène mondiale sur ce qui se passe en Chine. Si ce n’est pas trop tard.

Au niveau du parlement européen, nous avons essayé d’y contribuer en décernant le Prix Sakharov pour la liberté d’esprit 2019 à Ilham Tohti, intellectuel ouïgour de 44 ans condamné en 2014 à perpétuité par la Chine pour séparatisme, alors qu’il incarne au contraire le dialogue et l’entente entre les peuples. J’espère que nous ouvrons la voie et que ça n’est pas sans effet sur la Chine.

Comment expliquez-vous ce silence jusqu’ici des puissances occidentales à l’égard de la Chine ?

Depuis cinquante ans, malheureusement, le monde occidental a regardé la Chine avec naïveté, intérêt et complaisance. Il en a fait « l’atelier du monde », qui nous rend dépendant aujourd’hui pour les produits de premières nécessité.

Cela correspond parfaitement à la dialectique du Maître et de l’Esclave de Hegel. Nous avons transféré la production en Chine pour y trouver une main-d’œuvre à bas coût, pour lui faire fabriquer nos biens indispensables, mais aujourd’hui nous sommes devenus totalement dépendants. Il faut aujourd’hui que nous soyons prêts à faire l’effort de produire de nouveau ce dont nous avons besoin. C’est indispensable, mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?

Avez-vous jamais pensé que le régime chinois était capable d’évoluer ?

Je n’ai jamais eu de doute sur la nature du régime chinois. Je suis engagé dans la politique européenne depuis 2019, et depuis la campagne européenne j’ai toujours évoqué la nécessité pour l’Europe de changer sa stratégie à l’égard de la Chine.

Il ne s’agit pas de lui déclarer la guerre, la Chine est une civilisation millénaire dont l’art et la philosophie font partie des trésors de l’humanité, mais cette histoire n’est pas représentée par le parti communiste chinois qui ne s’est maintenu au pouvoir qu’au prix de dizaines de millions de morts. La répression sanglante de Tian An Men, en juin 1989, en fut une illustration. Or après les condamnations et l’indignation, nous avons repris des relations normales et actives sur les plans commerciaux, technologiques, industriels… alors que la Chine n’a jamais cessé d’être totalitaire !

L’Union européenne reste très divisée sur l’approche à adopter à l’égard d’une Chine de plus en plus hégémonique. Que proposez-vous ?

Le moment est venu d’attirer l’attention, au Parlement européen, sur les violations des droits de l’Homme perpétrées par la Chine. Nous ne pouvons plus rester silencieux sur le drame des Ouïgours et des Hongkongais. L’Occident est concerné, car la Chine a violé le traité sino-britannique signé en 1984 sur Hong Kong. Il faut que l’Union européenne assume sa responsabilité. L’Europe doit assumer son rôle de point d’équilibre entre les puissances chinoise et américaine, afin d’éviter la confrontation entre deux blocs. Il nous faut retrouver notre autonomie industrielle, technologique, sanitaire et numérique.

Relocalisations, quels pays pour remplacer la Chine ?

C’est la stratégie que je défends au parlement européen, car nous ne pouvons dépendre d’un pays comme la Chine dans nos secteurs stratégiques, sous peine de n’être plus que le substitut d’une puissance étrangère. Enfin il faut mettre un terme à la concurrence déloyale dont nous sommes victimes, et que la Chine pratique les mêmes règles commerciales. C’est un point vital pour l’Union européenne.

Mettre fin au processus d’adhésion de la Turquie

Intervention en séance plénière du Parlement européen sur la #Turquie. L’Europe doit sortir du déni ; et cela commence par mettre fin maintenant à ce processus d’adhésion, qui n’est qu’une fiction absurde.

Publiée par François-Xavier Bellamy sur Jeudi 9 juillet 2020

Relation UE-Chine : il est temps de sortir de la naïveté.

« Dès le 28 décembre, le docteur Li Wenliang alertait sur l’apparition d’un nouveau virus dans son hôpital. Pour toute réponse, le gouvernement chinois l’a arrêté et forcé à signer une confession publique. 

Dès la deuxième semaine de janvier, des responsables de l’OMS se sont plaints que la Chine ne transmette pas d’information sur le virus, et retienne des données cruciales pour mesurer sa dangerosité et éviter sa propagation. Des journalistes étrangers ont été expulsés du pays pour avoir évoqué l’épidémie en train de se développer. 

Une leçon pour nous, dans cette période où nos pays occidentaux perdent eux aussi le goût de la liberté d’expression : la capacité à supporter des opinions divergentes est nécessaire si nous ne voulons pas sombrer dans une société d’oppression, mais aussi si nous voulons garder le moyen d’être informés des dangers qui nous menacent. Une démocratie vivante et courageuse protège mieux qu’une dictature qui étouffe toute possibilité d’alerte. 

Si la Chine n’avait pas été un régime totalitaire, si elle avait respecté la liberté d’expression et avait tiré de ces alertes des réponses immédiates pour protéger sa population et prévenir le reste du monde, nous aurions très probablement pu éviter les dizaines de milliers de morts créées par cette pandémie, et la crise économique dévastatrice dont nos pays vont devoir payer les conséquences pour de nombreuses années sans doute. Le parti communiste chinois est directement responsable de ce désastre. 

Cette crise ne conduit pourtant pas le régime chinois à se remettre en question, bien au contraire : il a redoublé ses actions de propagande, y compris dans des pays européens. Il a multiplié avec une espèce d’opportunisme financier les actions dirigées vers des actifs économiques européens… 

Et enfin, nous le voyons aujourd’hui, il a intensifié sa répression, y compris à Hong Kong : il y a quelques jours, le 28 mai, l’Assemblée populaire de Chine a commencé la rédaction d’un projet de loi pour restreindre toutes les libertés des citoyens à Hong Kong. Les services de sécurité chinois pourraient y établir leurs antennes, l’opposition à la politique du gouvernement chinois pourrait être réprimée comme de la subversion ou du terrorisme, et ceux qui oseraient encore s’exprimer librement pourraient être extradés en Chine. Le rouleau compresseur chinois s’abat sur les libertés de Hong Kong au mépris total de l’accord signé avec les Britanniques de 1984. Depuis plusieurs semaines, avec des collègues de plusieurs groupes ici au Parlement, nous alertons sur ce sujet, et je voudrais redire ici mon soutien total aux opposants qui avec un courage incroyable se lèvent encore, avec leur seule voix pour arme, face à l’énorme puissance de la Chine. 

Malheureusement, l’Europe ne leur apporte pas le soutien qu’elle leur doit. Notre civilisation a inventé la démocratie, elle reste terriblement silencieuse aujourd’hui. Silencieuse même devant l’intimidation et le mensonge que la Chine lui impose presque ouvertement. Un fait récent, largement ignoré : fin avril, le Service européen d’action extérieure, la « diplomatie » européenne, publie un rapport sur la crise du coronavirus. Trois fonctionnaires affirment que des passages entiers de ce rapport ont été retirés avant publication : ils décrivaient les méthodes de désinformation utilisées par la Chine sur l’origine de l’épidémie. Et ces passages ont été supprimés… sous la pression de Pékin. Les ambassadeurs des 27 Etats membres ont accepté eux aussi de retirer un passage entier d’un texte qu’ils signaient le 6 mai dernier dans un organe de presse chinois, un passage qui indiquait simplement que l’épidémie avait commencé en Chine. Incroyable soumission aux diktats de ce pays… Des pays attachés à leur souveraineté et conscients de leur responsabilité démocratique auraient dû retirer leur texte au lieu de céder à un tel chantage, et de se rendre ainsi complices des mensonges qui piègent aujourd’hui un milliard trois cent millions de citoyens chinois ! 

Pourquoi nos pays sont ils prêts à trahir, à subir, et à se taire ? 

Il y a longtemps que l’Europe cède du terrain. Pour partie par naïveté. Pour partie aussi parce qu’elle y trouve un intérêt matériel évident, à courte vue. Nous avons tous dans nos poches des produits fabriqués en Chine. Le fait évident que la Chine exploite par exemple même le travail forcé dans ses prisons ne nous a pas fait reculer. Je me souviens de ces cartes postales vendues en décembre dernier dans des supermarchés de Londres, dans lesquelles plusieurs acheteurs avaient eu la surprise de trouver des appels au secours de détenus de Shanghaï. Qui leur a répondu ? La chaîne de supermarché a précipitamment retiré les produits, et nous avons continué d’acheter chinois : la conscience européenne se dissout dans le calcul. 

Notre passivité est pourtant non seulement un renoncement moral, mais aussi une erreur stratégique. En France en particulier, nous consommons depuis longtemps maintenant plus que nous ne sommes capables de produire : notre balance commerciale avec la Chine est déficitaire de 30 milliards par an. Cela implique que nous devenons dépendants, et que notre économie est vouée à être progressivement rachetée par des acteurs étrangers. La Chine a développé une stratégie claire de conquête par le commerce, baptisée les nouvelles route de la soie : elle investit en particulier dans les infrastructures de transport dans le monde entier, en Afrique par exemple, mais aussi en Europe. La part des investissements chinois dans ce domaine est passée de 20 % en 2016 à plus de 50 % dans les années suivantes. 5 des 10 ports les plus importants en Europe, qui sont des points d’entrée essentiels dans notre marché, ont été ciblés par des investissements chinois. Avec notre complaisance étonnante : le port du Pirée par exemple, détenu en majorité depuis 2016 par le chinois Cosco Shipping, a reçu 140 millions d’euros de la banque européenne d’investissement l’année dernière… 

La crise actuelle ne va rien arranger bien sûr : elle fragilise beaucoup d’entreprises européennes, qui deviennent ainsi beaucoup plus vulnérables à des stratégies opportunistes de rachat. Dans cette situation, il est urgent de réagir et de sortir l’Europe de sa léthargie. 

Nous devons être prêts à protéger notre tissu industriel, et en particulier nos entreprises stratégiques, et les Etats doivent pouvoir agir pour cela. Habituellement les règles européennes interdisent aux Etats d’intervenir pour soutenir une entreprise : ces règles ont été suspendues pendant cette crise, et nous voulons qu’elles restent suspendues aussi longtemps qu’il le faudra. 

Nous devons retrouver un climat économique plus sain en Europe, mais cela suppose de mettre fin à la concurrence déséquilibrée que nous imposons à nos entreprises, en restant aveugles au contexte mondial. La commission européenne a refusé par exemple la fusion d’Alstom et Siemens l’an dernier, au motif que cette entreprise deviendrait trop importante en Europe. D’accord ; mais alors comment pouvons nous autoriser le géant chinois CRRC, qui bénéficie du monopole en Chine, et qui est largement soutenu par des aides d’Etat dans son pays, à prendre des marchés en Europe ? Il est totalement avantagé par les règles que nous imposons à nos propres entreprises, et qui ne s’appliquent pas à lui ! Je crois à la liberté de l’économie, à condition que les règles soient les mêmes pour tous… Nous ne pouvons sur ce sujet nous en prendre qu’à notre propre naïveté. Il faut que l’Europe soit cohérente ! 

En attendant ce rééquilibrage, face à l’urgence actuelle, notre président de groupe Manfred Weber a fait une proposition que je soutiens totalement : il faut imposer au moins un moratoire d’un an pour empêcher toute entrée chinoise au capital d’une entreprise européenne. Il serait absolument scandaleux que la Chine tire bénéfice de la crise économique mondiale qu’elle a au moins contribué à causer. 

Enfin, pour éviter que l’épidémie ne resurgisse, nous devons exiger une enquête indépendante sur l’origine et la gestion de cette crise sanitaire dans le monde. Cette enquête, nous devons la mener pour dissuader tout Etat à l’avenir de dissimuler une menace globale ; mais nous la devons aussi à la mémoire de tous ceux qui sont morts et pour les familles endeuillées. Nous la devons pour la cause de la vérité, et l’Europe ne sera pas fidèle à son histoire et à sa vocation si elle ne donne pas pour priorité essentielle à sa diplomatie d’imposer cette exigence. Si nous nous renions, si nous ne respectons pas nos propres principes fondamentaux, comment pouvons-nous espérer être respectés ? 

La Chine est un grand pays, héritier d’une histoire exceptionnelle, qui a mûri une civilisation magnifique. Mais avec le parti communiste chinois, qui a imposé et maintenu son pouvoir depuis plus de soixante ans au prix de dizaines de millions de victimes, nous n’avons ni les mêmes intérêts, ni la même idée du monde de demain, ni la même vision de l’homme et de la société. Bien sûr, il ne s’agit pas de traiter la Chine en ennemie ; mais les européens doivent se rappeler d’urgence que l’histoire est faite de rapport de forces, et que préserver la paix et la liberté l’exigent aussi. Le gouvernement chinois assume de défendre ses objectifs et ses principes ; si nous n’en sommes plus capables, nous serons balayés, à un moment où pourtant le monde a besoin plus que jamais des principes de liberté et de dignité absolue de la personne humaine que la civilisation européenne a mûris. »