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Bioéthique : la gravité de ce qui se joue aujourd’hui reste sous-estimée.

Texte écrit avec Pierre Manent et Elisabeth Geffroy, initialement paru dans Le Monde le lundi 28 juin 2021.

Le projet de loi bioéthique revient en lecture définitive à l’Assemblée nationale. Malgré trois ans de discussions, son contenu est encore très largement méconnu des Français, la mesure phare qu’est l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes ayant monopolisé l’attention. Qui, même au sein des médias, sait réellement ce qui se prépare à travers les évolutions nombreuses et majeures que ce texte autorisera ? L’ignorance est telle que lorsque, en octobre 2019, les chroniqueurs de l’émission Quotidien avaient relayé une intervention sur ce projet de loi, ils l’avaient spontanément analysée comme un tissu de désinformation complotiste ; il s’agissait en fait d’une description factuelle des « avancées » proposées par les députés de la majorité. L’autorisation de créer des embryons chimériques mêlant des cellules humaines et animales avait, par exemple, paru trop improbable aux journalistes pour qu’ils vérifient de quoi il retournait : elle a pourtant bien été votée de nouveau en commission au début du mois de juin.

Le faible intérêt pour les considérations éthiques qui s’attachent à des actes très techniques explique sans doute que les manipulations génétiques, pourtant bien présentes dans le projet de loi, aient été si peu évoquées dans le débat public. Sur des questions aussi décisives, la controverse n’a jamais cessé, mais la gravité de ce qui se joue aujourd’hui reste essentiellement sous-estimée : c’est pourquoi il nous semble indispensable de revenir ici sur les enjeux humains majeurs de ce texte.

Chimères, embryons transgéniques, ciseaux génétiques CRISPR-Cas9, bébés-médicaments, auto-conservation des ovocytes sans motif médical, gamètes artificiels… : ces techniques touchent, à la fois physiquement et ontologiquement, à ce qui constitue le cœur de notre condition humaine. D’abord parce qu’elles menacent l’intégrité et la protection de notre identité génétique : via la technique du ciseau moléculaire, on fabriquera désormais des embryons transgéniques, par suppression et remplacement de morceaux d’ADN créant des modifications génétiques transmissibles à la descendance – sans que personne ne maîtrise les mutations ultérieures… Ensuite parce qu’elles sont une violation de la frontière entre les espèces, permettant, avec la création de chimères, l’implantation de cellules humaines dans des embryons animaux, pour fabriquer demain des cochons, des souris ou des singes dotés d’organes humains. Enfin parce qu’elles sont une renonciation supplémentaire au principe du respect de la personne comme fin en soi, une objectivation des êtres humains utilisés comme moyens : les « bébés-médicaments » seront conçus par FIV et sélectionnés pour être immuno-compatibles avec leur frère ou leur sœur atteint de maladie génétique, et ainsi transformés en êtres dont l’existence a pour seules origine et fin de servir d’instrument de guérison à un autre qu’eux – soit la définition même d’une réduction au rang de pur moyen.

Dans le choix politique d’autoriser de tels actes, se décide la place que nous donnons collectivement à la vie humaine. Car les principes qui sous-tendent ces choix sont très clairs : ce texte abat les garde-fous que la loi avait maintenus, encourageant et facilitant la manipulation de la vie humaine, malgré tous les risques avoués ou encore inconnus, le tout avec pour seule raison que ce qui est techniquement possible doit finir par être permis. Autant dire que la France, dont le modèle bioéthique constituait une référence dans le monde démocratique, consent d’avance à toutes les mutations que la science permettra, et renonce au principe même de la responsabilité politique, qui est de décider de la règle commune. Seule compte désormais la rentabilité : l’utilisation de cellules-souches d’un embryon humain pour la recherche, par exemple, n’était autorisée que si aucune autre technique n’était possible eu égard à la finalité poursuivie ; cette condition est abandonnée. Pourquoi abandonner cette exigence minimale, au moment précis où des méthodes alternatives aux manipulations de cellules embryonnaires se développent ? L’explication semble hélas simple : ces méthodes alternatives sont plus coûteuses… Derrière la mise en scène du « progressisme » en marche, la logique du marché gagne des pans de la vie humaine qui lui restaient encore indisponibles.

Toute nouveauté n’est pas nécessairement bonne en soi. Il nous appartient comme citoyens de décider des contours du monde humain dans lequel nous désirons vivre, au lieu de laisser la technique arbitrer et agir à notre place. La prise de conscience écologique a consisté à découvrir précisément cela, un peu tard : l’étendue inédite de notre capacité technique, loin de nous rendre maîtres de notre destin, nous oblige aujourd’hui à un immense effort pour reprendre le pouvoir sur notre propre pouvoir. A l’inverse, s’obliger à un vrai discernement moral et politique ne fait pas de nous des timorés incapables de progrès, mais des agents libres qui se reconnaissent le devoir de se dominer eux-mêmes avant de prétendre dominer le monde et la nature. Etrange paradoxe que cette tendance à déréguler les manipulations et expérimentations menées sur l’homme, au moment où nous réapprenons envers l’environnement le sens de la mesure, la nécessité d’une auto-limitation, l’obligation d’anticiper les conséquences des mutations que nous imposons à des équilibres vulnérables et nécessaires à la vie… Pourquoi oublier soudainement le principe de précaution, surtout lorsque sont concernés les ressorts les plus profonds, intimes et fragiles de l’être humain ? Tenons-nous à ce point à faire du corps humain le prochain objet de notre démesure technique, et reproduire sur lui des erreurs déjà commises contre la nature ? N’avons-nous vraiment rien appris ?

Euthanasie : nous voilà de nouveau devant un point de bifurcation essentiel.

Texte initialement publié sur le site Valeurs Actuelles.

Alors que la France entière apprenait cette semaine les dernières mesures sanitaires, que tous les esprits sont préoccupés par une pandémie et la détresse sociale immense causée par les confinements successifs, et pendant que des milliers de soignants livrent une longue et difficile bataille pour la vie, c’est donc le moment que des députés ont choisi pour faire avancer le droit de mourir plus vite. Pardon, de mourir “digne”, de mourir mieux. D’être “aidé à mourir”. Le droit d’être tué.

Le mot paraîtra peut-être dur ; j’en suis désolé, mais quel autre terme employer ? La loi Leonetti, adoptée en 2005, avait dessiné un chemin clair et largement partagé pour que toute vie finissante puisse être accompagnée, soignée, soulagée. Cette loi avait été adoptée à l’unanimité, preuve que nous sommes capables d’être unis même sur des sujets si sensibles. Mais c’était une autre époque, celle où le législateur prenait le temps de la concertation, de l’écoute, et d’une sensibilité accrue quand l’humain était en jeu. Où l’on ne s’attaquait pas les yeux fermés à des équilibres bioéthiques essentiels dans le seul but d’imposer un agenda idéologique, fût-ce au milieu d’une crise majeure…

C’est donc avec un mélange d’obsession et d’improvisation que quelques députés ont décidé de défaire l’équilibre de cette loi Leonetti, déjà modifiée en 2016, et dont les élus de tous bords regrettent pourtant que la France ne l’ait pas encore pleinement mise en œuvre. Les textes d’accompagnement qui en étaient issus ont été publiés seulement en 2018 pour l’hôpital, en 2019 pour les autres lieux de soin… Moins de trois ans plus tard, alors que, en matière de soins palliatifs en particulier, tout manque encore pour que les soignants et les patients bénéficient pleinement de ce dispositif, l’urgence serait d’effacer d’un trait de plume tout le travail qui avait mené à ce texte d’absolu consensus ? Personne ne peut soutenir sérieusement cette accélération absurde…

De fait, comme le dit Jean Leonetti lui-même, avec le texte proposé à l’Assemblée, il ne s’agit pas seulement d’aller plus vite, ou d’aller plus loin ; mais d’aller ailleurs… La dernière loi créait les conditions pour accompagner les souffrants dans les derniers moments de la vie. Elle refusait qu’on retire la vie. Celle qu’on nous propose aujourd’hui permettra de demain donner la mort. Elle ne supprimerait pas seulement l’équilibre trouvé il y a quinze ans, mais une ligne de conduite millénaire, celle que Thomas Mesnier, député LREM et médecin de profession, rappelait en citant en séance le serment d’Hippocrate qu’il avait un jour prêté : “Je ne provoquerai jamais la mort délibérément”.

Jamais. L’histoire nous a assez appris, quand la vie humaine est en jeu, la nécessité de tracer des lignes rouges infranchissables. Bien sûr, les progrès extraordinaires de la science et de la médecine, qui ont permis de faire durer la vie malgré la vieillesse et la maladie, ont créé aussi, de ce fait, des situations inédites d’incertitude éthique. Où s’arrêtent les soins nécessaires, où commence l’acharnement inutile ? A quel moment chercher à maintenir en vie un corps à l’agonie peut-il devenir une violence ? Comment laisser partir quelqu’un sans pourtant l’abandonner ? C’est à ces questions difficiles que la loi Leonetti répondait, en intégrant la nécessité d’accompagner la fin de la vie, sans résister aveuglément à la mort – mais sans jamais la provoquer. Jamais. Car rien ne peut justifier qu’un médecin supprime délibérément la vie qui est entre ses mains.

Rien, et même pas qu’un patient le demande. L’instinct de survie est si intense chez l’être humain, comme dans toute vie organique, que l’appel de la mort devrait être regardé comme le symptôme d’un drame absolu – c’est alors à ce drame qu’il faut remédier. C’est là, de toute évidence, que se trouve notre responsabilité collective… Si la vie devient invivable – alors que nous n’avons jamais disposé d’un savoir aussi étendu et de moyens aussi avancés pour soulager la souffrance et entourer les souffrants, c’est que nous avons manqué à cette responsabilité. Si un jour un ami se sent si désespéré qu’il me demande de le tuer, je ne lui prouverai pas ma solidarité en m’exécutant – en l’exécutant. Ce serait montrer, en réalité, une indifférence inhumaine… « La vie est bonne par-dessus tout, écrivait le philosophe Alain, car exister est tout, et ne pas exister n’est rien ». Qu’un vivant puisse souffrir au point de vouloir mourir, cela ne peut que constituer pour ceux qui l’entourent une alerte absolue, le signe qu’il ne faut reculer devant aucun effort pour qu’il retrouve le goût de la vie. Et c’est une exigence politique : le plus grand amour des proches ne peut suffire, si eux-mêmes se sentent démunis. Il faut donc non seulement aider les souffrants, mais aider les aidants, soutenir les soignants, et ne jamais mesurer notre engagement collectif pour cela. Ce serait le prétexte au moindre effort, à la moindre réponse publique, et à la moindre humanité, que d’offrir à celui qui souffre le droit d’être tué – ou même, comme cette proposition de loi le prévoit, de permettre à un proche de demander la mort pour celui qu’il accompagne.

Ce serait le prétexte au moindre effort, à la moindre réponse publique, et à la moindre humanité, que d’offrir à celui qui souffre le droit d’être tué – ou même, comme cette proposition de loi le prévoit, de permettre à un proche de demander la mort pour celui qu’il accompagne.

En imaginant une réponse si glaçante, n’est-ce pas surtout nous qui préférons détourner le regard ? « Nous n’avons pas toujours assez de force pour supporter les maux d’autrui », écrivait encore Alain. Il n’a jamais été simple de recevoir l’image de notre fragilité que nous renvoient les malades, les mourants ; mais nous n’avons pas le droit pour autant de faire sentir à qui que ce soit que sa vie est intolérable. Ceux qui défendent le droit à mourir « dans la dignité » affirment par là que la souffrance, l’épreuve, la dépendance, peuvent rendre une personne indigne de vivre. Mais c’est notre regard qui crée cette indignité… Le regard d’une société où seules comptent la performance, et l’apparence. Une société dont il vaut mieux disparaître plutôt que de paraître diminué. Voilà le vrai problème, au fond. Qu’on puisse imaginer qu’il faut « mourir dans la dignité » plutôt que de vivre « indigne » : cela seul devrait nous indigner sur l’inhumanité d’un monde où il n’est pas clairement reconnu que toute vie vaut d’être vécue, dans chacun de ses moments – et ceux qui précèdent la fin ne sont pas pas les moins importants.

Nous voilà de nouveau devant un point de bifurcation essentiel. Saurons-nous tout faire pour que la vie soit vivable, même dans l’épreuve, et jusqu’à ses derniers instants ? Ou préférerons-nous donner aux malades, aux vieux, aux tremblants, aux assistés, aux infirmes, aux déprimés, le droit d’être tués ? « Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, et nous l’avons méprisé, compté pour rien » : la foi qui a fondé la civilisation européenne rappelle, avec la fête de Pâques, que dans la plus extrême faiblesse se cache la plus absolue dignité. Espérons aujourd’hui que, par-delà toutes nos différences, « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas » soient capables, une nouvelle fois, de redire ensemble qu’ils croient en l’homme et en la valeur infinie de toute vie.

Ecologie, institutions, recomposition politique, tensions communautaristes… Entretien au Point.

Photo de François-Xavier BellamyCrédit photo : Le Point / Élodie Grégoire

Entretien au Point paru le 6 juillet 2020. Propos recueillis par Jérôme Cordelier.

Emmanuel Macron a-t-il suffisamment tiré les leçons de la crise ?

L’avenir le dira. De façon générale, et avec Emmanuel Macron en particulier, seuls les actes comptent et les paroles fluctuantes ne permettent pas toujours d’établir des convictions. Le projet du macronisme était d’adapter la France à la mondialisation. A l’inverse, la ligne que nous avons défendue pour l’élection européenne, c’était la nécessité vitale de réorienter la mondialisation, pour réapprendre à produire ce dont nous avions besoin. Ce message a été tragiquement confirmé par la crise sanitaire, qui a révélé combien nous étions démunis. Aujourd’hui, le président qui a cédé Alstom énergie, Technip ou Alcatel, et qui vient de fermer Fessenheim, parle de retrouver notre autonomie nationale : peut-on le croire ? Le « nouveau monde » s’est dissous dans l’épreuve d’une crise qui nous a rappelé brutalement à l’essentiel : comme je l’avais écrit dans Demeure, la première vertu politique n’est pas le rêve de tout changer, mais la prudence, l’effort nécessaire pour préserver ce qui doit l’être, et pour protéger les personnes face aux chocs de l’histoire. Protéger était le mot interdit pour le macronisme 2017 : « le protectionnisme, c’est la guerre », affirmait Emmanuel Macron. Maintenant, il explique que la délocalisation « a été une folie ». Que faut-il croire ? Nous sommes à un moment décisif, et il faudrait un cap enfin clair et courageux pour les deux années qui viennent ; mais il est difficile de l’espérer.

Le nouveau Premier ministre Jean Castex peut-il changer les choses ?

Je lui souhaite bon courage ! Mais tout le monde sait que la politique menée à Matignon ne s’est jamais autant décidée à l’Elysée ; les inconsistances du macronisme ne disparaîtront pas dans l’agitation d’un remaniement, quel qu’il soit.

La France se trouve-t-elle à un moment charnière de son histoire ?

Je fais partie d’une génération qui a découvert le monde à travers le mot de crise : économique, sociale, éducative, écologique… Partout où notre regard se pose, nous trouvons une crise. Le mot « Krisis », en grec, ne veut pas dire « catastrophe », mais « décision ». En ce sens, même si la France a bien sûr connu des moments plus dramatiques, elle a sans doute vécu peu de moments aussi critiques : nous sommes vraiment à un point de bifurcation. Notre pays est en voie de déclassement sur tous les plans. Cette crise a révélé la grande faiblesse de l’État, qui est apparu démuni. L’image que nous avons de la puissance publique est comme la persistance rétinienne d’un pouvoir désormais disparu. Nous touchons du doigt la faiblesse de nos capacités dans le domaine de la santé, de l’industrie, de la défense, de la sécurité, ou encore de l’éducation. Je le dis comme beaucoup de collègues enseignants depuis des années, et cette crise le confirme : malgré l’engagement de bien des professeurs et des élèves, cette improbable session 2020 restera dans notre histoire comme une preuve de ce que nous savions tous déjà, le bac est devenu une immense fiction collective.

Les taux d’abstention record au deux tours des élections municipales sont-ils le signe d’une crise politique structurelle ?

L’abstention est clairement le fait le plus marquant de ce scrutin. Entre les votants du second tour de 2014 et ceux du second tour de 2020, près de cinq millions d’électeurs se sont volatilisés. Il est difficile de comparer les deux scrutins, bien sûr, car il faut le rapporter au nombre de communes concernées par un second tour. Mais entre les deux scrutins, cela représente 20 points d’abstention en plus : c’est considérable. De plus en plus de Français se sentent totalement détachés de ce qui se passe dans la vie politique, jusqu’à l’échelon local qui suscitait encore la confiance des Français. Avec une si faible participation, se sentiront-t-il encore représentés par leurs élus locaux ? La désaffection des urnes est préoccupante. Elle traduit une sécession démocratique. Beaucoup de Français ne croient plus que la politique puisse agir, et leur permettre de maîtriser leur destin. Elle semble simplement devenue un théâtre d’ombres, un jeu de miroirs entre des communicants et des observateurs. Et cet artifice de communication permanente leur paraît n’avoir aucune prise sur le réel. De ce point de vue, les contradictions du « en même temps » macronien, y compris dans la gestion de la crise, auront contribué à abîmer plus que jamais la crédibilité de la parole publique.

Tout le monde a salué votre indulgence, dans une interview à Sud Radio, à l’égard de la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye pour des propos qui ont fait polémique, mais qui avait été déformés, ce que vous avez souligné. Avez-vous été surpris par ces réactions ?

Ce n’était pas de l’indulgence, simplement la vérité : je ne soutiens pas Sibeth Ndiaye, mais elle était attaquée pour ce qu’elle n’avait pas dit, même si beaucoup critiquaient de bonne foi ce qu’un extrait tronqué laissait croire. En répondant simplement cela, je n’aurais jamais imaginé susciter autant d’écho. J’ai été touché par les nombreux messages positifs que cela m’a valu, bien sûr, mais en même temps j’en ai été catastrophé. Si l’on y réfléchit bien, ce qui s’est passé est même terrifiant : un responsable politique ne s’engouffre pas dans la brèche d’une polémique infondée, et cela suffit à provoquer une sorte de stupéfaction ! C’est le symptôme d’une situation très inquiétante : la conversation civique s’est transformée en une cascade d’indignations successives, et il semble admis que le débat politique n’a normalement plus de rapport avec la vérité. Des gens dans le métro ou dans la rue m’arrêtent pour me dire : « On vous aime bien parce que vous pensez ce que vous dites. » Mais comment se fait-il que la sincérité apparaisse comme une rareté ? Le principe même de la démocratie suppose que chacun dise ce qu’il pense, sans quoi tout dialogue est par principe impossible. Nous sommes devant le problème décrit par Kant : une action mauvaise n’est pas universalisable. On peut penser une conversation dans laquelle tout le monde dit la vérité ; mais dans une société où tout le monde ment, le mensonge même devient impossible. Le mensonge n’est efficace en effet que s’il est cru. S’il est admis que tout le monde ment, alors mentir n’a plus d’effet. Notre démocratie est aujourd’hui en état de quasi-impossibilité, puisque un politique est réputé mentir. Quand Emmanuel Macron affirme : « Je vais me réinventer », cela ne sert plus à rien : il n’y a plus que les éditorialistes parisiens pour s’y intéresser. Les Français sont devenus indifférents, et cette indifférence est un immense problème.

Je vois qu’au Parlement européen vous n’avez rien perdu de votre candeur…

Il est quand même incroyable qu’affirmer la nécessité de la sincérité soit perçu comme de la candeur. Le fait de croire à ce que vous dites ne vous empêche pas d’ailleurs de vous révéler bon manœuvrier, habile tacticien, de mener des batailles et d’engager des rapports de force. C’est ce que je fais tous les jours à Bruxelles. Il ne s’agit pas d’être un bisounours. Mais pour que l’action politique ait un sens, il faut qu’elle soit orientée par ce que l’on croit vrai et juste. Le divorce de la politique avec la vérité est tel qu’elle y a perdu son essence même.

On peut chercher la vérité en politique ?

Mais… on ne devrait faire que ça ! Chercher la vérité et la justice, y compris dans les débats que la politique suscite. Je ne suis bien sûr pas seul à percevoir ainsi cet engagement : pendant douze ans comme adjoint au maire dans ma ville, j’ai été frappé de voir l’intégrité et la générosité de tant d’élus locaux qui, avec patience et discrétion, travaillent pour leur collectivité : c’est par leur constance que la France tient debout. Au Parlement européen, je côtoie aussi bien des politiques qui s’engagent avec abnégation et rigueur. En politique, comme dans toute société, et comme en soi-même bien sûr, on rencontre ce qu’il y a de plus médiocre mais aussi de meilleur en l’humain. La configuration du débat politico-médiatique a généralement pour postulat implicite que le politique suit seulement ses intérêts et ceux de sa clientèle. Cette représentation est à la fois fausse, et inquiétante : elle signifie que la délibération collective n’est qu’une fiction, qui ne permet jamais d’échapper réellement à la guerre de tous contre tous.

Le vote écologiste est-il un vote de contestation ou d’adhésion ?

Indéniablement, un peu des deux. La question écologique est majeure. La droite a été fautive de ne pas la travailler plus tôt. Elle a longtemps considéré que c’était une question périphérique ; or elle est centrale : l’un des défis essentiels de la politique est aujourd’hui la préservation des conditions de la vie humaine pour les générations futures – et la préservation de la beauté du monde et de la condition humaine en font d’ailleurs partie. Le mot de conservatisme m’a été souvent attribué, peut-être pour mieux m’y enfermer ; mais l’écologie est un conservatisme. Et dans la tradition intellectuelle et philosophique de la droite, elle aurait dû être une évidence. Pour l’avoir trop longtemps délaissée, nous voyons progresser aujourd’hui une écologie politique qui est à l’inverse l’expression d’un rejet : contestation d’un système économique, de notre capacité à inventer et à produire et, au final, de la place même de l’humain dans la nature. C’est d’ailleurs le talon d’Achille de cette écologie politique : elle peine à dessiner un avenir plutôt qu’à désigner des coupables. En recyclant la vieille passion marxiste pour la révolution, elle refuse la société dont il s’agirait de prendre soin.

Ne trouvez-vous pas curieux qu’Emmanuel Macron se présente à la fois comme un apôtre de la décentralisation et se soit totalement désintéressé des élections municipales ?

Mais Emmanuel Macron n’est pas du tout un apôtre de la décentralisation ! Tout le monde l’a décrit comme un libéral. En réalité, il est très étatiste, jacobin, centralisateur. Pour moi, il incarne moins le libéralisme qu’une forme de technocratie qui rêvait de dépolitisation. La fin des clivages, le « en même temps », c’était une manière de remplacer la politique par la gestion, de dissoudre l’autonomie du politique dans la centralisation bureaucratique. Le rapport d’Emmanuel Macron aux communes est à ce titre très intéressant. La suppression de la taxe d’habitation, par exemple, c’est une rupture historique avec la libre administration des communes, principe qui date de bien avant la révolution française. Cette vision est totalement anti-libérale. Pour ma part, je crois que la renaissance de la France passera par la liberté et la responsabilité. Cela inclut l’Union européenne, bien sûr : si l’on soutient la décentralisation, pour retrouver une décision politique ancrée dans la proximité et la subsidiarité, il est absurde de s’enferrer dans un mythe fédéraliste périmé. C’est pourtant ce que fait Emmanuel Macron quand il parle de souveraineté européenne, et quand il met en œuvre un emprunt commun européen : cet emprunt va conférer une autorité budgétaire inédite à la commission européenne, éloignant encore la décision politique du terrain.

Sur quels combats votre parti, Les Républicains, doit-il fonder son projet politique ?

La question de l’organisation de l’action publique est importante mais elle ne peut être centrale. Nous ne convaincrons pas les Français en leur parlant de réformes institutionnelles, mais des défis politiques concrets qui nous attendent. Il s’agit maintenant de sauver la possibilité de vivre et de bien vivre en France. De rétablir l’autorité de l’Etat, tellement défaillant quand on voit que les bandes rivales maghrébines et tchétchènes qui s’affrontent dans le centre de Dijon signent la paix dans une mosquée sous le regard impuissant des forces de l’ordre – ce qui s’est passé là devrait être un sujet de sidération nationale ! Il faut retrouver notre capacité de produire et de travailler, ce qui veut dire réorienter en profondeur l’Union européenne, pour qu’elle redéfinisse son rapport à la mondialisation, qu’elle sorte de sa naïveté. Un immense travail nous attend pour retrouver notre autonomie dans tous les domaines, pas seulement dans la santé. Prenez, par exemple, la question de l’alimentation : notre balance commerciale en matière agricole est déficitaire, pour la première fois depuis longtemps. La France, malgré sa tradition rurale exceptionnelle, importe désormais plus de produits agricoles qu’elle n’en exporte. C’est le symptôme d’un échec politique majeur, et une vraie menace pour notre souveraineté à l’avenir. Il ne faut pas agir pour éviter la crise passée, mais pour éviter la prochaine… Enfin, et l’essentiel est sans doute dans l’urgence du long terme, si la droite est fidèle à son identité, elle fera tout pour rétablir la transmission entre les générations, pour offrir à nos enfants à la fois la nature et la culture que nous avons reçues et qui sont toutes deux conditions de leur avenir commun.

Dans les polémiques actuelles que charrient les déboulonnages des statuts ou les manifestations « racialistes », voyez-vous un « mémoricide », selon l’expression de Philippe de Villiers ?

C’est une question sur laquelle j’ai tenté d’alerter avec mon livre « Les déshérités », en 2014, soulignant qu’une génération s’était abstenue de transmettre à la suivante ce qu’elle avait reçu. Aujourd’hui, de cette rupture, on paie le prix politiquement. La crise éducative aura un coût démocratique majeur. Etre citoyen suppose de maîtriser la langue commune pour prendre part à la délibération : un Français sur cinq a des difficultés dans la lecture à 18 ans. Etre citoyen nécessite aussi d’avoir des éléments de référence, de comparaison dans le temps, dans l’espace. Je ne sais pas s’il faut parler de « mémoricide », mais il y a une réalité très concrète : les jeunes Français n’ont plus de mémoire, et on voudrait détruire dans leur conscience tout attachement à une mémoire collective, toute capacité à se relier à une histoire qui dure. On veut leur imposer d’être les enfants de personnes. Il ne s’agit pas d’engager une discussion critique sur l’histoire : elle a toujours existé, et c’est une nécessité absolue. Mais des mouvements essaient là de rompre tout lien à une mémoire commune, une mémoire partagée. Quand on met sous cloche la statue de Churchill au cœur de Londres ou que l’on dégrade celle de de Gaulle, c’est que l’on a choisi d’organiser dans les cœurs et dans les esprits une rupture radicale. Et celle-ci prospère sur l’ignorance et ce que cette ignorance produit de pire : une absence totale d’humilité, une arrogance hallucinante à l’égard de l’histoire. Celui qui a appris la complexité de notre passé, celui qui a reçu de ses aînés ne peut pas se comporter avec une telle condescendance et suffisance. On a envie de dire à ceux qui déboulonnent les statues, commencez par donner au monde un peu de ce que ceux que vous attaquez ont su lui offrir. Vous aurez alors conquis le droit de parler.

Veillée d’armes

Texte initialement paru sur FigaroVox le 14 mars 2020.

C’est une étrange veillée d’armes : tout a changé, mais rien ne se voit. Malgré les premières mesures prises par les autorités et l’omniprésence de l’épidémie dans les médias et les conversations, la vie continue comme avant pour l’immense majorité des Français. Sans doute les derniers moments d’insouciance, suspendus, irréels – le silence avant l’épreuve.

Selon toute probabilité, c’est en effet une grande épreuve qui attend notre pays, comme le monde autour de nous. Non que la maladie en elle-même soit beaucoup plus dangereuse que d’autres: ceux qu’elle touchera s’en sortiront pour la plupart en quelques jours, sans conséquences, et même pour certains sans symptômes. Mais une petite partie aura besoin de soins intensifs, de réanimation ; et elle peut très vite représenter un grand nombre de personnes dans l’absolu, si la population touchée est très nombreuse. La rapidité de la contagion laisse présager que le nombre des malades ayant besoin de soins intensifs dépassera prochainement les capacités de traitement de notre système de santé.

Alors commencera la grande crise à laquelle il faut être prêts, celle que connaît l’Italie depuis quelques jours déjà. Elle n’a eu droit qu’à notre indifférence, et parfois même à un regard bien condescendant de la France ; pourtant le système hospitalier, en particulier dans les régions du nord, les plus touchées, y est très comparable au nôtre. Aujourd’hui, nos collègues italiens du parlement nous décrivent la guerre qu’ils vivent, et qu’ils mènent courageusement. L’Espagne y entre à son tour. Pour nous, c’est sans doute une question de jours.

Cette bataille pèsera d’abord sur ceux qui seront au front dans les semaines à venir, les professionnels de santé, formés et entraînés pour protéger la vie humaine. Médecins, infirmières, sapeurs pompiers, ils témoignent depuis des mois des difficultés qu’ils rencontrent dans leur travail quotidien, à cause des insuffisances budgétaires et des calculs de court terme, mais aussi par le fait des comportements inciviques et consuméristes qui n’ont cessé d’augmenter. Le moment que nous vivons doit rappeler plus que jamais que l’individualisme n’est simplement pas une option. Chacun d’entre nous doit s’obliger au respect inconditionnel des soignants, qui assument la tâche difficile de gérer l’urgence vitale et de prendre des décisions ; il nous faut tout faire pour les soutenir, avec la reconnaissance que nous devons à leur compétence et à leur engagement. L’issue de la bataille qu’ils vont mener dépendra en grande partie du sens civique que nous saurons retrouver pour leur permettre d’être efficaces, et de l’exigence collective avec laquelle nous agirons. En Chine, la dictature a répondu à l’urgence avec ses moyens de coercition ; montrons que la démocratie n’implique pas le désordre, et qu’il suffit à un peuple libre de connaître le sens du devoir pour faire face avec discipline à une épreuve comme celle-ci.

Cette crise touchera aussi notre économie bien sûr, et en particulier les artisans, commerçants, petites et moyennes entreprises qui font vivre notre société mais dont l’équilibre est souvent déjà précaire. L’urgence est de garantir que toutes ces activités pourront reprendre lorsque nous sortirons des quelques semaines de glaciation que notre pays va probablement traverser. En plus des réponses apportées par le gouvernement, face à cette crise globale, il faudra aussi déployer une stratégie très forte à l’échelle du continent ; c’est le moment ou jamais de démontrer que la coopération européenne peut nous renforcer, loin des erreurs du passé qui nous placent aujourd’hui dans une situation de dépendance industrielle, et donc de fragilité sanitaire.

Enfin, l’épreuve va mettre en tension notre tissu social tout entier – et je crois qu’il ne faut pas taire cette inquiétude. Cette crise intervient dans une France dont les fractures sont immenses, et qui alimente depuis longtemps déjà la défiance, le ressentiment, la violence. Nous avons laissé naître une société à plusieurs vitesses, dans l’aménagement territorial, l’accès à l’éducation, à l’emploi, à la santé… Nous aimons rappeler les «valeurs de la République», mais derrière les incantations et les gestes politiques, nos échecs et nos inconséquences ont fait beaucoup de déshérités ; en perdant le sens de ce qui nous relie, nous avons fini par nous enliser dans l’indifférence et le chacun pour soi, et la politique même s’est peu à peu dissoute dans le conflit d’intérêts, de classes ou de communautés. Bien sûr, nous savons encore nous retrouver dans la facilité de la fête pour un grand succès sportif, ou bien faire bloc à l’occasion des sursauts collectifs, de plus en plus éphémères, provoqués par le terrorisme. Mais comment tiendrons-nous cette fois-ci ?

Il est urgent de vivre de nouveau comme un peuple, c’est-à-dire comme des personnes qui se savent liées les unes aux autres par une communauté de destin.

La suite de l’histoire dépend de nous. Cette crise va mettre à l’épreuve non seulement notre capacité de résistance, mais plus encore notre volonté d’unité. Il est urgent de mettre de côté les divisions, les soupçons, les calculs. Les responsables politiques devront être exemplaires pour cela, en ne refusant aucun des efforts qui seront demandés à tous. Il est urgent de vivre de nouveau comme un peuple, c’est-à-dire comme des personnes qui se savent liées les unes aux autres par une communauté de destin. Nous allons avoir une occasion, douloureuse mais peut-être salutaire, de redécouvrir ce qu’écrivait Saint-Exupéry, engagé volontaire, dans Pilote de guerre«Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous.»

Saurons-nous tout faire pour protéger autrui – y compris nous imposer une prudence que le sentiment de toute-puissance inspiré par notre univers technologique nous a fait depuis longtemps oublier ? Serons-nous assez généreux pour être simplement attentifs aux plus fragiles d’entre nous ? Assez humbles pour faire confiance à l’autorité et à l’expérience ? Assez libres et courageux pour ne jamais baisser les bras, même quand tout semblera contre nous ? De notre réponse dépend aujourd’hui l’issue de cette bataille ; mais en réalité, elle décidera aussi, bien au-delà, l’avenir de notre pays.

Un petit organisme de quelques dizaines de nanomètres est venu perturber brutalement nos sécurités, nos projets, nos habitudes, nos économies. Il va sans doute mettre à nu nos fragilités, et mettre à l’épreuve comme rarement notre société tout entière ; mais il révèlera aussi, j’en suis sûr, une force vitale partagée dont nous ne nous pensions plus capables. Toutes les crises sont à la fois un instant de vérité, et une obligation de choisir. Nous voulons encore vivre, et faire vivre l’esprit qui, en dépit de toutes nos défaites, continue de nous animer: c’est le moment de le montrer.

La légitimité de la décision politique

Réaction pour Valeurs Actuelles suite à la publication du dossier relatif au rapport NGOs and the judges of the ECHR. Disponible en ligne à ce lien.

Le travail d’enquête approfondi mené par Gregor Puppinck est l’occasion de mettre en lumière le fonctionnement actuel de la CEDH, et les questions essentielles qu’il soulève. Je n’en évoquerai que deux, qui me semblent majeures.

La première question est celle de la transparence des jugements rendus par cette institution, comme de toute la décision européenne d’une manière plus générale. Je le vois en effet au Parlement, où les montants engagés dans des actions de “lobbying” sont très importants, tout comme à la Commission européenne. Au motif que les représentants d’intérêt sont inscrits sur un registre, ils peuvent être présents à bien des étapes du processus législatif ; et parmi ces représentants d’intérêt, un très grand nombre est salarié par différentes ONG qui défendent leur vision politique.

Or il est bien sûr nécessaire que des parlementaires ou des commissaires échangent avec ceux qui peuvent apporter une expertise pour que la réglementation soit la mieux ajustée – les entreprises, les acteurs de terrain, les associations… Mais les rôles ne doivent jamais se confondre : et je trouve préoccupant que des lobbyistes, quels qu’ils soient, nous écrivent directement des amendements prêts à être déposés, ou des interventions à prononcer en séance… Ce mélange des genres, qui se lit aussi dans le rapport de Gregor Puppinck, est évidemment contraire à la nécessaire indépendance des pouvoirs publics – législatif, exécutif comme judiciaire – à l’égard des acteurs privés. Une part de la défiance envers l’Union européenne vient précisément de ce que les citoyens n’ont pas une entière confiance en cette indépendance qui devrait être rigoureusement établie – et la porosité qui semble s’être installée à la CEDH entre magistrats et ONG est un symptôme de cette défaillance.

Le principe de l’équilibre des pouvoirs semble aujourd’hui largement rompu, par la supériorité objective dont dispose aujourd’hui le pouvoir judiciaire à l’égard de l’exécutif et du législatif. Et c’est à la CEDH que ce déséquilibre se manifeste le plus clairement…

La seconde question que pose ce rapport est plus fondamentale encore, et touche à la philosophie même de nos institutions : le principe de l’équilibre des pouvoirs semble aujourd’hui largement rompu, par la supériorité objective dont dispose aujourd’hui le pouvoir judiciaire à l’égard de l’exécutif et du législatif. Et c’est à la CEDH que ce déséquilibre se manifeste le plus clairement… Comme le montre Gregor Puppinck, une vision très extensive de la Convention européenne des droits de l’homme conduit aujourd’hui les magistrats de cette institution à juger le droit et les décisions des États sur des sujets aussi différents que leur politique étrangère, migratoire, éducative, familiale, sociétale, etc… Des gouvernants légitimes, des parlements démocratiquement élus peuvent voir leurs décisions empêchées, voire sanctionnées, au nom de l’interprétation que des juges donnent d’un texte fondateur très général, et dont les principes pourraient être employés pour justifier des décisions très variées. Le principe d’égalité devant la loi peut servir à justifier l’extension de la PMA à toutes les femmes – mais aussi à la refuser au nom du fait que tout enfant a droit à un père. Le respect de la dignité humaine peut impliquer pour certains d’accueillir tous les migrants ; pour d’autres, dont je suis, il impose au contraire de maîtriser nos frontières pour mettre fin au sinistre business des passeurs. Seul un choix démocratique, au terme d’un débat politique, peut décider de tels choix ; et retirer aux citoyens leur faculté de décider au nom de l’idée que l’on se fait de leurs droits est d’une ironie dangereuse. La revitalisation de la politique suppose de rendre aux électeurs la liberté de décider de leur avenir ; si le pouvoir judiciaire ne respecte pas la légitimité de la décision politique, il ne fera qu’alimenter le désespoir démocratique de nos sociétés.

Photo : CherryX/Wikimedia Commons

Où est passée la vérité ?

Texte initialement paru dans le journal La Croix daté du 5 février 2020, disponible en ligne ici.

Où est passée la vérité ? Sa disparition est au coeur de la crise profonde que traversent nos démocraties. Il est devenu habituel de s’indigner des « fake news » qui prospèrent sur le net, ou des outrances que suscitent des surenchères démagogiques… Mais reconnaissons-le : notre société avait renoncé à la vérité bien avant le populisme et les réseaux sociaux, par une forme de relativisme confortable et inconséquent. Lorsque je demandais à mes élèves une définition de la vérité, la première réponse était toujours : « La vérité dépend de chacun ». Ce qui est rigoureusement impossible : nous avons des opinions différentes, mais elles ne peuvent être toutes vraies en même temps. Sur fond de ce relativisme, notre société a sombré paisiblement dans un immense déni de réalité – et la politique est devenue à elle seule sa propre réalité, comme un spectacle clos sur lui-même, qui se suffit de ses artifices. Les messages ne doivent plus être justes, mais politiquement efficaces. On ne propose plus une mesure parce qu’elle est utile, mais pour se « positionner ». Les fluctuations sondagières imposent des retournements décomplexés, des sincérités successives, des simplismes caricaturaux. Tant pis pour la complexité du réel – à laquelle la structuration du débat public ne laisse de toute façon aucune chance. Dans le rythme des joutes médiatiques, construites pour produire de la polémique, malheur à celui qui croirait encore à la rigueur et à la nuance.

Renoncer au souci de la vérité ne nous a pas rendus plus libres, au contraire. Toutes les opinions se valent, assure-t-on ; mais qui peut prétendre, élu ou simple citoyen, qu’il ose vraiment dire ce qu’il pense ? On ne parle plus, on répète des « éléments de langage ». L’autocensure est permanente. Il y a des vérités factuellement incontestables qu’il suffirait d’évoquer pour être immédiatement expulsé de la conversation civique. Un maire a été poursuivi pour avoir indiqué la proportion de prénoms d’origine musulmane dans les classes de sa ville. Une philosophe est interdite d’université parce qu’elle pense que l’altérité sexuelle joue un rôle dans la filiation. Le problème n’est même pas que ce serait faux ; c’est simplement démodé, inconvenant – si vous l’affirmez d’ailleurs, on ne vous opposera aucune réfutation : l’indignation suffira.

Dans la vie politique, comme en sciences ou en philosophie, c’est seulement parce que nous cherchons une même vérité, que nous en venons à partager nos désaccords pour pouvoir nous en approcher. Seule la certitude que le réel existe, et que nous avons le devoir de nous ajuster à lui, peut nous obliger au respect et à l’écoute de l’opinion d’autrui. Ce n’est que par le souci de la vérité que nous retrouverons le sens de nos libertés, et notre vitalité démocratique.

Souligner deux points essentiels à la suite des auditions de Sylvie Goulard

La désignation de Mme Goulard comme commissaire a été écartée aujourd’hui par le vote des commissions parlementaires concernées.

Dans le processus d’auditions qui a conduit à ce vote, notre groupe a travaillé de façon sérieuse, sans chercher à faire de coup politique, mais sans concession ni compromission. Nous avons posé à Mme Goulard les questions qui s’imposaient, pour avoir la certitude qu’elle pouvait conduire sa mission de façon sereine et en toute indépendance. Ses réponses ne nous ont pas permis d’en avoir la garantie. Le vote très majoritaire des parlementaires montre que ce sentiment a été largement partagé.

A la suite de ce vote, je voudrais souligner deux points essentiels.

Reconstruire l’influence de la France en Europe

Reconstruire l’influence de la France en Europe suppose que le Président de la République et sa majorité retrouvent un peu d’humilité, de respect et de sens de l’écoute. Beaucoup de nos collègues ont trouvé très surprenant qu’une enquête qui disqualifiait Mme Goulard pour être ministre à Paris, ne la disqualifie pas pour devenir commissaire à Bruxelles. Beaucoup ont trouvé inquiétant que les élus Renew choisissent d’écarter, avant même son audition, un candidat d’Europe de l’Est qui n’avait jamais fait l’objet de la moindre enquête, et ferment ensuite les yeux sur les difficultés importantes soulevées par une candidate française. Nous n’avons cessé de signaler ces difficultés depuis plusieurs semaines, sans être entendus apparemment… L’Europe ne peut pas se construire sur un deux poids – deux mesures aussi manifeste, et la France se discréditera malheureusement si ses gouvernants persistent à vouloir s’imposer ainsi.

Le respect dû à la démocratie suppose que le processus parlementaire soit pleinement respecté

Par ailleurs, comme nouvel élu, j’ai été frappé de voir s’exercer des pressions multiples sur des collègues élus dans d’autres groupes politiques, pour tenter de modifier leurs décisions concernant Mme Goulard. La moralisation de la vie publique, l’exigence de transparence et le respect dû à la démocratie, suppose que le processus parlementaire soit pleinement respecté, et que les questions essentielles puissent être posées. Si l’on veut retrouver la confiance des citoyens, il faut rompre avec ces jeux d’influence qui discréditent depuis trop longtemps les institutions européennes.

Pour notre part, nous avons travaillé pour être à la hauteur du mandat que nous ont confié les électeurs. Nous avons pris ce processus au sérieux, sans jamais tomber dans des oppositions politiciennes stériles ; et nous sommes prêts à travailler avec la personne que M. Macron désignera maintenant pour représenter la France au sein de la Commission européenne. Mais nous avons aussi montré que nous prenions notre mandat parlementaire au sérieux, et que nous n’accepterons de nous laisser intimider ni par de mauvais procès, ni par quelque pression politique que ce soit.

François-Xavier Bellamy

Photo : © European Union 2019 – Source EP / S.PIRLET 

 

Première audition de Sylvie Goulard en commission ITRE : 

Seconde audition de Sylvie Goulard en commission ITRE :

« On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité. »

Est-il encore possible de souhaiter une bonne année 2013 ? Alors que les médias semblent ajouter chaque jour une ligne à la litanie des épreuves qui doivent s’abattre sur nous, alors que notre pays semble ajouter ses propres crispations à la crise qui frappe largement le monde occidental, alors que tant d’entre nous, et tant de jeunes en particulier, souffrent déjà de l’injustice d’une société qui fait payer aux plus fragiles le résultat de ses inconséquences… Non, il semble que sacrifier au rite des vœux de bonne année soit décidément difficile.

A l’heure où j’écris ces lignes, le Président de la République a enregistré son allocution de vœux, qui sera diffusée ce soir. Il veut porter, nous disent les médias, un message d’optimisme. Le terme est étonnant. Il ne suffira pas que nous nous forcions à y croire pour que tout aille mieux. Aucune crise, personnelle ou collective, ne se résout sans un effort de lucidité. Il me semble que notre vie publique aurait bien besoin de cet effort-là aujourd’hui. L’optimisme le plus engagé ne saurait nous en dispenser.

Aussi je vous laisse, en guise de vœux, ce beau texte de Bernanos, que j’ai lu et relu des centaines de fois dans les dernières années. Extrait des Essais et écrits de combats, il a été écrit en 1942, à un moment où il était plus difficile que jamais, sans doute, de croire en un avenir meilleur. Dans des circonstances pourtant bien différentes, il dit tout, me semble-t-il, de ce dont nous avons besoin pour l’année qui vient. Je ne nous souhaite rien de mieux que le courage de l’espérance ; et dans cette espérance, je vous souhaite de tout coeur, à vous qui visitez ces pages – par amitié, par curiosité ou par hasard – une belle et heureuse année 2013 !

 

« Les gens qui me veulent trop de bien me traitent de prophète. Ceux qui ne m’en veulent pas assez me traitent de pessimiste. Le mot de pessimisme n’a pas plus de sens à mes yeux que le mot d’optimisme, qu’on lui oppose généralement. Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux. Le pessimiste est un imbécile malheureux. (…)

Je sais bien qu’il y a parmi vous des gens de très bonne foi, qui confondent l’espoir et l’optimisme. L’optimisme est un ersatz de l’espérance, dont la propagande officielle se réserve le monopole. Il approuve tout, il subit tout, il croit tout, c’est par excellence la vertu du contribuable. Lorsque le fisc l’a dépouillé même de sa chemise, le contribuable optimiste s’abonne à une revue nudiste et déclare qu’il se promène ainsi par hygiène, qu’il ne s’est jamais mieux porté.

Neuf fois sur dix l’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui.

C’est un ersatz de l’espérance, qu’on peut rencontrer facilement partout, et même, tenez par exemple, au fond de la bouteille. Mais l’espérance se conquiert. On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts et d’une longue patience. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.

Le pessimisme et l’optimisme ne sont à mon sens, je l’ai dit une fois pour toutes, que les deux aspects, l’envers et l’endroit d’un même mensonge. Il est vrai que l’optimisme d’un malade peut faciliter sa guérison. Mais il peut aussi bien le faire mourir s’il l’encourage à ne pas suivre les prescriptions du médecin. Aucune forme d’optimisme n’a jamais préservé d’un tremblement de terre, et le plus grand optimiste du monde, s’il se trouve dans le champ de tir d’une mitrailleuse, est sûr d’en sortir troué comme une écumoire.

L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté.

Mais l’espoir lui-même ne saurait suffire à tout. Lorsque vous parlez de « courage optimiste », vous n’ignorez pas le sens exact de cette expression dans notre langue et qu’un « courage optimiste » ne saurait convenir qu’à des difficultés moyennes. Au lieu que si vous pensez à des circonstances capitales, l’expression qui vient naturellement à vos lèvres et celle de courage désespéré, d’énergie désespérée. Je dis que c’est précisément cette sorte d’énergie et de courage que notre pays attend de nous. »

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Georges Bernanos, Essais et écrits de combat

Nous avons un avenir à sauver

Maintenant, ça suffit. Nous avons un avenir à construire. Ce n’est pas sur des petites phrases électoralistes que nous le fonderons.

Claude Guéant en a une fois de plus fait la démonstration en déclarant hier que « toutes les civilisations ne se valent pas. » Les exemples qu’il choisit pour le montrer désignent très clairement les sociétés musulmanes. Quel résultat pouvons-nous attendre d’une telle affirmation ? Aucun — si ce n’est un regain de tensions dans un pays qui doit, tant bien que mal, tenter de maintenir une unité nationale en réussissant l’exploit de rassembler des communautés issues précisément de civilisations différentes.

La ficelle est si énorme, que c’en est écoeurant. Notre civilisation est, de toute évidence, fondée sur une histoire chrétienne et sur un héritage gréco-latin : si M. Guéant la considère comme supérieure, on aurait aimé qu’elle inspire alors les décisions du gouvernement auquel il appartient :

  • Le choix de ne pas travailler le dimanche, par exemple, qui témoigne que l’existence humaine n’est pas faite que de consommation et de rentabilité.
  • Le désir de partager avec tout homme un dialogue fondé en raison, qui impose à la société le devoir de transmettre à chaque enfant les moyens d’une pensée libre et d’une intelligence éclairée.
  • Le souci permanent des plus faibles, des plus fragiles, des plus petits – jusqu’à celui qui n’a pas de lobby pour le défendre.
  • La recherche constante de la paix, qui suppose une prise de parole mesurée et respectueuse, dans l’exigence de la vérité qui interdit la communication mensongère autant que les manoeuvres occultes.
  • Le sens de l’éthique dans les décisions, et de la politique vécue comme un service : en serions-nous là aujourd’hui si la majorité au pouvoir depuis dix ans avait été fidèle à ces principes ?

Voilà ce qui fait l’infinie valeur de notre civilisation, voilà ce qu’elle a mûri de meilleur, dans l’humble travail de ses artistes, de ses philosophes, de ses théologiens, de ses responsables politiques, au cours des siècles et des millénaires de l’histoire européenne. Voilà ce à quoi il fallait rester fidèle, au lieu de donner à ce trésor menacé le baiser de Judas qui contribuera à le disperser.

Notre civilisation est, de toute évidence, fondée sur une histoire chrétienne et sur un héritage gréco-latin : si M. Guéant la considère comme supérieure, on aurait aimé qu’elle inspire alors les décisions du gouvernement auquel il appartient

Cette manoeuvre est écoeurante. La majorité actuelle a refusé à plusieurs reprises d’inscrire dans la Constitution européenne les racines chrétiennes de l’Europe ; c’était là pourtant une réalité historique factuelle, indubitable, qui aurait pu constituer le terrain commun nécessaire à une conciliation respectueuse et paisible des différentes traditions religieuses et spirituelles qui composent aujourd’hui nos sociétés. C’eût été un moyen clair, serein et sans provocation, de fonder notre refus de la burqa, par exemple – autant que le principe de dignité inaliénable de la personne humaine qui nous oblige envers les plus fragiles, en matière d’action sociale, de santé, d’éducation…

La même majorité qui a eu la lâcheté de renoncer à cela s’amuse aujourd’hui à jeter de l’huile sur un feu qui ne demande qu’à s’embraser, en jouant par un électoralisme de bas étage avec cette idée de la « supériorité » d’une civilisation sur l’autre. Idée bien plus contestable, car en nous enfonçant dans le consumérisme, la financiarisation, l’individualisme, nous avons contribué à avilir notre société de façon affligeante – et les politiques y ont leur part de responsabilité. Idée surtout inutilement blessante et provocatrice : un musulman ne pouvait pas être humilié que l’on rappelle ce simple fait historique de l’histoire chrétienne de l’Europe – et encore moins qu’on lui propose une politique fondée sur les quelques principes évangéliques et gréco-latins que j’ai rappelés plus haut. Mais comment ne pas se sentir insulté lorsqu’on vous crache à la figure que votre civilisation est inférieure ? Comment ne pas comprendre le citoyen français qui, musulman fidèle, ou asiatique conscient de son héritage pluri-millénaire, se sentira méprisé, giflé, par une déclaration aussi gratuite et péremptoire ? Personnellement, je n’ai pas peur de le dire : je comprends, et j’estime, la colère qui les saisira sans doute – et que je ressens de la même façon lorsque, en pays musulman ou dans la Chine communiste, on traite comme inférieure la civilisation dans laquelle j’ai grandi et que je regarde comme un trésor.

M. Guéant choisit la seconde option pour n’avoir pas eu le courage de s’engager dans la première. Une fois de plus, c’est la surface, et non la profondeur ; c’est la parole, et non les actes ; c’est la provocation inféconde, et non la vision à long terme. Une fois de plus, ce sont les acteurs de terrain, les associations, les profs, les élus locaux, qui vont devoir rattraper les dégâts en s’échinant à recoller les morceaux, à empêcher, malgré les coups de barre intéressés et irresponsables à la tête de l’Etat, la dissolution définitive qui menace notre unité nationale. Nous n’avons pas d’élections à gagner, M. Guéant ; nous avons un avenir à sauver, nous. Et quelle tristesse de vous voir tout faire pour nous en empêcher.

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« Il est permis d’espérer. »

Vaclav Havel / ICP

Vaclav Havel est décédé aujourd’hui ; il restera l’une des figures politiques les plus lumineuses du vingtième siècle, qu’il aura marqué de son action mais aussi de sa pensée. Dramaturge et philosophe, il fut l’incarnation de la résistance intellectuelle au totalitarisme en Tchécoslovaquie, avant de devenir le premier chef d’Etat de son pays à l’issue de la révolution de velours.

Outre son oeuvre littéraire, il nous laisse de nombreux textes exceptionnels, toujours clairs, souvent pleins d’humour, qui construisent une réflexion lucide la fonction du politique, ses dangers et sa mission. Parmi ceux-ci, Le Pouvoir des sans-pouvoirTentative de vivre dans la véritéIl est permis d’espérer, ou encore L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge, un recueil de discours qui n’est malheureusement plus édité mais qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte si vous avez la chance d’en trouver un exemplaire.

Le texte qui suit est un extrait de son premier discours présidentiel à l’occasion du 1er janvier, qui pourrait valoir aussi bien pour nous aujourd’hui…

Extrait du discours présidentiel de Vaclav Havel

« Chers concitoyens,

Pendant quarante ans, vous avez entendu de la bouche de mes prédécesseurs, chaque nouvel an, sous diverses formes, la même chose : notre pays prospère, nous avons produit tant de millions de tonnes d’acier, nous sommes tous heureux, nous croyons en notre gouvernement et de belles perspectives s’ouvrent devant nous.

Mais je suppose que vous ne m’avez pas proposé pour cette fonction pour que je vous mente. Notre pays ne prospère pas. Le grand potentiel créateur et spirituel de nos peuples n’est pas utilisé à plein. Des branches entières de l’industrie produisent des articles qui ne présentent pas d’intérêt tandis que nous manquons de ce dont nous avons besoin. Notre économie désuète gaspille le peu d’énergie que nous avons. Nous avons détérioré la terre, les rivières et les forêts que nos prédécesseurs nous ont léguées. Permettez-moi de vous faire part d’une impression personnelle : alors que je me rendais récemment à Bratislava par avion, j’ai pris le temps de regarder par la fenêtre. Ce coup d’œil [sur notre pays] a suffi pour me faire comprendre que nos hommes d’Etat et politiciens pendant des dizaines d’années n’ont pas regardé, ou n’ont pas voulu regarder, par la fenêtre de l’avion. Aucune lecture des statistiques dont je dispose ne me permettrait de comprendre plus vite et plus facilement la situation à laquelle nous sommes parvenus.

Mais cela n’est pas le principal. Le pire c’est que nous vivons dans un environnement moralement dépravé. Nous sommes moralement malades, car nous nous sommes habitués à dire une chose et à penser autrement. Nous avons appris à ne croire en rien, à être indifférents les uns à l’égard des autres, à ne nous occuper que de nous-mêmes. Les notions telles que l’amour, l’amitié, la pitié, l’humilité ou le pardon ont perdu leur profondeur et leur dimension, et pour beaucoup d’entre nous ne représentent que des particularités psychologiques, des saluts égarés des temps les plus reculés, un peu ridicules à l’ère des ordinateurs et des fusées spatiales. Notre régime a abaissé l’homme à la notion de force de production et la nature à celle d’instrument de production, les transformant en petites vis d’une grande et monstrueuse machine dont personne ne connaît en fait le sens.

Quand je parle d’atmosphère morale dépravée, je ne parle pas seulement de ceux qui ne regardent pas par la fenêtre des avions, mais de nous tous. Il serait très imprudent de comprendre le triste héritage des quarante dernières années comme quelque chose d’étranger que nous aurait légué un parent éloigné. Nous devons au contraire l’accepter comme l’héritage de nos propres actes. Alors, nous comprendrons que c’est seulement à nous tous d’en faire quelque chose. Nous ne pouvons pas tout rejeter sur les souverains précédents, non seulement parce que cela ne correspondrait pas à la vérité, mais également parce que cela pourrait diminuer la responsabilité actuelle de chacun d’entre nous, c’est-à-dire le devoir d’agir dès maintenant de façon libre et raisonnable. Ne nous trompons pas : il serait tout à fait faux d’attendre que la réforme générale vienne seulement de la politique. La liberté et la démocratie signifient la participation active et, de ce fait, la responsabilité de tous.

[Pour cela, nous devons reprendre confiance en nous.] La confiance en soi n’est pas l’orgueil, bien au contraire ; seul un homme ou une nation pleins d’assurance au meilleur sens du terme sont capables d’écouter la voix des autres, de les accepter d’égal à égal, de pardonner à ses ennemis et de regretter ses propres fautes. Essayons, en tant qu’hommes, d’introduire l’assurance ainsi définie dans la vie de notre communauté et, en tant que nations, dans notre action sur la scène internationale. C’est seulement ainsi que nous gagnerons l’estime de nous- mêmes et des autres nations.

Essayons de rénover, dans une époque nouvelle et d’une façon nouvelle, cette conception de la politique fondée sur la moralité. Apprenons que la politique devrait être l’expression de la volonté de contribuer au bonheur de la communauté et non du besoin de la tromper et de la violer. Apprenons que la politique ne doit pas être seulement l’art du possible, surtout si l’on entend par là celui des spéculations, des calculs, des intrigues, des accords secrets et des manœuvres pragmatiques, mais qu’elle peut être aussi l’art de l’impossible, c’est-à-dire celui de rendre soi-même et le monde meilleurs.

Nous sommes un petit pays, pourtant nous avons été jadis un carrefour spirituel de l’Europe. Pourquoi ne pas le redevenir ?

La mafia de ceux qui ne regardent pas par les fenêtres des avions vit encore et de temps en temps remonte à la surface mais elle n’est plus notre ennemi principal. Notre ennemi principal, ce sont aujourd’hui nos propres défauts : l’indifférence à l’égard des choses communes, la vanité, l’ambition, l’égoïsme, les ambitions personnelles et les rivalités. C’est sur ce terrain que nous aurons à livrer notre combat.

Nous nous trouvons au seuil des élections libres et de la campagne préélectorale. Ne permettons pas que, sous le noble désir de servir la chose commune, fleurisse de nouveau celui de se servir soi-même. Dans l’immédiat, il n’est pas vraiment important de savoir quel parti remportera les élections. Il est important que ce soient ceux qui possèdent les meilleures qualités morales, civiques, politiques et professionnelles.

Vous vous demandez peut-être quelle est la république dont je rêve. Je vais vous répondre : il s’agit d’une république indépendante, libre, démocratique, économiquement prospère et socialement juste, bref d’une république humaine au service de l’homme et c’est pourquoi elle peut s’attendre à ce que l’homme la serve en retour. Il s’agit d’une république qui réunit des gens d’une culture générale étendue, sans laquelle on ne peut résoudre aucun de nos problèmes humains, économiques, écologiques, sociaux et politiques. (…)

Désormais, ton pouvoir, peuple, est entre tes mains ! »

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